vendredi 30 octobre 2015

The Admiral : Roaring Currents (Myeongryang) de Kim Han-min (2014)

1597. Cinq ans après une première tentative du shogun Hideyoshi d'envahir la péninsule coréenne, les Japonais récidivent. L'amiral Yi Sun-Sin, maître des mers durant le premier conflit, a été arrêté et torturé par la dynastie coréenne Joseon sur fond d'intrigues de cour et rétrogradé au rang de simple soldat. En août, la flotte coréenne est détruite par les Japonais à la bataille de Chilchonryang. Les Japonais qui pensent contrôler les mers se préparent à remonter vers le nord à partir de leurs bases au sud de la Corée, le long de la côte ouest, pour s'emparer de la capitale de la dynastie Joseon. Après la mort de son successeur lors de la bataille de Chilchonryang, Yi Sun-Sin reprend la tête de la flotte coréenne. Il ne lui reste plus que 13 navires pour faire face à l'armada japonaise...

Enorme succès au box-office sud-coréen, The Admiral : Roaring Currents raconte le triomphe de l'amiral Yi Sun-Sin, qui par son triomphe inespéré lors de la bataille de Myeongryang contribue à l'échec de la deuxième invasion japonaise de la Corée en 1597. Yi Sun Sin rassemble les débris de la flotte coréenne après que celle-ci ait été pratiquement annihilée par les Japonais. Avec 12 navires et 1 500 hommes, en octobre, il repousse plusieurs escadres de reconnaissances japonaises et tient la mer, contrairement au roi de la dynastie Joseon qui souhaitait dissoudre la marine et incorporer les hommes dans l'armée de terre. Yi Sun Sin embusque ses navires au nord du détroit de Myeongryang : ce détroit connaît de forts courants qui changent toutes les 3 heures, ce qui est idéal pour empêcher les Japonais de concentrer leurs forces et de manoeuvrer à leur guise. En outre la marée en changeant pousse les navires dans la direction opposée ce qui favorise une contre-attaque. Au matin du 26 octobre, Yi Sun Sin fait face à 133 navires japonais de guerre qui protègent 200 transports de troupe. A la tête de son navire, il  commence à bloquer la route aux Japonais ce qui encourage ses officiers à faire de même avec leurs vaisseaux. Au changement de marée, les navires japonais sont surpris et entrent en collision. Une contre-attaque fulgurante des Coréens disloque la flotte japonaise à coups de canons. Le commandant de l'avant-garde japonaise est tué et le vainqueur de la précédente bataille blessé. Les pertes sont difficiles à établir : Yi Sun-Sin parle d'une trentaine de vaisseaux japonais endommagés dans son journal sans plus de détails. Il est certain en tout cas que les Japonais sont privés de leur flotte ce qui empêche la coordination avec les troupes terrestres : face aux Joseon soutenus par les Chinois de la dynastie Ming, les Japonais doivent finalement renoncer et rembarquer chez eux.







Le réalisateur sud-coréen Kim Han-min, déjà auteur de plusieurs autres films notoires, joue ici très clairement sur la corde patriotique ce qui explique le succès du résultat final. Les deux heures se découpent entre une première partie d'une heure sur le contexte et la mise en place de la stratégie dans les deux camps (davantage évidemment le coréen) puis une heure de franche bataille navale avec des séquences spectaculaires. Si le ton patriote explique le manichéisme opposant le "bon" côté coréen aux "méchants" japonais, le réalisateur montre une dynastie Joseon et ses forces armées en pleine décomposition après les premières défaites. Dans le film, Yi Sun-Sin, véritable légende comparable en quelque sorte à notre Jeanne d'Arc, doit d'ailleurs maintenir la discipline au besoin par la plus grande brutalité. La première heure du film pose d'ailleurs le cadre de façon assez nette. Quant à la deuxième partie, pleine de l'action propre à la bataille navale, à grands renforts d'images de synthèse, de tirs canons ou d'arquebuses et de corps-à-corps sanglants comme sait le faire depuis longtemps le cinéma sud-coréen, elle est plutôt réussie même si on relève quelques limites. Bref, un film qui ne dépareille pas face à certaines productions occidentales, et qui permet aussi de découvrir un pan méconnu de l'histoire de la Corée.







Gallipoli (1981) de Peter Weir

Ouest de l'Australie, mai 1915. Archie Hamilton (Mark Lee), un coureur talentueux, songe à s'engager dans l'armée. Entraîné par son oncle Jack (Bill Kerr), lui-même un vétéran, il idolâtre Harry Lascelles, le champion du 100 m. De son côté Franck Dunne (Mel Gibson), travailleur sur les chemins de fer en manque d'argent, est lui aussi coureur d'exception. Il affronte Hamilton lors d'une course...

Gallipoli est un film de Peter Weir particulièrement intéressant pour sa reconstitution des conditions de vie de l'Australie de la Première Guerre mondiale. En revanche, on sent très bien le discours sur l'engagement volontaire des Australiens dans l'armée et leur baptême du feu lors de la campagne des Dardanelles, avec toutes les difficultés que cet engagement a connu, qui serait en quelque sorte le creuset de cette nation. Il s'intègre dans une série de films qui développe d'ailleurs ces thèmes en Australie et qui connaissent un certain succès mondial. Dans les scènes de course du film, on retrouve une musque de Jean-Michel Jarre (Oxygène). Le thème de la perte de l'innocence des jeunes Australiens durant la guerre est très présent ; thème auquel renvoie la lecture par l'oncle d'Hamilton du passage du Livre de la jungle où celui-ci devient un homme.





Le film a été critiqué pour avoir un peu déformé la bataille "du goulet", qui constitue le paroxysme du film, le 7 août 1915. Ce jour-là deux régiments de la 3rd Light Horse Brigade australienne charge les positions turques à la baïonnette, et perdent 40% de tués pour des gains dérisoires. Gallipoli laisse entendre que le commandement durant la bataille est britannique, alors qu'en réalité ce sont bien des officiers australiens qui ont planifié l'assaut. De même, les Australiens ne couvraient pas uniquement un débarquement de troupes britanniques par une attaque de diversion comme cela est dit dans le film.






Ce qui intéresse Peter Weir en réalité (c'est d'ailleurs une constante dans ses films : on n'est pas en présence ici d'un film de guerre à proprement parler), c'est le sacrifice de cette jeunesse australienne qui s'engage pour des raisons variées comme le montre l'exemple des deux coureurs, et qui a profondément marqué le pays. Il faut attendre plus d'une heure dans le film (sur 1h40) pour que les deux coureurs s'engagent et soient expédiés en Egypte pour l'entraînement puis aux Dardanelles. Un pays qui se cherche, qui cherche à se positionner contre la domination britannique ce qui dans le film explique en définitive le carnage de la bataille du goulet : on répète l'assaut contre les mitrailleuses turques pour ne pas perdre la face devant les Britanniques. Avec comme résultat cette jeunesse fauchée et cette dernière image en forme d'allusion aux photos de Robert Capa.



jeudi 29 octobre 2015

2ème Guerre Mondiale n°62 (novembre-décembre 2015)

Dans la foulée du n°61 commenté hier, j'enchaîne avec le n°62, le dernier en date. Dans l'éditorial, toujours des ambitions : ici, celle de ne pas faire seulement de l'histoire "opérationnelle" et d'explorer "toutes les facettes" de l'histoire militaire ; et se rapprocher de la "vérité historique" en revenant sur des "images d'Epinal"... un ton qui ressemble parfois fort à celui d'un magazine concurrent apparu il y a quelques années. Globalement ce numéro est meilleur que le précédent mais les objectifs définis dans cet édito sont encore loin d'être atteints.

- dans les fiches de lecture je note la recension de l'ouvrage sur les mythes de la Seconde Guerre mondiale par B. Rondeau, que pour ma part je n'ai pas encore lu. Je m'étonne comme lui de l'assocation entre des historiens reconnus comme O. Wierviorka, qui appartiennent à l'université, et d'autres auteurs qui n'en sont pas et que je qualifierai "d'opportunistes", pour faire simple, tous ceux qui gravitent actuellement dans et autour de l'équipe de Guerres et Histoire depuis quelques années. La recension me conforte d'ailleurs dans les limites que l'on peut distinguer à cette association. Cependant j'attends de le lire pour me faire ma propre opinion.

mercredi 28 octobre 2015

Charles W. SYDNOR, Soldiers of Destruction. The SS Death's Head Division, 1933-1945, Princeton University Press, 1977, 371 p.

Voici un ouvrage que je n'ai jamais vu cité dans aucun article de magazine de la presse spécialisée sur le sujet (et j'en ai lu beaucoup). Pourtant, il aurait mérité de l'être, car bien qu'ancien (1977), il s'agit probablement de l'ouvrage de référence sur la division SS Totenkopf qui n'a probablement pas été dépassé en anglais du moins. Je l'ai trouvé en épluchant la bibliographie d'un ouvrage d'historien. Travail solide, basé sur des archives allemandes et les sources secondaires de son époque, on ne peut lui reprocher quelques petits défauts.

Charles W. Sydnor recherche plusieurs objectifs à travers son travail sur la Totenkopf. D'abord cerner les origines, l'évolution et le rôle politique et militaire de cette division pendant la guerre. Ensuite, comprendre l'insertion de la Totenkopf dans les développements idéologiques et institutionnels de la SS qui constitue à la fin de la guerre un des centres principaux du pouvoir nazi. Enfin, répondre à 3 questions : comment la Waffen-SS sert la collection d'institutions qu'est la SS ; à quel point Himmler exerce-t-il un contrôle sur la Waffen-SS ; et le degré d'implication de la Waffen-SS dans les crimes reprochés à la SS.


2ème Guerre Mondiale n°61 (septembre-octobre 2015)

Dans son éditorial, Nicolas Pontic souligne que 2ème Guerre Mondiale, une revue selon lui, se démarque par un questionnement de fond, avec des problématiques réelles, appuyées sur des sources et la nouvelle mise en forme. L'ambition est là. Est-elle pour autant réalisée ? Non, et pour un certain nombre de raisons.

Hormis les habituelles fiches de lecture, 2ème Guerre Mondiale s'enrichit de nouvelles pages sur les expositions ou sur l'actualité de la Seconde Guerre mondiale. Problème dans ce dernier cas : toutes les sources des informations ne sont pas forcément mentionnées (à deux reprises seulement).

Le premier article est intéressant. Signé Benoît Rondeau, il porte sur l'Afrika Korps et questionne son image d'unité d'élite. L'auteur, qui a écrit un livre sur le sujet, maîtrise bien la question. Pour autant, deux choses interpellent : le choix du sujet, rebattu jusqu'aux oreilles, et l'absence totale de sources (pas de bibliographie indicative) qui entre déjà en contradiction avec l'ambition affichée dans l'éditorial.

mardi 27 octobre 2015

Rémy DESQUESNES, Les poches de résistance allemandes sur le littoral français août 1944-mai 1945, Histoire, Editions Ouest-France, 2011, 128 p.

Dans ce petit ouvrage richement illustré des éditions Ouest-France, Rémy Desquenes, auteur d'une thèse de doctorat sur le mur de l'Atlantique, s'intéresse aux poches de résistance allemandes sur le littoral français en 1944-1945.

Ces poches sont issues du fameux ordre des "forteresses" (Festungen) décrété par Hitler en janvier 1944. Si quelques-unes tombent dans les premiers mois suivant le débarquement, d'autres vont tenir jusqu'à la capitulation allemande. Inutiles sur le plan stratégique car ne menaçant pas le ravitaillement allié -surtout après la capture d'Anvers-, ces poches sont plus un élément de propagande pour le Reich agonisant ; de la même façon, les Français mettront un point d'honneur à en réduire certaines pour montrer leur participation aux combats sur le sol national. Le livre veut présenter un tableau général du phénomène et des protagonistes.

lundi 26 octobre 2015

Marcel VIGREUX et Angélique MARIE, Les villages-martyrs de Bourgogne 1944, A.R.O.R.M., 1994, 180 p.

Cet ouvrage est essentiellement l'oeuvre de Marcel Vigreux, qui a été professeur émérite d'histoire contemporaine à l'université de Bourgogne et qui a été à l'origine de l'Association pour la Recherche sur l'Occupation et la Résistance en Morvan (A.R.O.R.M.) qui édite le livre. Lui-même était un spécialiste du sujet.

Le travail est néanmoins collectif : il a été réalisé avec le concours de témoins et d'acteurs de l'époque, avec des historiens, professeurs ou étudiants en histoire qui ont travaillé sur les archives ou les témoignages. Il vise à cerner ce qu'ont été les "villages-martyrs" : des groupes ruraux victimes des dégâts matériels, des emprisonnements, des déportations et fusillades de la part de l'occupant en 1944. Surtout, il dresse une typologie des villages-martyrs qui n'ont pas seulement été les victimes des actions de la Résistance. Enfin, il veut évoquer la mémoire de ces villages-martyrs, qui s'est construite -ou pas- après les événements.

Eric P. NASH (trad. Jean-Yves Cotté), Manga Kamishibai. Du théâtre de papier à la BD japonaise, Paris, Editions de la Martinière, 2009, 304 p.

Le kamishibai est un théâtre de rue japonais où des conteurs utilisent des cartons peints à la main. C'est une sorte de Guignol, dont les origines restent floues : il serait apparu à Tokyo vers 1930 et connaît son apogée dans le Japon de l'après 1945. Les mangas et les gekigas (mangas sérieux pour adultes) en sont directement issus. Le kamishibai offre un aperçu de la mentalité et la culture du Japon de l'entre-deux-guerres jusqu'à l'après-guerre. C'est l'objectf du livre d'Eric P. Nash, ici traduit en français, de le faire découvrir.

Le conteur annonce sa présence en frappant des bâtons à applaudir. Il vit de la vente de bonbons aux enfants qui constituent un ticket d'entrée. En 1933, à Tokyo, on comptait 2 500 conteurs qui faisaient le bonheur de près d'un million de personnes. Mélange des genres, le kamishibai n'a rien à envier aux productions américaines : il invente le premier superhéros costumé, Golden Bat, dès 1931. Les contes traditionnels mettent en scène Momotaro, petit garçon trouvé dans une pêche et devenu samouraï. Autre superhéros, le prince de Gamma, qui évolue dans un univers fantastique. Le genre divise les histoires pour les filles et pour les garçons. Le conteur commence par une histoire comique, puis passe à un mélodrame par les filles et termine par une histoire d'aventure pour les garçons. Un des thèmes majeurs est celui de l'enfant en danger. Pendant la Seconde Guerre mondiale et l'occupation américaine, le kamishibai sert de journal du soir aux adultes. Surveillé après la guerre en raison de son utilisation par le gouvernement, il est victime de l'apparition de la télévision en 1953 (surnommée denki kamishibai, théâtre de papier électrique).


H. LE NOIR DE TOURNEMINE, Aperçu de l'histoire de Quintin et ses environs, Paris, Office d'édition du livre d'histoire, 1997, 140 p.

Ce livre un est fac-similé de l'édition originale parue en 1911. Le comte H. Le Noir de Tournemine présente dans son "Aperçu de l'histoire de Crenan" l'histoire de la seigneurie de Quintin, petite localité des Côtes-d'Armor, en Bretagne.

C'est une oeuvre d'histoire locale comme on a pu en faire à l'époque. Elle est marquée par le point de vue de l'aristocrate, guère favorable à la Révolution française et à ses suites. En outre elle s'intéresse uniquement aux familles de seigneurs et fort peu aux autres catégories de la population : c'est une chronique des plus traditionnelles. L'auteur a pris soin d'insérer de nombreuses notes qui renvoient pour la plupart à des ouvrages très anciens et assez peu aux travaux de son époque.

A lire pour avoir un aperçu de l'histoire du lieu, guère plus.

vendredi 23 octobre 2015

Tom COOPER, Arnaud DELALANDE et Albert GRANDOLINI, Libyan Air Wars Part 1 : 1973-1985, Africa@War 19, Helion, 2015, 64 p.

Ce livre est le premier volume d'une trilogie consacrée aux combats aériens menés par la force aérienne de la Libye de Khadafi. Il est signé par Tom Cooper, spécialiste bien connu des forces aériennes, en particulier du monde arabe et africain, Albert Grandolini, surtout connu pour son travail sur la guerre du Viêtnam, et Arnaud Delalande, qui tient le blog Puissance aérienne depuis maintenant quelques temps.

Le trio d'auteurs rappelle que c'est en Libye qu'a été menée la première campagne aérienne de l'histoire, lors de l'invasion italienne de ce qui est alors une province de l'empire ottoman, en 1911. Plus globalement, l'objectif de cette trilogie est de relater l'affrontement aérien entre la Libye de Khadafi et les pays occidentaux, sur fond de guerre au Tchad et au Soudan, entre 1973 et 1989 grosso modo. Au final, pour ce premier tome, le pari est plutôt réussi.

Après un bref rappel historique et géographique, on en vient au coeur du sujet. La force aérienne libyenne ne naît, tout comme son armée, qu'après la Seconde Guerre mondiale, relativement tard, en 1962, sous le roi Idriss. L'aviation est alors réduite à la portion congrue, les premiers appareils étant fournis par les Américains. Après le coup d'Etat de septembre 1969, le Conseil de Commandement Révolutionnaire nomme le lieutenant-colonel al-Farijani chef de l'armée de l'air. La Libye cherche à augmenter son potentiel aérien alors que les Anglais et les Américains évacuent le pays deux ans après le coup d'Etat. Le pays se tourne alors vers la France et commande en particulier des Mirages V. Manquant de pilotes qualifiés, la Libye propose alors à l'Egypte de Nasser de lui prêter ses Mirages et d'envoyer ses pilotes se former avec les Libyens en France. Paris est peu regardant d'autant qu'elle vend clandestinement à la même époque des Mirages V à Israël. C'est également par cet échange entre la Libye et l'Egypte que les premiers instructeurs soviétiques arrivent dans le pays et peuvent manoeuvrer le Mirage V utilisé par les Israëliens, ce qui sera d'une grande utilité pour les conflits israëlo-arabes qui vont suivre. Les premiers Mirages arrivent en Libye fin 1971 et équipent le No. 1001 Squadron encadré par des instructeurs pakistanais. Parallèlelement les relations entre Kadhafi et les Occidentaux se dégradent après que des Phantoms israeliens aient abattu un Boeing 727 libyen égaré au-dessus de la Libye en février 1973. Kadhafi fait tirer sur un C-130 américain, puis annonce que le golfe de Syrte fait partie des eaux territoriales libyennes. Enfin, il tente de couler le paquebot Queen Elizabeth II en retournant l'équipage d'un sous-marin égyptien, tentative qui échoue et qui pousse Sadate à se détourner de lui.

Kadhafi n'est pas tenu au courant des préparatifs égyptiens pour la guerre du Kippour, ce qui le met dans une rage folle, même s'il consent à prêter ses Mirages aux Egyptiens. La négociation avec Israël accroît encore son animosité, et les Egyptiens songent déjà à attaquer la Libye. Kadhafi qui veut s'éviter le manque d'armes et de munitions en cas de conflit comme cela est arrivé aux Syriens et aux Egyptiens, veut transformer la Libye en véritable arsenal. Il se tourne alors vers l'URSS qui fournit à partir de 1974 une cinquantaine d'intercepteurs MiG-23, 35 chasseurs-bombardiers du même modèle, une soixantaine de MiG-21 et 14 bombardiers Tu-22. En 1978-1979, la France livre également 38 Mirages F1 et en 1980 l'Italie 20 hélicoptères CH-47. Farijani commande également 230 appareils d'entraînement SF 260 à l'Italie et 50 Soko Galeb et Jastreb J-21 à la Yougoslavie où les pilotes libyens s'entraînent aussi. Mais la Lybie manque considérablement de pilotes : l'armée libyenne ne compte que 30 000 hommes en 1976... il faut faire venir des Syriens pour prendre en main 2 escadrilles de MiG-23 et une centaine de pilotes et de techniciens nord-coréens pour les MiG-21 entre 1979 et 1981. En outre, les pilotes libyens sont formés à différentes écoles : américaine pour les plus anciens, puis française, soviétique, arabe ce qui entraîne un manque de cohésion. Si on rajoute à cela les problèmes matériels (avec le MiG-23 notamment) et les purges effectuées par Kadhafi, on comprend que la force aérienne libyenne souffre d'un manque d'efficacité.

Les relations se détériorent entre Kadhafi et l'Egypte, qui négocie alors avec Israël. La guerre éclate en juillet 1977. La Libye subit une sévère correction sur le plan aérien, perdant près de 30 appareils, et 80 véhicules dont une bonne partie détruit par l'aviation égyptienne. Farajani est remplacé à la tête de l'aviation par le colonel Salleh. En 1978 arrivent les premiers des 36 Su-22 achetés à l'URSS qui doivent compenser les faiblesses des MiG-23, puis ce sont 60 MiG-25 qui sont commandés. Enfin les Tu-22 commencent à également à équiper l'aviation libyenne. La Libye achète également des Il-76, des An-26, des hélicoptères Mi-8 et Mi-25 et des Aeritalia G.222T. Malgré cette débauche de matériels, la force aérienne libyenne n'a qu'une vingtaine d'escadrilles opérationnelles, en sous-effectifs, ce qui reste peu.

Kadhafi s'est d'ores et déjà impliqué au Tchad voisin, au sud. Faute de place, le volume ne peut détailler les soubresauts du pays après l'indépendance, notamment avec les rébellions, période particulièrement complexe. Le pays dispose de sa propre armée et d'une petite force aérienne avec notamment des C-47. La France est amenée à intervenir plusieurs fois dans le Tchad du président Tombalbaye, secoué par des rébellions, et maintient sur le plan aérien un dispositif de réaction rapide en Afrique. Ce sont des AD-4N Skyraiders qui assurent d'abord l'appui au sol en 1968, puis en 1969 avec l'opération Limousin qui voit aussi l'intervention d'hélicoptères de l'Aéronavale (HSS-1). Kadhafi ne soutient qu'une partie du Frolinat, la rébellion tchadienne, à partir de 1971, mais il met la main sur la bande d'Aouzou, région frontalière de la Libye, en 1972-1973. En 1977-1978, la Libye arme et encadre la 2ème armée du Frolinat du Tibesti, et fournit notamment des missiles sol-air portables SA-7 qui tiennent à distance l'aviation tchadienne (ENT, Escadrille Nationale Tchadienne) formée par les Français. La France intervient ensuite pour empêcher que les rebelles ne s'emparent de N'Djamena : c'est l'opération Tacaud où se distinguent les Jaguars. Il faut noter que le volume ne parle pas de la guerre menée au même moment par la Libye en Tanzanie, qui fera l'objet d'un volume séparé. Par contre il mentionne l'intrusion de rebelles tunisiens soutenus par la Libye en 1980 en Tunisie, tentative qui échoue. Une des rares déceptions dans le livre est la description de l'intervention massive des Libyens en 1980 pour appuyer Goukouni Oueddeï en lutte contre Hissène Habré : on aurait aimé avoir davantage de détails sur les opérations aériennes menées par les Libyens, mais il est vrai que les informations sont éparses.

Le chapitre suivant évoque les combats bien connus avec l'arrivée au pouvoir de Reagan aux Etats-Unis. A noter tout de même que les incidents aériens se multiplient dès 1978, avant l'élection de Reagan. Le 19 août 1981, lors d'une incursion de l'US Navy dans le golfe de Syrte, 2 F-14 Tomcats de la VF-41 du Nimitz abattent 2 Su-22 libyens. Les pilotes américains ont également l'occasion de se frotter aux MiG-25. Les Américains mettent ainsi en pratique les leçons tirées depuis la guerre du Viêtnam. Ils auraient aussi bénéficié des informations fournies par un transfuge soviétique Tolkatchev, à partir de 1979, sur les systèmes de défense sol-air et les appareils de l'URSS. La Libye s'est retirée du Tchad (sauf la bande d'Aouzou et le nord) fin 1981. Après la reprise du pouvoir par Hissène Habré, elle soutient l'offensive du GUNT, son allié tchadien, au printemps 1983. La France quant à elle envoie 60 membres du SDECE avec des missiles MILAN et Redeye pour soutenir Habré. En juillet, l'aviation libyenne intervient massivement sur Faya-Largeau (MiG-23, Mirage F1, Su-22) ce qui entraîne la chute de la place et l'opération Manta déclenché par les Français, avec une composante aérienne comprenant pour la première fois des intercepteurs. Les escarmouches ont lieu avec les appareils Libyens et les Français perdent plusieurs Jaguars, un au combat et d'autres par accident. L'ouvrage se termine sur le retrait mutuel négocié avec les Libyens qui s'avère être un jeu de dupes, Kadhafi maintenant ses troupes au Tchad.

Outre la bibliographie en fin d'ouvrage, on trouvera dans le livret central des profils couleur, des cartes et des photos en plus de celles qui parsèment le reste de l'ouvrage. On remarque juste quelques erreurs de date dans le livre, avec des années qui ne sont pas les bonnes (1980 pour 1981 ou 1982 pour 1983).

mercredi 21 octobre 2015

Le dernier contrat (The Hard Way) de Michael Dryhurst (1979)

John Conner (Patrick McGoohan) est un tueur à gages irlandais travaillant pour la pègre. Après avoir abattu un homme avec son fusil à lunettes, il annonce à son employeur que c'est son dernier contrat. Ce dernier, McNeal (Lee Van Cleef), n'en a cure : ayant besoin de Conner pour un gros coup, il menace de s'en prendre à sa femme si celui-ci n'obtempère pas. Conner fait semblant d'acquiescer mais va se rebeller contre le chef de la pègre qui a confiance en lui depuis des années...

Le dernier contrat, réalisé pour la télévision britannique (ITC) est un thriller sombre et sobre. Il commence par une scène remarquablement efficace, sans aucun dialogue : Conner, en position dans un immeuble industriel désaffecté, abat un quidam avec son fusil à lunette, une carabine M1 modifiée, puis prend le temps de démonter son fusil et de le ranger, ce qui montre son professionnalisme et son sang-froid.




De fait, le film se focalise sur le tueur à gages et sa révolte contre un employeur, McNeal, dont on comprend au fur et à mesure du propos qu'il sert d'intermédiaire pour des gouvernements. On ne sait pas exactement s'il est du milieu : en tout cas il fournit des tueurs à gage pour des opérations secrètes gouvernementales (en France, sans que l'on sache si c'est le gouvernement français ou un autre ; il y a une histoire d'opération impliquant des mercenaires en Afrique). Mais le scénario se concentre sur Connor, sa passion des armes, son désir de raccrocher qui l'amène toutefois à une véritable guerre contre McNeal et ses hommes de main. C'est la femme de Conner, avec laquelle il ne vit plus (ses deux filles sont également parties en Amérique pour plus de sécurité), qui sert de narrateur.






Le film se focalise aussi sur la passion des armes de Conner et sur les armes elle-même. Lorsqu'il accepte fallacieusement, sous le chantage, de travailler encore une fois pour McNeal, Conner utilise un Kar 98K de la Seconde Guerre mondiale "Kriegsmodell" semble-t-il, une version simplifiée construite à la fin de la guerre, qu'il adapte et qu'il munit d'une lunette de visée. C'est avec la même arme qu'il abat 2 des 3 mercenaires envoyés par McNeal pour le tuer dans sa maison perdue dans l'ouest de l'Irlande (les 2 mercenaires abattus sont armés de M-16 et le chef, seul rescapé, d'un AK-47). Dans la scène finale, Conner, armé d'un fusil à pompe et d'un Magnum, part tuer McNeal refugié dans un manoir irlandais abandonné qu'il a truffé de pièges : autre scène d'anthologie.






Sobre, peut-être un peu trop, Le dernier contrat vaut néanmoins le détour : efficace, sans fioriture, avec le jeu impeccable de McGoohan.


Les Conducteurs du Diable (Red Ball Express) de Budd Boetticher (1952)

Août 1944. Les Alliés ont percé le front de Normandie. La 3ème armée américaine du général Patton fonce vers Paris, la Seine et l'est de la France. Pour garantir un ravitaillement suffisant à cette avance qui dépasse toutes les prévisions, une noria de camions est mise en place pour alimenter l'armée de Patton : le "Red Ball Express", du nom du disque rouge qui sert à identifier ce dispositif spécial. Le lieutenant Campbell (Jeff Chandler) prend la tête d'une compagnie de chauffeurs, maisi doit régler ses comptes avec le sergent Kallek (Alex Nicol) en raison d'un contentieux d'avant-guerre...

Les Conducteurs du Diable (traduction bien française de Red Ball Express, le nom donné au système d'approvisionnement spécial établi le 25 août 1944 pour soutenir l'avance alliée à travers la France, et qui à son apogée engage près de 6 000 camions. Le Red Ball Express continue jusqu'à la mise en service du port d'Anvers en novembre 1944 qui soulage quelque peu, mais pas complètement, la chaîne logistique alliée. Les camions de cette noria sont surtout pilotés par des Afro-Américains, dans une armée américaine qui pratique encore largement la ségrégation raciale (pendant la guerre il y aura tout de même des exceptions). 75% des chauffeurs sont noirs. Les principaux problèmes du dispositif sont le manque de conducteurs, la maintenance des camions et la fatigue des conducteurs, épuisés par leur travail ce qui entraîne de nombreux accidents.



Red Ball Express fait partie de ces films de l'immédiat après-guerre (nous sommes moins de dix ans après la fin du conflit) qui évacuent en grande partie la question raciale pour montrer des soldats américains, blancs ou noir, mêlés dans la même section et qui fraternisent en combattant ensemble. Red Ball Express est d'ailleurs le seul film de guerre américain de la décennie 1950 à mettre en avant à ce point la place des Noirs, mais dans une configuration bien définie. On remarque d'ailleurs que l'affiche du film ci-dessus ne met en scène que des soldats blancs.

Il a fallu d'ailleurs que la presse noire s'en mêle pour que les Noirs fassent partie du film : le scénario a été réécrit après une tentative de substituer aux Noirs des Italo-Américains (sic). D'ailleurs les studios Universal, qui avaient contacté la Pictorial Division du département de la Défense (qui fait le lien avec l'industrie du cinéma) fin 1950, n'avaient pas trouvé beaucoup de scénaristes pour mettre en scène les Noirs du Red Ball Express, d'où le recours au substitut. La presse noire s'insurge d'autant plus qu'en 1951, le film Go for broke ! met en scène les exploits des Nippo-Américains ayant servi en Europe pendant la guerre dans le fameux 442ème régiment.



Mais le département de la Défense fait enlever toutes les allusions à la question raciale, et aux conflits raciaux dans le film. On supprime même des répliques de prisonniers allemands méprisantes envers les Noirs -ce qui correspond pourtant à une attitude maintes fois prouvée de la Wehrmacht à l'égard des Noirs. C'est le prix à payer pour la collaboration de l'armée et en particulier du Transportation Corps, qui met dès lors à disposition son matériel et sa base de Fort Eustis, en Virginie. Le seule personnage Noir du film qui soulève la question raciale, incarné par Sidney Poitier, est présenté comme une tête brûlée ; journaliste avant la guerre, c'est l'exemple parfait du Noir contaminé par la "propagande communiste"... Les deux autres personnages principaux sont l'exemple d'une intégration réussie par l'absence de prise en compte même d'une question raciale : l'un d'entre eux meurt héroïquement en sautant sur une mine. Pour couper court au discours du personnage incarné par Poitier qui accuse Campbell de racisme, ce dernier prend le temps d'enterrer le Noir mort au risque de passer en cour martiale... Le conflit racial est détourné en conflit entre combattants et non combattants : Blancs et Noirs du Red Ball Express échangent de concert des coups de poing avec les tankistes de Patton qui les accusent d'être des planqués. Kallek, le seul fauteur de troubles qui reste, est remis par Campbell à des MP's noirs (évidemment). Tout le monde se réconcilie dans la scène finale autour d'une chanson interprétée par l'un des Noirs, ancien jazzman. Finalement, pour l'armée, la question raciale n'est un problème qu'en raison de quelques Noirs survoltés ou de 
Blancs manifestement parfois un peu trop fort l'idéologie du White Power...



Le film est pourtant bien reçu par les Noirs à sa sortie,  notamment parce qu'il met en scène au premier plan plusieurs personnages afro-américains. La presse noire pourtant se plaît à souligner que l'armée américaine fonctionne encore largement par ségrégation -y compris à Fort Eustis pendant le tournage -et souligne le manque d'initiative du président Eisenhower sur la question des droits civiques. Avant le choc du Viêtnam, le film reste donc une étape importante pour comprendre comment la question raciale a largement été évacuée des films de guerre américains après la Seconde Guerre mondiale.


dimanche 11 octobre 2015

Yuri Fedorovich STREKHNIN (trad. J.F. GEBHARDT), Commandos from the sea. Soviet Naval Spetsnaz in World War II, Naval Institute Special Warfare Series, Naval Institute Press, 1996, 267 p.

Trois ans après avoir traduit les mémoires de V. Leonov, officier d'un détachement d'éclaireurs de la marine soviétique ayant servi dans le Nord puis dans le Pacifique pendant la Grande Guerre Patriotique, J. Gebhardt récidive avec cette autre traduction. Cette fois, il s'agit de celle d'un livre paru en 1962, écrit par un auteur soviétique ayant recueilli des témoignages et qui a travaillé sur des archives et sources secondaires, Y. Strekhnin (décédé l'année même de la parution de cette traduction en anglais de son travail).

Le détachement d'éclaireurs de la flotte de la mer Noire a été formé à la fin de l'été ou à l'automne 1941, à Sébastopol, avec des marins ou des fusiliers marins. Engagé dès novembre, le détachement éclate en trois parties en mai 1942 : une reste à Sébastopol, l'autre part rejoindre la flottille de la mer d'Azov à Novorossiysk, et la troisième est basée à Touapse en Géorgie. C'est là qu'arrive le héros du récit de Strekhnin, le lieutenant Kalganov, officier des fusiliers marins surnommé "la barbe", ce qui donne d'ailleurs le titre du livre soviétique. La parution de ce dernier suit de près des mémoires d'éclaireurs ce qui laisse à penser qu'un effort concerté a eu lieu côté soviétique, au début des années 1960, pour mettre en valeur ces unités. Gebhardt ne propose cette fois pas d'annexes ni d'introduction conséquente mais a rajouté des notes pour les explications qui sont d'ailleurs inexistantes dans le livre soviétique.

dimanche 4 octobre 2015

Viktor LEONOV (trad. James F. Gebhardt), Blood on the shores. Soviet naval commandos in World War II, Naval Institute Press, 1993, 215 p.

Le nom de Viktor Leonov n'est pas très connu en dehors des forces armées russes, et avant elles, soviétiques. Pourtant, ce personnage a l'insigne d'honneur de figurer parmi les 115 héros de l'Union Soviétique à avoir reçu le titre deux fois pendant la Grande Guerre Patriotique.

James Gebhardt, spécialiste de la traduction de textes militaires soviétiques, présente ainsi les mémoires de Léonov, originellement parues en 1957 au sein de la marine soviétique, qui en avait purgé certains passages. Gebhardt a pu rencontrer Leonov avec la fin de la guerre froide et traduire ses ouvrages (car il y en a eu plusieurs) sans passer par la censure de l'époque soviétique. Leonov a dirigé plusieurs groupes d'éclaireurs de la marine soviétique, l'équivalent des Navy Seals comme il l'explique, qui ont été environ 600 pendant la guerre. Issu d'une famille communiste des environs de Moscou, Leonov est incorporé dans la marine en 1937 et sert 3 ans dans les sous-marins de la flotte du Nord, avant de passer dans les ateliers de réparation de Polyarni -devenant aussi en 1940 membre du parti. Quelques jours après l'invasion allemande du 22 juin 1941, il rejoint le "détachement de reconnaissance du quartier général de la flotte du Nord", une unité pour les opérations spéciales derrière les lignes dont le concept avait été formulé dès 1934 par un jeune officier d'état-major, Isakov, qui l'avait mis en pratique durant la guerre d'Hiver contre la Finlande. L'amiral Golovko, qui commande la flotte du Nord, doit faire face à l'offensive allemande contre Mourmansk : il faut des renseignements sur ce qui se passe sur la côte, le flanc gauche des Allemands, sur leurs arrières immédiats et sur les littoraux finnois et norvégiens depuis lesquels ils opèrent. Le capitaine Vizgin, qui commande le renseignement de la flotte du Nord, commence à recruter parmi les athlètes et les marins de Mourmansk et dans la communauté norvégienne communiste exilée depuis 1940. Le 5 juillet 1941, Golovko autorise la formation du détachement de reconnaissance, avec 65 à 70 hommes, cantonnés dans les baraquements des sous-mariniers de Polyarni, à l'abri des regards indiscrets. Leonov est recruté à ce moment-là.


Jill LLOYD, Van Gogh et l'expressionnisme, Paris, Gallimard, 2006, 160 p.

Ce livre est le catalogue de l'exposition "Vincent Van Gogh et l'expressionnisme" qui s'est tenue à la Neue Galerie de New York et  au Van Gogh Museum d'Amsterdam en 2006-2007. Jill Lloyd, la commissaire de l'exposition, spécialiste de l'expressionnisme allemand, signe le texte.

Le sujet a été rarement abordé en soi pourtant. Pourtant, immédiatement après la mort de l'artiste, directeurs de musée, galeristes et collectionneurs privés des pays germaniques cherchent à acquérir ses oeuvres. C'est ainsi que les artistes expressionnistes purent se familiariser avec ses oeuvres, dont le thème et le style leur semblaient étonnamment proches. 

"Van Gogh fut notre père à tous !". C'est ainsi que Max Pechstein, expressionniste allemand, résumait l'influence du peintre sur le mouvement. Elle est surtout visible chez les artistes allemands et autrichiens. A l'époque les musées allemands se déchirent sur la question de "l'art national" ou "international". En 1912, à Cologne, l'exposition du Sonderbund constitue l'apogée de la présentation des oeuvres de Van Gogh aux publics allemand et autrichien. L'existence tragique et le suicide de Van Gogh sont bientôt élevés au rang de mythes, qui influencent non seulement les peintres mais aussi les poètes qui s'identifient à lui.

Les expressionnistes en retirent une vision très émotionnelle de l'artiste. Le critique d'art allemand Meier-Grafe est le premier à populariser la vision de héros tragique attachée à Van Gogh. Il souligne aussi l'utilisation virtuose de la couleur par le peintre, alors qu'il n'a en réalité jamais compris ce qu'était l'expressionnisme de son époque. Le groupe Die Brücke fondé en 1905 va largement s'inspirer des toiles peintes par Van Gogh à Arles et Auvers. En 1906, le groupe s'élargit à des peintres qui se sentent proches de cet artiste : Pechstein, Cuno Amiet, Emil Nolde surtout. D'ailleurs Nolde finit par considérer Die Brücke comme un groupe d'imitateurs superficiels de Van Gogh. En réaction, certains peintres comme Kirchner tentent d'autres interprétations de leur travail à partir de l'oeuvre du modèle. Kirchner lui-même est beaucoup marqué pour son engagement comme artilleur durant la Première Guerre mondiale.

Autre groupe différent, les expressionnistes munichois du Blaue Reiter (Le cavalier bleu) notamment réunis autour de Kandinsky et Franz Marc. Leur travail est plus abstrait, sans style commun, même si Kandinsky fait figure de théoricien du groupe. Un des peintres de ce groupe les plus marqués par Van Gogh est Jawlensky. Kandinsky est moins concerné par le phénomène d'inspiration que Marc, qui se sert de l'oeuvre de Van Gogh pour faire évoluer sa peinture. Les artistes du groupe rendent d'ailleurs hommage à Van Gogh dans leur Almanach de 1912. A Vienne, Van Gogh inspire les écrivains et les poètes. Klimt se retrouve davantage dans la fascination extrême-orientale de Van Gogh. Oskar Kokoschka fut probablement l'un de ceux qui imita le plus le peintre. Richard Gerstl est également très marqué par Van Gogh, au point qu'il se suicide par pendaison, en 1908, à 25 ans. Sans aller jusque là, Egon Schiele s'identifie au récit dramatique et au mythe de la vie de Van Gogh. Comme Paul Klee, Schiele s'intéresse plus aux lignes et aux contours qu'aux couleurs de l'artiste. La controverse d'identité à propos de l'art fait également rage en Autriche : c'est que Van Gogh, sans le savoir, à aider les expressionnistes à définir leurs buts et leur identité.

samedi 3 octobre 2015

Bordeaux au XVIIIème siècle. Le commerce atlantique et l'esclavage, Le Festin/Musée d'Aquitaine, 2010, 208 p.

Ce livre va de pair avec l'installation, dans le Musée d'Aquitaine de Bordeaux, d'une nouvelle salle intitulée Bordeaux au XVIIIème siècle. Le commerce atlantique et l'esclavage. Dans sa préface, Alain Juppé, le maire de la ville, se plaît d'ailleurs à souligner le travail d'histoire réalisé à ce sujet par la ville depuis 2005 environ. Un travail d'histoire qui répond à un besoin évident de mémoire ; encore faut-il souligner que la coopération entre historiens travaillant sur le sujet, autorités municipales et communautés noires, n'a pas toujours été simple, et les affrontements virulents.

Le livre, qui est à la fois écrit en français et en anglais, se décompose en 5 parties. La première rappelle la richesse de Bordeaux au XVIIIème siècle : la ville se transforme sous l'action des intendants royaux, attire des populations variées, et tire surtout son profit du négoce maritime, notamment avec l'Amérique. La place Royale, bâtie entre 1730 et 1754, est l'emblème de cette réussite. Chantier permanent, la ville se recouvre de pierre, pour un tiers toutefois. Capitale provinciale, Bordeaux rayonne avec son parlement, sa cour des aides, sa chambre de commerce. L'archevêché est également actif. La ville accueille également une Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts depuis 1712. Le musée apparaît en 1783. Les franc-maçons sont particulièrement implantés dans la ville, puisqu'on en trouve 3 000, pour 110000 habitants, à la veille de la Révolution. Le port de Bordeaux profite du système de l'exclusif, mais investit aussi dans les îles, notamment Saint-Domingue. En 1743, il devient le premier port français et assure un tiers des importations coloniales. Toute l'économie du port est alimentée par le négoce maritime : la population double entre 1715 et 1789. Les pauvres de l'intérieur des terres viennent souvent pour partir dans les îles, un mouvement de colonisation qui ne fonctionnera pas et sera remplacé par la traite des Noirs. Les négociants de Bordeaux, qui tiennent le haut du pavé, pratiquent plusieurs activités différentes et forment un groupe très hétéroclite. Les fortunes les plus considérables sont issues du commerce avec Saint-Domingue. La noblesse parlementaire s'allie avec ces familles ou celles des planteurs. Plus de 4 000 Noirs et gens de couleur se sont trouvés en Aquitaine au XVIIIème siècle. La plupart sont esclaves alors que leur présence dans le royaume est théoriquement interdite : l'arrêté de 1777 en recense pourtant 200.

La deuxième partie revient sur le commerce en droiture et la traite des Noirs. Bordeaux ne s'enrichit pas tant par le commerce d'esclaves que par le commerce "en droiture", direct, avec les îles, et les productions des esclaves : 75% du commerce est fait avec Saint-Domingue, où 500 à 600 navires se rendent par an. La France a alors perdu la plupart de ses colonies aux Antilles dans les guerres du XVIIIème siècle, ce qui explique l'importance de Saint-Domingue pour les Bordelais. Bordeaux n'a organisé "que" 400 à 500 expéditions négrières, loin derrière Nantes qui caracole en tête avec plus de 1 700 expéditions. A Bordeaux, on compte 480 expéditions entre 1672 et 1837, soit 120 à 150 000 Noirs transportés, par 180 armateurs, mais la plupart ne font que peu d'expéditions. Le mouvement est en fait lent au départ et ne s'accélère qu'après 1740. Il représente plus de 12% du commerce bordelais après la guerre d'indépendance américaine en raison des profits qu'il génère. Les Bordelais vont en vendre jusque dans l'océan Indien.

Dans la troisième partie, le livre s'attarde sur Saint-Domingue, "l'Eldorado des Aquitains". Les Aquitains occupent en effet une place particulière dans l'île, qu'ils ont contribué à peupler. Saint-Domingue devient en effet l'île productrice principale dans la seconde moitié du XVIIIème siècle (sucre, café, coton) par l'apport massif d'esclaves noirs. Entre 1763 et 1789, 750 navires français y relâchent chaque année. Les colons d'origine bordelaise et aquitaine constituent 40% de la catégorie. L'indépendance de la colonie en 1804 renvoie Bordeaux à son statut de simple métropole régionale. Les Aquitains ont constitué un groupe particulièrement important dans l'île dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. Des paroisses ou villages entiers fournissent des contingents appréciables et le groupe est connu pour sa mixité sur place. Les Aquitains ont les plus grosses fortunes, contrôlent les postes militaires et ceux de l'administration de la marine, ainsi que la franc-maçonnerie. Ce sont eux qui bâtissent les plantations esclavagistes -il y en aura 8 500 à la veille de la Révolution. La sucrerie de Nolivos à la Croix-des-Bouquets a laissé de nombreux documents. On y voit les conditions de vie des esclaves, vivant à 6 esclaves par case en moyenne, mal nourris faute de cultures vivrières en nombre suffisant, souvent malades, avec une forte mortalité et une faible fécondité. Le nombre suffisant n'est maintenu qu'avec arrivage massif d'esclaves fraîchement raflés.

La quatrième partie évoque les révolutions puis l'abolition de l'esclavage. Les esclaves se suicident pour montrer leur désespoir, se révoltent, se sauvent ("marrons"). Au XVIIIème siècle, les Lumières condamnent assez largement l'esclavage, ce qui ne veut pas dire qu'elles penchent pour l'égalité des races (sic) entre Blancs et Noirs. Marbé de Marbois, administrateur de Saint-Domingue entre 1785 et 1789, est également un contempteur de l'esclavage mais pour ses abus. Les économistes comme Smith l'enterrent pour des raisons d'inefficacité par rapport au travail salarié, non au nom de principes moraux... a contrario l'esclavage a ses défenseurs qui animent une active propagande pour rappeler que les Noirs sont de toute façon des êtres inférieurs. La Société des Amis des Noirs, fondée en 1788 en France, diffuse quant à elle de nombreuses images pour choquer l'opinion sur l'esclavage. Campagne réussie puisque la demande d'abolition figure dans plus d'une cinquantaine de cahiers de doléances l'année suivante. Il faut néanmoins attendre le 4 février 1794 proclame la première abolition, suivant le commissaire civil de Saint-Domingue qui l'a appliquée dès 1793 pour endiguer la révolte d'esclaves commencée dès 1791. Napoléon le rétablit dès 1802 mais les révoltés proclament l'indépendance d'Haïti en 1804, premier Etat fondé par des esclaves en rébellion. L'Angleterre abolit la traite en 1807, bientôt suivie par la France, mais le dernier Bordelais négrier connu date de 1837. La IIème République abolit définitivement l'esclavage en 1848. Restent les "libres de couleur", enfant métis, aussi nombreux que les Blancs avant la Révolution, alors que les distinctions juridiques se fondent de plus en plus sur la couleur de peau au XVIIIème, préfiguration d'un racisme encore très actuel. Le métissage se réalise aussi via la littérature et la musique des cultures créoles. En 1791, les colons français se réfugient à Cuba, dans la province de l'Oriente, puis chassés par les Espagnols en 1809, ils passent à la Nouvelle-Orléans. La maturation entre traditions africaines, modernité européenne et l'efficacité américaine débouche sur une culture originale, "atlantique" comme l'expose le livre.

La dernière partie, malheureusement réduite à la portion congrue, évoque le lien entre mémoires et histoire. La loi du 10 mai 2001 reconnaît en France l'esclavage et les traites négrières comme crimes contre l'humanité. Les mémoires s'affrontent néanmoins régulièrement sur la question, en dépit de l'effort d'histoire.

L'ouvrage se complète d'une bibliographie par chapitre ainsi que d'une sitographie. Richement illustré (avec aussi des encadrés thématiques), malgré quelques défauts (dont les déséquilibres entre les parties), c'est un outil intéressant pour approcher la place de Bordeaux dans le commerce atlantique et la traite au XVIIIème siècle.

Patrice BUENDIA, Giuseppe CANDITA et Spartaco LOMBARDO, Korea, tome 2 : Le devoir de tuer, Paris, Zéphyr BD, 2012, 48 p.

Deuxième tome de cette bande dessinée, paru en 2012, dont j'avais commenté le début il y a déjà quelques temps. Autant le premier tome m'avait accroché par son mélange entre la reprise du contexte historique et un scénario qui s'annonçait prometteur -plus les scènes de combats aériens -, autant le deuxième tome m'a déçu. Le scénario s'enlise, l'histoire comme les combats aériens sont moins présents, et le dessin ne rattrape pas l'ensemble. Dommage !