vendredi 31 juillet 2015

Tal BRUTTMANN, Auschwitz, Repères, Paris, La Découverte, 2015, 122 p.

Tal Bruttmann est historien, spécialiste des politiques antisémites en France pendant la Seconde Guerre mondiale et de la "solution finale". Il a notamment travaillé sur le département de l'Isère.

Ce petit volume de la collection Repères des éditions La Découverte est consacré à Auschwitz. Plus qu'un symbole, le nom lui-même, comme le rappelle l'historien dans l'introduction, est devenu une métonymie du système concentrationnaire et de la Shoah. La réalité est pourtant plus complexe. Si 1,3 millions de personnes y ont été déportées, dont 1,1 millions y sont mortes, le site est resté inachevé, et n'a cessé de se développer sur trois années. D'ailleurs, la plupart des détenus n'ont jamais vu Birkenau, camp qui a regroupé jusqu'à 100 000 personnes : 900 000 sont morts dans les chambres à gaz situées à l'extérieur du camp. C'est qu'Auschwitz cumule politique concentrationnaire, politique de colonisation et politique antisémite, elles-mêmes multiples. Or le lieu est singulier, y compris dans l'extermination. Certaines idées reçues tombent alors d'elles-mêmes : la division en trois camps, l'extermination elle-même (qui ne commence que bien tard, au printemps 1942)... sans compter qu'Auschwitz est d'abord une ville, le camp s'intégrant dans l'ensemble urbain. Le livre présente ces trois facettes, en trois parties : le camp de concentration, le centre de mise à mort, le complexe urbain et industriel.

mercredi 29 juillet 2015

Aurélien GABORIT, En pays dogon, Découvertes Gallimard/Hors-série, Paris, Gallimard, 2011

Ce Découvertes/Hors-série Gallimard, avec pages dépliables, s'inspire de l'exposition du musée du quai Branly de 2011 consacrée aux Dogons, peuplade du Mali, qui s'étend de Mopti à la boucle du Niger jusqu'à la longue falaise de Bandiagara. La culture du mil, des oignons et la forge favorisent les échanges entre les Dogons et leurs voisins. L'identité dogon s'est construite depuis le XVème siècle : elle a été découverte par des missions ethnologiques dans le premier tiers du XXème siècle.

Les Dogons ont pour origine des populations animistes, fuyant l'islamisation et la guerre, qui s'installent entre les XIVème et XVIème siècles, comme les habitants de Djenné, qui quittent la ville prise par les Songhay en 1469. Les Tellem, qui vivent dans la région où arrivent ces populations depuis le XIème siècle, notamment dans des grottes, disparaissent progressivement, mais leur art influence les Dogons, notamment pour les statuettes cultuelles. Ceux-ci disposent d'une mythologie et d'une cosmogonie très élaborées. Le clan, le lignage, la famille sont au centre de l'identité dogon.

Les villages sont constitués de concessions, ensemble de petits bâtiments accolés qui regroupent la cellule familiale. La ginna est la maison du patriarche. La sculpture est très présente sur les bâtiments. Dans le culte, les masques et les costumes sont très importants chez les Dogons. Seuls les hommes portent les masques, qu'ils fabriquent eux-mêmes après être entrés dans la société des masques (Awa), ceux-ci représentant des éléments du mythe, des animaux, ou des archétypes. Le hogon, le plus vieil homme du village, fait figure de chef, de prêtre : il incarne la mémoire des ancêtres. Après sa désignation, il doit se retirer dans un endroit isolé, pour montrer sa disparition symbolique. Une fois revenu, il vit isolé dans sa concession, recevant les visiteurs. L'art pré-dogon, dès le XIIème siècle, montre qu'on maîtrisait déjà bien les techniques de forge. Les objets forgés ont souvent une valeur rituelle, sacrée. Comme souvent dans les sociétés d'agriculteurs en Afrique, les forgerons s'occupent aussi de la sculpture sur bois (sauf les masques).

La culture dogon a été découverte et popularisée par des chercheurs français dans la première moitié du XXème siècle. Le lieutenant Louis Desplagnes rapporte les premiers objets en 1905. La mission Dakar-Djibouti de Marcel Griaule (1931) réalise une étude approfondie de la société et de la culture dogon. D'autres missions complètent ces découvertes. Griaule a eu cette phrase fameuse : "Il ne s'agit pas de dire ce que nous pensons des arts noirs mais ce qu'en pensent les Noirs eux-mêmes [...] de respecter toujours la conscience que les hommes de tous les groupes ont de leur propre société".

Un livre idéal pour s'initier au sujet : les pages dépliables permettent de belles reproductions des objets de l'art dogon, abondamment commentées.


mardi 28 juillet 2015

Thomas A. BASS, Agent Z.21. Le meilleur ennemi des Américains. Saïgon 1946-1975, Paris, Tallandier, 2010, 329 p.

En 2010, Tallandier propose la traduction d'un ouvrage américain paru l'année précédente : The spy who loved us : the Vietnam War and Pham Xuan An's dangerous game, du journaliste Thomas Bass.

Pham Xuan An, après la chute de Saïgon, a été le dernier correspondant du Time jusqu'au 10 mai 1976 dans le Viêtnam réunifié par les communistes. Connu comme étant le doyen de la presse viêtnamienne et pour ses analyses politiques, An était en en réalité un agent de Hanoï, où il expédia pas loin de 500 rapports secrets. En 1975, sa famille part aux Etats-Unis, mais revient au bout d'un an : le régime ne veut pas y envoyer An, car il commence à s'en méfier, du fait de sa très grande proximité avec les Américains pendant la guerre. Bass, qui a rencontré An à plusieurs reprises depuis 1992, a profité de la mort du personnage en 2006 : des informations ont filtré du gouvernement viêtnamien, alors même que sa biographie était très contrôlée de son vivant.

An est né en 1927 près de Saïgon. Son père est géomètre-arpenteur dans l'administration coloniale française. An a comme amie d'enfance Nguyên Thi Binh, future ministre du Viêtcong, dont le grand-père Phan Chu Trinh, anticolonialiste, est envoyé au bagne de Poulo-Condor. Il accompagne son père dans son travail dans la forêt d'U Minh, futur bastion du Viêtcong. Après avoir séjourné chez ses grands-parents à Hué, il vient habiter avec ses parents à Gia Dinh, près de Saïgon. An n'est pas très studieux à l'école. En 1938, la famille déménage à Cân Tho. En 1941, après l'arrivée des Japonais, le père est de nouveau muté dans la forêt d'U Minh. Certains professeurs essaient de pousser An, comme Truong Vinh Kanh, qui enseigne le français. Ce professeur lui conseille même de devenir bandit, après lui avoir fait découvrir la littérature française ! Au printemps 1945, An rejoint le Viêtminh. En septembre, il suit une formation militaire dans un camp de Rach Gia. Les communistes se méfient de lui parce qu'il est propriétaire terrien. En avril 1946, il connaît son baptême du feu, qui sera pour ainsi dire le dernier. Son ancien professeur est tué dans une embuscade, par erreur, organisée par un futur général, Tran Van Tra.

lundi 27 juillet 2015

Rémy CAZALS, Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, Paris, La Découverte/Poche, 2003, 567 p.

Un témoignage devenu classique sur la Grande Guerre, dont je n'avais pas encore pris connaissance : celui de Louis Barthas, tonnelier de son état, édité par l'historien Rémy Cazals dès 1978 et réédité depuis. Militant socialiste, Barthas a consigné son expérience sur des cahiers d'écolier, illustrés de cartes postales. Né en 1879, il avait 35 ans en 1914. Père de famille, avec un certain bagage scolaire, engagé dans le syndicalisme, il est aussi catholique non pratiquant, mais devient anticlérical après l'opposition de l'Eglise au socialisme et au syndicalisme. Caporal dans l'infanterie, il est pour bonne partie sur le front d'août 1914 au 14 février 1919, date de sa démobilisation. Ses cahiers sont inspirés des notes qu'il a prises au quotidien, et qu'il a mises au propre après la fin de la guerre. La grande force du témoignage de Barthas, c'est son authenticité, car le tonnelier est un personnage ordinaire : les témoins simples soldats ou presque, dans la guerre de tranchées, ont été assez rares à coucher tout leur parcours par écrit. Le succès de l'ouvrage ne se dément pas, puisqu'il a été vendu à plus de 100 000 exemplaires. C'est même un tournant historiographique, puisqu'on redécouvre alors les témoignages de simples soldats. Tardi en fait un des éléments déclencheurs de son oeuvre de bande dessinée sur la Grande Guerre. Jeunet souhaite l'adapter en film avant de prendre une autre source d'inspiration pour Un long dimanche de fiançailles.

Louis Barthas, en raison de son âge, est mobilisé dans l'infanterie territoriale et reste à Narbonne pendant les premiers mois de la guerre. Mais dès l'automne, en raison des pertes subies, les territoriaux montent au front : Barthas rejoint avec une cinquantaine d'hommes le 280ème régiment d'infanterie, dans l'Artois. La rédaction des cahiers a une finalité pédagogique : Barthas cherche manifestement à faire comprendre l'absurdité d'une guerre vécue au quotidien. 7 des 19 cahiers sont consacrés aux combats en Artois, où Barthas reste jusqu'en mars 1916. Les deux offensives de Joffre en 1915 dans le secteur sont particulièrement sanglantes, Barthas est écoeuré par ce qu'il considère comme un véritable massacre. Le 10 décembre 1915, les pluies diluviennes transforment les tranchées en océan de boue : Français et Allemands se retrouvent à fraterniser, ce qui provoque la colère de l'état-major français. Le régiment de Barthas est dissous et son bataillon passe au 296ème régiment d'infanterie. Barthas n'obtient sa première permission qu'en janvier 1916 : 6 jours pour mesurer combien l'arrière est loin des préoccupations des hommes au front. En mars, Barthas perd son grade de caporal pour avoir refusé d'envoyer ses hommes nettoyer une tranchée en plein jour, pour creuser des feuillées, à découvert, contre le feu adverse. Le régiment est relevé par des Anglais et part en avril 1916 à Verdun, où il combat dans le secteur de la côte 304. Il y reste jusqu'à la fin mai avant de rejoindre la Champagne, un secteur calme, jusqu'à la fin août. Puis le régiment gagne la Somme jusqu'en janvier 1917. Après une nouvelle permission, c'est le sanglant échec de l'offensive du Chemin des Dames en avril. Le 22 mai, le régiment cantonne à l'arrière ; la révolution russe provoque des troubles mais Barthas refuse de prendre la tête d'un soviet. Jusqu'en mars 1918, il combat alors au sein du 248ème régiment composé majoritairement de Bretons. Epuisé, il est envoyé en convalescence dans un hôpital puis chez lui. Il termine la guerre dans un dépôt de Bretagne avant la démobilisation.

Le texte est clairement une référence parmi les témoignages de simples soldats de la Grande Guerre.


dimanche 26 juillet 2015

Géopolitique africaine, avril 1987, Tchad : la fin des mythes

Ce numéro de la revue Géopolitique africaine, daté d'avril 1987, comprend un dossier consacré au Tchad, alors même que les forces d'Hissène Habré commencent à infliger de sérieuses défaites à la Libye de Kadhafi. Il a donc été rédigé au moment des événements décrits.

Le numéro comprend plus précisément deux papiers consacrés aux affaires tchadiennes. Jean-Marc Kalflèche, qui a coordonné le numéro, est un journaliste français spécialiste de l'Afrique, décédé en 2001. Il explique d'abord combien le Tchad se prend à exister comme Etat grâce aux efforts d'Hissène Habré, le plus anti-libyen des rebelles tchadiens, qui a su rassembler autour de lui, à ce moment-là, d'anciens adversaires, et alors même que les FAP de Oueddeï se retournent contre la Libye. Ce faisant, Kalflèche démolit l'ouvrage de Thierry Michalon, sorti en 1984, qui disait exactement le contraire. Pour le journaliste, il n'y a pas d'Etat gorane, après l'Etat sara de Tombalbaye, puisque Habré a ouvert les postes de responsabilité au-delà de son cercle de fidèles. En revanche, il concède que l'armée et les forces de sécurité sont bien dominées par les proches du président. Habré, pour lui, reste cohérent depuis le programme du CC-FAN ; en outre Tombalbaye a eu le malheur de sous-estimer Kadhafi. C'est pourquoi d'ailleurs la Libye a très tôt voulu se débarrasser de Habré. En réalité, celui-ci acquiert au fil du temps et de la guerre civile tchadienne une posture nationale. Le Tchad existe en tant qu'Etat, mais son effondrement après l'indépendance repose sur 4 causes, d'après Kalflèche : l'hostilité entre populations du nord et du sud, l'héritage colonial, avec des trous énormes dans le maillage administratif, un sud laissé en position dominante et pas obligé de composer avec le reste du pays, et enfin la personnalité du premier président, Tombalbaye. Pour le journaliste, les deux premières causes sont déterminantes. L'Etat nouveau d'après lui ne peut se construire que d'après le programme du Frolinat. Malgré l'aide militaire extérieure, Kalflèche rappelle que le budget de l'Etat tchadien est ridiculement faible au vu de la tâche à accomplir. Car l'armée sera aussi à réinsérer après la fin des combats, comme l'anticipe le journaliste, qui rappelle aussi la méconnaissance française sur les richesses économiques du pays. Néanmoins, le Tchad, en ce printemps 1987, voit un certain nombre de mythes s'effondrer, d'où le titre du dossier.

Le second papier est signé Pierre Devoluy, grand reporter à RMC, et traite de la stratégie et de la tactique des FANT de Hissène Habré. L'article est bien renseigné, le journaliste a eu manifestement accès à des sources de première main (qui malheureusement, du reste, ne sont pas mentionnées ; on aurait aimé aussi une ou plusieurs cartes ou schémas tactiques ; sur Fada, on verra à ce propos l'ouvrage de Patrick Mercillon sur le Milan). Les FANT comprennent 25 000 hommes ; les instructeurs français apprennent parfois autant de leurs élèves. Ils forment un tireur Milan en 3 jours, contre 15 en moyenne ailleurs... Devoluy raconte avec un luxe de détails le rezzou sur Fada, première opération de grande envergure des FANT en 1987 (janvier). Les effectifs sont donnés avec précision. C'est Hassan Djamous qui supervise l'opération. L'auteur explique que les combattants tchadiens embarqués sur Toyota et équipés d'armes antichars n'apprécient pas les LOW ou les Apilas, à un coup, car trop encombrants et consommables après un tir unique : ils préfèrent les RPG-7 pour les qualités inverses. Mais ceux-ci ne sont pas venus à bout des T-55. Les Tchadiens réclament en fait des AML ou des jeeps à canon de 106 SR. Les Tchadiens utilisent 2 camions Mercedes 4232 pris aux Libyens à Fada, équipés de frigos, pour transporter les MILAN, SA-7 et SA-9. Ces deux dernières armes antiaériennes sont d'ailleurs préférées aux Redeyes, qui ne donnent pas satisfaction. En conclusion, le journaliste souligne combien le succès tchadien fixe de nouvelles règles de combat sur le théâtre.

Des textes qui restent intéressants à relire, donc, même presque 30 ans après. On regrette d'ailleurs que Devoluy n'est pas pu faire de même pour l'assaut de Ouadi-Doum, qui survient au moment où le numéro est mis sous presse. A noter aussi que son article constitue une des sources principales de Florent Séné dans son ouvrage sur les conflits tchadiens, à propos de la bataille de Fada.


Louis GENSOUL, Souvenirs de l'armée du nord, Paris, Berger-Levrault, 1914, 118 p.


Un ouvrage de récupération, tombé un peu fortuitement entre mes mains, et qui dormait dans la réerve d'un CDI de lycée... il s'agit des notes de campagnes de Louis Gensoul, officier dans un bataillon de gardes mobiles dans l'armée du Nord, pendant la guerre de 1870. Cette réédition de son témoignage est préfacé par le général Faidherbe, qui a commandé l'armée du Nord en 1870-1871. Le témoignage de Gensoul est tout à l'honneur de Faidherbe, qui a occupé des fonctions politiques importantes après la guerre.

A la déclaration  de guerre, en juillet 1870, Gensoul, étudiant en droit à Paris, ne peut revenir à Bagnols-sur-Cèze assez vite pour obtenir le grade de sous-lieutenant. Les gardes mobiles s'entraînent tant bien que mal, sans armes. Le 3ème bataillon du Gard est dirigé par un vieux chef ; les capitaines sont des sous-officiers d'active tout juste promus ; les lieutenants et sous-lieutenants sont de jeunes hommes inexpérimentés.

Stationné à Uzès, le bataillon apprend la proclamation de la République le 4 septembre. Il faut rattraper les trois quarts des hommes qui sont déjà repartis chez eux. Envoyé en Bretagne une semaine plus tard, le bataillon est finalement expédié à Amiens le 24 septembre, puis à Péronne le 30. C'est là que le bataillon fait ses premières armes, en tenant la place. Le 16 novembre, il gagne Amiens où deux bataillons de gardes mobiles du Gard sont fusionnés dans le 44ème régiment de marche. Le 27 novembre, Gensoul affronte les Prussiens lors de la bataille d'Amiens : il constate de visu l'infériorité de l'artillerie française, alors même que l'armée du Nord n'a pas eu le temps de s'organiser complètement.

La retraite porte les mobiles jusqu'à Lens, où le 2 décembre, on décide que les mobiles éliront leurs officiers : décision funeste pour Gensoul, car elle écarte d'après lui les plus compétents. Les mobiles marchent parfois 50 km par jour ou plus, comme le 11 décembre ; Faidherbe tente de fixer les Prussiens en Picardie pour limiter l'invasion du nord du pays et briser le siège de Paris. Gensoul assiste à la bataille de Bussy-en-Daours. Le 23 décembre, il combat à Pont-Noyelles, où là encore le feu de l'artillerie prussienne est mordant. Le bataillon charge, mais Gensoul doit mener une véritable odyssée nocturne, à la nuit tombée, pour rejoindre les lignes.

Faidherbe, malgré son succès local, décide de se replier pour s'appuyer entre Arras et Douai sur la rive droite de la Scarpe. Le 2 janvier 1871, pour dégager Péronne assiégée, les Français attaquent le village d'Achiet-le-Grand, défendu par 2 000 Prussiens et 5 canons. Les mobiles suivent un bataillon de chasseurs qui nettoie le village, à la baïonnette, de véritables combats de rues ont lieu, les Prussiens sont raccompagnés jusqu'aux environs de Bapaume. Le lendemain, cette dernière place est évacuée par les Prussiens. Néanmoins, Faidherbe n'insiste pas.

Le général français adopte en fait une stratégie de harcèlement : il immobilise des forces prussiennes mais ne veut pas risquer son armée dans un seul engagement. Les mobiles du Gard se replient donc sur Arras, puis sur Lille. Gensoul décrie les blessés qui agonisent sur le champ de bataille : les services de santé ont le plus grand mal à les récupérer et les hôpitaux ne sont guère brillants non plus. Gensoul est requis en janvier pour participer à une cour martiale de l'armée du Nord. Il traite le cas d'un espion, un colporteur belge confondu par des preuves accablantes; Puis vient le tour d'un de ses hommes, qu'il a surpris en flagrant délit de désertion à Achiet-le-Grand et qui a été repris. Il est fusillé le lendemain, et Gensoul explique que ces cours martiales ont produit un effet salutaire. Fin janvier, le bataillon souffre du froid pendant ces déplacements. Le 18 janvier, le bataillon se bat à Vermand ; le lendemain, il est dans la bataille devant Saint-Quentin, qui s'achève en déroute pour les Français. Gensoul apprend l'armistice après avoir marché entre Valenciennes, Douai et Cambrai.

Replié à Dunkerque, Gensoul est convoyé par mer jusqu'à Cherbourg, le 21 février. Gensoul est ensuite chargé de démobiliser des gardes mobiles tout juste incorporés avant l'armistice. Il est de retour chez lui le 31 mars.

Un témoignage original sur la guerre de 1870, bien qu'à remettre dans son contexte d'écriture, évidemment.

lundi 13 juillet 2015

Robert W. THURSTON et Bernd BONWETSCH, The People's War. Responses to World War II in Soviet Union, University of Illinois Press, 2000, 275 p.

Ce recueil collectif d'articles, réunis par deux historiens, vise à aborder la façon dont a été vécu la guerre par le citoyen soviétique ordinaire. Il s'agit aussi de casser l'héroïsation de la population soviétique réalisée par le régime soviétique après la guerre, dont la propagande martelait que toute la société était regroupée derrière l'Etat. Comme l'indique les deux directeurs du travail, en 2000, les historiens russes n'avaient pas encore les moyens matériels de défricher toutes les archives disponibles depuis la fin de l'URSS. En Occident, si l'occupation allemande de l'URSS a été bien traitée, cela n'était pas le cas pour la vie des citoyens soviétiques pendant le conflit. Globalement cependant, les historiens occidentaux brisent désormais la vieille image de la dictature toute puissante, écrasant son propre peuple pour remporter la victoire. En réalité, tout dépend de la réaction de la société, et l'Etat soviétique n'a parfois que peu de prise sur le cours des événements.

Le recueil se divise en trois parties (chaque contribution s'accompagne de ses propres notes). La première, la plus importante (la moitié des contributions) se penche sur la façon dont les Soviétiques ont vécu et sont morts pendant la guerre. Uwe Gartenschlager évoque la survie des habitants dans Minsk occupée. Elle utilise surtout des sources allemandes, plus quelques témoignages et des travaux biélorusses. On mesure l'écart de la recherche à ce moment-là et lors de la publication de cet ouvrage collectif, douze ans plus tard, avec un article sur le même sujet infiniment plus précis car disposant de plus de sources. 

mercredi 8 juillet 2015

Geneviève BOUCHON, Vasco de Gama, Paris, Fayard, 1997, 409 p.

Geneviève Bouchon, directeur de recherches honoraires au CNRS, membre de l'Académie de marine de Lisbonne, publie cette biographie de Vasco de Gama à la veille du 500ème anniversaire du voyage de ce dernier aux Indes. Comme le dit un spécialiste, parmi les travaux parus à cette date, c'est sans doute la meilleure introduction au personnage, un livre d'un abord très facile.

C'est que Vasco de Gama reste une des plus figures les plus connues des Grandes Découvertes, bien qu'éclipsé par Christophe Colomb. Pour l'historienne, il appartient bien à cette génération qui changé les perspectives du monde. Mais les sources sont éparses : aussi le travail de la biographie consiste-t-il souvent en une contextualisation du personnage, comme l'explique Geneviève Bouchon. D'autant qu'une gloire posthume immense et déformante s'est vite attachée à son nom, au Portugal. Utilisant les textes d'époque, l'historienne présente aussi les autres acteurs qui interviennent dans la vie de l'explorateur, notamment aux Indes.

Vasco de Gama est originaire de Santiago do Cacém, près du cap Sines, une terre du sud du Portugal confiés par les rois portugais à l'ordre militaire des chevaliers de Santiago. Sa famille fait partie de serviteurs du roi anoblis pour leur dévouement et très liés à l'ordre de Santiago. Vasco est fils des Algarves, nom donné par les Arabes à leur terre de l'ouest de la péninsule ibérique, et qui au Portugal désigne la région la plus méridionale du royaume. Vasco grandit dans une terre ouverte sur la mer, où s'est déroulée, aussi, la Reconquista contre les musulmans, qui ont laissé derrière eux les mourarias, quartiers marqués de leur empreinte séculaire. Les Portugais partent aussi dans des expéditions au Maroc, qui reste pour eux une terre à christianiser. Ils longent la côte de l'Afrique, allant de plus en plus au sud. On ne connaît que fort peu de choses de l'enfance de Vasco.

mardi 7 juillet 2015

Ronald SPECTOR, After Tet. The Bloodiest Year in Vietnam, The Free Press, 1993, 390 p.

Ronald Spector est un historien militaire américain, qui enseigne aujourd'hui à l'université George Washington dans la capitale américaine. Il a servi dans le corps des Marines de 1967 à 1984 et a également travaillé pour l'US Army Center of Military History.

En 1993, Spector publie cet ouvrage consacré à l'année suivant l'offensive du Têt pendant la guerre du Viêtnam. Alors qu'il se rend lui-même au Viêtnam comme Marine, il apprend le discours de Johnson annonçant l'arrêt des bombardements sur le Nord-Viêtnam et sa non représentation à l'élection présidentielle de 1968. En tant qu'historien en 1969-1969 au sein des Marines présent au Viêtnam, Spector est évidemment un témoin précieux, mais son livre n'est pas un témoignage : c'est bien une description et une explication des événements suivant l'offensive du Têt. Moment le plus sanglant du conflit, côté américain ; moment où l'impasse est totale. Les Nord-Viêtnamiens et le Viêtcong, saignés par le Têt, ne sont pourtant pas vaincus ; le Sud-Viêtnam ne prend pas le dessus, l'armée américaine ne parvient toujours pas à adapter ses méthodes opérationnelles à l'adversaire, les problèmes raciaux et de consommation de drogue démarrent.

lundi 6 juillet 2015

Vincent BRUGEAS et Ronan TOULHOAT, Ritter Germania, Akileos, 2012, 68 p.

1946, dans la Seconde Guerre mondiale uchronique de la série Block 109. Goebbels crée un personnage de fiction, le Ritter Germania, pour remonter le moral de la population allemande. Après la radio et la presse, le Ritter Germania est incarné au cinéma par un vétéran décoré, Joachim Stadler. Mais ce dernier, de plus en plus ingérable, doit être remplacé pour son deuxième film. En janvier 1950, Ernst Kaltenbrunner est retrouvé pendu avec le sigle Ritter Germania placé à côté de lui, tout comme Wilhelm Frick le mois suivant. Heydrich charge son adjoint von Tresckow d'enquêter sur ces meurtres ; ce dernier fait surveiller Arthur Nebe et Heinrich Müller, qui sont d'après lui les futures cibles du Ritter Germania...

Ritter Germania, comme annoncé en préambule de la BD, est la dernière oeuvre tirée de l'univers de Block 109 où intervient le dessinateur, Ronan Toulhoat, qui développe désormais d'autres projets. En revanche la série continue et s'est enrichie depuis 2012 d'un autre volume, un prochain devant sortir d'ici quelques mois.



A l'inverse de ses prédécesseurs, Etoile Rouge, Soleil de plomb et New York 1947, Ritter Germania est peut-être la BD dérivée qui se rapproche le plus du style d'origine. Toute l'histoire tourne en effet autour des manoeuvres d'Heydrich pour assurer son autorité de chef de la SS contre l'Ordre Teutonique. A l'inverse, von Tresckow, taupe de ce dernier, doit évoluer pour survivre et continuer à tenir un poste clé pour rapporter des informations à son chef. L'intrigue elle-même n'est pas complexe mais fait appel, là encore,  à des personnages tout à fait authentiques, Nebe et Müller notamment. Outre l'armure du Ritter Germania, l'aspect uchronique se voit aussi dans le véhicule volant qui intervient contre le Ritter au-dessus de l'opéra. Le scénario, comme l'oeuvre de base, repose sur les manipulations, les jeux d'ombre, les mensonges dans les luttes de pouvoir. On notera l'insistance sur une Allemagne dominée par la propagande, à travers les nombreuses affiches en particulier qui scandent les cases de la BD -on retrouve en fin volume des affiches de propagande sur le Ritter Germania inspirées de véritables affiches nazies.



Ce volume policier n'est pas mon préféré de la série, néanmoins on y retrouve la patte des deux auteurs est c'est finalement ça qui compte, car le monde uchronique de Block 109 survit très bien de tome en tome.



Block 109 par SCENEARIO

dimanche 5 juillet 2015

Ahmat Saleh BODOUMI, La victoire des révoltés, Yagabi, 2013, 303 p.

Ahmat Saleh Bodoumi est un ancien enfant soldat, qui a servi dans le Frolinat sous Goukouni Oueddeï, puis dans le GUNT. Son témoignage, paru pour la première fois à N'Djamena en 2010, est accessible en France dans cette édition à partir de 2013.

Dans le préambule du livre, l'auteur insiste sur les termes : il explique que les noms de Toubous, Goranes, appliqués au peuple de la région saharienne du Tchad par les étrangers, n'ont pas grand sens pour les habitants, car la réalité locale est plus fragmentée. Le terme Arabes, pour lui, désigne les éleveurs transhumants en contact avec les Goranes. Il utilise en revanche le terme Saras pour désigner les personnes du sud du pays.

Comme il l'explique dans l'introduction, l'auteur cherche avant tout à donner sa vision des événements, sans prétendre détenir toute la vérité. Il termine ce livre à la veille de la reconquête de la capitale par Hissène Habré en 1982.

Bodoumi est né en 1963, 3 ans après l'indépendance, dans la communauté teda. Il est donc le BET; partie du Tchad qui reste sous administration française jusqu'en 1965 (et le joug colonial est encore dur, d'après lui). Le grand-père de l'auteur menait encore des razzias. Son père, un lettré, fait du commerce entre la Libye et le Tchad. Intégrant l'administration locale, il défend les droits des Tedas contre la corvée, ce qui lui vaut d'être jeté en prison. Les humiliations infligées par les Français au service du Tchad indépendant, selon l'auteur, précipite son père dans la résistance armée, avec le souvenir des exactions menées en 1914 et 1917 contre les Toubous. Il participe au soulèvement de 1968 dans l'Aouzou, qui marque le début de la rébellion armée dans le BET, et périt peu de temps après dans l'Ennedi contre l'armée tchadienne. Le frère de l'auteur, qui s'engage aussi dans la rébellion, meurt en 1971 lors d'une opération héliportée française.

samedi 4 juillet 2015

David R. STONE, The Russian Army in the Great War. The Eastern Front 1914-1917, University Press of Kansas, 2015, 359 p.

David R. Stone est professeur à la Kansas State University depuis 1999. C'est un spécialiste de l'histoire militaire et politique de l'URSS, en particulier dans les années 1920-1930. Il est l'auteur d'un livre sur la naissance du complexe militaro-industriel en URSS, d'une histoire militaire générale de la Russie, et il a été l'éditeur d'un ouvrage collectif sur l'URSS pendant la Seconde Guerre mondiale.

Centenaire oblige, Stone publie un livre consacré cette fois-ci à l'armée russe pendant la Grande Guerre, de 1914 à 1917. L'historien souligne que le sort de la Russie, souvent vu comme unique, ressemble en fait à celui des autres empires : elle n'est que la première à se désintégrer. Les points communs, en réalité, sont légion, la population russe étant même mieux préparée à supporter les difficultés de la guerre. En revanche, la Russie a échoué à réorganiser sa société après le déclenchement de la guerre. Le gouvernement russe a toujours résisté à une mobilisation populaire totale. Le livre, volontairement, met l'accent sur la période 1914-1915, un an et demi de campagnes ininterrompues ou presque. Ce n'est qu'en 1916 que les Allemands estiment qu'une victoire décisive ne peut être obtenue à l'est, et se retournent alors vers l'ouest. Stone insiste sur la contingence, à savoir les choix individuels et les événements particuliers, qui ont influencé le déroulement du conflit, autant que les faiblesses structurelles de la Russie. Le déclenchement de la guerre, par exemple, surprend la Russie en plein programme de réarmement et d'extension de ses voies ferrées. L'historien met en garde contre toute forme de téléologie sur le destin de la Russie en 1917. Son but est clairement de présenter une synthèse accessible de l'expérience russe de la guerre pendant le conflit. C'est une histoire d'abord militaire, qui vise à rendre accessible les travaux les plus récents, notamment en anglais, sur l'armée russe -bien que l'auteur ait effectué quelques recherches d'archives, notamment sur l'offensive Broussilov de 1916. Comme il le rappelle enfin, les statistiques sur les pertes sont plus difficiles à obtenir sur le front de l'est.


jeudi 2 juillet 2015

Jean-Paul BLED, Marie-Thérèse d'Autriche, Paris, Fayard, 2001, 520 p.

Jean-Paul Bled, spécialiste de l'histoire d'Europe centrale et de l'Allemagne, est désormais professeur émérite à l'université Paris-IV Sorbonne. En 2001, il écrit cette biographie de l'impératice Marie-Thérèse.

C'est une figure originale dans un siècle parsemé de figures souveraines féminines. Plongée dans la crise dès son accession au pouvoir, elle sait en tenir les rênes, tout en recrutant des collaborateurs de talent, et doit faire face à un ennemi redoutable : Frédéric II de Prusse. Après la mort de son mari, qui la laisse traumatisée, elle peine à déléguer son autorité à son fils Joseph II. C'est une femme de tradition, qui incarne le catholicisme baroque et une conception matriarcale du pouvoir. Femme moderne aussi, parce qu'elle choisit l'homme qu'elle aime comme époux, parce qu'elle réforme l'Etat pour faire face aux menaces. Marie-Thérèse, souveraine faisant preuve d'un conservatisme éclairé, pense à raison que son fils Joseph niera son héritage.

Née en 1717, fille de l'empereur Charles VI, Marie-Thérèse, par la Pragmatique Sanction voulue par son père et acceptée par les autres Etats d'Europe en 1713, doit pouvoir succéder à l'empereur. Son père a été le battu de la guerre de Succession d'Espagne, pays finalement remis aux Bourbons. La mère de Marie-Thérèse, passée du protestantisme au catholicisme pour des raisons politiques, lègue beaucoup de ses traits de caractère à sa fille. Près de Vienne, la famille impériale alterne les séjours entre la Hofburg et la Nouvelle Favorite. Formée par des gouvernantes, Marie-Thérèse excelle à la danse, mais peine aux langues étrangères, sauf l'italien. Après avoir été promis à un prince espagnol, pour resserrer un rapprochement avec l'Espagne, la princesse est finalement destinée à un prince de la maison de Lorraine : l'aîné étant mort de maladie avant le mariage, c'est le cadet, François-Etienne, qui est retenu. Ce dernier, avant d'épouser sa promise, doit consentir à échanger le duché de Lorraine, donc il est désormais le responsable, avec le duché de Toscane, le premier revenant à la France. C'est alors que le couple est en Toscane que l'empereur meurt en 1740.