vendredi 29 novembre 2013

(Coll.), Dien Bien Phu vu d'en face. Paroles de bo doi, Paris, Nouveau Monde Editions, 2010, 272 p.

Donner la parole, pour une fois, aux bo doi, les combattants viêtminh. C'est à cette tâche que s'attèle ce livre. La préface est signée Jean-Pierre Rioux : l'historien rappelle combien la France s'est désintéressée de la guerre d'Indochine. La seule institution qui en est tenue un peu compte, forcément, c'est l'armée, bien décidée à ne pas revivre le même scénario en Algérie. La mémoire s'est ravivée après la visite de François Mitterrand au Viêtnam en 1993 et les commémorations des quarante ans de la bataille l'année suivante.

Ce travail est l'oeuvre de 6 journalistes viêtnamiens, dont un vétéran de Dien Bien Phu, et deux autres qui ont été formés au journalisme en France. Entre décembre 2007 et janvier 2009, ils sont partis à la rencontre des anciens bo dois qui ont combattu pendant la bataille. Le livre paraît à Hanoï en 2009 et se démarque nettement de l'histoire officielle du régime communiste. Son passage en français est le bienvenu car en dehors des livres nostalgiques sur l'Indochine française, peu d'historiens sérieux -mais il y en a- travaillent sur le sujet, et le Viêtminh en tant que tel est finalement peu présent dans la littérature ou l'historiographie du conflit.

Les auteurs fournissent la liste complète des témoins interrogés, très variés, et un glossaire fort utile pour déchiffrer certains mots de lexique. Et l'on commence par cette formidable mobilisation en vue de la bataille de Dien Bien Phu : 27 000 tonnes de matériel et de denrées transportées par 260 000 travailleurs civiques et plus de 22 000 jeunes volontaires, avec notamment l'appoint de 20 900 bicyclettes.

Eric BERGERUD, Red Thunder, Tropic Lightning. The World of a Combat Division in Vietnam, Penguin Books, 1993, 328 p.

Eric Bergerud, aujourd'hui professeur à l'université de Lincoln (San Francisco), a précédemment travaillé au Center for Military History et a soutenu sa thèse à l'université de Berkeley en 1981. Il est aujourd'hui davantage connu pour ses travaux sur la Seconde Guerre mondiale, en particulier la guerre du Pacifique, que pour ceux sur la guerre du Viêtnam. Il a pourtant livré deux livres, au début des années 90, sur le sujet. Red Thunder, Tropic Lightning est le second d'entre eux.

C'est un ouvrage un peu particulier dans le sens où Eric Bergerud ne s'attache pas vraiment au parcours de la 25th Infantry Division, objet de son étude, pendant son séjour au Viêtnam. En réalité, on a là, surtout , un recueil de témoignages de vétérans classé par thèmes, et qui vise à mieux faire comprendre au lecteur l'univers dans lequel ont évolué les soldats américains au Viêtnam. Comme l'explique l'auteur, son premier livre l'avait déjà mis en contact avec la 25th Infantry Division de par le sujet traité, et il est vrai qu'après la guerre, cette unité a fait l'objet de nombreuses fictions littéraires ou cinématographiques (le Platoon d'Olivier Stone met en scène la division).

L'introduction place plutôt Eric Bergerud dans la lignée du courant historiographique révisionniste, celui qui cherche à réhabiliter la performance américaine au Viêtnam. La 25th Infantry Division a été déployée autour de Saïgon et près du Cambodge entre janvier 1966 et le printemps 1971. Elle a laissé sur le terrain 5 000 tués et encore davantage de blessés, ce qui en fait une des divisions les plus marquées par les combats. Bergerud l'a choisie justement parce qu'elle a combattu au même endroit pendant assez longtemps. Comme il le reconnaît lui-même, il est davantage dans ce livre un éditeur de témoignages qu'un auteur à proprement parler.

Chaque chapitre thématique (le pays et le climat ; les armes ; le renseignement ; les tunnels ; les blessés ; les rapports avec les Viêtnamiens ; etc) est donc constitué pour l'essentiel de témoignages de vétérans de la 25th Infantry Division. Ils sont très intéressants en soi car ils apportent une foule de détails vivants sur tous les sujets évoqués. Le tout est précédé en général d'un propos liminaire d'Eric Bergerud, qui intervient également entre les récits pour préciser certaines choses ou souligner des points particuliers. Le principal défaut du livre, cependant, reste que l'historien se contente de commentaires de son cru, sans aucune référence bibliographique. Si cela n'est pas très gênant quand il parle des armes (encore que...), ça le devient beaucoup plus quand Eric Bergerud aborde des thématiques sensibles liées au conflit, comme le rapport avec les Sud-Viêtnamiens, militaires en particulier, la consommation de drogue au sein de l'armée américaine, les violences commises contre les civils, etc. L'historien prend assez systématiquement le parti des vétérans, ou disons qu'il cherche absolument à défendre "l'honneur" de l'armée américaine, une tâche qui semble, il faut bien le dire, un peu vaine, et qui ne correspond guère au travail que l'on attend d'un historien.

Le livre étant même dépourvu de conclusion (l'épilogue prend encore une fois la forme de témoignages de vétérans), on est un peu frustré en refermant le livre. On se dit qu'il y avait là un matériau formidable à exploiter, mais ce que n'est pas fait. Eric Bergerud aurait dû aussi sacrifier à l'historique d'unité ne serait-ce que pour contextualiser les témoignages. Il évoque parfois les grandes phases du conflit dans certains chapitres mais trop rapidement. En outre, on notera que les témoignages eux-mêmes sont rarement recoupés, ne serait-ce qu'entre eux, sans parler bien sûr de l'absence de sources extérieures. Le propos ne peut donc être que limité par ces problèmes méthodologiques. L'intention est certes de présenter le "monde" d'une division américaine au Viêtnam, ce qui est assez réussi, mais l'historien ne fait pas vraiment son travail de questionnement et d'interprétation des sources. Comme le dit un autre historien américain spécialiste du Viêtnam, John Prados, l'ouvrage de Bergerud, à trop se focaliser sur la recherche de "l'expérience du soldat", néglige la dimension d'histoire sociale et donne l'impression que le parcours du "tour of duty" dans la 25th Infantry Division a été sensiblement le même de 1966 à 1971. On ne peut que le regretter. Par ailleurs, depuis 1993, de nombreux autres livres sont parus aux Etats-Unis, qui viennent parfois contredire les propos de Bergerud ou du moins ouvrir de nouveaux axes de recherche (comme sur l'armée sud-viêtnamienne, l'ARVN). Pour avoir un avis vraiment complet, je tâcherai de lire dès que possible le premier ouvrage de Bergerud sur le Viêtnam, paru l'année précédente, en 1992.



jeudi 28 novembre 2013

« Le feu qui semble éteint souvent dort sous la cendre. ». Réflexions sur l'opposition armée en Syrie et l'exemple de la brigade Al-Tawhid

La guerre en Syrie non seulement s'est inscrite dans la durée mais se fait de plus en plus complexe au fil des mois. La contre-offensive globale du régime déclenchée au printemps 2013 semble redonner l'avantage à Bachar el-Assad ; ses forces intérieures et ses soutiens extérieurs paraissent aujourd'hui beaucoup plus cohérents que ceux de l'opposition. Celle-ci avait su pourtant s'adapter pour devenir une véritable insurrection armée et mettre en grande difficulté le régime à la fin 2012. Cependant, les avantages qui avaient alors fait sa force se retournent contre elle : l'absence d'unité, la question du soutien extérieur et l'intervention de combattants étrangers sont des problèmes sensibles, auxquels l'insurrection tente désespérement d'apporter une réponse. La brigade al-Tawhid, qui opère surtout dans la province d'Alep, est à la fois une bonne illustration de l'évolution de l'insurrection armée et en même temps le reflet de son extrême fragmentation, de sa diversité aussi, derrière les grandes catégories fréquemment employées, y compris par moi-même.


L'évolution de l'insurrection armée en Syrie (2011-2013)


L'opposition militaire au régime syrien est une force émergente. Partie de rien ou presque, quelques déserteurs de l'armée et beaucoup de volontaires sans expérience, elle est devenue une force armée capable de disputer certains secteurs géographiques au régime de Damas. Cependant, celui-ci dispose depuis le départ d'avantages certains, et après un moment de flottement, il a réussi lui aussi à s'adapter au défi posé par l'insurrection armée. Celle-ci ne peut désormais plus se contenter d'attaquer les positions isolées ou d'abattre les appareils de l'armée un par un : il lui faut maintenant monter des opérations plus complexes, répondre aux offensives du régime, amasser les armes, en particulier lourdes, pour contrer les blindés, l'artillerie et l'aviation de l'armée syrienne1.


mercredi 27 novembre 2013

Yann et Romain HUGAULT, Le pilote à l'Edelweiss, tome 3 : Walburga, Editions Paquet, 2013, 48 p.

1918. Alors que les Zeppelin-Staaken R.VI bombardent Paris, l'on découvre enfin le fin de mot de l'histoire avant-guerre qui a conduit au drame entre les deux frères jumeaux, Henri et Alphonse Castillac. Alors que celui-ci, à bord d'un Spad XIII, affronte les premiers Fokker E. V monoplans allemands dans les cieux, Henri se remet de ses blessures subies dans les chars... le dénouement est proche.

Yann et Hugault mettent avec ce troisième tome la touche finale à cette série dédiée aux combats aériens de la Grande Guerre, pendant du Grand Duc sur le front de l'est pour la Seconde Guerre mondiale. On sera peut-être un peu déçu, finalement, quand on relit l'ensemble, par la simplicité du scénario et son côté "tout est bien qui finit bien". Il y a beaucoup de méandres dans les deux premiers tomes qui ne sont finalement résolus que dans le troisième. C'est bien pour le suspense, mais un peu déroutant. Au-delà d'un réalisme sans doute parfois un peu écorné, les planches du dessinateur sont tout simplement magnifiques. Hugault, depuis ses débuts, a pour le coup dépoussiéré le genre. Et il y a toujours autant de femmes dénudées également, ce qui en ravira certains.



A la veille du centenaire de la Grande Guerre, on ne peut que se plonger dans cette série qui prend un soin méticuleux à reconstituer les détails des appareils ou des autres armements : du Zeppelin-Staaken au Spad XIII (voir les intérieurs de couverture) aux masques à gaz, sans parler du combat de boxe avec Carpentier ou de l'évocation de l'exploit de Charles Godefroy le 14 juillet 1919, tout y est. De quoi en mettre plein la vue.






mardi 26 novembre 2013

Jean-Christian PETITFILS, Louis XIV, Tempus 8, Paris, Perrin, 2002, 775 p.

Le Louis XIV de Jean-Christian Petitfils (à la couverture refaite ci-contre) était l'un des premiers ouvrages de la collection de poche en histoire de Perrin, Tempus, en 2002. L'auteur est d'ailleurs docteur en sciences politiques, écrivain, et seulement licencié en histoire-géographie, plutôt qu'historien à proprement parler. Ce qui n'enlève rien à l'intérêt de l'ouvrage, pour le coup. Mais il est utile de le préciser, M. Petitfils étant un auteur prolifique par ailleurs sous cette appellation. 

Comme le souligne Pierre Goubert dans la préface, l'écrivain a choisi de faire une histoire politique de Louis XIV, mais en tenant compte notamment des nombreux travaux étrangers en plus de l'incroyable bibliographie française sur le sujet. Il se sert de sa bonne connaissance du droit et des institutions (derrière des historiens spécialisés sur le sujet comme R. Mousnier) pour défendre l'idée selon laquelle la monarchie n'était pas fondamentalement "absolue", et que Louis XIV n'a commencé à gouverner effectivement qu'en 1691, après s'être appuyé sur de puissants ministres et leurs réseaux. Ce qui n'empêche pas M. Petitfils de rappeler l'inutilité de la guerre contre la Hollande, par exemple. En revanche, il souligne aussi que Louis XIV n'a en rien renouvelé la vieille machine administrative du royaume : en particulier la question des offices, et celles, très importante, du problème fiscal.

Pour l'auteur, un des grands événements à mettre au passif de Louis XIV dans le bilan, c'est la bulle Unigenitus, qui ravive la crise janséniste. Paradoxalement elle désacralise la fonction royale qui avait atteint une sorte d'apogée avec Louis XIV, alors même que la catholicisation du royaume s'achève sous son règne. Le roi a dû pactiser avec certains groupes sociaux même s'il a renforcé la majesté de son pouvoir. La mentalité féodale décline mais la haute aristocratie triomphe. Louis XIV a tiré le meilleur parti du système existant, mais celui-ci avait ses limites. La France est alors l'un des Etats les plus puissants d'Europe mais peine à mobiliser ses moyens efficacement en cas de guerre, par exemple. La crise structurelle la plus visible est celle des finances, mais au tournant du XVIIIème siècle, on voit la France manquer, aussi, sa modernisation économique là où l'Angleterre l'entame et prend les devants, assez rapidement. Louis XIV a cependant accouché l'Etat moderne du royaume de France, il l'a incarné pendant son règne.

Une lecture dense et intéressante, on a plaisir notamment à relire les pages sur la révolte des Bonnets Rouges, au vu de l'actualité.



jeudi 21 novembre 2013

La bataille d'al-Qusayr (19 mai-5 juin 2013)

L'assaut contre la ville d'al-Qusayr, en Syrie, a instauré un certain nombre de précédents dans le conflit syrien, et pour le Hezbollah qui en a été le fer de lance. La récupération par l'armée syrienne d'une ville tombée pendant plus d'un an entre les mains de la rébellion marque le début d'une contre-offensive pour reprendre des secteurs stratégiques du pays. La perte d'al-Qusayr a eu un effet significatif sur la rébellion, plus en termes symboliques et psychologiques que stratégiques, le tout combiné aux nouveaux succès du régime sur le terrain, à la timidité de la communauté internationale en ce qui concerne les livraisons d'armes et aux divisions de plus en plus criantes au sein des groupes rebelles. La bataille souligne aussi le rôle du Hezbollah, qui soutenait discrètement le régime syrien depuis plus d'un an. C'est la première opération offensive du Hezbollah en combat urbain, et malgré des pertes conséquentes et la montée des tensions au Liban, le mouvement chiite a continué à expédier ses combattants dans d'autres secteurs de la Syrie pour appuyer Bachar el-Assad.1 La bataille d'al-Qusayr souligne ainsi la régionalisation du conflit syrien2. Elle marque le début d'une nouvelle stratégie pour Bachar el-Assad, où l'armée régulière est désormais étroitement imbriquée avec les miliciens (Forces Nationales de Défense) et ses alliés extérieurs (Hezbollah), ce qui confirme une adaptation certaine par rapport à la situation qui prévalait encore quelques mois plus tôt.


L'implication du Hezbollah en Syrie (2011-2013)


Le Hezbollah, pour justifier de son intervention en Syrie, use de l'argument selon lequel il ne ferait que protéger les chiites libanais vivant dans le pays menacés par l'opposition, ou pour la protection de lieux saints comme le Sayyida Zaynab au sud de Damas. En réalité, ce dernier site sert depuis la décennie 1980 de point de transit pour les recrues chiites d'Arabie Saoudite vers le Liban ou l'Iran. 5 des responsables de l'attentat des tours de Khobar, qui vise l'US Air Force le 25 juin 1996 en Arabie Saoudite, sont passés par le Sayyida Zaynab.

mercredi 20 novembre 2013

L'autre côté de la colline : la guerre d'indépendance d'Haïti (David François)

Aujourd'hui, le camarade David publie sur L'autre côté de la colline un énième article original sur notre blog collectif, consacré à la guerre d'indépendance d'Haïti (1802-1803). Saint-Domingue, la plus riche colonie des Antilles au moment de la Révolution, fonctionne grâce à l'apport de 500 000 esclaves déportés d'Afrique. Les troupes de Napoléon devront y affronter une guérilla meurtrière de par son climat tropical. Dominants sur le plan militaire en fin de compte, les Français ont perdu politiquement en voulant maintenir l'esclavage. Certains officiers tenteront plus tard en Algérie d'appliquer les méthodes de pacification inspirées de cette expérience pour conjurer l'expérience d'Haïti... bonne lecture.

Jean-Paul THUILLIER, Les Etrusques. La fin d'un mystères, Découvertes Gallimard Archéologie 89, Paris, Gallimard, 2009 (1ère éd. 1990), 160 p.

Jean-Paul Thuillier, ancien membre de l'Ecole Française de Rome, est étruscologue et féru de sport. Sa thèse porte d'ailleurs sur le sport étrusque. Il est professeur à l'ENS d'Ulm et c'est lui qui signe ce volume Découvertes Gallimard sur les Etrusques.

L'Etrurie, disparue "officiellement" au Ier siècle de notre ère, mais en fait dès la conquête romaine du IIIème siècle av. J.-C., a été mythifiée par les empereurs romains, Auguste, Claude, ou Constantin, qui organise encore des jeux étrusques. Au XVème puis au XVIème siècle, les Toscans commencent à redécouvrir les Etrusques, et en font leurs ancêtres à des fins politiques. Le moine Annio du Viterbo spécule déjà sur leur langue, qu'il rapproche de l'hébreu (!). L'étruscomanie commence via les Anglais au XVIIème siècle, mais est encore peu présente au XVIIIème. Il faut attendre les premières fouilles et la fondation de l'académie étrusque de Cortone, en 1727, pour que le phénomène prenne de l'ampleur. Piranese commence à défendre l'origine autochtone des Etrusques, et l'abbé Lanzi, en 1789, publie un ouvrage qui remet enfin à plat le hypothèses les plus farfelues. Les fouilles sont incontrôlées au XIXème siècle, notamment dans les nécropoles de Vulci. La tombe Regolini-Gassi, découverte en 1836, livre une quantité d'or impressionnante. Une exposition a lieu à Londres l'année suivante. Dès lors l'engouement ne se dément plus, avec les visites, et surtout la fondation d'une vraie discipline scientifique. Le second congrès international étrusque en 1985 consacre l'intérêt pour les études étrusques, dominées en France par Jacques Heurgon et en Italie par Massimo Pallotino. La langue pose toujours problème malgré des espoirs vite déçus. A côté des tombes, on fouille aussi de plus en plus les villes.

En réalité, la culture des Villanoviens, proto-Etrusques, s'est épanouie en Italie au contact des colons grecs attirés par le fer de l'île d'Elbe. La civilisation se développe aux VIIème-VIème siècle, sans aucun mystère. Il n'y a pas d'unité politique du monde étrusque. Les Villanoviens, avec leurs urnes-cabanes, ont donné naissance à ce monde. A la fin du VIIIème siècle, ce monde est dominé par des princes et l'on commence à distinguer des contacts avec l'Orient. On passe de l'incinération à l'inhumation (tumulus de Caere). Un système de clientèle se met en place ; les tombes se distinguent par l'orfèvrerie et les bijoux. L'écriture apparaît vers 700 av. J.-C. et on sait de mieux en mieux la lire, même si elle demeure parfois obscure.

L'Etrurie des 12 cités est à son apogée en Italie au VIème siècle avant notre ère. Elle influence fortement la naissance de Rome. Les lucumons semblent avoir dirigé les villes dans un système monarchique, avant de laisser la place à des magistrats (zilath). L'Etrurie a aussi ses tyrans tandis que les nécropoles révèlent l'émergence d'une classe moyenne. Production et commerce se développe ; les Etrusques de Caere, alliés aux Carthaginois, défont les Phéniciens lors de la bataille d'Allalia, au large de la Corse (540-535). Les ports sont particulièrement actifs. Les tombes se recouvrent de motifs plutôt gais, les Gaulois découvrent le vin grâce aux Etrusques. Plusieurs Etrusques sont d'ailleurs rois de Rome avant la République ; l'épisode montre aussi l'importance des femmes dans la société étrusque (Tanaquil).

Mais le déclin est proche. En 480, les Carthaginois sont battus à Himère par la nouvelle puissance montante, Syracuse. Six ans plus, c'est au tour des Etrusques d'être défaits sur mer devant Cumes par Hiéron. La perte de Rome empêche les liaisons avec les cités de Campanie. Les Syracusains mènent des raids contre les gisements miniers de l'île d'Elbe et de la Corse, d'où l'envoi d'un petit contingent étrusque aux Athéniens lors de l'expédition de Sicile de la guerre du Péloponnèse. Seules les cités de la plaine du Pô sont encore prospères. Mais bientôt les Romains poussent vers le nord (prise de Véiès en 396) tandis que les Gaulois déboulent au sud. Véiès tombe pour le contrôle des salines de l'embouchure du Tibre et les Romains pratiquent habilement l'assimilation. Les villes tombent une à une jusqu'à la prise finale de Volsinies, en 265-264, juste avant la première guerre punique.

Paysans, artisans, le cadre de vie étrusque est mal connu. Les fouilles se multiplient sur les villes et les palais aristocratiques pour en savoir plus. Les banquets sont fréquemment représentés dans les tombes. La musique et la danse sont également très présentes : les ludions sont à l'origine du théâtre romain. Les jeux étrusques empruntent aux Grecs, mais pas uniquement. Les courses de chevaux sont apparemment très prisées. Les spectacles rustiques sont aussi nombreux.

La romanisation, étroite, se fait notamment par l'implantation de colonies romaines. L'Etrurie reste assez fidèle à Rome pendant la deuxième guerre punique. C'est la partie nord et intérieure qui est la plus riche. L'Etrurie maritime est en déclin. La prospérité du IIème siècle av. J.-C. profite à la région. Pendant la guerre entre Marius et Sylla, l'Etrurie appuie massivement le premier, ce qui lui vaut des représailles et par contrecoup l'accélération de la romanisation.

Un volume d'introduction excellent, complété par la section Témoignages et Documents, avec des sources antiques, le point de vue des romantiques, des archéologues, un aperçu sur la langue et même sur les faux étrusques. La chronologie et la bibliographie complètent l'ensemble (p.152-153).

mardi 19 novembre 2013

La Syrie et ses Konkurs

Konkurs : ou AT-5 Spandrel en classification OTAN. Un missile antichar guidé introduit dans l'armée soviétique en 19741, l'équivalent du missile TOW américain. Ce premier missile antichar soviétique de seconde génération a été vu pour la première fois, monté sur des véhicules de reconnaissance BRDM, lors d'une parade sur la Place Rouge en novembre 1977. Il a beaucoup en commun avec l'AT-4 Spigot auquel il succède. Il porte jusqu'à 4 km et a une portée minimale de 100 m. L'allonge est doublée par rapport au Spigot de même que la vitesse du missile en vol. Filoguidé, le Spandrel est normalement conçu pour être tiré à partir de véhicules (BRDM-2 notamment) mais il sera après la chute de l'URSS beaucoup utilisé au sol par les fantassins.




Dès le mois de juin 2013, alors que le président américain Barack Obama décide d'appuyer plus nettement la rébellion syrienne soutenue par les Occidentaux, en réaction à des attaques utilisant des gaz de combat, les premiers Konkurs sont signalés dans la région d'Alep, probablement livrés par l'Arabie Saoudite qui a donc reçu le « feu vert » des Américains2. Les Konkurs sont notamment capables de venir à bout des T-72 de l'armée qui restent le poing blindé de Bachar el-Assad. Une partie des lance-missiles antichars et de leurs munitions vient probablement des stocks libyens3. Ces acheminements libyens (comprenant des missiles Konkurs mais aussi Kornet) auraient été réalisés pour leur part par des C-17 qataris, dont trois vols au moins ont été répertoriés en Libye cette année, les armes passant ensuite par la frontière turque4. Les sources pro-régime signalent également, au même moment, l'apparition plus massive des Konkurs (qui seraient d'origine bulgare et croate) : une arme que les Syriens connaissent bien5 puisqu'ils en ont reçus des centaines de l'URSS6. Selon les mêmes sources, la Russie aurait ensuite livré du blindage additionnel et des protections supplémentaires pour équiper les autres formations du régime à l'exception de la 4ème division blindée et de la Garde Républicaine, qui en bénéficient déjà en tant qu'unités d'élite et garde prétorienne. Le Konkurs, par ailleurs, peut aussi viser les hélicoptères et les appareils volant à basse altitude. Mais il est plutôt lourd et l'opérateur doit rester couché en permanence pour assurer la visée et le tir. On ne sait pas combien de lanceurs ont été acheminés depuis l'extérieur et les sources sont peu précises quant au nombre de munitions : l'une évoque 250 missiles, ce qui ferait 5 missiles pour 50 lanceurs, à supposer qu'on atteigne ce chiffre, ce qui reste tout de même fort modeste à l'échelle de la Syrie7. Il est vrai cependant que le mois de juin 2013 connaît une inflation des vidéos de l'insurrection montrant des destructions de chars ou de véhicules blindés par des Konkurs ou autres lance-missiles antichars (Sagger, etc)8.

Capture d'écran d'une vidéo du groupe Ahar al-Sham montrant un tir de Konkurs.-Source : http://www.janes.com/images/assets/437/23437/p1513437.jpg


Mi-août 2013, une dépêche de l'agence Reuters révèle l'utilisation par les rebelles syriens de missiles antichars Konkurs dans le sud de la Syrie, au sein de la province de Deraa9. Ils sont également employés au nord de Damas, à Laja, par la brigade Al-Mutasem Bi'Allah. Les Konkurs et leurs missiles ont été expédiés par l'Arabie Saoudite, qui craint à la fois le retournement de situation en faveur du régime mais aussi la montée en puissance des groupes liés à al-Qaïda. L'arrivée de ces lance-missiles antichars, qui transitent via la Jordanie, a gonflé le moral des rebelles, en particulier dans le sud. Jusqu'ici ce type d'armes provenait surtout d'ex-Yougoslavie ou des captures dans les dépôts de l'armée conquis par les rebelles. Ceux-ci complètent aussi leurs stocks en continuant de piller les dépôts pris à l'armée syrienne10. Le 2 août, les brigades de Liwa al-Islam et la Force Maghawir s'emparent ainsi de plusieurs stocks de munitions de l'armée syrienne dans les montagnes de Qalamoun, au nord de Damas. Des centaines de missiles Konkurs, Kornet, MILAN, Fagot sont capturés dans ce qui est probablement l'une des plus grandes prises de la rébellion, mais les lanceurs, eux, sont aux abonnés absents11.


Ci-dessous, vidéo d'Ahrar al-Sham (dont est tirée l'image ci-dessus) montrant un tir de Konkurs sur un char de l'armée le 19 juin 2013, dans la province d'Idlib.


  



Capture d'écran tirée d'une vidéo montrant le butin capturé lors de la prise des dépôts d'armes de Qalamoun, les 2-3 août 2013. Ici, des munitions pour Konkurs.-Source : http://4.bp.blogspot.com/-K44Ee8iWoto/Uf4RGBk-BzI/AAAAAAAAADI/GwZOWETs3ac/s640/Konkurs_2.png


Une analyse de Jane's publiée en août, et qui a étudié plus de 60 vidéos rebelles mettant en scène des lance-missiles antichars depuis juin 2013, a montré que le Konkurs est alors le système d'armes dominant. Il est utilisé principalement par les miliciens du Front de Libération Islamique Syrien, une coalition de salafistes plutôt modérés soutenus par le Qatar. Mais Liwa al-Tawhid, qui fait partie du Front Islamique Syrien, plus radical, reste le principal utilisateur du Konkurs. Les groupes plus modérés ou les brigades de l'Armée syrienne libre se servent encore plutôt du HJ-8 chinois, qui lui aussi est arrivé de l'extérieur plus massivement à partir de juin 2013. L'Etat Islamique en Irak et au Levant, qui a d'abord mis en oeuvre des Kornet -ou AT-14 Spriggan- capturés sur l'armée, commence dès juillet-août à utiliser des Konkurs, ce qui montre que le mouvement a des connections avec les réseaux qui fournissent ces armes ou les autres groupes rebelles. La plupart des vidéos mettant en scène des lance-missiles antichars sont tournées dans les provinces d'Alep et d'Idlib, preuve que ces armes transitent surtout via la Turquie12.

Le graphique de Jane's sur la période de juillet-août 2013. L'analyse ne vaut que par la représentativité des vidéos sur l'emploi des lance-missiles antichars. On remarque que l'Armée syrienne libre et le Front de Libération Islamique Syrien, plus modérés, utilisent davantage ces armes que le Front Islamique Syrien et et l'EIIL, tendance qui a changé quelque peu. En revanche, le Konkurs figure alors en place parmi les systèmes connus, à côté du HJ-8 chinois.-Source : http://yallasouriya.files.wordpress.com/2013/08/atgm-aby-quantity-province-large.jpg


Ci-dessous, tir de Konkurs par l'Armée syrienne libre.


  

En tout état de cause, et depuis fin août-début septembre, si l'utilisation de missiles antichars a pu assurer ponctuellement certains succès de l'opposition syrienne13 sur le terrain, il n'en demeure pas moins que leur emploi n'a absolument pas inversé le rapport de forces. L'introduction de ces armes plus modernes ne peut compenser l'initiative que le régime semble avoir reprise avec l'entrée en scène du Hezbollah et la reconquête de certains secteurs importants depuis mai-juin 2013. C'est pourtant à partir de ce moment-là que le Qatar, en particulier, a commencé à soutenir plus fortement le Front Islamique Syrien piloté par Ahrar al-Sham, un des groupes rebelles les plus puissants sur le plan militaire14. Né en janvier 2012, il a participé à toutes les offensives victorieuses depuis septembre de la même année, et notamment à la capture de la seule capitale provinciale prise jusqu'ici par la rébellion, al-Raqqa, le 4 mars 2013. C'est également, et cela va de pair, l'un des groupes les mieux armés. La livraison des missiles antichars guidés reflète donc, aussi, d'une certaine façon, la compétition entre les Etats du Golfe (Arabie Saoudite et Qatar), entre acteurs moyen-orientaux ou proche-orientaux (Egypte, Qatar) et occidentaux (Etats-Unis et, derrière, l'Arabie Saoudite). Elle en dit surtout beaucoup, au-delà d'informations éparses, sur les fractures de la rébellion syrienne.




Tir de Konkurs sur un T-72.
 

 



5200 lanceurs étaient encore opérationnels au début des années 2000, mais seulement 40 en 2005. http://www.globalsecurity.org/military/world/syria/army-equipment.htm
13Lors de la prise de la base aérienne de Minnagh, près d'Alep, le 5 août 2013 par exemple. Elle a été facilitée par l'action de Kornet mis en oeuvre par l'Etat Islamique en Irak et au Levant.
14 Aaron Y. Zelin et Charles Lister, « The Crowning of the Syrian Islamic Front », Foreign Policy, 24 juin 2013.

Que faire ?

Comme au mois de novembre de l'an passé, j'ai déjà reçu la lettre de l'Education Nationale qui me demande ce que je souhaite faire au terme de cette deuxième année de disponibilité. Je peux en solliciter une troisième (où je ne suis toujours pas payé, bien sûr) mais pour des raisons financières, cela me semble difficile. L'écriture en tant que pigiste dans la presse spécialisée (le secteur, comme partout, fait des économies en ne recrutant plus de postes fixes) et la rédaction d'ouvrages ne me permettent pas malheureusement d'avoir une situation financière saine. Non pas que les revenus ne soient pas parfois conséquents mais trop irréguliers (car souvent versés aussi après publication).

J'ai bien sûr l'option de la thèse, que je devrais mener sans financement indépendant, en retournant dans l'Education Nationale. J'ai un projet solide que j'aimerai voir aboutir, reste à le concrétiser, ce qui suppose peut-être, aussi, de demander un temps partiel ou un mi-temps pour mener à bien correctement ce projet, et ne pas négliger soit l'enseignement soi la thèse elle-même.

Néanmoins, si des lecteurs/blogueurs amis/autres personnes ont des propositions à me soumettre pour un autre emploi, qui me permettrait par exemple d'être détaché de l'Education Nationale pour exercer une fonction en rapport avec l'histoire, l'histoire militaire au sens large, je suis ouvert. Je parle de détachement car je suis résolu pour le moment à conserver le bénéfice des concours que j'ai obtenus, et en particulier de l'agrégation. A moins bien sûr de trouver un emploi hors Education Nationale à salaire équivalent ou supérieur, mais je ne rêve pas trop...

Merci d'avance.

lundi 18 novembre 2013

Jean-Joël BREGEON, Napoléon et la guerre d'Espagne 1808-1814, Tempus 513, Paris, Perrin, 2013, 414 p.

Comme souvent, la collection Tempus réédite des ouvrages grand format parus chez Perrin antérieurement. C'est le cas avec ce livre de Jean-Joël Brégeon (que l'on baptise "historien" sans plus de précisions. L'auteur, qui m'a contacté quelques mois plus tard, me confirme qu'il a bien suivi un cursus universitaire en histoire, jusqu'à la thèse, à Nantes. Je n'avais rien trouvé sur son parcours en ligne) consacre à la guerre menée en Espagne par Napoléon Ier. Une guerre qui a porté plusieurs noms, selon le camp, et que les Espagnols considèrent comme une guerre nationale, et ce jusqu'à la mort de Franco. Côté français, l'historiographie a selon lui longtemps pâti d'une limitation à la pure histoire diplomatique et militaire, jusqu'aux travaux de J. Tulard, J.-O. Boudon, T. Lentz et surtout de Jean-René Aymes, le spécialiste français du sujet. On a moins tendance à parler d'une défaite (et qui en plus s'inscrit dans la durée, et de manière fort compliquée)... malgré la guerre de Succession d'Espagne menée par Louis XIV, les liens entre les Bourbons sont ténus, et l'Espagne comme le Portugal passent pour la France des Lumières pour des pays arriérés... Napoléon lui-même témoigne une très grande méconnaissance de l'Espagne quand il finit par s'y engager en 1808. L'auteur prétend donc proposer une histoire un peu plus globale que de coutume, notamment en ce qui concerne le monde espagnol du XVIIIème siècle.

La guerre en Syrie (25 septembre-15 novembre 2013)

Depuis mes trois articles de septembre 20131, la guerre en Syrie s'est poursuivie, chaque camp tentant d'améliorer sa position. Le conflit s'inscrit dans la durée et les évolutions récentes semblent confirmer les analyses de Francis Balanche, universitaire français spécialiste de la Syrie : l'ascendant pris par le régime de Bachar el-Assad se dessine en pointillés, face à une rébellion de plus en plus fragmentée. Mais à long terme, le régime n'a toujours pas les moyens de contrôler l'ensemble du territoire au vu de l'usure de ses forces armées, malgré des soutiens extérieurs non négligeables, alors que certains éléments de la rébellion deviennent de plus en plus puissants. Surtout, les fractures issues de la guerre civile semblent irréconciliables ou presque avec un maintien au pouvoir de Bachar el-Assad.


Une rébellion de plus en plus éclatée ?


On estime que près d'un millier de groupes rebelles armés ont émergé en conflit depuis le début du conflit, englobant pas moins de 100 000 hommes2. Leurs allégeances idéologiques sont évidemment des plus variées, allant des nationalistes syriens aux groupes affiliés à al-Qaïda. Le front al-Nosra, apparu en janvier 2012, a d'abord mené des attentats suicides, en particulier à Damas, avant de passer à la pose d'IED et aux embuscades, puis de mener de véritables assauts contre les bases militaires du nord à la fin 2012. En septembre 2013, le groupe alignait peut-être de 5 à 7 000 combattants présents dans 11 des 13 provinces.

vendredi 15 novembre 2013

2ème Guerre Mondiale n°51 : les suppléments

Je suis très pris par l'écriture ces temps-ci, dans les magazines bien sûr, mais aussi sur la toile et pour des revues plus scientifiques, ou en lien avec la sortie de mon livre... je vous propose donc des suppléments déjà mis en ligne sur mon blog précédemment.

Pour l'article sur le Pacifique, deux articles anciens que j'avais faits sur Peleliu, ici et ici.

Pour la chronique Ecrire l'histoire sur les volontaires étranges en Espagne, la recension d'un des ouvrages cités en bibliographie, ici, et celle proposée par Nicolas Aubin que j'ai reprise, ici, plus celle d'un autre ouvrage plus ancien que je cite également dans la chronique ici.

Bonne lecture !

Café Stratégique n°29 : De Boko Haram à AQMI : le chaînon manquant

Alors qu'un prêtre français vient d'être enlevé au Cameroun, probablement par Boko Haram, le prochain Café Stratégique de l'Alliance Géostratégique, jeudi prochain 21 novembre, sera justement consacré à une réflexion sur le "chaînon manquant" entre Boko Haram et AQMI, contre laquelle d'ailleurs les opérations se poursuivent au Mali, la guerre sur place n'étant pas terminée...

L'intervenant sera Marc-Antoine Pérouse de Montclos, professeur à l'Institut Français de Géopolitique, qui travaille en particulier sur les migrations, les déplacements forcés de populations, l'analyse de conflits et l'aide humanitaire. Et notamment en ce qui concerne le Nigéria et le Mali.

Jeudi 21 novembre, au café le Concorde, à partir de 19h.

jeudi 14 novembre 2013

Claire MAUSS-COPEAUX, Algérie, 20 août 1955. Insurrection, répression, massacres, Petite Bibliothèque Payot, Paris, Payot, 2013, 364 p.

Claire Mauss-Copeaux est historienne de la guerre d'Algérie et des violences de guerre. Partant de témoignages et de l'ouverture des archives militaires du Service Historique de la Défense en 1992, elle se rend compte que les représailles effectuées dans le Constantinois après l'insurrection du 20 août 1955 n'étaient pas dues à des réactions spontanées, mais bien à un projet politique et militaire. Le massacre des Européens du Constantinois est l'un des credos des nostalgiques de l'Algérie française. Pourtant, l'insurrection du 20 août montre les rapports de France entre colonisés et colonisateurs : face à une colonisation subie mais jamais acceptée, les Algériens créent le FLN, puis lancent l'offensive dans la wilaya II le 20 août 1955. Des centaines d'hommes, de femmes, et d'enfants, encadrés par des militaires de l'ALN, attaquent les agglomérations, avec des armes parfois improvisées. 31 militaires et 92 civils (dont 71 Européens) sont tués. Les représailles s'étalent sur plusieurs semaines et entraînent la mort de milliers d'Algériens.

mercredi 13 novembre 2013

2ème Guerre Mondiale n°51 (novembre-décembre 2013)

Petit tour d'horizon du n°51 de 2ème Guerre Mondiale où j'ai un peu moins contribué que les volumes précédents. Comme l'annonce Nicolas Pontic dans l'éditorial, la couverture du précédent numéro a fait réagir, notamment sur le web. Normal, vu le sujet. Mais ce n'est pas un mal de secouer de temps en temps le cocotier "confortable" des magazines de la presse spécialisée en histoire militaire, en s'inscrivant davantage dans l'actualité -non militaire, pour le coup.

- dans la rubrique Livres, on appréciera la mise au point de B. Rondeau sur la réédition du fameux Ils arrivent ! de Paul Carell (personnage sulfureux) et la fiche sur le Sedan 1940 de Vincent Arbarétier chez Economica.

- un article qui m'a plu, c'est celui de Vincent Bernard sur les opérations amphibies soviétiques (en mer Noire surtout). D'abord parce que l'Armée Rouge m'intéresse, évidemment, mais aussi parce que c'est un thème peu traité (au sein de l'Armée Rouge déjà peu abordée elle-même par la presse... ou alors encore sous un angle très daté). Les Soviétiques avaient aussi théorisé avant la guerre les trois niveaux (stratégique, opérationnel et tactique) de l'art amphibie, notamment grâce à l'amiral Isakov. La doctrine sera testée à Odessa en septembre 1941, en Crimée en décembre 1941 (et pas 42 comme l'indique la p.16), puis enfin à Novorossisk (février et septembre 1943) et à Kertch (octobre-novembre 1943). Il y a certes beaucoup d'improvisation et pourtant, les opérations amphibie soviétiques sont loin d'avoir été des fiascos... comme le montrent aussi celles dans la Baltique ou le Pacifique qui ne sont pas abordées ici.

- dans sa chronique Ecrire l'histoire, Benoît Rondeau explique que pour sauvegarder le patrimoine militaire des champs de bataille comme ceux de la Normandie, il faut savoir intéresser le public, sans tomber dans la surenchère commerciale... mais comme le reconnaît l'auteur, la multiplication des musées en Basse-Normandie, par exemple, n'est pas un gage de qualité. Faute aussi d'investissement des pouvoirs publics. Le tourisme militaire est-il victime d'une image qui l'attache à celle de nostalgiques, de fanatiques, de personnes aimant la guerre ? Un peu, sans doute oui. Mais on ne peut nier non plus que ces nostalgiques existent, aussi. Heureusement, ils ne sont pas majoritaires. Attention toutefois à ce que l'émotion, le pathos, ne remplace pas l'histoire.

- le dossier, toujours signé Benoît Rondeau, est consacré aux Fallschirmjäger, les paras allemands, face au débarquement et pendant la bataille de Normandie. La première partie du dossier montre que les divisions de parachutistes allemands sont en fait très disparates. La 3. FJD est une bonne unité, contrairement aux 5. et 6. la 2. étant de meilleure qualité. Le tout est complété par des formations autonomes. Dans un deuxième temps, l'auteur étudie l'engagement de ce qui est finalement le plus grand rassemblement de paras allemands de la guerre au sein de la bataille de Normandie. Les pertes sont très lourdes et même si les paras ont fait preuve d'abnégation, leur résistance n'a rien changé au résultat final, au prix de 20 000 hommes. Seule la 2. FJD prolonge la résistance en étant contrainte de s'enfermer dans Brest, où elle va animer la résistance jusqu'à la fin du siège. Engagées à contre-emploi, les divisions de paras sont décimées.

- dans la fiche personnage, Vincent Bernard propose le portrait de Tadamichi Kuribayashi, le fameux défenseur japonais d'Iwo Jima rendu célèbre par le film de Clint Eastwood. Kuribayashi est attaché militaire aux Etats-Unis pendant l'entre-deux-guerres, ce qui l'amène à être très réaliste sur les chances de son pays en cas de conflit face aux Américains. Est-il pour autant un officier "ordinaire" en dépit d'une carrière en Chine, puis à Hong-Kong, qui finit vite dans des postes plus tranquilles (mais prestigieux) ? Je m'interroge. En ce qui concerne la stratégie d'attrition, comme je le montre dans l'article du numéro, il y a des précédents bien avant Iwo Jima ; quant aux Mariannes, à mon sens, à terre, les Japonais n'ont au contraire pas essayé de l'appliquer. En revanche j'adhère totalement au montage "idéalisé" qu'en fait Clint Eastwood dans son film.

- David François, collègue de L'autre côté de la colline, compare les deux opérations Seelöwe et Overlord. Overlord est un chef d'oeuvre de planification stratégique, rendu possible par les énormes capacités de l'industrie américaine. Au contraire, Seelöwe souffre des indécisions allemandes et d'une Luftwaffe qui ne peut dominer les airs. Les stratégies diffèrent aussi profondément : à la recherche absolue d'une guerre courte, reposant sur le choc et la vitesse d'exécution, s'oppose la préparation méticuleuse, notamment logistique, qui garantit le succès.

- la fiche Uniformes de Jean-Patrick André est consacrée à un Feldwebel de FJR 14.

Je rappelle pour mémoire que tous les articles ou presque mentionnent une bibliographie indicative (y compris ici, la fiche personnage) ce qui n'est pas un luxe, loin de là. De quoi creuser si on le souhaite et surtout savoir d'où vient l'information, élément très important... (la biblio de mon article sur le Pacifique est à la fin de la deuxième partie, à paraître).

mardi 12 novembre 2013

L'autre côté de la colline : le siège d'Amida (359 ap. J.-C.)

Depuis dimanche, vous pouvez lire sur L'autre côté de la colline un article de mon cru sur le fameux siège d'Amida (359 ap. J.-C.), opposant Romains et Sassanides, et raconté par Ammien Marcellin. Un des sièges les plus fameux de l'Antiquité Tardive dont le récit nous en dit d'ailleurs peut-être plus sur Ammien Marcellin que sur la réalité des sièges de cette époque, encore que les détails soient quand même assez nombreux. Bonne lecture !

lundi 11 novembre 2013

William BLANC, Aurore CHERY et Christophe NAUDIN, Les historiens de garde. De Lorant Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national, Editions Inculte, 2013, 257 p.

Voici incontestablement un livre important. Important parce qu'il vient mettre par écrit, de manière posée et ordonnée, la remise en cause des prétentions de L. Deutsch depuis la sortie de son livre, Métronome, en 2009. A l'heure où celui-ci récidive avec un deuxième volume, Hexagone. Mais plus encore, je crois que j'ai apprécié cet ouvrage parce qu'il ne se contente pas d'expliquer les mécanismes sous-jacents au travail de L. Deutsch et de ses comparses, il esquisse aussi un certain nombre de solutions. N'en déplaise à ceux qui soutiennent le contraire.

Il faut lire la préface de Nicolas Offenstadt, un historien universitaire qui justement, lui, s'attache à faire de la vulgarisation, ce que l'on reproche beaucoup en général à l'université (de ne pas en faire). Cet historien est aux antipodes de ce reproche, c'est d'ailleurs un des plus visibles dans les médias, en particulier à l'approche du centenaire de la Grande Guerre, dont il est l'un des spécialistes en France. La préface rappelle combien ceux que les auteurs baptisent "les historiens de garde" n'adoptent pas, en fait, la démarche historique qui est celle retenue par l'université. Le discours des historiens de garde est, au contraire, au service d'une lecture politique de l'histoire. Nicolas Offenstadt rappelle qu'il ne sert à rien d'opposer histoire universitaire et histoire "populaire", lesquelles s'interpénètrent par certaines passerelles, même si elles s'ignorent, aussi. Cependant, faire de l'histoire populaire n'implique pas d'écrire ou de dire n'importe quoi ni de prendre les lecteurs pour des imbéciles.

dimanche 10 novembre 2013

Ligne de front (Gojijeon) de Jang Hoon (2011)

1953. Le lieutenant sud-coréen Eun-pyo (Shin Ha-Kyun) fait partie de la délégation qui participe aux négociations de Panmunjon, en vue d'un armistice. Trois ans auparavant au moment de l'invasion nord-coréenne, Eun-Pyo et son camarade Soo-hyeok (Go Soo) ont été capturés par le capitaine nord-coréen Jung-yoon (Ruy Seung-ryong). Celui-ci les laisse partir sous prétexte que la guerre sera terminée dans une semaine et qu'ils ne savent pas pourquoi ils se battent. Trois ans plus tard, les combats continuent sur la ligne de front figée dans une guerre de positions, notamment à l'est, sur le mont Aerok, dont la possession modifiera le tracé de la ligne de séparation entre les belligérants. La colline change sans arrêt de mains et les négociateurs finissent par ne plus savoir qui contrôle vraiment la hauteur. Au milieu des combats, le capitaine commandant la compagnie Alligator, qui bataille pour la colline, est retrouvé abattu par une balle sud-coréenne. Le lieutenant Eun-Pyo est envoyé sur place pour élucider l'instant et démasquer une taupe éventuelle puisqu'un courrier d'un soldat du Nord a été reçu au Sud provenant de la compagnie...

Cela faisait longtemps que je n'avais pas publié de billet à propos d'un film -fiches cinéma écrites obligent. Pour compenser, en voici donc deux dans la même journée ! Ligne de front est une nouvelle production sud-coréenne d'un cinéma de guerre qui a le vent en poupe depuis maintenant près de dix ans. La Corée du Sud revisite le conflit fondateur de sa situation actuelle en décalquant les standards des films d'action hollywoodiens, adaptés cependant à la sauce locale. Ligne de front est sans doute l'une des meilleures productions du genre jusqu'ici, un peu plus fine que Frères de sang ou que 71, ou bien encore que Far Away, qui lui porte sur la Seconde Guerre mondiale.

L'enquête policière n'est en fait qu'un prétexte -elle est résolue au bout de moins d'une heure de film- à la découverte de la réalité du front, c'est à dire la guerre de positions en 1953, à la veille de l'armistice, par un officier sud-coréen qui n'a plus connu le feu ou presque depuis la terrible retraite des premières semaines de la guerre, en 1950. La guerre de positions donne lieu à la fois à des combats sauvages et répétés pour la conquête et la reconquête des mêmes hauteurs, mais aussi à une forme de cohabitation étrange entre des Coréens en guerre civile que tout sépare, ou presque. Pour autant, le propos et les personnages restent malgré tout assez conventionnels, car le réalisateur, probablement, manque encore d'expérience.



Le gros point fort du film est sans doute de se concentrer sur les ultimes combats de la guerre de Corée, contrairement aux productions précédentes qui ont tendance à se focaliser sur les journées dramatiques -pour le sud- de l'invasion nord-coréenne de juin 1950, où le pays a bien failli succomber. Ici, il est question de combats sanglants pour le contrôle de hauteur, prises et reprises, couvertes de cadavres, avec des soldats qui n'aspirent plus qu'à rentrer chez eux. Le ton du film rappelle un peu une production américaine ancienne comme Pork Chop Hill, avec Gregory Peck (1959). Ce qu'il perd en tonalité larmoyante et en copie d'Hollywood, le film le gagne en efficacité sur les scènes de combat, assez nombreuses et qui sont un peu moins caricaturales que dans d'autres productions sud-coréennes comme Frères de sang ou 71. Par ailleurs, l'action est centrée, comme la plupart de ces productions, sur la dimension de guerre civile entre les deux Corées. Les Américains ne sont présents que via le soutien aérien et les négociations de Panmunjon ; en face, les Chinois lancent un seul assaut mais pour le reste du film, l'adversaire demeure les Nord-Coréens.

Bien que le film ait été choisi pour représenter la Corée du Sud aux Oscars 2012, on ne peut pas dire qu'il soit inoubliable, néanmoins, il vaut assurément le détour. Car la guerre de Corée n'intéresse plus trop les réalisateurs, américains ou européens, de nos jours. Restent donc les Sud-Coréens qui, pour des raisons évidentes, sont très attachés à se souvenir du conflit.


Le dernier train du Katanga (Dark of the Sun) de Jack Cardiff (1968)

Dans les années 1960, à l'indépendance du Congo belge et pendant la sécession du Katanga et la rébellion des Simbas. Le mercenaire britannique Bruce Curry (Rod Taylor), accompagné de son ami Ruffo (Jim Brown), est recruté par le président congolais Ubi (Calvin Lockhart) pour secourir des Européens isolés dans une ville menacée par les Simbas. En réalité, il s'agit surtout de récupérer les diamants de la mine locale qui valent 50 millions de dollars. Curry recrute dans son équipe le docteur Wreid (Kenneth More) et l'ancien nazi Heinlein (Peter Carsten), de mauvaise grâce, mais parce qu'il a besoin de son expérience militaire. Le président congolais fournit à Curry un train à vapeur pour atteindre son objectif. Commence alors une longue odyssée pour tenter d'accomplir la mission...

Le dernier train du Katanga (Dark of the Sun) est l'adaptation d'un roman de Wilbur Smith. Il s'inscrit dans les événements tourmentés de l'indépendance du Congo belge qui conduisent à la prise du pouvoir par Mobutu. Le film a été tourné en Jamaïque, pays qui avait l'avantage de disposer d'un réseau de chemin de fer à vapeur encore en bon état, et d'être plus sûr et moins coûteux.

Né en Rhodésie du Nord en 1933, Wilbur Smith a pondu une trentaine de romans. Dark of the Sun paraît en 1965 et l'action se situe lors de la rébellion de 1960, contrairement au film qui lui semble plutôt se placer au moment de la rébellion des Simbas en 1964-1965. Aux côtés de Rod Taylor, acteur australien qui impose sa prestance et son physique, on trouve l'acteur noir Jim Brown, ancien joueur de football américain qui s'était déjà fait remarquer dans Les 12 salopards avec d'autres vedettes du cinéma américain. Jim Brown incarne dans le film la "conscience" de Curry et, aussi, le destin tragique en devenir du Congo. Son opposant est Heinlein, l'ancien nazi inspiré d'un personnage authentique, Müller, ancien officier de la Wehrmacht devenu mercenaire. En RFA d'ailleurs, les passages les plus noirs du personnage dans le film seront coupés et Curry devient un officier de la Wehrmacht qui a un contentieux à régler avec Henlein, officier SS, depuis la guerre...



Le dernier train du Katanga est un film de guerre assez atypique pour l'époque, car plutôt réaliste : il suffit de voir la séquence de préparation du train ou les scènes d'action, qui ne donnent jamais dans la surenchère. Mais surtout, ce qui choqua le plus les spectateurs à sa sortie, c'est la violence rarement exprimée ainsi dans un film de guerre de l'époque, et qui fut pourtant très présente lors de l'indépendance du Congo. Européens massacrés par les Simbas, combat à la tronçonneuse, enfants exécutés par Henlein... Cardiff répondra aux critiques en affirmant qu'il a voulu montrer la réalité de la situation dans le pays. Souffrant d'un préjugé négatif, le film sera longtemps oublié, mais pas par tout le monde : Scorsese et Tarantino, en particulier, l'adorent, et le second s'en servira même pour son fameux Inglorious Bastards. A côté, Blood Diamonds de Zwick fait pâle figure.





LE DERNIER TRAIN DU KATANGA from Casacol on Vimeo.