samedi 28 décembre 2013

Sébastien Latour, GIN et Pierre SCHELLE, L'homme de l'année, tome 3 : 1815, Série B Paris, Delcourt, 56 p.

Pont d'Arcole, novembre 1796. Le général Bonaparte, commandant de l'armée d'Italie, distingue le soldat Gaillard, qui s'est vaillamment comporté au feu. Celui-ci ne rêve que d'exploits guerriers pour obtenir en France la main de sa promise, Solange d'Arcy. Mais Bonaparte, via Lannes, remarque bientôt, aussi, le tambour-major Dominique Mariolle, lors de la bataille de Mantoue, un mois pus tard. Entre les deux hommes s'installe alors une compétition à qui se fera le mieux voir de Bonaparte, devenu ensuite empereur des Français...

Nouvelle série à thème de Delcourt, dans la collection série B, L'homme de l'année met en scène des anonymes, fictifs ou inspirés de personnages authentiques, qui ont participé aux grands événements de l'histoire. Le premier tome sur les tirailleurs sénégalais pendant la Grande Guerre était très réussi. Le deuxième sur la trahison de Jeanne d'Arc, un peu moins. Ce troisième tome n'arrive pas non plus à se hausser à la qualité du premier. 

Source : http://www.ligneclaire.info/wp-content/uploads/2013/09/BD-Planche-Homme-de-lann%C3%A9e-1815.jpg


Sur le fond, il faut noter que les ascensions fulgurantes de simple soldat, comme Gaillard ou Mariolle, ce dernier renvoyant à un soldat réel de la Grande Armée (peut-être à l'origine de l'expression "faire le mariole", et qui figure sur un tableau de David, La Distribution des aigles, et sur l'arc de Triomphe à Paris), ont bien existé, mais ont été plutôt l'exception que la règle. L'album préfère se concentrer sur les épisodes glorieux de la geste napoléonienne -la campagne d'Italie, Austerlitz, Wagram- mais expédie rapidement les moments plus fâcheux -la campagne d'Egypte, Eylau, où le parcours du champ de bataille par Napoléon est l'occasion d'une tirade qui sonne un peu comme une autojustification assez étonnante au milieu de la BD (qui souvent se moque de Napoléon), la campagne de Russie. La succession chronologique des batailles est d'ailleurs quelque peu lassante. Waterloo, en revanche, fait l'objet d'un traitement à part, mais cela ne surprend pas, étant donné que l'album veut justement montrer un anonyme qui aurait crié le mot de Cambronne pendant la bataille, rôle ici attribué à Gaillard. Plus convaincante est l'opposition classique entre le "fou de guerre" et le soldat qui ne fait pas la guerre par plaisir, mais plus par devoir -et l'on sent aussi en filigrane l'inspiration venue d'un film comme Les duellistes. De ce point de vue, la fin de l'album est très réussie.




Le scénario, signé Sébastien Latour, auteur de Lady Spitfire dont le premier tome m'avait aussi laissé sceptique, comprend malheureusement une grosse coquille : Waterloo se déroule en avril 1815 alors que c'est le 18 juin (!). En outre le si début laisse espérer des pages prometteuses, il faut bien reconnaître que le duel entre les deux soldats s'essouffle rapidement. Il est également dommage que le rappel historique se limite à ces quelques lignes à la fin de l'album : pour le coup, cette série mériterait de petits dossiers à la fin, en annexe. C'est souvent le problème des séries à thèmes, où les auteurs changent selon les tomes, ce qui entraîne des volumes inégaux. C'est bien le cas ici.



vendredi 27 décembre 2013

Peter CADDICK-ADAMS, Monte Cassino. Ten Armies in Hell, Arrow Books, 2013, 397 p.

Peter Caddick-Adams est un spécialiste des questions de défense, officier de l'armée britannique qui a enseigné à l'académie de défense du Royaume-Uni. Il livre ici une synthèse sur la bataille de Monte Cassino, pendant la campagne d'Italie. Le monastère de Saint Benoît, fondé en 529, visité par Dickens en 1845 -visite qui fournit une entame originale à l'auteur-, a vu s'affronter près d'un demi-million d'hommes dans les premiers mois de 1944. Cinq mois de boue et de froid dans un hiver italien bien loin du soleil des cartes postales. Sans aller jusqu'à dire, comme l'auteur, que la bataille rejoint l'intensité du front de l'est, il faut bien reconnaître que Cassino est l'un des affrontements les plus acharnés de la guerre en Italie.

L'invasion de l'Italie continentale suit la conquête de la Sicile par les Alliés. Celle-ci fait partie d'une stratégie méditerranéenne qui a pour conséquence de faire tomber le régime fasciste de Mussolini. Hitler crée en août 1943 la 10. Armee avec les rescapés de l'évacuation de la Sicile. Le 3 septembre, les Britanniques débarquent en Calabre. Immédiatement, les Allemands procèdent au désarmement des Italiens, parfois non sans mal. Le débarquement à Salerne, le 9 septembre, se heurte à une farouche résistance, les Allemands attendant de pied ferme les assaillants, alors qu'Hitler procède au sauvetage de Mussolini, retenu prisonnier au Gran Sasso. Von Vietinghoff, le commandant de la 10. Armee, mène une série d'actions de retardement pour permettre à Kesselring, devenu chef du théâtre d'opérations le 6 novembre, de bâtir une série de lignes fortifiées afin d'arrêter les Alliés. Kesselring peut compter sur la 1ère division de parachutistes, des chasseurs alpins, mais ses troupes comprennent aussi Volksdeutsche, Osttruppen et Hiwis. "Albert le Souriant" lui-même n'est pas dépourvu de qualités : il a organisé de main de maître l'évacuation de la Sicile. Son chef d'état-major, Westphal, est tout aussi compétent. Wolfram von Richthofen, un officier de la Luftwaffe hors-pair, est aux commandes de la Luftflotte 2. Ces commandants reflètent l'excellent entraînement et l'expérience accumulés par la Wehrmacht, les officiers allemands dirigeant d'ailleurs plus que les autres depuis le terrain. Ce n'est pas pour rien qu'un raid de B-17 vise le QG de Kesselring le 8 septembre, avant le débarquement à Salerne. En revanche, Hitler s'immisce de plus en plus dans la conduite des opérations et les Alliés disposent de renseignements que n'ont pas les Allemands, fournis par Ultra. Mais après le franchissement du Volturno, le 12 octobre 1943, les Alliés vont se heurter aux premières lignes défensives allemandes. Ces lignes sont bâties via les obstacles naturels, les constructions humaines disponibles -comme le Monte Cassino- et sur des rajouts du génie, comme les mines.


Herik HANNA et Ramon Rosanas, WW2.2, tome 4 : Eliminer Vassili Zaïtsev, Dargaud, 2013, 56 p.

1942. Les Américains cherchent à se concilier les Japonais dans le Pacifique en lâchant Mao pour Tchang Kaï Chek. En Europe, Allemands et Soviétiques mènent de concert, le 17 février, une invasion amphibie de l'Ecosse, et s'établissent sur la ligne du Firth of Forth. Churchill remplace Chamberlain comme Premier Ministre. L'Armée Rouge et la Wehrmacht avancent bientôt sur une ligne Blackpool-Leeds. Parallèlement Staline appuie Mao en Asie, celui-ci réorganisant ses forces militaires et son industrie de guerre. Dans le Pacifique, les Américains et les Japonais installent leur supériorité maritime contre les Soviétiques. Mars 1942. Dans Blackpool réduite en ruines par la Luftwaffe, les snipers soviétiques formés par l'as des tireurs d'élite, Vassili Zaïtsev, déciment les rangs des officiers britanniques. Zaïtsev n'apprécie que moyennement la présence du major Thorwald, chef de l'école des tireurs d'élite allemands, venu en observateur. Côté anglais, certains parlementaires penchent pour la négociation avec les Allemands, aux frais des Soviétiques. Le général McFerson conçoit un plan ingénieux pour réduire au silence Vassili Zaïtsev, grâce à un renfort américain et à la complicité des Allemands...

WW2.2, dont j'ai commenté les trois premiers tomes ici, ici et ici, est la série uchronique de Dargaud sur la Seconde Guerre mondiale. Rien d'authentique, donc, dans les événements relatés, puisqu'il s'agit d'un scénario "what if" sur le second conflit mondial, enclenché par la mort prématurée d'Hitler à la suite de l'attentat de la Bürgerbraukeller à Munich, en novembre 1939 (attentat qui a bien eu lieu mais qui a échoué). Après un premier tome que j'avais trouvé décevant, les deux suivants avaient été de bien meilleure facture. Le quatrième confirme la qualité de la série.


Source : http://ramonrosanas.files.wordpress.com/2013/03/ww2-2-slideshow-38-39.jpg?w=900


La source d'inspiration majeure du tome, c'est bien sûr Vassili Zaïtsev, le tireur d'élite soviétique qui a opéré à Stalingrad, et qui est également le héros du film éponyme de Jean-Jacques Annaud. Le tome se concentre donc sur l'utilisation des snipers en combat urbain, ici dans les ruines de Blackpool. Comme l'indique la dernière page de la BD, les auteurs sont allés piocher directement à la source, via les mémoires de Zaïtsev ; ils précisent bien par ailleurs que rien ne vient étayer l'hypothèse du duel avec un as des tireurs d'élite allemands, König ou ici Thorwald. Sur ce fond de snipers se colle un scénario également basé sur les manoeuvres en coulisses des belligérants, qui fonctionne assez bien et qui rajoute une dimension espionnage. Le dessin et les couleurs sont agréables, avec notamment une vue en double page du bombardement de Blackpool par la Luftwaffe (p.44-45) qui fait immanquablement penser à la scène de bombardement de Stalingrad par les Ju-88 dans le film de Jean-Jacques Annaud.




Faisant appel à des éléments connus, le tome est peut-être moins percutant que les volumes 2 et 3, mais reste malgré tout de bonne qualité. Comme quoi il ne faut jamais rester sur l'impression du premier tome pour une série à thème.

jeudi 26 décembre 2013

Le Raid (The Raid) de Hugo Fregonese (1954)

1864. Un groupe de prisonniers confédérés dirigé par le major Benton (Van Heflin) s'évade d'une prison nordiste à Plattsburg, dans l'Etat de New York, proche de la frontière canadienne. Mais la haine du lieutenant Keating (Lee Marvin), qui tire sur les sentinelles nordistes, fait perdre un homme au major Benton avant de pouvoir gagner le Canada. Benton recrute d'autres volontaires partisans de la cause confédérée sur place et projette de lancer un raid sur St. Albans, une bourgade du Vermont proche elle aussi de la frontière canadienne. Pour ce faire, il se fait passer pour un marchand canadien et part sur place afin de reconnaître les lieux...

Le film est basé, d'assez loin, sur un épisode parfaitement authentique : le raid confédéré sur St. Albans, le 19 octobre 1864. Bennett H. Young avait participé au grand raid de cavalerie confédéré du général Morgan en juin-juillet 1863 dans l'Ohio et l'Indiana. Il est fait prisonnier, comme Morgan, lors de la bataille de Salinesville, dans l'Ohio, le 26 juillet, qui met fin au raid sudiste. Young s'évade à l'automne, gagne le Canada et revient au Sud. Il se propose de lancer des raids sur le nord de l'Union à partir du Canada afin de détourner des troupes des fronts principaux et de renflouer le trésor confédéré. Promu lieutenant, il embauche d'autres évadés sudistes au Canada pour attaquer la ville de St. Albans, à 25 km de la frontière, dans le Vermont. A partir du 10 octobre 1864, Young et deux autres hommes s'installent dans un hôtel de la ville sous un faux prétexte, bientôt rejoints chaque jour par quelques autres : ils sont 21 en tout le 19 octobre. A 15h00, les confédérés braquent simultanément les trois banques de la ville et raflent plus de 200 000 dollars. Ils tuent un habitant et en blessent un autre, tentent de mettre le feu aux habitations mais leurs bouteilles incendiaires ne fonctionnent pas bien et une seule grange est brûlée. Young et ses hommes regagnent le Canada où ils sont emprisonnés. Mais le pays refuse de les extrader, bien que les 88 000 dollars pris sur les confédérés soient retournés au Vermont. Young, exclu de la proclamation d'amnistie du président Johnson, ne pourra retourner aux Etats-Unis qu'en 1868.


Source : http://www.westernmovies.fr/image/297/csraid2.jpg


Le réalisateur argentin Hugo Fregonese, qui tourne d'abord dans son pays natal avant de gagner Hollywood, s'inspire donc de cette histoire pour bâtir un honnête petit western. Fregonese évite l'écueil de la sympathie pure et simple pour la cause confédérée en faisant réfléchir le spectateur sur la notion de guerre totale -faut-il ou non s'en prendre aux civils quand l'adversaire fait de même. De ce point de vue, la figure du major Benton, partagée entre sa mission et ses sentiments (il loge chez la veuve d'un officier nordiste dont il s'éprend), s'oppose au personnage incarné par Lee Marvin qui plaide pour la guerre totale chez les confédérés. En face, le capitaine nordiste interprété par Richard Boone passe d'abord pour un lâche avant de se montrer héroïque pendant le raid, évitant là encore les stéréotypes. A noter également la performance de Peter Graves, encore bien jeune, dans le rôle d'un officier confédéré. La pauvreté des moyens fait que les scènes d'action du raid, qui tranchent donc avec la réalité historique (avec intervention d'unités nordistes et incendie de la ville), sont quelques peu en deçà de ce que l'on pouvait attendre. Pour son dernier western à Hollywood, Fregonese fait donc réfléchir sur les horreurs d'une guerre civile et sur ce que celle-ci peut engendrer. Sydney Boehm, qui signe le scénario, plante à merveille le décor d'une petite ville tranquille à l'arrière du front où la guerre est prête à exploser.



lundi 23 décembre 2013

Agents de l'ombre (Tertium non Datur) de Sergej Sotnichenko (2012)

Juin 1944. A la veille de la grande offensive d'été soviétique, l'opération Bagration, des éclaireurs soviétiques recueillent, devant le 1er Front ukrainien, un prisonnier de guerre évadé d'un chantier de construction qui prétend que les Allemands installent un site de lancement de fusées V-2 dirigé contre les troupes de l'Armée Rouge. Un agent soviétique basé à Vienne reçoit pour mission de confirmer l'information en partant pour Lvov, occupée par les Allemands, tandis qu'un groupe d'éclaireurs accompagnés de deux espions du SMERSH infiltrera les lignes allemandes pour mieux observer ce fameux site...

Un petit film ukrainien sans grande prétention mais qui se laisse bien regarder. Il a l'originalité de se situer, pour un Occidental, sur une terre "vierge" ou presque, la période située juste avant l'opération Bagration qui avait cependant déjà été traitée par les Russes en 2002 avec le fameux film L'Etoile, qui lui aussi, d'ailleurs, faisait appel aux non moins fameux éclaireurs soviétiques, qui comptent parmi les ancêtres des Spetsnaz.

Le jeu des acteurs est correct, l'idée de départ, qui peut sembler farfelue -la base de V-2 en face du 1er Front d'Ukraine- est finalement bien exploitée. Seul regret : le manque de moyens conduit à des scènes d'action relativement plates, qui tranchent beaucoup avec le reste du film. Pas immortel, mais ça change quelque peu des productions occidentales.






samedi 21 décembre 2013

L'autre côté de la colline : Bizerte 1961 (David François)

Sur L'autre côté de la colline (qui vient d'ailleurs de recevoir un code ISSN de la part de la BnF, cf l'image ci-contre où le numéro apparaît désormais en-dessous du titre), le camarade David François évoque la bataille de Bizerte, en 1961, l'un des derniers feux des combats de la décolonisation pour l'armée française. Bonne lecture !

vendredi 20 décembre 2013

Pause de fin d'année

Après une dernière semaine bien remplie, sur le blog et dans les écrits extérieures, le blog tournera au ralenti durant les deux prochaines semaines, pour les fêtes de fin d'année. Meilleurs voeux à tous en particulier aux lecteurs du blog, les habitués comme les autres !

A suivre, à la rentrée, un programme bien chargé avec de nombreuses publications à venir, un deuxième livre déjà en chantier dont je reparlerai en temps voulu et peut-être une ou deux autres surprises... et d'ici là, il y aura tout de même quelques autres billets, des fiches de lecture notamment !

mercredi 18 décembre 2013

Mark MAZOWER, Dans la Grèce d'Hitler, Tempus 460, Paris, Perrin, 2012, 670 p.

Excellente idée qu'ont eu les éditions Perrin de rééditer en format poche le volume de Mark Mazower, traduit aux Belles Lettres en 2002, et paru initialement en 1994. Mazower, aujourd'hui professeur à l'université Columbia de New York, est un spécialiste de l'histoire grecque contemporaine et des Balkans, plus généralement.

Comme il l'explique dans l'introduction, c'est le désir de savoir ce qu'avait fait Kurt Waldheim, futur secrétaire général de l'ONU, et qui avait servi dans la Wehrmacht en Grèce pendant la guerre, qui est à l'origine de ce travail. En Grèce, l'occupation et les fractures qu'elle a créées ont été suivies d'une guerre civile meurtrière. La guerre froide avait déjà commencé avant même la fin des hostilités. Il faut dire que la défaite de 1941 crée pour ainsi dire un vide de pouvoir et une situation inédite, qui donne lieu à des réponses originales sous l'occupation. En pressurant la Grèce, les Allemands ont permis à un véritable mouvement social, l'EAM/ELAS, d'éclore, à la fois par le bas et par le haut. Cette organisation a cherché à imposer son monopole sur la résistance, parfois par la force, mais avec un indéniable soutien populaire. En face, à la fin de la guerre, la peur de la révolution a cimenté un camp souvent compromis avec les Allemands et bientôt soutenu par les Anglais. Mazower organise le propos en quatre parties : il décrit le chaos installé par l'occupation, puis la logique de la résistance entre 1941 et 1943, la répression allemande en 1943-1944 et montre comment la société grecque se retrouve complètement prise dans la guerre jusqu'à la libération.

Pour les Grecs, l'invasion allemande d'avril 1941 et la défaite rapide de l'armée sont vues comme une catastrophe, après le succès contre les Italiens et l'arrivée des Britanniques. Depuis l'autre "Catastrophe", l'abandon de l'Asie Mineure face aux Turcs de Kemal, la Grèce vit une tourmente politique. Vénizélos, le héros national, meurt en 1936, alors que la royauté est rétablie. La dictature de Metaxas, de 1936 à 1941, ne peut s'appuyer sur un parti comparable au parti nazi ou fasciste. Hitler ne voulait pas envahir la Grèce au départ. Mais il l'a fait, et les relations avec les Italiens s'en sont ressenties. L'armée grecque savait n'avoir aucune chance contre les Allemands, et d'ailleurs certains généraux, comme Tsolakoglou, futur premier chef du gouvernement collaborateur, ont rapidement négocié avec la Wehrmacht. Le pays est partagé en zones d'occupation mais les Allemands, qui ne veulent pas y immobiliser trop de troupes, laissent une grande partie de la Grèce aux Italiens, au grand désespoir de la population.

lundi 16 décembre 2013

Sylvain CREPON, Enquête au coeur du nouveau Front National, Les enquêteurs associés, Paris, Nouveau Monde éditions, 2012, 304 p.

Sylvain Crépon est docteur en sociologie, chercheur au laboratoire Sophiapol de l'université Paris-Nanterre. Il étudie le Front National depuis le milieu des années 90.

Il commence son livre par une anecdote relative au congrès de Tours, en janvier 2011, où Jean-Marie Le Pen passe officiellement la main à sa fille, après quasiment 40 ans à la tête du Front National. Farid Smahi n'est pas reconduit au bureau politique et fait une scène devant les caméras. Ancien partisan de Bruno Gollnisch, Smahi a longtemps servi de caution antiraciste au FN : fils d'un soldat algérien de la Seconde Guerre mondiale, il était contre la binationalité et incarnait la dimension pro-arabe et anti-sioniste du FN. Or Marine Le Pen, au contraire, cherche désormais à se rapprocher d'Israël : autant dire que Smahi est en porte-à-faux. La nouvelle dirigeante du parti, en effet, joue un jeu compliqué : sortir le parti de son image d'extrême-droite traditionnelle, mais conserver l'image de parti anti-système, et séduire davantage encore les classes populaires. L'éviction de Smahi est le signe de lignes de fracture encore parfois mal acceptées au sein du parti. C'est cette évolution que tente de cerner Sylvain Crépon, à travers 5 chapitres.

Le premier rappelle, rapidement, les origines du FN. L'extrême-droite est en réalité une catégorie fourre-tout où les courants sont légion. En France, elle naît notamment de la rencontre entre la tradition contre-révolutionnaire et un nationalisme exacerbé tel qu'on peut le voir au moment de l'épisode Boulanger, à la fin du XIXème siècle. Vient ensuite l'Action Française de Maurras, les Croix de Feu de La Rocque, le PPF de Doriot et les mouvements collaborationnistes pendant l'Occupation. Après la Seconde Guerre mondiale, l'extrême-droite s'incarne dans l'UCDA de Poujade, avant de s'effondrer avec l'arrivée au pouvoir de De Gaulle, ne laissant plus que des groupuscules comme Ordre Nouveau (ON) ou l'Oeuvre Française. Le GRECE naît de la volonté de redynamiser le courant issu de la contre-révolution ; en parallèle, l'ON comprend qu'il faut sortir de la logique groupusculaire et fonde, en 1972, le Front National, un parti placé sous l'autorité de Jean-Marie Le Pen, un vétéran du poujadisme. Progressivement, ce parti va fédérer les différents courants de l'extrême-droite, d'abord au nom de l'anticommunisme, se rapprochant par exemple des catholiques intégristes. Mais c'est avec le choix du thème de l'immigration, qui permet de contourner l'étiquette du racisme, que le FN s'impose à partir de 1978. Les premiers succès majeurs arrivent dès 1983, à Dreux. Avec la disparition du communisme entre 1989 et 1991, une pirouette spectaculaire permet au FN d'attribuer le rôle de l'adversaire aux Etats-Unis. C'est le moment où les membres du GRECE et du Club de l'Horloge rejoignent eux aussi le FN -on y trouvait des personnes comme Dominique Venner ou Alain de Benoist. Le FN capte l'électorat ouvrier, reprend le slogan "Ni droite, ni gauche" de Doriot, pose désormais, pendant la guerre du Golfe, la barrière entre défenseurs de l'identité nationale et "cosmopolites". C'est à la fin des années 90 qu'une nouvelle génération de militants, autour de Samuel Maréchal aux Jeunesses du FN, dont est déjà proche Marine Le Pen, cherche à mettre en avant une nouvelle approche.

dimanche 15 décembre 2013

L'affaire Mori (Il Prefetto di ferro) de Pasquale Squitieri (1977)

Octobre 1925, en Sicile. Le préfet Cesare Mori, bientôt surnommé le "Préfet de Fer", retourne dans l'île une troisième fois pour lutter contre le banditisme et la mafia. Cette fois-ci, il bénéficie de l'appui du régime fasciste de Mussolini. Seulement, lutter contre la misère ne suffit pas forcément à éradiquer le fléau...

Inspiré d'un épisode tout à fait authentique, L'affaire Mori, réalisé par Pasquale Squitieri, semble se rattacher à un courant qui désacralise la mafia et évite d'en faire une épopée romantique, à l'image du Parrain de Coppola. Il s'inscrit en outre dans le contexte des "années de plomb" en Italie, dans les années 1970, et il n'est donc guère étonnant que l'époque de Mori suscite l'intérêt à ce moment-là.

Le film met en évidence la déliquescence de l'Etat en Sicile, et, plus largement, le rejet par contrecoup par les Siciliens de l'héritage de l'unification italienne, après l'expédition des Mille de Garibaldi, en 1860 : les étrangers sont appelés "Piémontais", ce qui est synonyme d'ennemi. La Sicile est donc abandonnée par l'Etat : Mori, qui est présente comme loyal, intègre, et complètement au service de l'Etat, en mettant la main à la pâte (il abat rapidement lui-même un mafieux), est censé combler ce manque.



La stratégie de Mori provoque, sans que celui-ci le veuille, un certain désordre social. Le préfet n'hésite pas à employer tous les moyens nécessaires : le blocus du village de Gangi, un repère de bandits, est très symbolique, les carabiniers affamant le village avant d'y pénétrer une fois qu'ils ont les plans des grottes où les criminels se sont cachés. Il est vrai qu'historiquement, Mori a fait preuve d'une grande fermeté, voire de procédés expéditifs, contre les paysans siciliens lors de son premier séjour, contre les manifestants socialistes lorsqu'il est préfet de Turin à partir de la fin 1917, ou contre les nationalistes, en mai 1920, alors qu'il est préfet de Rome. Cet aspect du personnage n'est d'ailleurs pas mis en évidence puisque Mori, dans le film, utilise toujours la violence contre des criminels.


 

Il est vrai aussi que le film a tendance à ne pas présenter Mori comme un fasciste, ce qui est un peu contradictoire. Le "préfet de Fer" a certes combattu tout aussi vigoureusement les bandes squadristes quand il a été préfet de Bologne, à partir de 1921, ce qui lui a valu ensuite la suspicion du parti. Le propos tend à légitimer l'emploi de méthodes pour le moins autoritaires pour venir à bout de la mafia, avec un acmé au moment de l'assaut du village de Gangi, soigneusement mis en scène. Néanmoins, la fin du film montre cependant une réalité beaucoup plus honnête, celle de la collusion de la mafia avec les autorités politiques, locales ou nationales. Mori se heurte ainsi au député fasciste qui l'a soutenu depuis le départ, bien en arrière, mais qui se trouve être un des principaux bénéficiaires de l'organisation, en cheville avec le ministre de l'Intérieur. Le fascisme a récupéré à son profit les réseaux mafieux pour mieux contrôler l'île. Le film colle donc assez justement à l'histoire, puisqu'il est évident, selon les historiens spécialistes du préfet Mori et de la mafia, que l'homme n'a pas réussi à complètement éradiquer la mafia en Sicile, même s'il lui a porté des coups sévères et l'a forcée à se réorganiser pour survivre. En revanche, en montrant Mori comme "défascisé", le propos écorne l'histoire puisque le préfet a été partisan des méthodes d'une police au service d'une régime totalitaire, et a appuyé le régime même si c'était effectivement plus au nom de l'Etat fort que d'une adhésion idéologique.

Ceux qui servent en mer (In Which We Serve) de Noël Coward (1942)

23 mai 1941, pendant la bataille de la Crète. Le destroyer HMS Torrin engage de nuit une flottille allemande transportant des troupes pour renforcer les paras qui ont sauté sur l'île. Au matin, le destroyer est attaqué par des Ju-88 et touché par un coup au but. Le navire s'enfonce rapidement dans l'eau et quelques rescapés parviennent à gagner un canot de sauvetage, alors que les avions allemands mènent des straffings à la mitrailleuse sur les naufragés. Commence alors une série de flashbacks à commencer par le capitaine du destroyer, Kinross (Noël Coward), qui se rappelle sa nomination à la tête du bâtiment...

In Which We Serve appartient au genre du film de propagande de guerre : il a d'ailleurs été tourné avec le soutien du ministère de l'Information britannique. L'histoire est assez visiblement inspirée de celle de Lord Mountbatten, dont le destroyer, le HMS Kelly, est coulé pendant la bataille de Crète. Coward, en plus d'être le réalisateur, a composé la musique et joue également le rôle principal, celui du capitaine du destroyer. Le film voit également la première apparition de l'acteur anglais Richard Attenborough, âgé d'à peine 17 ans, promis à une brillante carrière. Il reste un exemple classique du cinéma de propagande, montrant la nation britannique unie et la cohésion sociale en temps de guerre.




Coward, s'il s'est inspiré de l'épopée de Mountbatten, a aussi visité, cependant, la base navale de Portsmouth, Plymouth, et même le coeur de la Home Fleet, Scapa Flow. Il a même pris la mer sur le croiseur léger HMS Nigeria. Pour la scène finale, où le capitaine du destroyer s'adresse à ses hommes à Alexandrie, Coward a repris le discours réel que Mountbatten a tenu à ses hommes, au même endroit, dans des circonstances identiques. Coward était très soucieux de réussir son film pour contribuer, à sa façon, à l'effort de guerre. Certaines scènes ont été tournées dans des lieux sensibles pour la Royal Navy, comme à Plymouth. Le destroyer HMAS Nepal sert à figurer le Torrin.

Le film a été bien accueilli par le public à sa sortie, en revanche, l'Amirauté britannique s'est montrée plus réservée, des plaisantins baptisant même le travail de Coward "In Which We Sink". A noter aussi que le Coward a démarché, pour l'appuyer dans le montage, David Lean, qui a joué un rôle non négligeable dans la réalisation. C'est notamment lui qui a eu l'idée des flashbacks, pour raccourcir le scénario initial de Coward, trop long, qui démarrait en 1922 ! Un modèle du film réalisé en temps de guerre, avec un casting convaincant (même si Coward, qui vient du théâtre, a un débit trop rapide).


vendredi 13 décembre 2013

A l'est, rien de nouveau ? La province oubliée de Deir es-Zor

Le régime syrien de Bachar el-Assad semble, depuis quelques mois, assez nettement reprendre la main, en tout cas depuis la victoire d'al-Qusayr (juin 2013). En réalité, ce succès masque que le régime a aussi frôlé la catastrophe avant l'intervention plus directe de ses alliés -Hezbollah et Iran. Surtout, la situation est très différente selon les régions du pays : la guerre civile syrienne est en réalité extrêmement fragmentée. Dans les déserts orientaux de la Syrie, par exemple, dans la province un peu oubliée de Deir es-Zor, un rapide tour d'horizon montre que Bachar el-Assad est loin d'avoir le dessus1. L'analyse de la situation confirme aussi que le régime manque tout simplement de troupes et de moyens pour être présent partout et reconquérir les positions perdues.

En soi, l'est syrien est assez différent du reste du pays, sur le plan démographique et sur celui de la composition de la population. A mi-chemin, dans la province de Hasaka, on trouve de nombreux villages chrétiens ou kurdes entremêlés au fur et à mesure que l'on remonte vers la frontière au nord. Dans le sud de la province de Hasaka et dans celle de Deir es-Zor, par contre, la population est majoritairement arabe et sunnite, avec quelques minorités comme les Arméniens orthodoxes de la ville de Deir es-Zor. Le fonctionnement de cette région n'est pourtant pas homogène car les tribus et les clans s'étendent parfois au-delà des frontières, jusqu'en Irak. Le régime syrien a toujours veillé d'ailleurs à incorporer les chefs dans les institutions et dans le système de patronage du pouvoir, de façon à mieux les contrôler. La région a historiquement été plus proche de l'ouest de l'Irak (la ville de Deir es-Zor est à moins de 150 km de la frontière2) que du reste du pays, ce qui explique qu'armes et combattants aient facilement transité via la frontière après l'invasion américaine de 2003. Le gouvernement a laissé faire jusqu'à ce que les djihadistes deviennent trop présents : il a mis le hola en 2008.


Jeffry D. WERT, Custer. The Controversial Life of George Armstrong Custer, Simon&Schuster, 1996, 462 p.

Jeffry D. Wert est un historien américain spécialisé sur la guerre de Sécession. Il est devenu un passionné du sujet après une visite sur le champ de bataille de Gettysburg durant son enfance. Diplômé en histoire et enseignant, il signe en 1991 un premier ouvrage sur les Rangers de Mosby, qui ont compté parmi les adversaires de Custer, puis une biographie de Longstreet en 1994. Deux ans plus tard, il livre une autre biographie, celle du général George Armstrong Custer.

Au vu du sujet, passionné lui aussi et controversé, on aurait attendu une introduction assez fournie. Peine perdue, il faut se contenter malheureusement d'une petite demi-page où l'auteur annonce qu'il est le premier à dresser un portrait "global" de Custer, sans se focaliser soit sur la période de la guerre de Sécession, soit sur la période de l'après-guerre, ce qui est en fait loin d'être le cas, on le verra plus loin.

Le 9 avril 1865, à Appomatox Court House, les restes de l'armée de Virginie du Nord de Lee avancent contre la 3ème division de cavalerie de l'Union, soutenus par leur artillerie. Mais l'infanterie fédérale a marché toute la nuit pour rejoindre les cavaliers et accueillent les confédérés avec un déluge de feu, tandis que la 3ème division se prépare à charger. Celle-ci est commandée depuis l'automne 1864 par un jeune général de 25 ans à peine, Custer, qui en a fait une des formations de cavalerie les plus agressives du conflit.

Le jeune officier de West Point se retrouve, durant le conflit, là où il a toujours souhaité être, depuis l'enfance. La boucle est bouclée : Custer était là, en 1861, au moment de la déroute fédérale de la première bataille de Bull Run. Le voilà désormais présent pour l'acte final du conflit, ses hommes arborant fièrement une série de drapeaux sudistes capturés derrière lui. Véritable légende vivante au Nord, Custer inspire l'admiration autant que la jalousie. Admiration de ses hommes et de ses surpérieurs, jalousie de ses collègues officiers, parfois blessés par cette étoile montante.

Avant le désastre de Little Big Horn, le 25 juin 1876, Custer a été le protagoniste et souvent le vainqueur de nombreux combats de cavalerie de la guerre de Sécession. Il a joué un rôle important sur le théâtre oriental des opérations, en Virginie et ailleurs : campagne de la Shenandoah, Gettysburg, Trevilian Station, Appomatox. Apprécié de Grant et de Sheridan, d'aucuns font même de Custer le meilleur général de cavalerie nordiste de toute la guerre.

Pour l'auteur, malheureusement pour lui, Custer n'est pas mort à la fin de la guerre de Sécession. Avec la paix, il a dû affronter les guerres indiennes, lui qui était sorti de West Point bon dernier de sa classe, avant de briller pendant la guerre civile. Le climat dur, des problèmes d'approvisionnement et une discipline difficile à maintenir, qui entraînent de sa part des réactions violentes, le font rapidement détester de sa troupe et lui valent une cour martiale. Si pendant les "pauses", il est en adoration devant son épouse, Libbie, il n'en demeure pas moins que Custer ne se retrouve pleinement qu'au feu. Parvenu au sommet pendant la guerre de Sécession, il ne voit pas en fait la moindre raison de changer d'attitude durant ses combats contre les Indiens des Grandes Plaines. A Little Big Horn, il a pris des risques parce que son style de vie lui imposait de se comporter dangereusement. Avec le résultat que l'on sait.

Le livre de Wert est paru en même qu'une autre biographie de Custer, celle de Louise Barnett, et les deux ouvrages profitent alors d'un renouveau historiographique sur Custer marqué par les travaux de Utley et Leckie. La biographie de Wert est pour ainsi dire la plus classique des deux, en ce sens que c'est un long récit de la vie de Custer, où l'auteur, spécialité oblige, est plus à l'aise sur la période de la guerre civile, là où la biographie de Barnett va un peu plus loin, mais se concentre plutôt, elle, sur la période de l'après-guerre. Le problème de la structure du livre de Wert est que 10 des 19 chapitres du livre sont consacrés à la guerre civile et seulement 2 à la période de la naissance au début du conflit. En outre, il n'y a pas de conclusion et les cartes, trop peu nombreuses, ne permettent pas, notamment, de suivre correctement les phases de la bataille de Little Big Horn, ce qui est dommage. Au final, on reste quelque peu sur sa faim car si les interprétations sont parfois intéressantes, la volonté de recentrer le propos sur la guerre de Sécession nuit finalement aux questionnements que l'on serait tenté de se poser sur l'avant et sur l'après, et notamment sur le désastre final de Custer : comme le disait un historien américain qui faisait la recension du livre pour une revue savante, sans le désastre de Little Big Horn, Custer aurait-il atteint la légende et l'immortalité qu'il recherchait sans cesse ?



jeudi 12 décembre 2013

Le Monocle noir (1961) de Georges Lautner

Le marquis de Villemaur (Pierre Blanchar) a réuni dans son château des nostalgiques du IIIème Reich pour leur faire rencontrer un dirigeant nazi rescapé de la défaite finale à Berlin, en 1945, afin de préparer une nouvelle Europe. Sont réunis Brozzi (Nico Pepe), chef des néofascistes italiens, le genre de Villemaur, Mathias (Lutz Gabor), Heinrich von March (Gérard Buhr), chef de la sécurité du dirigeant nazi venu en grand secret, et le commandant Dromard (Paul Meurisse), chef d'un réseau nationaliste français, un aveugle qui porte un étrange Monocle noir. Mais bientôt la réunion au sommet est vite perturbée, et la hantise du traître fait comprendre au marquis que tous ses invités ne sont pas forcément ceux qu'ils prétendent être...


Georges Lautner, décédé récemment, il y a quelques semaines, s'était inspiré pour ce film, assez librement, des mémoires du fameux colonel Rémy. Il en fera une série de films autour du personnage du Monocle qui tourne en dérision le genre du film d'espionnage. Le Monocle noir préfigure, en quelque sorte, Les Tontons Flingueurs. Meurisse y incarne avec brio un agent du Deuxième Bureau à la poursuite d'un ancien nazi disparu après la défaite de 1945. Toute l'action ou presque se déroule dans le château du marquis -le château de Josselin, dans le Morbihan, qui a servi de cadre au tournage. La trame est un peu lente à démarrer mais l'action se met finalement en place au bout de 30-45 mn, et suit avec beaucoup d'humour. Assez curieusement, le film n'a d'ailleurs été édité en DVD que récemment (2012) alors que ses deux suites l'avaient été beaucoup plus tôt. C'est pourtant l'un des premiers films de Lautner, qui commence d'ailleurs par un aparté de Bernard Blier qui demande au spectateur de ne pas prendre très au sérieux le propos (!). Dans ses mémoires, Lautner avait reconnu que le roman était inadaptable à l'écran : pour lui, il restait du livre le château et le Monocle... mais il a su trouver d'excellents seconds rôles, et le film, succès au moment de sa sortie en salles, a lancé sa carrière, comme il le reconnaît lui-même.





Fort Bravo (Escape from Fort Bravo) de John Sturges (1963)

1863. En pleine guerre de Sécession, des prisonniers confédérés sont détenus dans la prison de Fort Bravo, au milieu d'un territoire désert et hostile, peuplé d'Indiens Mescaleros, dans l'Arizona. Le capitaine Roper (William Holden) ramène lui-même, sans ménagement, un prisonnier, Bailey (John Lutpon), qui a tenté en vain de s'évader. Cela n'empêche pas le capitaine sudiste John Marsh (John Forsythe) de préparer un plan d'évasion. Pour déjouer la surveillance de Roper, il compte sur un appui extérieur...


Fort Bravo, réalisé en 1953, est le premier western de John  Sturges. On retrouve sa patte dans les décors, qui même tournés en studio (les scènes de nuit), cherchent à paraître vrai grâce à des toiles peintes et des éclairages appropriés. Sturges s'inspire largement de John Ford dans la première moitié du film, qui se déroule quasiment exclusivement dans le fort, avec une scène de sortie pour aller rechercher quatre chariots et une embuscade de Mescaleros. Le début du film met en scène les personnages et le contexte, et s'attarde sur le personnage du capitaine Roper, que l'on prend au départ pour une brute épaisse et qui, progressivement, s'humanise peu à peu. Une des figures les plus intéressantes est peut-être celle de John Lupton, dans le rôle du sudiste poète, fugueur, mais qui n'a pas le courage d'aller jusqu'au bout de l'évasion. La deuxième partie du film commence au moment où Roper poursuit les évadés et se termine avec cette fameuse scène du siège des Mescaleros autour des fugitifs et de leurs poursuivants réunis pour défendre leur vie dans un lit de rivière asséché, qui a notamment fait le succès de Fort Bravo.



Le film manque sans doute d'intensité dramatique : ce n'est pas un chef d'oeuvre. Mais il se laisse bien regarder.






mercredi 11 décembre 2013

Interview : Syrian Civil War-Tom Cooper (english text)

For english readers of my blog : at your request, i'm giving the original version of the Tom's Cooper interview about Syrian civil war and military operations in 2013. Enjoy it !



    Since spring 2013, the Syrian Army seems to gain upper hand. Is the victory in al-Qusayr campaign (some sources underscore an operational level with strategic results for this campaign) a turning point ?


Al-Qusayr was no 'turning point' in this war. Al-Qusayr was important because it represented the first significant involvement of Hezbollah on regime's side, and because it represented the first important win (for regime) in this war. But, it was no 'turning point'.

Several other, much more important developments took place in 2013, which have caused a significant shift in balance of forces on the battlefields of the Syrian Civil War, but there is no ‘turning point’ – yet.

Even now, when the forces fighting on the side of Syrian regime are back to about 100,000 troops, all the forces combined – the Republican Guards division (RGD), the 4th Armoured Division (4th AD), the National Defence Force (NDF), the Ba'ath Party Militia (BPM), special forces and regular units of the Islamic Revolutionary Guards Corps (IRGC, from the Islamic Republic of Iran), two brigades of Hezbollah from Lebanon, and about a dozen of various Shi’a militias (so-called ‘Hezbollahis’; primarily from Iraq, but also from Azerbaijan), recruited, organized, armed and supplied by Iran – still cannot bring the situation under control. At best, some of units in question proved capable of undertaking effective offensive operations limited in scope, which is different to all the earlier operations run by regime’s Syrian units. 

mardi 10 décembre 2013

Café Stratégique n°30 : Guerre et Environnement (avec Jean-Michel Valantin)

Le prochain Café Stratégique de l'Alliance Géostratégique aura lieu le jeudi 12 décembre prochain, au café le Concorde, à partir de 19h.

Le thème sera "Guerre et environnement", avec comme invité Jean-Michel Valantin, docteur en études stratégiques et en sociologie de la défense, chercheur au CIPRED et auteur d'un livre fameux, sur les liens entre Hollywood, le Pentagone et Washington.

A ne pas manquer !

L'autre côté de la colline : La guerre en Syrie. Interview de Tom Cooper

Pour tous ceux qui s'intéressent au conflit syrien, voici une interview des plus intéressantes. Comme je me suis pris d'intérêt pour le conflit voici maintenant trois mois, je n'ai pas hésité, quand j'en ressentais le besoin, à contacter des spécialistes pour leur demander leur avis sur le conflit et sa dimension militaire. C'est ainsi que Tom Cooper, bien connu des passionnés d'aviation militaire sur le web, a bien voulu répondre à quelques questions. Ses réponses apportent un éclairage nouveau sur le soutien dont bénéficie, en particulier, le régime syrien, et sa stratégie militaire. Très intéressant ! A retrouver par ici, sur L'autre côté de la colline.

dimanche 8 décembre 2013

[Nicolas AUBIN] Alistair HORNE, Comment perdre une bataille, France mai juin 1940, Tallandier, coll. Texto, 2010 (réed. 1969)

Nicolas Aubin nous propose à nouveau une fiche de lecture consacrée au classique d'Alistair Horne sur la campagne de France en 1940 (que pour ma part je n'ai toujours pas lu). Merci à lui !


To lose a Battle est un ouvrage paru initialement en français en 1969. En son temps, il avait fait sensation. Bien sûr aujourd'hui il peut paraitre daté d'autant que par souci d'économie, Tallandier se contente d'une réédition low cost sans présentation critique présentant l'apport historiographique du livre, sans annexe, sans index, sans carte (un comble quand on suit l'avance des panzers jour par jour), sans sources…

Alistair Horne a publié son étude alors qu'il avait 44 ans, il est alors journaliste et publie depuis un peu plus de 10 ans des ouvrages portant principalement sur l'Histoire de la France contemporaine destinés à un public anglo-saxon. Ce n'est donc pas un universitaire et on ressent sous sa plume l'allant du correspondant de presse qu'il a été.

En 1969 l'enjeu était encore de retracer le cours des événements et malgré le titre "comment perdre une bataille", il n'y a guère de problématisation, les deux tiers du texte retrace la campagne à raison d'un jour par chapitre… à ce tarif, ce n'est plus du plan chronologique, c'est une vénérable chronique médiévale. Cette approche, légitime en 1969, semble aujourd'hui datée mais curieusement elle fonctionne bien. Quand on est à la recherche d'une information factuelle du genre qui fait quoi à un moment donné, il est facile de s'y retrouver malgré l'absence d'index.



Détective Dee : Le Mystère de la Flamme Fantôme (2010) de Tsui Hark

689 ap. J.-C. . Dans la Chine de l'empire Tang, Wu Zetian (Carina Lau) est sur le point d'être couronnée première impératrice de Chine en dépit de l'opposition de l'aristocratie et de l'administration. Pour l'occasion, elle fait bâtir un Bouddha colossal en face de son palais. Mais pendant la visite d'un général étranger, le maître d'oeuvre du chantier prend feu soudainement, sans explication. Pei Donglai (Deng Chao), un officier de justice, et son supérieur, interrogent un nommé Shatuo, assistant du contremaître, qui a été emprisonné pour rébellion il y a 8 ans, torturé et privé d'une main. Le supérieur de Pei prend feu mystérieusement à son tour alors qu'il s'apprête à faire son rapport à l'impératrice. L'impératrice et son bras droit, Shangguan Jing'er (Li Bingbing) reçoivent alors un message du Grand Prêtre, le précepteur d'Etat, sous la forme d'un daim doué de parole. Il explique que Di Renjye (Andy Lau), enquêteur emprisonné il y a 8 ans pour rebéellion contre Wu, doit être libéré pour résoudre l'enquête...


Les amateurs de romans policiers auront reconnu le juge Ti, dont les enquêtes sont actuellement rééditées dans la collection Grands Détectives, chez 10/18, dans la version écrite par Robert van Gulik. Le personnage a réellement existé dans la Chine des Tang au VIIème siècle, avant d'être romancé dès le XVIIIème siècle puis par Van Gulik dans la seconde moitié du XXème siècle. Le film s'inspire seulement de l'aspect enquête, car il ne fallait pas empiéter, justement, sur les droits d'auteur plus anciens. L'aspect "découverte de la civilisation Tang", qui joue souvent un rôle important dans les romans, est donc en grande partie écarté, même si la dimension proprement chinoise du film est bien visible (l'impératrice garde le haut du pavé, ses adversaires ne sont que des "terroristes" aigris, ce qui en dit long sur l'appréhension du régime actuel ; le souverain peut se maintenir au pouvoir du moment qu'il est clairvoyant).

Source : http://www.cinelogue.com/images/1408.jpg


Le film fait à la fois appel à des acteurs confirmés dont c'est justement le dernier rôle à l'écran, comme Andy et Carina Lau, et à des vedettes montantes du cinéma chinois. Le propos mêle finalement adroitement enquête policière, aspect scientifique et dimension fantastique. Le réalisateur en met également plein la vue, que ce soit pour les scènes de combat ou par l'intermédiaire des costumes, particulièrement envahissants. Rien d'étonnant à ce que Tsui Hark ait choisi à la fois les aventures du juge Ti et la figure de l'impératrice Wu Zeitan, dont l'histoire a souvent, aussi, été romancée. Savant mélange de genres, le film est un vrai régal pour les yeux et parvient à maintenir le suspense quasiment jusqu'à la fin. Une belle réussite pour Tsui Hark qui après certains déboires, semble enfin avoir trouvé une alchimie qui fonctionne. Il renoue ainsi avec le wu xia pian (le film de cape et d'épée chinos) dans la tradition des Shaw Brothers, et de belle façon, même si sur la dernière demi-heure, on accroche un peu moins.




samedi 7 décembre 2013

Pierre MILZA, Napoléon III, Tempus 159, Paris, Perrin, 2006, 852 p.

Personnage complexe et parfois insaisissable que Louis-Napoléon Bonaparte, alias Napoléon III. La légende noire, en grande partie forgée de son vivant et développée sous la IIIème République, a certes beaucoup influencé l'historiographie, mais elle est écartée aujourd'hui au profit d'une "légende dorée" qui ne tend plus à voir que les aspects positifs du régime, en "gommant" les zones d'ombre, comme le coup d'Etat de 1851 ou la répression. J'avais fait, aux débuts de ce blog, un tour historiographique de la question, alors que certains membres du gouvernement alors au pouvoir cherchaient à réhabiliter Napoléon III. Est-il finalement possible d'envisager une histoire débarrassée de ces deux écueils ? La biographie de Pierre Milza, en replaçant l'homme dans son époque, y tendait un peu.

Malheureusement dépourvu d'une introduction qui aurait été pourtant nécessaire pour présenter le sujet et la problématique, le livre commence directement sur la naissance de Louis-Napoléon Bonaparte, fils de Louis, roi de Hollande, un des frères de Napoléon, et de Hortense de Beauharnais, fille de Joséphine, la première épouse de l'empereur. On a beaucoup glosé sur la filiation supposée du futur Napoléon III, sans doute à tort : il est probablement bien le fils de Louis. Né en 1808, Louis-Napoléon est encore tout jeune enfant lorsqu'il est le témoin de la débâcle de son oncle en 1814, sa mère ménageant les intérêts de ses enfants avec les vainqueurs, en attendant de revenir vers l'empereur, pendant les Cent-Jours, en 1815.

vendredi 6 décembre 2013

La « bataille » de Qalamoun

Mise à jour 1 17 janvier 2014 : ajout sur la situation dans le Qalamoun avant l'offensive de novembre 2013, forces en présence.


Les combats entre les rebelles et le régime syrien se sont développés le long de l'autoroute Damas-Homs, à travers les montagnes de Qalamoun, à partir de l'été 2013. Cette bataille, importante à la fois pour le régime et pour les rebelles en termes de ligne de communications et d'approvisionnement, prend place sur des portions contestées de l'autoroute M5. Le Hezbollah, qui intervient également dans la bataille, a quant à lui son propre agenda : il cherche à couper les rebelles de leur sanctuaire libanais autour de la ville d'Arsal, par laquelle transite la logistique rebelle1. Pourtant, l'on peut se demander si la « bataille de Qalamoun » n'est pas aussi une autre opération de nettoyage/stabilisation montée en épingle par les médias en raison de la proximité du Liban et de l'intervention du mouvement chiite.


Une offensive parmi d'autres ?


Les montagnes de Qalamoun s'étendent à l'ouest jusqu'à la vallée de la Bekaa, au beau milieu du corridor logistique central de la Syrie. C'est le côté syrien de l'Anti-Liban, en parallèle de la vallée de la Beqaa. Les montagnes s'étendent au nord-ouest de Damas du mont Hermon au sud jusqu'aux limites sud de Homs au nord. La région comprend plus d'un million de habitants dispersés dans de nombreuses localités. Comme al-Qusayr, le secteur est stratégique pour le régime qui cherche à relier complètement la bande côtière alaouite, avec Tartous et Lattaquié, à la capitale, Damas. En outre, c'est par les montagnes que les rebelles acheminent armes, combattants, et munitions, depuis Arsal, pour mener des attaques au nord de Damas. Le secteur a également la particularité de compter de nombreux villages chrétiens2. La région de Qalamoun vit des cultures de fruits, principale ressource économique, complétée par les envois de fonds d'expatriés et par une intense activité de contrebande et de trafics en tout genre sur la frontière libanaise. C'est pourquoi aussi la région compte nombre d'installations militaires à Sarghaya, al-Zabadani, Rankous, Assal al-War ; le commandement de la 3ème division à al-Qutayfah, la 155ème brigade de missiles à al-Nasiriyyah, l'aéroport militaire al-Damir, les brigades de défense aérienne, la 18ème brigade, la 81ème brigade, des forces spéciales, le bataillon Qastal, le dépôt d'armes de Danha et le centre des nouvelles recrues. Fin 2010, le régime avait lancé une opération de sécurité contre les trafiquants, suscitant le mécontentement de la population de plus en plus dépendante de ces pratiques en raison du déclin de l'agriculture, négligée par le régime dans cette région. Des protestations pacifiques ont lieu dès 2011 mais seules quelques villes sont d'abord concernées par les affrontements armés : Wadi Barada, al-Zabadani (la première ville à faire sécession le 16 janvier 2012), Rankous, qui connaît d'importants combats en 2012-2013. Le calme relatif dans la région pousse le régime à redéployer ses unités au sud de Damas et dans la Ghouta occidentale et orientale3.

mercredi 4 décembre 2013

[Nicolas AUBIN] Jacques Girault (dir), Des Communistes en France (années 1920-années 1960), Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, 530 p.

Encore une fiche signée Nicolas Aubin. Merci à lui !




Cet ouvrage collectif propose les actes d'un séminaire de DEA conduit par Jacques Girault pendant trois années de 1997 à 2000 portant sur "le communisme et les mouvements sociaux de la région parisienne et de la France au XIXè et XXè s". Cette particularité est à la fois la grande qualité de l'ouvrage et sa faiblesse.

Qualité car elle rend accessible au plus grand nombre ce qui est d'ordinaire réservé à un cercle étroit de chercheurs et d'étudiants parisiens. Qualité ensuite car elle permet de découvrir les premiers travaux de jeunes doctorants qui renouvellent les démarches et les problématiques. Qualité encore car elle dépasse les querelles partisanes et réuni toutes les sensibilités. Qualité enfin car elle confirme tout l'intérêt d'une approche du phénomène communiste par le biais de l'implantation ; approche que l'on doit au directeur et qu'il affine depuis 25 ans1.

Ange ALVAREZ, Ivan et Roland DELICADO, Royo, le guérillero éliminé, Ardeo résistances, Nîmes, 2011, 45 p.

Je remercie Roland Delicado, l'un des auteurs, de m'avoir fait parvenir son ouvrage. Celui-ci est en fait le prolongement d'un travail de recherche sur Royo, un républicain espagnol devenu l'une des figures majeures de la Résistance de l'Ariège pendant l'Occupation et la Libération, et qui est tragiquement éliminé par le Parti Communiste Espagnol, comme nombre de ses camarades, à la faveur d'une purge du parti. Il se trouve que les anciens républicains espagnols réfugiés en France après la défaite face à Franco, en 1939, ont grossi les rangs de la résistance armée, en particulier dans le Sud-Ouest. Royo, lieutenant dans l'armée républicaine, est de ceux-là : il a été interné au camp d'Argelès, reste actif dans le PCE présent dans le camp, prend ensuite des contacts avec les communistes français. Il épouse d'ailleurs une Française, bientôt résistante, le 6 mai 1941. On aimerait d'ailleurs en savoir un peu plus sur son parcours entre cette date et 1944, date où le récit reprend : il y a là un manque qui s'avère un peu problématique pour la contextualisation. De manière générale, l'ouvrage s'adresse quand même à de bons connaisseurs de la période, de la Résistance, dans cette zone géographique.


En juin 1944, Royo est à la tête de la 3ème brigade de l'Ariège, qui comprend nombre de républicains espagnols. Le 8 août, une mission alliée vient renforcer les maquis : elle comprend notamment le commandant Bigeard, qui plus tard, dans ses mémoires (1975), fera l'éloge de l'efficacité de la formation et de son chef. Lequel savait manifestement, pourtant, que les maquisards étaient en grande partie des communistes, aux antipodes de ses propres convictions. Sur cette situation, où les républicains espagnols libèrent une bonne partie de l'Ariège, se greffe la problématique du PCE et de la lutte en Espagne. La direction du parti s'est exilée en 1939 à Moscou ou au Mexique. Pendant la guerre et l'occupation, des membres restés sur place se sont imposés et n'ont pas perdu de vue la poursuite du combat contre Franco : fin octobre 1944, une incursion dans le val d'Aran tourne à la catastrophe. C'est alors que les dirigeants exilés, et notamment Santiago Carrillo, reviennent sur place pour restaurer la hiérarchie. Royo lui-même a participé aux incursions en Espagne. Capturé, il est emprisonné à la prison de Barcelone. Libéré, il est assassiné le 23 juillet 1945.

Le PCE reconnaît l'exécution mais avance que Royo aurait dénoncé les siens après avoir été capturé, ou en tout cas s'apprêtait à collaborer avec les autorités franquistes. En outre il aurait dérobé une somme d'argent importante à la brigade. Manifestement, ce sont des justifications a posteriori qui masquent mal une purge interne au PCE, alors en pleine recomposition suite à la Libération et au retour de l'ancienne direction. Royo n'a d'ailleurs pas été le seul à être ainsi éliminé pendant la guérilla malheureuse en Espagne, qui dure plusieurs années. Il avait le tort d'être la figure de légende des maquis dans l'Ariège, d'avoir travaillé avec Bigeard, et, en outre, les républicains espagnols ont voulu préserver leur spécificité par rapport aux FTP, ce qui a entraîné des tensions. Un document du tribunal de Valence, qui contient des renseignements sur Royo au moment de sa capture, montre que celui-ci, au contraire, a su habilement dissimuler son identité et ses fonctions à ses geôliers.

Par la suite, après la fin du conflit, le PCF et le PCE ont chacun à leur façon instrumentalisé l'histoire de la Résistance, et particulièrement, pour ce dernier, dans l'Ariège. L'épisode Royo a été passé sous silence. Les mémoires de Bigeard ont dérangé, car elles montraient Royo comme le chef authentique de la 3ème brigade de l'Ariège, et qui n'avait rien d'un traître en puissance. Ces purges internes et autres règlements de compte, par les pertes qu'ils ont entraîné, privent d'ailleurs les historiens de nombre d'informations sur certains aspects ou moments de la Résistance dans quelques départements du sud de la France.

Ce petit ouvrage a évidemment un caractère engagé, les auteurs étant eux-mêmes les descendants de certains protagonistes. Ils s'opposent avec virulence à ceux qui considèrent Royo comme un Judas, un matamore ou un escroc (la fameuse anecdote de la valise bourrée d'argent...). La passion qui anime le récit le fait probablement sortir, parfois, du caractère proprement scientifique d'une telle étude. Mais comme le disent les auteurs en conclusion, on a probablement trop attendu pour écrire l'histoire des républicains espagnols de la Résistance, en France. Il s'agit maintenant, au-delà du mythe, de croiser les sources, de faire sauter les carcans, pour dresser un portrait un peu plus authentique de ce que fut la Résistance, avec ses zones de lumière comme avec ses zones d'ombre.