dimanche 31 janvier 2016

Djihad au pays de Cham 5/Les Irlandais

Si les Britanniques sont nombreux à rejoindre le djhad en Syrie et maintenant en Irak, le voisin irlandais contribue lui aussi à ce phénomène inédit dans l'histoire du djihad contemporain.

L'un des premiers Irlandais repérés en Syrie est Houssam Najjair, un Irlandais d'origine libyenne. « Irish Sam » est né d'un père libyen et d'une mère irlandaise (convertie à l'islam il y a 30 ans). Il combat d'abord en Libye contre le régime de Kadhafi, où il est surnommé « le sniper de Dublin » puis en Syrie. Ses motivations relèvent du « djihad défensif », mais on note aussi qu'il a pris goût à la vie de combattant. En Syrie, Irish Sam cherche à entraîner les rebelles contre le régime de Bachar el-Assad. Il parvient à gagner la province d'Idlib où opère une brigade dirigée par son beau-frère, Mehdi Harati. L'Irlandais forme des groupes de snipers (sa spécialité), participe à la maintenance des armes, conduit des convois de vivres vers Alep1. Houssam a écrit un livre sur son expérience en Libye.


Irish Sam sur un toit, près d'Alep, en août 2012, en mission d'escorte d'un convoi humanitaire.





Mehdi Harati, habitant de Dublin, est marié à une Irlandaise et père de quatre enfants. Il a participé à la flottille se dirigeant vers Gaza en mai 2010. En 2011, il crée la « brigade de Tripoli », une des premières unités à se diriger dans la capitale en août. Après la chute de la ville, il devient commandant adjoint du conseil militaire. Mais il est ensuite rétrogradé et redevient commandant de brigade. C'est alors qu'il effectue un premier voyage en Syrie, à des fins humanitaires. Il est contacté par des rebelles qui lui demandent d'établir une unité similaire sur place2.


A droite, Medhi al-Harati, avec Irish Sam à gauche, en Libye.


Shamseddin Gaidan, un jeune musulman de Dublin âgé de seulement 16 ans, est tué en février 2013. D'origine libyenne, le jeune homme avait profité d'un séjour en vacances en Libye en août 2012 pour gagner la Syrie via la Turquie. Il avait manifesté le désir de partir se battre aux côtés des rebelles libyens dès 2011. C'est le deuxième Irlandais à trouver la mort en Syrie, après Hudhaifa El Sayed, un Irlandais d'origine égyptienne venant de Drogheda, tué dans le nord du pays en décembre 20123. Alaa Ciymeh, un Irlandais d'origine jordanienne (et palestinienne), fils d'un habitant de Dublin, est tué en mai 2013. Il tenait depuis 2008 un petit commerce en Jordanie. Hisham Habash, un Libyen d'origine palestinienne ayant grandi en Irlande, diplômé de l'université de Dublin, est tué en juin 2013 dans le nord-est de la Syrie, près de Raqqa4.


Shamseddin Gaidan.

Hudhaifa el Sayed.
Alaa Ciymeh.


L'étude de l'ICSR d'avril 2013 précise que 26 Irlandais ont rejoint la Syrie depuis 2011. A cette date, l'Irlande est l'un des pays les plus concernés par le djihad syrien en raison de sa petite population. Peter Neumann confirme que la plupart des combattants irlandais sont d'origine libyenne. Ils appartiennent souvent à un groupe, Liwa al-Ummah, qui a combattu Khadaffi. Après leur retour en Irlande, ils sont repartis combattre le régime en Syrie. A ce moment, leurs motivations sont religieuses mais sans verser dans l'idéologie radicale d'al-Qaïda5.

En juin 2014, le chiffre des Irlandais impliqués dans le djihad n'a pas trop évolué puisqu'il plafonne à 30 personnes, selon les autorités6. En février 2015, un Irlandais de l'Etat Islamique qui a fait défection (il avait servi dans l'Armée Syrienne Libre avant d'être contraint à rejoindre l'EI) prétend que 40 Irlandais combattent au sein de l'Etat Islamique. Celui-ci rechercherait particulièrement les Irlandais comme tireurs d'élite7. Les Irlandais djihadistes sont souvent avec les Britanniques. Abou Omar affirme aussi que les Tchétchènes jouent un rôle important au sein de l'EI, servant de troupes de choc. Les Irlandais ont combattu à Kobane et seraient maintenant dans la province de Deir-es-Zor. Le département d'Etat américain estime quant à lui que 70 Irlandais ont déjà rejoint le djihad syrien. Abou Omar n'a pas connaissance de femmes irlandaises ayant rejoint la Syrie8.

James Brandon, qui a écrit en janvier 2016 un article sur le sujet pour la Jamestown Foundation, rappelle que pour un pays comptant 50 000 musulmans, l'Irlande a un taux de départ très élevé avec 30 à 50 personnes dont 3 tués, et 30 à 40 personnes parties rejoindre l'Etat Islamique (chiffres de novembre 2015), ce qui la place en proportion au même niveau qu'un pays comme la Finlande. L'Irlande servirait également de base logistique à l'EI, abritant les candidats au départ avant le vol vers la Turquie pour induire en erreur les autorités. Un expert évalue entre 20 et 50 le nombre de comptes Twitter irlandais supportant l'EI ; en juillet 2015, des musulmans manifestant contre l'EI ont été agressés près d'une mosquée de Dublin par deux hommes supporters de l'organisation. Outre l'effort de propagande, le terrain est fertile en raison de l'influence d'un islam très dur, représenté par le Centre Culturel Islamique d'Irlande basé à Clonskeagh, dans la banlieue de Dublin. Ce dernier a refusé par exemple de rejoindre une manifestation anti-EI organisée par des musulmans soufis en juillet 2015. La police irlandaise a créé en 2014 une unité spéciale chargée de suivre les militants et autres radicaux liés à l'Irlande. Mais les forces de sécurité irlandaises reconnaissent elle-mêmes leurs limites face à la menace9.


2Foreign fighters from Western countries in the ranks of the rebel organizations affiliated with Al-Qaeda and the global jihad in Syria, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, janvier 2014.
4Foreign fighters from Western countries in the ranks of the rebel organizations affiliated with Al-Qaeda and the global jihad in Syria, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, janvier 2014.
9http://www.jamestown.org/programs/tm/single/?tx_ttnews[tt_news]=44952&tx_ttnews[backPid]=26&cHash=cc225e2b73cea6bff372f1be5b057533#.Vq3MIjElvSs

Jean-Denis PENDANX et KRIS, Svoboda ! Carnet de guerre imaginaire d'un combattant de la Légion Tchèque, Futuropolis, 2011-2012

L'idée semble de primer abord originale. Kris, le scénariste de la fameuse série Notre mère la guerre, très réussie, décide d'imaginer un carnet de la légion tchèque. Comme le rappelle la petite introduction sous forme d'images, d'une carte et d'extraits fictifs de correspondance, des Tchèques de l'empire austro-hongrois se sont en effet rendus aux Russes dès 1915 en servant dans l'armée de cet empire multinational, puis sont passés au service des Russes. Ces Tchèques, organisés en unités constituées, se battent aux côtés du gouvernement provisoire en 1917. Après la prise du pouvoir par les bolcheviks, ils tiennent une partie de Transsibérien.

Le premier tome commence à Tcheliabinsk, en mai 1918, juste avant l'incident qui va précipiter les Tchèques contre les bolcheviks. La peinture de ce moment de la guerre civile russe est intéressante. Cependant, les flash-backs continuels désorientent un peu le récit et le personnage principal, Jaroslav, grande gueule, en fait peut-être un peu trop à côté de son ami le peintre, beaucoup plus effacé (même si c'est voulu). Le deuxième tome continue sur cette lancée en suivant le parcours erratique de la légion tchèque sur le Transsibérien, au fil des combats. L'album se termine sur une mission improbable à Iekateribourg, où est alors retenue la famille impériale russe par les bolcheviks.

L'histoire s'arrête à la fin du deuxième tome et laisse un goût d'inachevé, puisque l'histoire n'est pas véritablement terminée (la série semble s'être arrêtée en cours de route). Le propos est confus, on ne voit pas bien où les auteurs veulent en venir. Il faut noter aussi que le texte, parfois particulièrement dense, rend la lecture pénible par moments, sans compter que le dessin, loin d'être désagréable, n'est pas très dynamique. Le rythme n'est pas vraiment là, surtout dans le premier album où il faut un certain temps pour que le contexte de l'histoire, les personnages et leur vécu soient réellement posés. Bref, pas réellement convaincu par un traitement sur un thème qui était pourtant porteur.





samedi 30 janvier 2016

Clotilde BRUNEAU, Estéban MATHIEU, Julien LOISEAU et Cristi PACURIARU, Soliman, Ils ont fait l'histoire, Glénat/Fayard, 2015, 48 p.

Un des derniers volumes de l'excellente collection Ils ont fait l'histoire aborde le personnage de Soliman le Magnifique, sultan ottoman de renom.

On retrouve comme historien Julien Loiseau, qui avait déjà officié sur le Saladin de la même collection que je commentais récemment.

L'angle d'attaque choisi a consisté à ne pas évoquer le début du règne, les grands succès de légende, nimbés d'aura par ses historiographes, mais au contraire la fin du règne, qui selon l'historien offre une image plus contrastée et peut-être plus exacte de l'empire ottoman sous Soliman. Le choix est étayé et pourtant, il laisse un goût d'inachevé pour le lecteur : on aurait aimé un portrait d'ensemble comme pour Saladin, figure qui présentait pourtant le même problème comme l'expliquait Julien Loiseau dans le dossier de ce volume.

Soliman monte sur le trône en 1520 : son père Sélim Ier le Cruel a déblayé la voie devant lui en éliminant les autres prétendants au trône. Soliman s'en souviendra et n'hésitera pas sur le tard à faire tuer deux de ses fils rebelles pour n'en conserver qu'un seul pour la succession. L'empire ottoman s'est enraciné à l'ouest, dans les Balkans, d'où il tire sa troupe d'élite des janissaires et sa redoutable artillerie. Mais la légitimité des Ottomans est en Orient : Soliman incarne désormais le sunnisme officiel contre l'empire perse chiite des Safavides. Il prétend par ailleurs à lui seul au titre impérial. Le sultan passe sa vie sur les champs de bataille : 10 campagnes en Europe, 3 en Asie, et il meurt pendant la dernière en 1566. Les armées ottomanes trouvent leurs limites en raison des distances, trop considérables à supporter même pour un si formidable outil militaire. Bien renseigné, maître en communication politique, Soliman profite de la crise protestante dans l'Empire et noue des liens avec le royaume de France qui débouchent après sa mort sur les premières capitulations, privilèges octroyés aux Français dans l'Empire. Le sultan est aussi un grand bâtisseur, notamment à Istanbul : l'architecte Sinan bâtit le complexe de la Suleymaniye, alors même que le palais (Topkapi) n'est pas trop retouché. Soliman fait déplacer le sérail et son harem dans le palais ; il éprouve un amour profond pour la première de ses épouses, Hurrem Sultane. La fin du règne est assombrie par la mort de cette  dernière et de ses deux fils, par la défaite à Malte : un règne trop long qui se conclut sous la tente.

Le dessin est toujours aussi agréable : on trouve en fin de volume une chronologie et une bibliographie indicative au bout du dossier.



mercredi 27 janvier 2016

L'Etat Islamique : La victoire et la conquête imminente viennent de Dieu (3)-Wilayat al-Khayr

Merci à Mathieu Morant , Arnaud Delalande et https://twitter.com/green_lemonnn


Le 13 janvier, l'Etat Islamique a publié le troisième volet de sa série consacrée aux grandes opérations dans le wilayat d'al-Khayr (Deir es-Zor). J'avais commenté le deuxième volet dédié à l'attaque de positions au sud de l'aéroport en septembre 2015.

Dès le début de la vidéo, une carte satellite plongeante depuis l'espace nous montre que l'objectif de l'EI est l'aéroport de Deir-es-Zor, toujours tenu par le régime. Suit un défilé d'armes lourdes : ZSU 23/4 de prise, un camion portant un canon AA S-60 de 57 mm (qui est lui aussi une arme du régime retournée...), des bitubes AA de 23 mm ZU-23 ou de 14,5 mm KPV... une autre carte se focalise ensuite sur un quartier au nord-ouest de l'aéroport, à l'est du stade de foot, al-Sinaa. Un premier chef de groupe tient à discours pour motiver ses troupes : une vingtaine d'hommes, majoritairement armés d'AK-47 et d'au moins une mitrailleuse PK. Un autre chef de groupe s'adresse également à ses hommes. On peut voir ensuite une trentaine de combattants faire leur prière. L'EI filme ensuite des positions du régime, probablement près de l'aéroport. Un canon de l'enfer, le S-60 sur camion et au moins un canon sans recul SPG-9 entrent alors en action contre les positions du régime. On distingue un abri pour avion de l'aéroport sur les images : il est situé à l'angle est de l'aéroport, quasiment à l'extrémité des pistes. L'EI bombarde le secteur depuis, à une distance d'au moins 300 m. Les images semblent identiques à d'autres prises début novembre 2015.

Carte de Deir es-Zor. En bas, l'aéroport tenu par le régime. Le point noir représente le quartier d'al-Sinaa près du quartier industriel, où a lieu l'action finale de la vidéo.


lundi 25 janvier 2016

Djihad au pays de Cham 4/Les Libyens

Les Libyens sont, en 2011, alors que l'insurrection syrienne se militarise, encore occupés par leur propre guerre contre Kadhafi. Ce n'est qu'à la fin de l'année que les premières connexions entre la Libye et la Syrie se font jour. En novembre, après la chute de Kadhafi, le gouvernement provisoire libyen reconnaît en premier l'opposition politique syrienne comme seule interlocutrice et propose des armes, et même des combattants, au Conseil National Syrien. De nombreux Libyens souhaitent déjà à ce moment-là se battre contre le régime syrien, qui a soutenu Kadhafi1. Ce même mois, Abdulhakim Belhadj, ancien membre du Groupe Islamique Combattant en Libye, rencontre des représentants de l'Armée Syrienne Libre en Turquie. Il propose d'envoyer des combattants pour former les rebelles libyens2.

dimanche 24 janvier 2016

L'Etat Islamique : Wilayat Ninive

Merci à https://twitter.com/green_lemonnn

Cette vidéo du wilayat de Ninive de l'Etat Islamique a été publiée en décembre 2015. Elle montre des opérations contre les peshmergas kurdes.





samedi 23 janvier 2016

Mathieu MARIOLLE, Julien LOISEAU et Roberto "Dakar" MELI, Saladin, Ils ont fait l'histoire, Glénat/Fayard, 2015, 48 p.

Excellent choix de sujet que Saladin de la part de la collection Ils ont fait l'histoire de Glénat/Fayard. Le personnage, objet de nombre de récupérations contemporaines, reste finalement assez peu connu en langue française, et mérite probablement cet éclairage de vulgarisation.

On trouve à la manoeuvre, côté historien, Julien Loiseau, agrégé d'histoire, ancien membre de l'Ifao, maître de conférences en histoire de l'islam à l'université Montpellier-3.

La bande dessinée se présente au fond comme une "histoire-bataille" retravaillée, ainsi que l'indique le making of à la fin du dossier en fin de volume. La guerre est devenue un métier et charpente l'économie et la société. La difficulté d'un portrait historique de Saladin tient à ce que ses biographes l'ont présenté comme le souverain musulman idéal. C'est cette image que les historiens s'efforcent depuis de décortiquer.

La BD prend le parti de brosser l'ensemble de la vie de Saladin, ce qui est probablement la meilleure solution. Né à Tikrit, aujourd'hui en Irak, en 1137 ou 1138, Saladin vient au monde dans un monde musulman divisé. Le père et l'oncle sont au service de l'émir de Mossoul, Zengi, qui reprend en 1144 le comté d'Edesse aux croisés et dont le fils Nur-ad-Din poursuit son oeuvre. Saladin est un Kurde, à une époque où ce sont surtout les Turcs qui tiennent le haut du pavé dans le monde militaire musulman. La chance de Saladin, c'est l'affaiblissement du califat chiite du Caire. Envoyé avec son oncle, qui meurt prématurément, Saladin devient vizir puis élimine le dernier des califes fatimides. Il prend en main l'Egypte et continue de défendre l'orthodoxie sunnite, par exemple contre la secte des Assassins. Les chrétiens ne sont donc qu'un adversaire parmi d'autres. Nur ad-Din meurt en 1174 après avoir quasiment réunifié la Syrie, mais son héritage est dispersé. Saladin prend la suite du sultan en jouant sur le djihad pour fédérer les musulmans. Néanmoins, il lui faut dix années, jusqu'en 1185, pour s'emparer de l'ancienne capitale du sultan et de Mossoul, subissant entretemps plusieurs échecs contre les croisés (comme Montgisard en 1177). La campagne de 1187, la victoire de Hattin et la reconquête de Jérusalem font entrer Saladin dans la légende. Même les échecs ultérieurs ne l'estompent pas. Mort en 1193, l'héritage de Saladin est lui aussi fragmenté mais si les Ayyoubides règnent jusqu'en 1260. Saladin a néanmoins fait de l'Egypte la clé de la victoire en Syrie-Palestine.

Excellent volume qu'on ne se lasse pas de relire.



L'Etat Islamique : wilayat Salahuddine

Merci à https://twitter.com/green_lemonnn?lang=fr et https://twitter.com/MathieuMorant?lang=fr

Cette vidéo de la province de Salahuddine de l'Etat Islamique (Irak) a été mise en ligne en décembre 2015. Comme la précédente de la même province, elle montre des opérations à l'ouest de la ville de Samarra.

Le début de la vidéo, sur fond de nasheed (poèmes de guerre chantés), met en scène le discours d'un cadre devant une dizaine de combattants, avec des technicals au fond (dont un équipé d'un lance-roquettes artisanal bitube semble-t-il), le tout étant filmé par un deuxième cameraman que l'on voit à l'écran. Les technicals se mettent en branle et les hommes gagnent leurs positions, dans le brouillard. On voit le cadre qui parlait frappé à mort, son corps à côté des autres combattants. Un autre blessé agonise à quelque distance des positions de l'EI. Encore une fois, il est rare que l'EI montre la mort de ses combattants, sauf dans le cadre de la valorisation des "martyrs".

mercredi 20 janvier 2016

L'Etat Islamique : vidéo du wilayat al-Furat

Cette vidéo publiée par le wilayat al-Furat (que j'ai déjà présentédans un commentaire de vidéo précédent, je n'y reviens pas) en décembre 2015 montrerait des opérations à l'est de la ville de Haditha. Une autre partie de la vidéo se situerait à Albu Hayat. On est en tout cas dans la province irakienne d'Anbar, dans sa partie ouest, du côté de la frontière avec la Syrie. Des combats assez violents ont eu lieu à Albu Hayat fin novembre-début décembre 2015 ; la vidéo ayant été postée fin décembre, il est probable, vu le délai fréquent entre les opérations montrées et la mise en ligne des vidéos, que ce document de l'EI reflète ces opérations.

mardi 19 janvier 2016

Mathieu GABELLA, Etienne ANHEIM, Valérie THEIS et Christophe REGNAULT, Philippe le Bel, Ils ont fait l'histoire, Paris, Glénat/Fayard, 2014, 48 p.

Riche idée des éditions Glénat et Fayard d'avoir lancé cette collection Ils ont fait l'histoire, où des auteurs de bandes dessinées collaborent avec des historiens pour aborder de grands personnages historiques. Jusqu'à présent (d'autres fiches à venir), tous ceux que j'ai lus m'ont plu.

Sur le roi de France Philippe le Bel, on trouve à la manoeuvre, côté historiens, Valérie Theis, maître de conférences en histoire médiévale à l'université Paris-Est, et Etienne Anheim, maître de conférences à l'université de Versaille/Saint-Quentin-en-Yvelines.

Le choix narratif est de commencer et finir l'album par l'exécution, après la mort du roi, de son conseiller Enguerrand de Marigny. Histoire de sortir du lieu commun du persécuteur des Templiers et pour souligner l'importance de la question financière. De la même façon, l'épisode de "l'attentat d'Agnani" n'est pas dramatisé et l'album minore volontairement la dernière décennie du règne. L'influence des historiens se voit jusque dans le dessin : le moment du sacre à Reims montre une cathédrale encore inachevée, alors que l'assemblée de 1302 à Notre-Dame met en scène l'usage social du bâtiment, tandis que les basiliques et édifices religieux de Rome ne suivent pas le plan gothique. Autant d'informations précisées dans le dossier habituel qui accompagne la BD en fin de volume. Les historiens rappellent que les sources écrites, archéologiques ou archivistiques sur la période abonde, ce qui fait de Philippe le Bel un sujet de choix. Ils évoquent aussi les problèmes et les compromis dus au scénario d'une BD. Le tout complété par une chronologie indicative et une orientation bibliographique.

La BD souligne combien Philippe le Bel a été préparé à régner par son père, Philippe III, avec l'instruction fournie par des théologiens comme Gilles de Rome. Monté sur le trône en 1285, le roi sait s'entourer de conseillers spécialistes du droit ou des finances issus de la petite noblesse, tout en utilisant aussi les princes issus de sa famille pour d'autres tâches. Philippe le Bel privilégie la diplomatie et l'action indirecte mais n'hésite pas à se battre quand il le faut : contre le roi d'Angleterre Edouard Ier en 1296-1297, contre les Flamands surtout, jusqu'à la victoire de Mons-en-Pévèle (1304). C'est Philippe le Bel qui remporte son conflit contre le pape Boniface VIII, non sans mal. Ce faisant, son grand-père Saint Louis a été reconnu comme saint et le roi a amorcé ce qui préfigure les Etats Généraux du royaume (1302). La force de Philippe le Bel est d'avoir utilisé le droit, et parfois le droit extraordinaire comme la procédure inquisitoriale développé par l'Eglise lors de procès politiques, qui visent parfois l'Eglise, ou comme contre les Templiers. Pourtant Philippe le Bel reste un monarque féodal : et le roi n'a plus sous son règne les moyens de ses ambitions. Les revenus féodaux ne peuvent financer ce qui devient un Etat moderne, qui nécessite une fiscalité permanente qui n'est pas encore là. Philippe le Bel n'a pas créé l'Etat moderne en France mais son règne, à la charnière entre une période de prospérité et une période de crise, a poussé dans cette direction.

A lire sans modération, avec une finalité pédagogique évidente.



L'espionne des Ardennes (Armored Command) de Byronn Haskin (1961)

Décembre 1944. Une espionne allemande (Tina Louise) est blessée intentionnellement et laissée pour morte dans le no-man's land pour être mieux récupérée et soignée par les Américains. Son rôle : renseigner les Allemands qui préparent une contre-attaque sur le dispositif américain du secteur. L'espionne est secourue par l'escouade d'un sergent (Earl Holliman) qu'elle va tenter de séduire. Mais un des soldats de l'escouade, sans foi ni loi (Burt Reynolds), convoite aussi la jeune femme...

Film sans grande envergure, L'espionne des Ardennes -drôle de traduction- souligne d'emblée une contradiction : en effet, la contre-offensive allemande qui s'enclenche à la fin du film est l'opération Nordwind, du 1er janvier 1945, qui a lieu en Alsace et non dans les Ardennes (!).

Tournée en Bavière, le film a reçu un soutien important de l'armée américaine stationnée en Allemagne. Outre le half-track M2 de l'escouade de GI's, le film met en oeuvre une floppée de chars M48 Patton aussi bien du côté allemand qu'américain d'ailleurs, ce qui est souvent le cas dans les films de guerre de l'époque.

L'histoire d'espionnage n'est malheureusement pas exploitée à fond ce qui détruit quasiment tout le scénario. Le double jeu de l'espionne laisse la place à l'histoire de séduction avec le sergent et la contre-attaque brutale du soldat crapule incarné par Burt Reynolds, dont c'est le premier rôle. Earl Holliman se retrouve ainsi complètement éclipsé par la performance de Reynolds et par celle de Howard Keel (le colonel Devlin), acteur et chanteur américain surtout connu pour sa participation ultérieure à la série Dallas. Les scènes de combat sont tout sauf réalistes malgré la débauche de matériel américain. Un film aussi vite oublié que regardé...



lundi 18 janvier 2016

France RICHEMOND, THEO et Lorenzo PIERI, Le Trône d'Argile tome 6 La geste d'Orléans, Paris, Delcourt, 2015, 64 p.

Je poursuis la lecture de la série Le Trône d'Argile, avec la lecture du sixième tome paru l'an passé. Evocation puissante du règne de Charles VII et de la guerre de Cent Ans, cette bande dessinée m'avait un peu déçu dans le cinquième tome avec l'apparition de la théorie d'une Jeanne d'Arc "manipulée", qui contrastait avec le souci d'authenticité de la série jusqu'ici.

Ce sixième tome me paraît meilleur, notamment parce que la "manipulation" saute d'elle-même ou presque, preuve peut-être que certaines critiques ont été entendues. Le tome, concentré sur le siège d'Orléans et son dénouement, témoigne d'une documentation impressionnante, puisée aux sources comme le montre la reconstitution de certaines scènes comme la fameuse rencontre de Chinon. Même des planches plus anodines comme la confection de l'étendard de Jeanne d'Arc prennent ici un relief particulier. Les auteurs ont eu la très bonne idée d'insérer p.34 une carte du siège, ce qui est indispensable pour repérer les différentes attaques françaises. Les dialogues utilisent parfois le vieux français mais des notes expliquent termes, ce qui n'enlève rien, donc, à l'intérêt du volume. On sent parfois épisodiquement jusqu'à l'influence du film Jeanne d'Arc de Besson, notamment dans la scène où Jeanne se réveille en sursaut, ayant vu en rêve que les défenseurs d'Orléans étaient partis à l'attaque sans elle, et où un de ses proches lui donne son étendard resté dans son logement par la fenêtre. Pour le reste, dessins et couleurs sont toujours aussi beaux, notamment sur les planches larges comme celles des p.48-49. L'album se termine sur la bataille de Patay, vue comme la revanche d'Azincourt.

La mise en scène des premières batailles de Jeanne d'Arc donne ainsi l'un des meilleurs volumes -voir le meilleur volume- de la série jusqu'ici.



dimanche 10 janvier 2016

Bruno FALBA, Christophe REGNAULT et Maurizio GEMINIANI, Waterloo, le chant du départ, Glénat, 2015, 82 p.

2015 oblige, les bandes dessinées se sont multipliées sur Waterloo, avec le bicentenaire de la bataille. En ouvrant celle-ci, on s'attend à trouver quelque chose de solide: Bruno Falba au scénario (que j'avais apprécié sur L'espion de l'empereur) et la contribution de Jean Tulard, "pape" des études napoléoniennes françaises bien que d'autres chercheurs plus jeunes se soient désormais largement imposés.

L'histoire de la rencontre entre le baron Larrey, chirurgien de la Grande Armée, miraculeusement sauvé de la mort, et le maréchal Blücher, le vainqueur prussien, aurait pu fonctionner. Ca ne prend pas, pourtant. On peine à croire que Larrey se souvienne d'absolument tous les détails des Cent Jours, tout comme Blücher d'ailleurs, et ce même si on est juste après la bataille de Waterloo. Certaines bulles de Napoléon laissent également pantois quant aux détails qu'il serait capable de discerner sur le champ de bataille...En outre, si le propos est globalement à jour historiographiquement, on note une certaine tendance à écarter la responsabilité de l'empereur dans la défaite. Ainsi, à Ligny, c'est Soult, qui remplace Berthier comme chef d'état-major, et Ney qui sont les principaux responsables de la victoire manquée dans la bande dessinée, alors que Napoléon y a probablement sa part également. De la même façon, la découverte "surprise" d'Hougoumont est attribuée au manque de clairvoyance de Soult qui n'aurait pas reconnnu le terrain. La BD charge aussi beaucoup Grouchy, dans la lignée du Mémorial, même si Larrey précise qu'il s'en tenait aux ordres de l'empereur. Quant à la charge de Ney, difficile de croire aussi que Napoléon ne l'aurait pas tacitement soutenu dès le départ, et pas seulement après la charge initiale. Autre problème : c'est une vision "par le haut", évidemment utile quand on s'adresse au grand public. Mais tout de même, l'histoire des chefs aurait pu se combiner avec une vision un peu plus près des combattants... singulièrement absents ici, du moins dans leur vécu de l'événement, car ils remplissent, en anonymes, les planches des batailles.




Le dossier d'une dizaine de pages de Jean Tulard remplit son office mais n'apporte aucune plus-value supplémentaire : c'est un historique de la bataille de Waterloo avec ses illustrations, même s'il évoque la mémoire de l'événement, sa mise en images (mais pas son histoire, curieusement ou non). La quinzaine de titres cités fait très grand public -bande dessinée oblige- mais peut décevoir.

La bande dessinée est malheureusement ternie par un nombre important de fautes de français. C'est assez rare dans celles que je lis et fiche d'ordinaire pour être souligné. Et je ne parle pas de coquilles ou de fautes de frappe mais de fautes d'accord ou autres qui concernent véritablement l'écrit. Il y a un heureusement un beau dessin notamment dans les grandes scènes de bataille.

En résumé, une bande dessinée qui vaut essentiellement pour ses qualités documentaires. Sur un one shot, les personnages sont trop fades pour que le scénario, écrasé par l'histoire, soit convaincant. On a l'impression de retrouver la situation du film Le Souper, adaptation d'une pièce de théâtre où se rencontrent Fouché et Talleyrand, juste après la défaite de Napoléon. Sauf qu'ici on n'a pas le jeu formidable d'acteurs du film.

vendredi 8 janvier 2016

Mourir pour Assad 1/Harakat Hezbollah al-Nujaba

Harakat Hezbollah al-Nujaba (HHN), né en 2013, est l'un de ces groupes « paravents » mis en place par les « groupes spéciaux » iraniens en Irak (Asaib Ahl al-Haq surtout), pour fournir au régime syrien une infanterie en nombre suffisant. En effet, l'Iran estime, dans le cadre d'un conflit où le régime ne peut engager qu'une partie limitée de l'armée régulière (le reste étant peu sûr politiquement) et n'a qu'une base de recrutement limité, et face à un adversaire qui n'a rien d'une armée régulière, qu'un nombre de combattants suffisants et correctement encadrés peut faire pencher la balance. Les miliciens irakiens aident effectivement le régime à survivre en 2013-2014. Groupe essentiellement militaire, HHN se redéploie en Irak à partir de juin 2014 avec la mobilisation populaire lancée par les autorités religieuses chiites et le Premier Ministre irakien Nouri al-Maliki, pour combattre ce qui devient alors l'Etat Islamique. Dirigé par le sheikh al-Kabi, issu du mouvement sadriste mais rallié au groupe spécial pro-iranien Asaib Ahl al-Haq, HHN utilise une rhétorique très violente contre ses adversaires, l'EI bien sûr, mais aussi les sunnites de manière plus générale. Au printemps 2015, profitant de la stabilisation en Irak, HHN retourne en Syrie. A l'été, il accélère sa campagne de recrutement pour ce théâtre d'opérations afin de sauver le régime syrien qui bénéficie en septembre de l'intervention russe. Depuis, HHN reste très présent en Syrie (notamment à Alep) mais combat également l'EI en Irak. Ce qui n'était qu'un groupe « paravent » d'Asaib Ahl al-Haq devient une milice puissante qui n'hésite pas à menacer l'Arabie Saoudite de représailles après l'exécution du sheikh chiite Nimr en janvier 2016 (et a peut-être mis ses menaces à exécution). HHN est un bon exemple à observer pour suivre la politique de l'Iran sur le théâtre irakien.

dimanche 3 janvier 2016

RODOLPHE et Michel FAURE, Le baron fou, Glénat, 2015, 48 p.

1954. A Humbley, dans le Kent, une vieille femme tire une carte de l'as de pique à une diseuse de bonne aventure, sur la foire locale... et se souvient. Elle raconte à sa fille sa rencontre avec le baron Ungern-Sternberg, aux confins orientaux de la Russie, en pleine guerre civile russe...

Intéressant scénario que celui de cette bande dessinée évoquant le baron Ungern-Sternberg, le "baron fou" de la guerre civile russe, qui a déjà inspiré bien des cases. L'idée consistant à confronter ce personnage avec une femme britannique recherchant son mari allemand disparu donne un résultat épatant. Bien documenté, le scénario montre à la fois la cruauté du baron mais n'en fait pas un monstre inexplicable, puisqu'il est approché comme un homme, parfois capable de sentiments. Elisabeth von Ruppert incarne en définitive la constance face aux hommes, comme le hâbleur Ossendowski. Malgré le caractère impitoyable de cette guerre civile russe sans pitié, sans prisonniers, elle finit par suivre le baron dans sa quête folle de la reconstitution de l'empire mongol. Elle rencontre dans son périple des personnages authentiques. Une BD très documentaire, servie par un beau dessin, dont on attend avec impatience le second et dernier tome.



L'Etat Islamique : la bataille de Ramadi.

Merci à Arnaud Delalande et https://twitter.com/green_lemonnn

Les forces de sécurité irakiennes ont déclaré, il y a quelques jours, avoir enfin nettoyé l'intégralité de la ville de Ramadi, dans la province d'al-Anbar. La ville était tombée en mai 2015 après une attaque puissante de l'Etat Islamique entamée en avril. La chute de la cité était un coup sévère pour l'armée irakienne, d'autant plus que Ramadi, symboliquement, était l'un des épicentres du « Réveil » qui avait permis aux Américains de lutter efficacement contre Al-Qaïda en Irak en 2006-2007. C'était un coup porté à la collaboration entre le gouvernement irakien dominé par certains chiites et les tribus sunnites d'al-Anbar, province qui constitue par ailleurs un bastion revendiqué comme tel par l'EI. Le Premier Ministre irakien, Abadi, est contesté dans son propre camp deux mois seulement après la reprise de Tikrit par l'armée irakienne et les milices chiites. Les Américains s'engagent alors massivement pour tenir à l'écart le Hashd et les milices chiites de la reconquête de Ramadi et plus largement des opérations dans la province d'al-Anbar. Ils reconstruisent patiemment une force de combattants tribaux qui finit par être intégré dans le Hashd pour être soldée, et fournissent un appui-feu d'artillerie et d'aviation. Après des mois de manoeuvre pour positionner au mieux les forces irakiennes, l'assaut final contre Ramadi démarre le 22 décembre. Il est mené par la division des forces spéciales (la Golden Division), les unités de la police irakienne et les combattants tribaux. Le 27 décembre, les combattants de l'Etat Islamique se retirent dans l'est de la ville, et le lendemain, l'armée irakienne peut replanter son drapeau sur le centre gouvernemental, pris par l'EI en mai. La ville est déclarée sûre mais l'EI maintient en réalité une présence dans Ramadi et dans les faubourgs, ainsi qu'aux alentours immédiats de l'agglomération. La bataille est donc loin d'être terminée, d'autant plus qu'il faut aussi la tenir, et la reconstruire (80% de la ville seraient en ruines).