samedi 30 mai 2015

Les hommes-grenouilles (The Frogmen) de Lloyd Bacon (1951)

Pendant la Seconde Guerre mondiale, dans le Pacifique (probablement en 1945). Le Lieutenant Commander John Lawrence (Richard Widmark), prend la tête de l'Underwater Demolition Team 4, qui vient de perdre son précédent chef, Cassidy. Or les hommes étaient très attachés à leur ancien commandant, particulièrement soucieux de la vie de ses hommes. Lawrence, beaucoup plus tâtillon sur la discipline, ne se rend pas populaire en donnant tort à ses hommes qui se battent avec les marins du navire sur lequel ils sont embarqués. Le capitaine du bateau, Pete Vincent (Gary Merrill), comprend que les hommes de l'UDT portent leur ressentiment après la mort de Cassidy sur Lawrence, et suggère à ce dernier de régler le problème d'une manière non disciplinaire. Mais la première mission de reconnaissance de l'UDT sur les plages d'une île lourdement défendue par les Japonais ne va pas arranger les relations entre Lawrence et son groupe de plongeurs...



The Frogmen est un film en noir et blanc produit par la Fox. Il évoque le combat des Underwater Demolition Teams, ancêtres des Navy Seals, dans le Pacifique. C'est l'un des premiers films de guerre à évoquer les plongeurs sous-marins et il est devenu, pour cette raison, une référence. Les UDT, nées pendant la Seconde Guerre mondiale, avaient pour fonction principale de nettoyer les plages visées par des débarquements américains des obstacles, en particulier sous-marins, d'où leur rôle de poids dans le Pacifique. Ils repèrent aussi les obstacles naturels pouvant gêner le déplacement des engins de débarquement, font sauter les obstacles posés par les Japonais à l'explosif. Les plongeurs coupent aussi les filets protégeant les ports ennemis, posent des mines sur des navires ou marquent les mines adverses pour les dragueurs de mines. Les Américains réfléchissent à ce type de combat dès 1941, mais les choses s'accélèrent surtout à partir d'août 1942, moment où l'armée de terre et la marine combinent leurs efforts pour créer un premier semblant d'organisation en Floride. La pression s'accélère après les lourdes pertes subies lors du débarquement à Tarawa (novembre 1943), qui montre le besoin d'équipes de ce genre. Les premiers combattants du genre sont engagés lors du débarquement en Afrique du Nord (novembre 1942). Dans le Pacifique, il faut attendre l'assaut sur Kwajalein, le 31 janvier 1944. Les UDT sont composées de 16 officiers et 80 matelots ; en général elles embarquent sur un navire de transport du type APD (des vieux destroyers convertis en transports de troupes). A Kwajalein, les UDT utilisent d'abord la reconnaissance en canot pneumatique : c'est après les premières expériences que les UDT deviennent sous-marines, avec équipements de plongée. En tout 34 UDT sont formées et elles servent dans toutes les opérations amphibie jusqu'à la fin de la guerre, l'une d'entre elles dépendant même de l'OSS. Après la Seconde Guerre mondiale, les UDT sont encore utilisées pendant la guerre de Corée et au début de l'engagement américain au Viêtnam (phase du soutien au Sud-Viêtnam avec les conseillers militaires). Avec la naissance des SEAL, dès 1962, les UDT voient leur rôle diminuer et elles sont officiellement dissoutes en 1983.



La Fox a été le seul studio à pouvoir obtenir la collaboration de l'US Navy pour le film, qui se voit immédiatement par la mention faite dans le générique. Bacon, qui attrape la grippe pendant le tournage, doit être remplacé par son assistant durant un certain temps. Le film ne comprend aucun rôle féminin (!) : aucune actrice n'est visible, car les conditions de tournage étaient particulièrement éprouvantes et les hommes étaient à cran... Le transport qui embarque l'UDT est l'USS Kleinsmith (APD-134), un navire qui a servi tout à la fin de la guerre avec une UDT à bord. Le navire de commandement visible pendant certaines séquences est l'USS Taconic (AGC-17), qui sert dans l'Atlantique en 1945. Les scènes où l'on voit des navires en mer ont d'ailleurs été tournées au large de la Virginie. De nombreux SEAL citent ce film comme motivation pour leur engagement dans cette branche de l'armée américaine. Aucun lieu ni aucune date ne sont mentionnés, ou presque, dans le film : il est question du débarquement à Iwo Jima où Cassidy aurait été tué (en février 1945, on serait donc après), mais à un autre moment du film, le capitaine du bateau parle de l'invasion des îles Bonin (où se trouve Iwo Jima). On est donc un peu perdu sur la date et le lieu.


lundi 25 mai 2015

David M. GLANTZ, Kharkov 1942. Anatomy of a Military Disaster Through Soviet Eyes, Ian Allan Publishing, 2010, 414 p.

David Glantz est le spécialiste américain, sur le plan militaire, du volet soviétique de la Grande Guerre Patriotique. Ses travaux, qui commencent au tournant des années 1970 et 1980, ont contribué à ressortir de l'ombre une Armée Rouge très discrète, jusqu'ici, dans une historiographie occidentale largement conditionnée par le récit allemand -reconstruit après la guerre- du front de l'est. Ce livre est une réédition d'un ouvrage de 1998 traitant du désastre soviétique à Kharkov, en mai 1942.

Comme il le rappelle dans la préface, l'historiographie soviétique aussi a ses limites. Sous l'URSS, les histoires officielles taisent volontairement les échecs militaires retentissants de l'Armée Rouge et les discordes politiques nées pendant la guerre. Après la mort de Staline, la déstalinisation a également eu son rôle dans le portrait de certains maréchaux comme Joukov ou Koniev. Khrouchtchev et Brejnev ont évidemment cherché à valoriser leur prestation, pour le premier au détriment de Staline. Pourtant, dès 1957, l'histoire militaire soviétique se penche, à l'ère nucléaire, sur la surprise initiale en temps de guerre, ce qui met en lumière les désastres des débuts de Barbarossa. Les Soviétiques ont également pu dissimuler leurs échecs en raison de leurs gigantesques opérations ayant conduit au succès que l'on sait. Grâce aux nouvelles archives soviétiques, Glantz peut revenir sur le désastre de Kharkov. Cet échec n'a quasiment pas été abordé par les Soviétiques avant les années 1960 : la défaite est bien mentionnée, sans plus. Khrouchtchev, qui a été commissaire politique du Front du Sud-Ouest, cherche alors à se défaire des accusations pesant sur lui quant à ce désastre, d'autant que les Allemands, à l'ouest, écrivent beaucoup sur le sujet. Moskalenko, un proche de Khrouchtchev et ancien commandant de la 38ème armée, est le premier à évoquer cette opération ; Bagramian, chef d'état-major du Front du Sud-Ouest, l'aborde aussi dans ses mémoires en 1973. Juste avant la chute de l'URSS, Gorbatchev fait déclassifier un certain nombre de documents, dont une étude de l'état-major de l'Armée Rouge, datée de 1951 (avant la chute de Staline donc), qui traite en détails du désastre de Kharkov. Glantz a repris cette étude dans le livre et la commente, en la croisant avec des archives et des sources allemandes et d'autres documents soviétiques.

dimanche 24 mai 2015

Les cinq secrets du désert (Five Graves to Cairo) de Billy Wilder (1943)

Juin 1942. Le caporal britannique John Bramble (Franchot Tone) est le seul survivant de son char M3 Lee touché par les Allemands lors de la progression de l'Afrikakorps vers l'Egypte. Victime d'une insolation, délirant, il arrive à l'Empress of Britain, un petit hôtel tenu par Farid (Akim Tamiroff). Farid n'est assisté que d'une bonne française, Mouche (Anne Baxter). Le cuisinier s'est enfui et le maître d'hôtel, Davos, a été tué durant un bombardement allemand. Avant que Farid et Mouche aient pu décider quoi faire de Bramble, les Allemands investissent l'hôtel pour en faire le QG de Rommel (Erich von Stroheim). Bramble, pour éviter d'être capturé, usurpe l'identité de Davos dont les Allemands ne savent pas qu'il est mort. La situation se complique quand Bramble découvre que Davos était en réalité un agent allemand qui renseignait l'Afrikakorps...

Les cinq secrets du désert est l'adaptation par Billy Wilder, comme dans le cas de Stalag 17 plus tard, d'une pièce de théâtre de Lajos Biro. Le film a été tourné en janvier-février 1943 à Hollywood, et a bénéficié du soutien de l'armée américaine, avec une scène de bataille reconstituée à Yuma, dans l'Arizona. D'ailleurs tout le matériel des Allemands, dans le film, est américain, comme les chars M2 que l'on peut voir dès le début.



Le film est le deuxième de Wilder pour Hollywood. C'est une oeuvre de propagande, au ton grave, mais non dénué d'humour, même si certains personnages frisent la caricature (Farid, et surtout le général italien, qui renvoie à pas mal de poncifs...). Ils sont en fait là pour compenser les autres personnages, beaucoup plus dramatiques. Le réalisateur joue à fond la carte de l'usurpation d'identité, alors que l'intrigue principale elle-même (Bamble déguisé en Davos reçoit des confidences de première importance de Rommel, qui le croit un agent allemand) n'est que secondaire. Malheureusement Franchot Tone, le héros, est un peu faiblard dans le rôle principal, avec que von Stroheim campe un Rommel très noir, bien avant le mythe qui s'attachera à sa personne après la guerre. La fin du film est d'ailleurs tout sauf convenue et rappelle que la guerre, d'abord, tue. La violence n'est pourtant pas montrée, comme dans la scène où Bramble doit éliminer le lieutenant allemand (Peter von Eyck) lancé à sa poursuite pour l'avoir démasqué, sous un bombardement.



Film de commande, de propagande même (Wilder est cependant assez habile pour en éviter les plus grosses ficelles), Les cinq secrets du désert d'une direction d'acteurs remarquable, d'un scénario (qui se déroule quasi intégralement en huis clos, ce qui renforce la tension) et d'une réalisation soignée qui font la "patte" de Wilder. Les qualités se retrouvent d'ailleurs tout au long de la carrière de ce réalisateur, comme le montre un de ses autres films de guerre, Stalag 17.

 

samedi 23 mai 2015

Les aventures du capitaine Wyatt (Distant Drums) de Raoul Walsh (1951)

1840. Le lieutenant Tufts (Richard Webb), de la marine américaine, raconte comment il a été envoyé par le général Taylor auprès du capitaine Quincy Wyatt (Gary Cooper), qui vit isolé au milieu des Indiens, sur une île à l'intérieur de la Floride, avec son fils de 5 ans. La mission des soldats et des éclaireurs de Wyatt est de mener un raid commando en territoire séminole pour détruire un fort espagnol utilisé comme place de ventes des armes à feu pour les Indiens. La mission est un succès mais le bateau qui devait ramener les hommes du raid est repoussé par le feu des Séminoles. Commence alors une longue marche de retour à travers les Everglades...

Les aventures du capitaine Wyatt appartient au sous-genre du western baptisé "Florida Westerns", peu nombreux, surtout réalisés dans les années 1950, qui situent leur action pendant la deuxième guerre contre les Séminoles (1835-1842). La plupart de ces films mettent d'ailleurs en scène le chef indien Osceola (ici Oscala), qui a incarné la résistance aux Américains. Dans Distant Drums, on le montre comme un chef assoiffé de sang qui livre ses prisonniers aux alligators. Le fort Castillo de San Marcos, construit par les Espagnols au XVIIème siècle, et qui a servi aux Américains de prison pour les Indiens pendant la guerre, est placé ici près de la côte est de la Floride, alors qu'il est sur la côte ouest.



Ce n'est pourtant pas le meilleur film de Walsh, qui la même année réalise aussi Capitaine sans peur, sur les aventures du capitaine Hornblower, à mon avis beaucoup plus palpitant. Il faut dire que Distant Drums est un décalque à peine masqué de Aventures en Birmanie (Objective Burma !), de 1945. Le scénario est le même : un commando détruit un objectif en territoire ennemi, mais connaît les pires difficultés pour rentrer à bon port. Les Séminoles remplacent les Japonais et la Floride la Birmanie, mais les ficelles sont les mêmes. La copie est malheureusement moins bonne que l'original : les seconds rôles ne sont pas travaillés, le scénario ne ménage aucune surprise et les décors naturels ne sont pas exploités. Seule différence, un final un peu plus somptueux où Gary Cooper donne seulement la pleine mesure de son talent, car son personnage de Wyatt n'est vraiment pas travaillé sur l'ensemble du film, et c'est bien dommage. Les scènes d'actions ne sont pas là pour remonter le tout. Bref, une déception.

 


jeudi 21 mai 2015

Général Guy FRANCOIS, Le canon de 75 modèle 1897, Armes et véhicules de la Grande Guerre, Ysec Editions, 2013, 32 p.

Le général Guy François est l'un des spécialistes de l'artillerie française de la Grande Guerre (notamment sur voie ferrée). Il revient dans ce court volume des éditions Ysec sur une véritable légende : le canon français de 75 modèle 1897, symbole de l'artillerie hexagonale de la Première Guerre mondiale.

Le 75 trouve son origine dans le renouvellement de l'artillerie française suite à la défaite de 1870 contre les Prussiens, qui montre l'infériorité des pièces françaises face aux canons de ces derniers. Les nouveaux modèles se développent rapidement mais un problème persistant est celui de la lenteur du tir, en raison du recul qui oblige à remettre le canon en position après chaque coup. En 1892, le commandant Deport, à l'atelier de Puteaux, reçoit l'ordre de tester son système de frein hydropneumatique sur un canon de calibre 75 mm. C'est le capitaine Sainte-Claire Deville, avec son adjoint le capitaine Rimailho, qui finalise la conception du 75. Si les premières commandes sont passées dès 1895, le matériel n'est officiellement adopté qu'en 1898 sous le nom de canon de 75 mm modèle 1897. Présenté au grand public en 1899, le canon de 75 fait l'admiration des Allemands lors des combats en Chine et ces derniers sont obligés de modifier leur pièce comparable, le 77 mm, en 1906, avec 10 ans de retard.

Comme le 75 se distingue par sa très grande cadence de tir, les batteries comptent désormais 4 canons au lieu de 6 et équipent toutes les unités jusqu'au corps d'armée, alors que les Allemands comptent des obusiers de 105 mm en plus des pièces de 77 mm. Le 2 août 1914, la France a 4 780 canons de 75 en ligne, mais cet effort se fait au détriment de l'artillerie lourde, de l'équipement individuel et de la tenue de campagne. Les personnels français de l'artillerie, issus de Polytechnique et des grandes écoles scientifiques, sont bien formés ; en outre les obus explosifs français sont supérieurs à ceux allemands du 77 et comparables aux obus de 105. Seul problème, les 75 n'ont que peu de matériel téléphonique, ce qui est un handicap car le tir de l'artillerie se fait de plus en plus masqué.

Le 75 se distingue dès les premiers mois de la guerre, même si l'artillerie appuie les attaques et ne les prépare pas. Le 7 août 1914, une batterie décime le 21ème régiment de dragons allemands au nord-est de Verdun. Avec la pénurie rapide d'obus, le ministre de la Guerre confie la production des munitions à des firmes privées ; faute d'expérience, la qualité s'en ressent et de nombreux 75 connaissent des éclatements de tubes prématurés qui tuent et blessent nombre d'artilleurs. La fabrication est ensuite confiée à de grands industriels, comme Citroën, et la crise est résolue à l'automne 1915. On produit jusqu'à 230 000 obus de 75 par jour en 1918. Après une baisse du nombre de pièces jusqu'en mai 1915, le nombre de canons ne cesse de croître pour atteindre 6 039 en novembre 1918. 1 828 canons sont fournis aux Américains.

Le tir du 75 est rapide grâce à sa stabilité : le canon est calé par une bêche enfoncée dans le sol, le recul du tube amorti par le frein hydropneumatique ; le chargement est rapide, l'obus est encartouché comme une balle de fusil ; deux servants effectuent le pointage. Au départ, le 75 tire deux types de munitions : l'obus à balles (shrapnell) et l'obus explosif. Les types d'obus se diversifient, avec notamment l'apparition des obus à gaz, même sur le 75 (ypérite en 1918). En 1917, le canon est jugé de trop courte portée avec l'amélioration du 77 allemand. On prescrit de ne pas tirer plus de 12 coups par minute pour ménager les tubes. Les 75 étaient faciles à entretenir à l'arrière en raison de l'interchangeabilité des composants et de la simplicité du matériel.

Dès 1911, l'armée française réfléchit à une utilisation antiaérienne du 75. L'auto-canon modèle 1913 combine le canon avec un affût spécial créé à Puteaux monté sur un châssis automobile De Dion Bouton. 199 exemplaires sont construits et remportent de nombreux succès contre les avions allemands. D'autres montages sont improvisés pour le camp retranché de Paris avant que Puteaux réalise, là encore, une plate-forme métallique moins problématique pour les freins, endommagés par les tirs à la verticale sur montage improvisé. En mars 1918, on fait aussi monter les pièces de 75 de DCA sur remorque tractée par camion pour les rendre plus mobiles. Le 75 standard est également tracté dès 1915. En 1918, on compte 34 régiments d'artillerie de campagne portée (RACP). Les tracteurs sont des Jeffery et Pierce-Arrow américains ou des Latil TP et Panhard français. Les RACP font partie de la réserve générale d'artillerie, sous les ordres du commandant en chef, qui attribue ce puissant dispositif pour des offensives ou pour contrer une attaque ennemie. En 1917, on conçoit aussi la version antichar du 75, fabriquée à 350 exemplaires, et qui montre son efficacité en juillet 1918 en Champagne contre les quelques chars allemands rencontrés. Dès 1899, le 75 est adapté pour la défense des côtes et en 1914, il équipe également les forts de Bourges. On le trouve aussi sur les vedettes rapides et bâtiments de lutte anti sous-marine, comme arme de bord.

Une bonne entrée en matière sur ce matériel mythique, abondamment illustrée, peu onéreuse. Seul regret : pas d'indications bibliographiques, même minimes, en fin de volume.


mercredi 20 mai 2015

Elisabeth MALAMUT, Alexis Ier Comnène, Paris, Ellipses, 2007, 526 p.

Elisabeth Malamut, agrégée d'histoire, est professeur d'histoire byzantine à l'université de Provence (Aix-Marseille I). C'est une spécialiste de l'Empire byzantin et de la Méditerranée orientale. Elle a été chercheur au CNRS pendant 30 ans.

La dynastie des Comnènes marque l'apogée de l'Empire byzantin. Alexis Comnène, pourtant, parvient au trône dans une situation compliquée ; sa famille se maintient au pouvoir, directement ou par alliance familiale, jusqu'à la chute de l'empire. Il est un soldat devenu empereur, neveu d'Isaac Comnène, lui-même parvenu à la pourpre, rejeton d'une grande famille aristocratique d'Asie Mineure, groupe qui s'impose de plus en plus depuis le Xème siècle. En 1081, secoué par les révoltes intérieures, menacé à l'extérieur, l'empire est sur le point de s'effondrer. En 1118, l'empire est pacifié, les frontières défendues. Alexis serait-il le sauveur de Byzance ? D'aucuns lui reprochent d'avoir freiné l'expansion économique, la renaissance culturelle, d'avoir aussi fermé la société. L'historiographie du personnage est controversée : la bibliographie peut s'appuyer sur nombre de sources médiévales, mais aussi de travaux modernes. Les Mousai, conseils à son fils, l'Alexiade de sa fille Anne chantent la gloire d'Alexis, tout comme l'oeuvre du mari de celle-ci, inachevée, Nicéphore Bryennios. Au rhéteur Théophylacte d'Achrida qui clame les louanges de l'empereur s'oppose Jean l'Oxite. Jean Zonaras voit aussi le règne comme une calamité. Les chroniqueurs normands d'Italie du Sud ou ceux de la première croisade sont généralement hostiles, bien que fascinés par Alexis. Les modernes sont tout aussi partagés. Hélène Ahrweiler (dont l'historienne est l'élève) se contredit en présentant l'empereur comme celui qui restaure la flotte byzantine, mais qui en même temps donne un pouvoir énorme aux Vénitiens. Alexis aurait plus accomodé les institutions à la société de son époque qu'entrepris des réformes en profondeur. Paul Lemerle est beaucoup plus critique. Les historiens anglo-saxons soulignent l'ampleur des réformes entreprises, sur un ton plutôt positif.


dimanche 17 mai 2015

Jean MOULIN, US Navy. Tome 1 : 1898-1945 Du Maine au Missouri, Marines Editions, 2003, 512 p.

Cet ouvrage imposant est le premier tome d'une somme sur l'histoire de l'US Navy, de 1898 à 2001. Mais ce n'est pas un ouvrage "historien". Il est édité par Marines Editions, liées au magazine Marines magazines, qui fait de la vulgarisation en français sur les navires de guerre. L'auteur trouve que les ouvrages français sur le sujet sont incomplets : ceux de Bernard Millot (que je lisais adolescent), de Jean-Jacques Antier ou les quelques traductions de l'oeuvre de l'historien américain S. Morison. Il réalise donc une histoire très classique de l'US Navy, opérationnelle, matérielle, et parfois institutionnelle, sans aborder forcément des directions plus récentes de l'historiographie. On ne voit pas bien, d'ailleurs, à part davantage de détails sur les opérations ou les changements matériels ou institutionnels, ce qu'il apporte de plus par rapport aux auteurs qu'il trouve incomplets. Les sources ne sont jamais citées ; les notes ne viennent que préciser des points particuliers. Une bibliographie très succinte (à peine 6 pages, pour 700 pages de texte sur les deux tomes !) apparaît à la fin du tome II, qui traite de la période 1945-2001. Autant dire que vu le sujet et l'étendue de la bibliographie anglo-saxonne disponible, l'auteur a fait des choix d'écriture et de sources : le travail se présente davantage comme une compilation courte (au niveau des sources) pour un public français que comme un travail proprement original.

On ne sera donc pas surpris de trouver une forme très classique au texte : après un rappel de l'histoire de l'US Navy jusqu'à la guerre hispano-américaine, l'auteur attaque son sujet par le récit des opérations de ce dernier conflit, suivi des changements institutionnels et matériels de la marine américaine ; séquence qui chronologiquement se répète, avec quelques légères variantes, jusqu'à la fin du livre et la capitulation du Japon le 2 septembre 1945.

Outre de nombreuses coquilles passées au travers de la relecture, on peut regretter que les 50 pages de cartes (pour la plupart tirées des travaux de Morison) soient placées en fin d'ouvrage, et non au fil du texte, ce qui n'est pas très pratique pour suivre l'évolution des opérations. On ne compte qu'une dizaine de pages d'annexes (tableaux sur les navires, etc) avant les cartes, ce qui au vu du sujet et de la période traitée, représente finalement peu. De la même façon, on ne trouve qu'une quinzaine de pages de photographies, qui donne un petit échantillon de l'US Navy entre les deux dates.

L'ouvrage se présente donc comme une introduction à l'organisation et aux opérations de l'US Navy entre 1898 et 1945, pour qui souhaite découvrir le sujet en ne sachant que peu de choses. Mais même dans ce rôle, l'absence de références limite singulièrement l'utilité du livre, l'effort de compilation n'étant pas sourcé dans le premier tome et la bibliographie fournie dans le second tome ne représentant que peu de choses : on ne peut savoir quels ouvrages l'auteur a davantage utilisés, et c'est là tout le problème.

mercredi 13 mai 2015

Back Door To Hell, de Monte Hellman (1964)

Ile de Luçon, Philippines, 1944. Le lieutenant Craig (Jimmie Rogers), l'opérateur radio Burnett (Jack Nicholson) et le sergent Jersey (John Hackett) débarquent clandestinement, de nuit, pour une mission spéciale en vue du débarquement des troupes du général MacArthur sur l'île principale des Philippines. Progressant dans la jungle, ils tombent sur deux soldats japonais en compagnie de deux femmes philippines : l'un des deux est immédiatement abattu, mais l'autre réussit à s'enfuir parce que le lieutenant Craig ne tire pas, ce qui suscite l'énervement de Jersey. Les Américains sont rejoint par les guérilleros philippins commandés par Paco (Conrad Maga). Ce dernier leur annonce que Miguel, l'envoyé philippin qui devait les guider pour tenter d'obtenir des renseignements sur les défenses japonaises, est mort sous la torture qu'il lui a lui-même infligé. Craig va devoir collaborer avec ce nouvel interlocuteur, qui semble au départ peu commode, pour mener à bien sa mission...

Back Door to Hell est un film à petit budget, d'une durée relativement courte (un peu plus d'une heure), mais qui est relativement efficace. Il a été tourné aux Philippines, ce qui renforce l'authenticité, en noir et blanc. C'est également l'une des premières apparitions remarquées de Jack Nicholson, promis à une brillante carrière. Le film a été financé par Robert Lippert, producteur prolifique qui avait notamment soutenu les trois premiers films de Samuel Fuller, grand réalisateur de films de guerre, notamment sur la Corée.



Comme Back Door to Hell est conçu, comme beaucoup d'autres films appuyés par Lippert, comme une production peu coûteuse tournée à l'étranger, ce sont Nicholson et Hackett qui écrivent leurs scripts dans le film durant le trajet en bateau (!). Après un mois passé à Manille pour recruter des Philippines et organiser le tournage, l'équipe part au sud-ouest, dans la région de la rivière Bicol. Les conditions de tournage sont difficiles. Hellman manque de se faire mordre par un serpent venimeux ; un membre de l'équipe, mordu par un autre serpent, tombe raide mort. Hellman finit par tomber malade et doit confier la fin du tournage à ses assistants. La Fox, qui va diffuser le film, rajoute les images de documentaire à la fin pour le faire ressembler à un film patriotique, pro-guerre, ce qu'il n'est pas vraiment en réalité.



Hellman a un don pour la caméra, comme le montre la scène de l'attaque du village, particulièrement bien tournée. Le réalisateur n'hésite pas à montrer à la fois la cruauté des Japonais (qui veulent exécuter tous les enfants d'un village) mais aussi celle des guérilleros philippins, qui torturent les prisonniers japonais. D'ailleurs, on ne sait pas dans le film pourquoi Paco a exécuté Miguel, l'envoyé philippin que les Américains devaient rencontrer. Les Japonais sont des figures plus complexes : le capitaine prisonnier ne veut pas parler sous la torture et le soldat parle pour lui sauver la vie. De même, le lieutenant Craig montre une part d'humanité de par sa lassitude à tuer les Japonais, mais cette attitude entraîne au final davantage de morts. Reste le personnage de Jersey, qui semble le plus brutal des 3 Américains (arrivé sur la plage, il propose de couper la langue d'une petite fille qui les a vus pour qu'elle ne signale pas leur présence aux Japonais), mais à la fin du film, il porte le corps de Burnett jusqu'à la rivière sachant très bien pourtant qu'il est mort.

 


mardi 12 mai 2015

Commando à Prague (Atentát) de Jiří Sequens (1964)

Film tchécoslovaque, Commando à Prague raconte l'opération Anthropoïd, montée par le Special Operations Executive (SOE) pendant la Seconde Guerre mondiale pour assassiner Reinhard Heydrich, chef du RSHA, protecteur de Bohême-Moravie pour le régime nazi et architecte de la Solution Finale, le 27 mai 1942 à Prague.

Le film est intéressant car tourné dans la Tchécoslovaquie du bloc de l'est, qui porte un regard sur une opération conduite par les Britanniques avec des Tchécoslovaques libres parachutés depuis l'Angleterre, qui n'étaient donc pas des communistes... il y a plusieurs points mis en valeur. Le propos commence par montrer la rivalité entre Canaris et Heydrich, ce dernier étant vu comme atteint de démesure (hybris) et d'ambiton effrenée, comme dans une tragédie grecque, ce qui le conduit à sa perte. La contextualisation de l'opération est assez rapide et on passe très vite au parachutage des hommes, à leur prise de contact avec la résistance locale, à la préparation de l'attentat et à la réalisation de ce dernier, à la répression des Allemands (destruction intégrale du village de Lidice, habitants et bâtiments) et à la mort des agents tchécoslovaques cernés dans l'Eglise Saints-Cyrille-et-Méthode de Prague.



Contrairement au film Sept hommes à l'aube de Lewis Gilbert, qui traite des mêmes événements en s'inspirant de l'histoire romancée d'Alan Burgess, le film tchécoslovaque est tourné en noir et blanc. Des deux films, Commando à Prague est celui qui est le plus fidèle aux lieux, de l'attentat, contrairement à Sept hommes à l'aube, et de l'église pour le combat final, où les deux films cette fois ont été tournés. Comme pour Sept hommes à l'aube, la mise à mort des agents tchèques dans l'église de Prague constitue le paroxysme du film.



Le film déploie une belle collection d'armes : pistolets CZ 38, SACM 1935MA, Walther P38, Luger P08, mitraillettes Sten et MP40, fusils Mauser 98K, mitrailleuses MG 34 et 42 (anachronique pour cette dernière), un rare canon antichar Pak 43/41 de 88 mm, un obusier soviétique de 122 mm qui est tiré par le Sdkfz 251 qui traîne le corps d'Heydrich, un canon antiaérien Flak 38 de 105 mm.




vendredi 8 mai 2015

Rolf C. WIRTZ et Clemente MANENTI, Florence. Art et architecture, H.F. Ullmann, 2010, 560 p.

Les éditions H.F. Ullmann sont spécialisées dans la vulgarisation en histoire de l'art. Elles en donnent encore la preuve avec cet imposant volume (plus de 500 pages) consacré à Florence.

Après une brève introduction rappelant l'histoire de la ville, le livre se divise en 5 parties géographiques suivant différents lieux de Florence. A chaque fois, les principaux monuments et les oeuvres d'art qu'ils peuvent contenir font l'objet d'un commentaire court mais efficace. On trouve, intercalés, des focus plus particuliers sur un point précis (le premier, par exemple, p.66-67, est consacré à Brunelleschi). La grande force de l'éditeur tient au croisement entre abondantes photographies en couleur, texte court mais efficace, et éléments supplémentaires (plans, encadrés, etc).



Les 60 dernières pages sont constituées par des annexes : glossaire (toujours utile en histoire de l'art), notices biographiques des artistes, une petite indication bibliographique, une frise chronologique illustrée de l'histoire de la ville et enfin des précisions sur l'architecture florentine.

On peut juste regretter que le volume se consacre essentiellement à la Renaissance italienne (en gros les XIIIème, et surtout XIVème, jusqu'au XVIème siècle). Mais pour 9,95 euros, le rapport qualité/prix est presque imbattable.



jeudi 7 mai 2015

Pierre GUICHARD, Al-Andalus 711-1492. Une histoire de l'Andalousie arabe, Pluriel, Paris, Hachette, 2000, 269 p.

Pierre Guichard est un spécialiste de l'histoire de l'Espagne musulmane et de ses relations avec le monde chrétien. Professeur à l'université Lyon II, il a dirigé le CIHAM (Centre Interuniversitaire d'Histoire et d'Archéologie Médiévales) de 1994 à 2003.

Comme il le rappelle en introduction, l'histoire de l'Espagne musulmane a rarement été apaisée. José Antonio Conde, un afrancesado lié à Joseph Bonaparte, premier arabisant à tenter d'en dresser un portrait, a été sérieusement inquiété. Au milieu du XXème siècle, le débat oppose Americo Castro, qui défend l'idée que l'Espagne doit son identité aux contacts entre les trois religions chrétienne, juive et musulmane, et Claudio Sanchez Albornoz, qui nie l'apport autre qu'hispanique à cette identité. En 1997, l'historien Gabriel Martinez Gros expliquait dans son ouvrage Identité andalouse que les sources ne permettaient tout simplement pas d'approcher la réalité historique des premiers siècles d'al-Andalus. Guichard, quant à lui, cherche à rendre une histoire dépassionnée des grandes phases de l'Espagne musulmane, en la débarrassant des mythes qui lui sont attachés.

L'historien propose ce qui est la première synthèse en français récente sur l'histoire d'al-Andalus, évitant le titre d'Espagne musulmane pour ne pas considérer d'emblée la période comme une exception et aborder, par exemple, ce qui est aujourd'hui le Portugal. Le plan du livre est chronologique, avec trois grandes parties (de la conquête à la naissance du califat omeyyade, 711-929 ; l'âge classique du califat, 929-1031 ; des Almoravides à la disparition du royaume de Grenade en 1492). On découvre la naissance difficile du califant omeyyade (929), la période amiride et l'époque des taïfas, puis l'avènement des dynasties du Maghreb tandis que la dynastie nasride tente de survivre dans l'affrontement avec les royaumes chrétiens. La conclusion insiste sur le devenir des communautés mudéjares après la reconquête et les tensions très vives qui en découlent, la coexistence apaisée n'étant en réalité qu'assez tardive par rapport à ce qui est généralement admis. Le livre est accompagné d'une chronologie, de cartes (que l'on aurait préféré plus nombreuses et au fil du texte) et d'une bibliographie récente. L'histoire n'est pas seulement politique et militaire, mais aussi sociale, culturelle et artistique.

P. Guichard prend le parti de ne pas utiliser que les sources annalistiques, mais aussi la littérature juridique, la numismatique et l'archéologie, le tout croisé avec les sources latines. Si le califat devient une puissance régionale sous Abd al-Rahman III, il entre en crise à la fin du Xème siècle sous le règne d'al-Hakam II. La période des taïfas introduit un renversement de tendance en faveur des chrétiens : si al-Mansur détruit Barcelone en 985, les comtes catalans arrivent à Cordoue comme mercenaires en 1010. Si les Almohades remportent la victoire d'Alarcos en 1195, ils sont écrasés en 1212 à Las Navas de Tolosa. Pour l'historien, le déclin d'al-Andalus est bien militaire, avec une société essentiellement civile, même si le djihad reste un motif de propagande, face à des royaumes chrétiens mieux armés au sens propre comme au sens figuré. Il insiste aussi sur un glissement géographique : si le califat omeyyade se développe avec l'Espagne continentale, le milieu du Xème siècle entraîne un basculement vers les façades maritimes, la Méditerranée devant le pôle d'attraction et les liens avec le Maghreb étant essentiels (les Almohades choisissent comme capitales deux ports, Séville et Rabat). L'intérêt du travail de P. Guichard est qu'il présente l'histoire d'al-Andalus pour elle-même.

Le débat sur "l'orientalisation" de l'Espagne sous la présence musulmane place P. Guichard en porte-à-faux par rapport à certains collègues historiens, ce qui explique sans doute la recension sévère d'A. Rucquoi, qui souligne l'absence de considération sur les représentations et un manque d'analyse des sources, ainsi que des raccourcis sur les royaumes chrétiens espagnols. Elle insiste sur l'idée qu'au-delà du débat entre "hispanité" ou "orientalisme" d'al-Andalus, l'histoire celle-ci ne peut s'extraire de son contexte immédiat.


mardi 5 mai 2015

Fred DUVAL, Jean-Pierre PECAU, et MAZA, Jour J, tome 18 : opération Charlemagne, Paris, Delcourt, 2014, 64 p.

Après son évasion rocambolesque du territoire français, Léo et son mécanicien, Jules, qui volent désormais sur Mosquito britannique, sont chargés d'une reconnaissance photo sur le port de Saint-Nazaire, où stationne un bien étrange sous-marin français... pendant ce temps, à Paris, deux espions américains arrivent pour récupérer de précieuses informations sur le même sujet. Malgré la couverture de l'escadrille commandée par Pierre Mendès-France, le Mosquito des deux hommes est abattu, et Jules tué dans le crash. Léo se réfugie dans une propriété toute proche, poursuivi par son implacable ennemi, le commissaire Lafont...

Opération Charlemagne (la couverture et le titre font référence, en fait, aux toutes dernières cases de l'album) est la suite du tome 14 de la série uchronique Jour J, Oméga. Il y aura un troisième tome pour compléter ce qui deviendra donc une trilogie, ce qui n'est pas plus mal, car le principal défaut de la série est de ne pas arriver, parfois, à développer l'uchronie suffisamment sur un seul tome.

Comme souvent, les clins d'oeil sont nombreux : que l'on pense à l'affiche d'un film p.4, "Raid sur Albion", avec Jean Gabin ; au port de Saint-Nazaire qui a abrité certains des abris bétonnés allemands pour U-Boote durant la Seconde Guerre mondiale ; ou bien encore au dialogue tiré des Tontons Flingueurs (p.21). Le tome, à la suite du 14, n'est pas le plus révolutionnaire quant à l'uchronie, dont le sujet est relativement classique : cela est compensé par l'action, trépidante, le mélange avec l'espionnage et les scènes de combat aérien. On appréciera la place dévolue au général de Gaulle, au service du dictateur Laval mais envoyé au loin pour éviter un coup d'Etat, ou bien l'insistance sur le rôle des Etats-Unis, dont il est rappelé qu'ils ont mis du temps à s'engager dans le conflit mondial... on attend avec impatience le dernier tome car la dernière planche laisse un peu sur sa faim...


lundi 4 mai 2015

Téhéran 1943, nid d'espions (Тегеран-43) de Alexandre Alov et Vladimir Naoulov (1981)

1943. Les nazis, après le succès de la libération de Mussolini par des parachutistes et Otto Skorzeny, tentent d'organiser une opération contre la prochaine réunion interalliée, à Téhéran, où se retrouveront Staline, Churchill et Roosevelt. Max (Armen Dzhigarkhanyan), un agent allemand, est chargé de remplir cette mission par une éminence grise nazie de l'espionnage; Scherner (Albert Filozov). Il a trouvé un moyen d'entrer en Iran : se faire passer pour un croque-mort accompagnant un Iranien âgé dont il a tout juste facilité le décès. Comme traductrice, il embauche Marie (Natalya Belokhvostikova), qui ignore tout de son véritable objectif. Max est cependant rapidement filé par Andrei (Igor Kostolevsky), un agent communiste, qui se rapproche de Marie. Près de quarante ans plus tard, en 1980, l'avocat Legraine (Curd Jürgens) met aux enchères à Paris les documents allemands relatant cette tentative d'assassinat raté, fournis par Max, désormais traqué par les sbires de Scherner qui veulent liquider ce traître. L'affaire intéresse le commissaire de police Foche (Alain Delon).


Téhéran 43, un des grands succès du cinéma soviétique de l'année 1981, s'inspire de faits controversés. L'opération "Grand Saut" aurait été conçue après la libération de Mussolini en septembre 1943, dont on sait effectivement qu'elle a enthousiasmé Hitler : un plan aurait été jeté pour assassiner les 3 grands lors de la prochaine réunion, à Téhéran, mission là encore confiée à Skorzeny. La tentative nazie aurait été déjouée par Gevork Vartanian, une des grandes figures de l'espionnage soviétique durant la guerre (décédé en 2012). Depuis, les médias soviétiques et désormais russes en ont fait leurs choux gras, et l'événement a inspiré bon nombre de productions télévisuelles ou cinématographiques en Russie.


Les Allemands auraient découvert, après avoir cassé le code de l'US Navy, que la réunion allait avoir lieu à Téhéran à la mi-octobre 1943. Kaltenbrunner, le chef du RSHA, aurait alors chargé Skorzeny de la mission, avec le renfort de Cicéron, l'agent allemand en Turquie. Le NKVD aurait rapidement mis au courant du plan allemand grâce à un agent infiltré dans la Wehrmacht en Ukraine occupée, qui aurait fait parler un Sturmbannführer ivre. Le groupe de Vartanian aurait pisté des opérateurs radios allemands largués en parachute à bonne distance de Téhéran jusqu'à une villa de la capitale, où ils auraient rejoint une villa et un réseau de l'Abwehr. Vartanian affirme aussi que le NKVD avait pisté Skorzeny, censé atterrir avec un autre groupe plus tard, lors de sa mission de reconnaissance à Téhéran. Les agents allemands sont finalement arrêtés et l'opération avorte. Vartanian n'est cependant décoré du titre de Héros de l'Union Soviétique que bien plus tard, en 1984.


L'existence même du plan allemand est contestée. Skorzeny, dans ses mémoires, explique que l'idée a été évoquée avec Kaltenbrunner, mais que lui-même l'a déclarée infaisable. Il conteste aussi l'existence du Sturmbannführer par lequel les Soviétiques auraient obtenu les renseignements. Dès 1943, les services de renseignement britanniques ne voyaient dans les déclarations soviétiques qu'une manoeuvre. Depuis, des historiens ont souligné que les réseaux allemands en Iran avaient été démantelés plus tôt en 1943, que la sécurité pour la conférence a été particulièrement serrée. Pour preuve, Churchill et Roosevelt ont pu parcourir les rues de Téhéran en jeep ouverte, voire à pied, quasiment sans protection. Certains historiens occidentaux pensent que l'hypothèse est plausible, d'autres la rejettent complètement. Un historien russe a écrit en 2003 un ouvrage qui confirme l'histoire, à partir de documents déclassifiés.

Le film, franco-helvéto-soviétique (dont je n'ai vu que la version occidentale, réduite à 1h30 environ soit 1h de moins que la version soviétique), est réalisé conjointement par Alexandre Alov, un spécialiste des drames historiques qui a  aussi réalisé un film sur la guerre civile russe. Vladimir Naumov co-réalise le film avec lui. Parmi les acteurs occidentaux qui participent au film (dont plusieurs français, tel Alain Delon), il faut noter que c'est la dernière apparition de l'acteur allemand Curd Jürgens, que l'on voit effectivement bien fatigué à l'écran, et qui est mort avant que le film ne soit achevé. Le film est également notable pour ses armes à feu : des revolvers Mosin Nagant M1895 en versions normale et courte, des Walther P38, des Luger P08, un pistolet-mitrailleur Thomson M1928A1, des Colt M1911A1, des Tokarev TT-33, un Browning High-Power, un Beretta M1934, un FN Modèle 1910, un pistolet-mitrailleur MP 38, un autre, portugais, FBP m/948, des PPSh-41, des MAT-49, un Uzi, des fusils Lee Enfield et des carabines M1.



Teheran 43 (1981) pt. 1 par karimberdi

samedi 2 mai 2015

L'étoile d'Afrique (Der Stern von Afrika) de Alfred Weidenmann (1957)

1939. L'enseigne Jochen Marseille (Joachim Hansen) s'exerce à la Kriegsschule de la Luftwaffe à Berlin. Il laisse une impression déplorable à ses supérieurs en raison d'un comportement excentrique et de son manque de discipline. Son ami et camarade Robert Franke (Hansjörg Felmy) l'aide à échapper au renvoi. Après le déclenchement de la guerre, l'escadrille de Marseille participe à la campagne de France. Marseille rattrape brutalement la réalité quand Franke est abattu au-dessus de la Manche et manque de peu de mourir, avant d'être rejeté sur le rivage. Peu après, l'escadrille gagne l'Afrique du Nord, où Marseille va s'imposer comme le pilote allemand le plus talentueux, avant de connaître une fin tragique.

Der Stern von Afrika est un film allemand en noir et blanc qui a connu, à sa sortie, un grand succès auprès du public allemand. Il raconte le parcours de Hans-Joachim Marseille, un des as de la Luftwaffe, à travers la guerre et notamment en Afrique du Nord. Le film évite soigneusement d'évoquer le national-socialisme et se concentre sur les prouesses aériennes de Marseille, l'évolution de son caractère au fil de la guerre et sur une romance tardive qui précède la mort du pilote. Les scènes aériennes mélangent utilisation d'appareils véritables pour les atterrissages, décollages et vol à basse altitude, et montages assez maladroits, il faut bien le dire, pour les combats aériens, sans doute faute de moyens. La trame du film en fait une ode à la gloire des pilotes de la Luftwaffe, et quasiment un film de propagande à l'heure de la reconstruction de l'armée allemande (Bundeswehr) dans le cadre de l'OTAN. Guère étonnant étant donné que le réalisateur, Weidenmann, a servi pour la propagande nazie et a tourné notamment deux films aériens pendant la guerre, en lien avec la Hitlerjugend.



Le film a pourtant bénéficié des conseils d'Eduard Neumann, ancien Kommodore de la JG 27 et qui a eu sous ses ordres Marseille, et de Rolf Seitz, un autre de ses anciens camarades. Les Bf 109 visibles dans le film sont en fait des Ha 1112 de l'armée de l'air espagnole. On verra une dizaine d'années plus tard des Ha 1112 "Buchons", une variante de ce modèle, dans le film La bataille d'Angleterre. Outre les Buchons, on peut voir dans le film deux autres appareils : un Focke-Wulf Fw 44 Stieglitz et un Fi 156 Storch.