dimanche 5 février 2017

David THOMSON, Les revenants, Paris, Seuil/Les Jours, 2016, 295 p.

David Thomson avait écrit, au début 2014, un premier livre consacré aux djihadistes français partis se battre en Syrie, que j'avais fiché ici même. Deux ans et demi plus tard, il publie un second ouvrage qui prolonge en quelque sorte le précédent. Entretemps, il y a eu la naissance de l'Etat Islamique (le premier livre était sorti initialement alors qu'existait encore l'ancêtre, l'EIIL), Charlie Hebdo, les attentats de Paris, ceux de 2016, etc. Le contexte est bien différent : alors que le sujet n'intéressait pas grand monde, quand j'ai moi-même commencé à travailler sur le conflit syrien (août 2013), écrivant également des résumés à partir des sources secondaires disponibles sur les djihadistes français au moment où David Thomson sortait son premier ouvrage, il occupe maintenant le devant de l'actualité.

Comme dans le premier livre, le journaliste se base exclusivement ou presque sur les entretiens avec les djihadistes français. C'est sans doute la principale force du livre -et la principale faiblesse, diront certains. Contrairement à David Thomson, je crois que les "sources secondaires" qu'il évoque à la p.8 (PV, d'interrogatoires, etc : il les qualifie "d'indispensables mais biaisées", de "lucarne") peuvent apporter des éléments intéressants, s'ils sont contextualisés et pris avec recul, bien sûr. De la même façon, le renfort d'une approche "universitaire", avec toute la littérature secondaire disponible sur le sujet, permettrait, encore une fois, de croiser les sources. Témoignages recueillis à la source, documents officiels (de justice ou autres), travaux universitaires ou de spécialistes : voici une combinaison qui permettrait d'écrire une histoire globale (pour ne pas dire totale) du djihadisme français au Levant. Une démarche qui me semble d'autant plus nécessaire que je suis moi-même passé par mon travail par plusieurs étapes : de compilateur de sources secondaires pendant près d'un an, j'ai fini par comprendre qu'il fallait, un peu à l'image de David Thomson, travailler à la source, en étudiant les documents originaux produits par les acteurs du conflit syrien (rebelles, régime, milices chiites irakiennes, je ne suis venu aux vidéos militaires de l'EI qu'en août 2015).

Il est vrai qu'en France, les passerelles existent peu, voire pas, entre les différents niveaux. Ceux que l'on appelle maintenant les "jihadologues", dont fait partie David Thomson, et qui travaillent à la source, au contact des djihadistes, n'ont pas été forcément reconnus pour leur travail par la sphère universitaire ou les institutions gouvernementales (du moins au départ en ce qui concerne D. Thompson, les choses ont évolué depuis). En vérité, les journalistes comme David Thompson réalisent un travail à la source que n'ont pas fait (ou que ne font plus), jusqu'à présent, les universitaires : c'est aussi un problème. David Thomson a aussi eu le malheur de se faire écharper, pour rien ou presque, sur un plateau de télévision un mois à peine après la sortie de son premier livre. Vu la suite des événements, on mesure l'inanité de la chose.




Les six parties du livre sont organisées autour des figures interrogées par David Thomson. Le premier Bilel, cherche à quitter l'Etat Islamique, et le journaliste retranscrit les échanges surréalistes entre le djihadiste et le consulat français, qui l'aide à passer en Turquie. Bilel, arrivé en Syrie au printemps 2014, a d'abord combattu avec les Marocains d'Harakat Sham al-Islam, lié au front al-Nosra (branche syrienne d'al-Qaïda qui depuis a changé de noms deux fois), puis, sous la coupe d'un autre djihadiste français, Abou Maryam, est passé à l'EI après la proclamation du califat le 29 juin 2014. Bilel, d'abord installé près d'al-Bab, assure, comme quasiment tous les Français, n'avoir jamais combattu : il était dans la logistique. Les frappes aériennes de la coalition, le durcissement de la position turque à l'égard de l'EI mettent pour ainsi dire Bilel au chômage : rapatrié à Raqqa, avec sa femme qui est venue de France pour se marier avec lui, Bilel constate que l'EI n'est pas très populaire auprès des Syriens. L'événement qui précipite la rupture, ce sont les attentats de Paris. C'est alors que Bilel décide de faire défection.

Yassin, lui, a été blessé trois semaines après son arrivée en Syrie, en septembre 2014. Il a été envoyé au front à Deir-es-Zor, un vrai Stalingrad de la guerre en Syrie. Depuis l'été 2014, le régime syrien tient une poche autour de l'aéroport militaire, seul bastion qui lui reste dans l'Est, encerclé de territoires contrôlés par l'EI qui cherche absolument à réduire cette flèche qui lui perce le  flanc. Presque trois ans d'offensives sans succès majeur (et où de nombreux Français ont été tués), même si la dernière, en janvier 2017, a réussi pour la première fois à couper la poche du régime en deux tronçons. Gravement blessé, Yassin est soigné dans des conditions sommaires à Mayadin, au sud de Deir-es-Zor, un bastion de l'EI près de la frontière irakienne. La famille de Yassin prend une décision folle : partir le chercher, les parents et ses deux soeurs ensemble. Pour déjouer la paranoïa des emnis, le service de renseignements et de contre-espionnage de l'EI (Amniyat), les deux parents jouent sur le fait qu'ils sont médecins, profession dont l'EI a le plus grand besoin. La famille parvient à rentrer en Syrie (ce qui montre au passage le réseau installé par l'EI en Turquie), le père retrouve Yassin à Mayadin. Pour sortir, il faut un temps jouer la comédie à Raqqa. Les parents y voient des choses étonnantes, comme ces médecins venus de Damas, payés par l'EI pour soigner à Raqqa, qui arrivent pourtant de zones contrôlées par le régime syrien. S'ensuit une évasion rocambolesque, qui manque plusieurs fois de tourner au drame.

Zoubeir est un cas rare : c'est un repenti qui essaie de prévenir les départs en France. Il ne croit pas à la déradicalisation mise en oeuvre en France : ce qui l'a dégoûté, c'est le contact avec la réalité de l'EI, sur place, où ils voient les Français importer leur comportement des cités, les écarts entre le discours et la réalité. Devant la force de frappe de l'organisation sur les réseaux sociaux, David Thomson estime que le programme de contre-discours, avec Stopdjihadisme, est une goutte d'eau dans l'océan. C'est sans doute vrai : pour autant, un effort assez net a été fait par Twitter, par exemple, sur les contenus djihadistes. Les photos et les vidéos militaires, pour ne prendre que cet exemple que je connais  bien, sont beaucoup plus difficiles à trouver aujourd'hui qu'à l'été 2015 (on les trouve encore, mais en, cherchant) ; les compte pro-EI sont davantage signalés et suspendus qu'auparavant. Bref, on progresse. Dans le cas de Zoubeir, ce qui est intéressant, c'est qu'il ne vient pas comme beaucoup d'un milieu social modeste : mais comme de nombreux autres djihadistes français, il est passé d'abord par le salafisme quiétiste qui selon lui a préparé sa radicalisation et son basculement dans le salafisme djihadiste. En même temps, il incarne aussi le phénomène "d'islamisation de la révolte radicale" décrit par certains chercheurs. Zoubeir passe aussi par al-Qaïda avant de rejoindre l'EIIL. La recherche de femmes par les djihadistes arrivés sur place est un moteur puissant : Zoubeir raconte ainsi l'histoire de ces conversations avec une ancienne prostituée convertie à l'islam, ou d'une adolescente de 15 ans qui arrive très rapidement sur la zone. Il estime que le "LOL djihad" de ses camarades est en fait la simple islamisation de pratiques existant en France précédemment, comme les codes des cités : une revanche sociale en quelque sorte. A partir de 2014, avec la fitna entre djihadistes et l'intervention de la coalition, Zoubeir, écoeuré, décide de déserter. Mais une fois en prison, en France, à Fleury-Mérogis, il retrouve des camarades ou des aspirants au départ qui s'endurcissent dans leurs convictions. Il est dans la même cellule qu'Adel Kermiche, un des assassins du prêtre Jacques Hamel à Saint-Etienne-du-Rouvray en juillet 2016 : Zoubeir trouve Adel, qui n'a jamais été en Syrie, encore plus fanatisé que les djihadistes qui y ont été. Certains détenus diffusent même dans la prison, via des haut-parleurs, les anasheed (poèmes chantés guerriers, systématiquement intégrés dans les vidéos de combat par exemple) de l'EI ! Les prisons sont une étape du cursus djihadiste. Mais souvent, les djihadistes voient surtout des délinquants de droit commun chercher une justification religieuse à leur comportement. L'hostilité à l'Etat français rassemble cependant tout le monde, jusqu'aux Basques ou aux Corses terroristes, et l'hostilité contre l'institution pénitentiaire aussi. Le problème reste entier : rassemblés, les détenus djihadistes peuvent s'organiser, dilués, ils conservent une influence nuisible sur les autres. Pour Zoubeir, le djihadisme a tout à voir avec l'islam, et a donc bien une essence religieuse : c'est pour cela qu'il tente de couper les ponts avec la religion.

La quatrième partie du livre est consacrée aux femmes. Elles sont nombreuses à être parties, moins nombreuses à être revenues. Comme le souligne le journaliste, elles ont plus été perçues comme victimes que comme une menace, du moins jusqu'en 2016. Avec l'attentat raté de septembre dernier en plein coeur de Paris, les choses ont un peu bougé. Safya, l'une des revenantes de David Thomson, a quitté l'EI en raison de la naissance de son bébé, et pas pour des raisons idéologiques. Elle ne regrette quasiment rien de son séjour à Raqqa, ni de ses convictions ; c'est seulement après les attentats de Paris qu'elle revient à un salafisme quiétiste. Même topo pour Lena, deuxième revenante, qui évoque l'insistance des femmes à perpétrer, sur place, des opérations kamikazes, au même titre que les hommes. En fait, aucune activité n'est prévue pour les femmes, mais les revenantes expliquent que le tabou sur la femme combattante, au sein de l'EI, finira par sauter, nécessité oblige. L'expérience de la brigade féminine de la hisba à Raqqa, pourtant, avait fait long feu. Plus grave, Lena témoigne aussi de l'inutilité des programmes de déradicalisation, après le retour en France. Si les femmes présentent souvent des parcours chaotiques, l'explication de la violence sexuelle ou d'autre forme de traumatisme n'est pas suffisante, comme le montre les exemples du livre. Les facteurs sont multiples, et les femmes partent en toute connaissance de cause. Sur place, elles enchaînent les mariages, car l'espérance de vie des combattants est courte. Dans l'intervalle, elles passent par les maqqar, ces maisons d'attente qui sont conçues pour les pousser à sortir, par le mariage, au plus vite, comme celle de Raqqa tenue par Oum Adam, figure historique du djihad. Elles côtoient les Yézidies, esclaves à tout faire. Dans les mariages, le racisme ordinaire trouve aussi sa place dans l'EI, contre les Asiatiques ou les Noirs.

La cinquième partie revient sur deux cas masculins. Kevin, catholique converti, avait rejoint Forsane Alizza, groupe dissous après l'affaire Merah en 2012. Avec son épouse, il part en Syrie, et il rejoint l'EIIL dès sa naissance au printemps 2013. A Raqqa, il croise de nombreux Français, dont de futurs membres des commandos du 13 novembre. En 2016 pourtant, avec 4 femmes et 6 enfants, il décide de partir, à cause de la situation militaire qui se dégrade -lui-même refusant de combattre. Toute la famille finit par passer en Turquie, où Kévin est détenu avant d'être transféré récemment en France. Quentin, lui, est passé par la filière d'Omar Diaby à Nice, dont il était déjà beaucoup question dans le premier livre de David Thomson de mars 2014. Entre 2013 et 2016, une centaine de personnes au moins sont parties depuis cette ville, pourtant dirigée par un maire qui ne cachait pas ses sympathies pour le "tout sécuritaire", et qui a connu un attentat meurtrier l'an passé. Ancien délinquant converti à l'islam radical, Diaby, alias Omsen, a étendu son emprise sur les quartiers. Il étend encore son influence avec Internet et ses vidéos Youtube : avec Mourad Farès à Lyon, il est la figure majeure du djihad français en 2012-2013. Farès rejoint l'EIIL ; Quentin également, mais il en sortira très vite, car il arrive juste avant le déclenchement de la fitna, début 2014, l'offensive rebelle anti-EI à laquelle va se joindre aussi le front al-Nosra, l'autre formation djihadiste qui attire alors les Français. Omar Diaby arrive et choisit de se détacher de l'EIIL ; pour autant, al-Nosra n'est pas prête à l'accueillir. Farès, réfugié en Turquie, finit par se rendre à la DGSI à l'été 2014. Diaby, qui s'est un temps fait passer pour mort, continue de survivre en roue libre, sans qu'on sache si al-Nosra l'a réellement coopté. Fin assez piteuse pour celui qui a entraîné des dizaines de candidats djihadistes en Syrie. Il a pourtant réussi à attirer vers lui en 2016 l'un des deux adolescents dont le court départ avait fait grand bruit dans les médias : c'était juste avant la parution du premier livre de David Thomson, en janvier 2014.

La dernière partie est consacrée à ceux qui ne sont pas revenus. Abou Mujahid est à Mossoul. Il fait partie du dernier carré, les fanatiques endurcis qui resteront jusqu'au bout. L'EI, sur la défensive, avait appelé à frapper les pays de la coalition, appel renouvelé par Al-Adnani (avant sa mort) en mai 2016. Frapper la France, les djihadistes français de l'EIIL y pensaient déjà, du moins pour certains (pas tous), si l'on se rappelle bien le premier livre de David Thomson : les frappes aériennes ont servi de prétexte. Plus intéressant, pour justifier ces actes, Abou Mujahid évoque le passé colonial de la France. Il a pourtant un profil atypique : ancien petit dealer et rappeur de Montreuil, il bascule dans l'islam radical dans une mosquée où se regroupent des aspirants au djihad. Un parcours qui rappelle celui de Deso Dogg en Allemagne. Abou Mujahid est à Mossoul ; d'autres sont à Raqqa, un petit groupe surtout originaire du sud-ouest, autour de Toulouse, souvent des vétérans du djihad irakien après l'invasion américaine. Ce sont eux qui pilotent la propagande française de l'EI : Dar-al-Islam, al-Hayat, bulletins radios sur Al-Bayan, et présence sur les réseaux sociaux, aussi. A Mossoul, le voisin d'Abou Mujahid n'est autre que Rachid Kassim, le Franco-Algérien de l'EI qui est derrière la plupart des attaques, réussies ou ratées, en France, de l'année 2016. David Thomson évoque aussi les anciens militaires français passés au djihad. Outre un bourreau psychopathe, qui aime tuer, on trouve le plus discret Abou Souleymane, légionnaire déserteur, qui a dirigé sa propre katiba, ce qui n'est pas un bon signe. Ou Younès le déserteur, ancien des commandos paras, focalisé uniquement sur le combat, très critique d'ailleurs de la propagande de l'EI, tombé au combat début 2016 près d'Alep.

En conclusion, le journaliste souligne que l'année 2012 a été un déclic : avec une propagande djihadiste sophistiquée, un théâtre d'opérations alors facile d'accès, une utilisation quasi normale des réseaux sociaux, un sentiment de frustration et d'humiliation en France, des personnes trouvent une revanche sociale, un statut, une dignité, comblent un vide religieux, aussi, dans le djihad. Celui-ci est l'occasion d'expier les fautes passées. Les djihadistes sont surtout issus des milieux populaires, de Seine-Saint-Denis, des Yvelines (avec le cas particulier de Trappes), des Alpes-Maritimes, de Haute-Garonne. Outre le cas de Nice, déjà évoqué, Lunel, Nîmes, Roubaix ont aussi leur contingent de djihadistes. Les solidarités amicales jouent beaucoup. Il y a une djihadisation de la délinquance, que l'on retrouve dans les auteurs des attentats en France, mais beaucoup moins dans le contingent français actif en Syrie, ou dans les prisons. Pour David Thomson, on trouve en gros 70% de djihadistes issus de milieux musulmans conservateurs, et 30% de convertis. Souvent, les familles présentent des particularités ou des problèmes qui ont pu favoriser le processus : couples mixtes sur le plan religieux, absence d'un des parents (souvent le père), etc. Les violences sexuelles et les antécédents psychiatriques sont loin d'épuiser tous les cas : on a vu que les femmes sont consentantes à leur départ, et parfois plus radicales encore que les hommes. Si le niveau d'instruction est bas, celui de l'engagement religieux et politique est très élevé. Alors que l'EI, sur la défensive, n'appelle désormais plus à le rejoindre, mais à commettre des attentats sur place, le danger est donc toujours plus présent.

Comme le précédent, le livre de David Thomson est fort utile. La collection de témoignages permet d'infirmer un certain nombre de lieux communs sur les motivations des djihadistes, ce qui était déjà le cas du premier ouvrage, avec ici, en plus, la dimension féminine qui est mieux traitée. Il permet d'appréhender le phénomène de l'intérieur. Il faut donc prendre le livre pour ce qu'il est : un travail de journaliste, à la source, et qui donne des informations pratiques sur les djihadistes français de l'EI en particulier. C'est aux chercheurs, analystes, et autres spécialistes, ensuite, de remettre ce travail en perspective, de le recouper avec d'autres sources, et de prolonger ce recueil, en forme de matière première, pas complètement brute, déjà dégrossie par le travail du journaliste.

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