jeudi 31 octobre 2013

Jacques FAVREAU et Nicolas DUFOUR, Nasan. La victoire oubliée (1952-1953). Base aéroterrestre au Tonkin, Campagnes et Stratégies 31, Paris, Economica, 2009, 208 p.

La collection Campagnes et Stratégies des éditions Economica, consacrée aux grandes batailles ou grandes campagnes de l'histoire militaire, recèle des ouvrages de qualité fort inégale : de très bons ensembles y côtoient de moins bons. Ce volume évoque la guerre d'Indochine à travers la bataille de Nasan, une base aéroterrestre défendue avec succès par les Français à la fin 1952 contre le Viêtminh. Pour autant, le sous-titre "La victoire oubliée" laisse un peu songeur car cet affrontement est en général bien connu dès que l'on parle de la guerre d'Indochine, en guise de prologue à Dien Bien Phu.

On est moins surpris quand on voit que l'un des auteurs, le général Favreau, est le fils d'un vétéran de la bataille (merci au commentateur qui me l'a précisé). On est donc en présence d'un travail d'histoire réalisé par un descendant de vétéran français, épaulé par un autre officier plus jeune qui a signé un travail sur ce même combat. La préface d'Hélie Denoix de Saint-Marc (lui aussi un vétéran de Nasan) semble s'inscrire dans une certaine "nostalgie" ou en tout cas dans une tonalité "victoire perdue", puisqu'il déplore que la mémoire du conflit se concentre autour de deux désastres, celui de la R.C. 4 et de Dien Bien Phu, et pas autour de "victoires incontestables remportées sur le terrain". Rappelons qu'Hélie Denoix de Saint-Marc, disparu récemment, résistant, déporté à Buchenwald, a aussi été le chargé de presse de Massu pendant la bataille d'Alger en 1957 -et qu'à ce titre il a donc couvert l'emploi de la torture. Par la suite, il joue un rôle dans le putsch d'Alger et ne désavoue pas l'OAS, alors même qu'il utilise son passé de résistant et de déporté, en quelque sorte, pour justifier son comportement en Algérie. Hélie Denoix de Saint-Marc, contrairement à Massu d'ailleurs, ou à un August von Kageneck avec lequel il a réalisé un entretien croisé pour un ouvrage en 2001, n'a jamais reconnu l'emploi de la torture et autres crimes de l'armée française en Algérie, ni exprimé le moindre regret, pire, il a participé à une reconstruction déformée de cette histoire de la décolonisation. Quand on voit que certaines personnes en font un "modèle" pour leur existence, il y a de quoi être un peu perplexe.

mercredi 30 octobre 2013

Marion KAMINSKI, Titien, Les maîtres de l'art ancien, H.F. Ullmann, 2007, 140 p.

Les éditions H.F. Ullmann proposent à des prix défiant toute concurrence (4 euros !) des volumes richement illustrés et pourvus d'un texte conséquent sur de grandes figures de l'histoire de l'art, particulièrement à la période moderne. Marion Kaminski livre l'opus consacré au Titien.

Tiziano Vecello, né probablement vers 1490, va oeuvrer à Venise, une des cités-Etats les plus prospères d'Italie au XVIème siècle. Gouvernée par des aristocrates, la ville a pourtant souffert pendant les guerres d'Italie, entre la France, l'empereur et le pape. Titien apprend son métier chez les frères Bellini, qui l'influencent, ainsi que Giorgione. En 1505, il se voit confié la restauration des fresques du Fondaco dei Tedeschi, qui a brûlé dans un incendie.

Ces fresques, achevées en 1508/1509, sont les premières oeuvres indépendantes de l'artiste. Les commandes affluent dès 1510 et Titien ouvre son propre atelier trois ans plus tard. Il obtient des commandes du Grand Conseil de Venise : l'Amour sacré et l'Amour profane étonne autant qu'il choque.


L'Assomption de la Vierge 1516-1518-Source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/9e/Tizian_041.jpg


Titien réalise, entre 1516 et 1518, une Assomption de la Vierge fameuse pour le grand couvent franciscain de Venise. Il devient un modèle pour d'autres peintres et il est sollicité par des puissants d'Italie du Nord, comme le duc de Ferrare ou le duc de Mantoue, qui le met en contact, dès 1529, avec Charles Quint, dont il peint un premier portrait. Il est dans la décennie suivante au sommet de sa carrière. Il conserve cependant toujours son autonomie et ne quitte pas Venise, même s'il s'installe en 1531 dans une maison plus grande. Il travaille pour les ducs d'Urbino, pour lesquels il réaliste notamment une Vénus qui constitue l'un de ses autres chefs d'oeuvre.


La Vénus d'Urbino, 1538-Source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/ba/Tizian_102.jpg


Dans la décennie 1540, l'historiographie parle de "crise maniériste" pour qualifier l'oeuvre de Titien, confronté à la concurrence d'autres peintres rameutés à Venise par le cardinal Grimani -des artistes romains. Le changement se voit dans le portrait de Ranuccio Farnèse ou dans la copie du Portrait de Jules II de Raphaël. Titien vient à Rome en 1545 et réalise le portrait du pape Paul III. Invité par la Diète d'Augsbourg, Titien franchit les Alpes et peint le Portrait de Charles Quint à cheval -qui vient de remporter la bataille de Mülhberg contre les protestants. Rentré à Venise, il continue de peindre pour les Habsbourg.

Dans les années 1550, Titien affronte la montée de deux autres artistes locaux, Tintoret et Véronèse, et n'apprécie pas le premier. Sa réputation est suffisamment établie pour qu'il soit sollicité par Philippe II, le successeur de Charles Quint. Il réalise un second autoportrait, dans des années difficiles marquées par la disparition de son ami l'Arétin, de son frère, de sa fille. Il peint des tableaux religieux pour Charles Quint dans sa retraite et des oeuvres plus mythologiques, ainsi que des portraits, pour son fils. Les couleurs s'éclaircissent, la représentation du corps féminin évolue. Il meurt en 1576, alors que Venise est frappée par une épidémie de peste. Sa postérité est immense, et rien n'en témoigne plus que le succès de Luca Gordiano, qui se distingue au siècle suivant par ses faux Titien.

Pièta, destinée à son tombeau, 1576-Source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/3a/Titian_-_Piet%C3%A0_-_WGA22851.jpg


Une chronologie indicative, un glossaire et une petite bibliographie (moins fournie que dans le volume précédent que j'avais commenté) complètent l'ensemble.




mercredi 23 octobre 2013

Hélène CARRERE D'ENCAUSSE, Nicolas II. La transition interrompue, Paris, Fayard, 1996, 552 p.

Hélène Carrère d'Encausse, historienne désormais assez âgée (plus de 80 ans...) et spécialiste de la Russie, est issue d'une famille géorgienne exilée après la révolution de 1917. Après s'être essayée à la prédiction dans L'Empire éclaté (où elle annonçait l'implosion de l'URSS en raison du poids montant des musulmans en Asie Centrale, ce qui s'est, au final, révélé inexact), elle revient à l'écriture de l'histoire. En 1996, elle signe une de ses biographies consacrées au dernier tsar en date, Nicolas II.

L'introduction donne le ton puisque Nicolas II, finalement, n'aurait eu, pour ainsi dire, pas de chance (!) : sa vie se résumerait à une tragédie personnelle et familiale. D'après l'historienne, la malchance de la Russie (!) tient à son histoire : élevée à l'école de Byzance, elle aurait été arrachée à l'Europe par les envahisseurs tatars (sic). D'où la course effrénée de la Russie vers la modernité, jusqu'à Nicolas II. Celui-ci aurait en vain tente d'amener son empire dans ce sens, handicapé par son respect inné pour l'autocratie. Le tout dans une poussée eschatologique qui rendait la catastrophe inévitable... et les fossoyeurs de l'URSS ne seraient finalement que les héritiers de la "transition interrompue" initiée par Nicolas II. Point sur lequel on peut être d'accord, toutefois : toute transition demande du temps, beaucoup de temps...

mardi 22 octobre 2013

Walter BRUYERES-OSTELLS, Leipzig 16-19 octobre 1813, L'histoire en batailles, Paris, Tallandier, 2013, 206 p.

Le bicentenaire de la bataille de Leipzig (2013) a vu fleurir les publications consacrées à cet affrontement. Il est à noter aussi que la bataille intéresse, par exemple, les prolégomènes de l'art opératif, un thème très à la mode ces temps-ci.

Walter Bruyère-Ostells signe, dans la collection L'histoire en batailles de Tallandier, un des ouvrages de cette "vague" sur Leipzig. Maître de conférences en histoire contemporaine à l'IEP d'Aix-en-Provence, on lui doit déjà plusieurs ouvrages dont une Histoire des mercenaires, chez le même éditeur.

Comme il le rappelle dans le prologue, c'est l'artillerie qui ouvre, le 16 octobre 1813, ce qui reste comme le plus grand affrontement terrestre avant la Première Guerre mondiale -du moins, en Europe.

Napoléon, affaibli après la retraite de Russie, car son Empire ne tient qu'à ses victoires militaires, réussit le tour de force de reconstituer une armée, en quelques mois, grâce à l'incorporation des fameux "Marie-Louise". Il est plus difficile en revanche de ressusciter une cavalerie de qualité. L'enjeu est désormais l'espace germanique, où la Prusse rejoint, en février 1813, le camp des coalisés. Frédéric-Guillaume III le fait davantage dans un esprit antinapoléonien et conservateur que pour provoquer une insurrection nationale. L'armée prussienne a été remodelée depuis 1806 par Scharnhorst et Gneisenau. Avec 200 000 hommes (400 000 en août 1813), Napoléon fonce sur la Saxe, restée fidèle à la France. Malgré les victoires de Lützen et Bautzen, qu'il ne peut exploiter faute de cavalerie, il est obligé de conclure un armistice en mai. Les coalisés en profitent pour se renforcer, d'autant que Napoléon est affaibli par la défaite de Vitoria, en Espagne, le 21 juin. L'Autriche rejoint finalement la coalition, en août. Celle-ci dispose de la supériorité numérique, avec plus de 500 000 hommes contre les 400 000 de Napoléon. Elle constitue trois armées : Bohême, Silésie, et du Nord, avec le renfort de Bernadotte, ancien maréchal de Napoléon devenu roi de Suède.


lundi 21 octobre 2013

L'autre côté de la colline : La lutte anti-hélicoptères et l'offensive Broussilov de 1917

De retour après une grosse semaine de travail, sur un écrit à paraître prochainement (plus d'informations bientôt, à suivre), je signale la mise en ligne sur L'autre côté de la colline de deux nouveaux articles.

Le premier est signé Adrien Fontanellaz et porte sur la lutte anti-hélicoptères, à partir des exemples du Viêtnam et de la guerre en Afghanistan menée par les Soviétiques. Sujet qui m'intéresse d'autant plus que je l'avais en partie abordé lors de la publication du numéro d'Histoire et Stratégie sur les opérations aéromobiles.

Le second est celui de David François sur l'offensive Broussilov de 1917, dans une Russie alors en pleine révolution. Il a le mérite, me semble-t-il, de montrer que même à ce moment-là l'armée russe conserve encore certaines forces même si l'effondrement n'est pas loin. On est à des années-lumière de la fameuse "armée tsariste qui n'a jamais fait le poids" évoquée par certains et des stéréotypes allemands de la Grande Guerre qui forgeront pour longtemps, aussi, la vision de l'adversaire soviétique.

Bonne lecture !

vendredi 11 octobre 2013

Hans-Heiri STAPFER et Don GREEN, La-5/7 In Action, Aircraft Number 169, Squadron/Signal Publications, 1998, 51 p.

Le chasseur La-5, à moteur radial et construit en bois, a beaucoup fait pour que les VVS obtiennent la supériorité aérienne contre la Luftwaffe sur le front de l'est. L'as des as alliés, Ivan Kozhedoub, a remporté l'essentiel de ses 62 victoires sur des chasseurs Lavochkine. Avec les chasseurs Yak, les Lavochkine ont constitué l'épine dorsale des VVS pendant la Grande Guerre Patriotique : 9 920 La-5 sont produits jusqu'en novembre 1944, suivis par 5 905 La-7 jusqu'en décembre 1945.

Ce n'est pas par hasard si les Soviétiques choisissent de construire des chasseurs en bois. Le matériau est davantage disponible que les alliages en métal, et ce d'autant plus après l'invasion allemande de 1941. Le LaGG-3, qui est entré en service avant Barbarossa, étant jugé obsolète, l'URSS fait travailler ses ingénieurs sur un moteur radial M-82 monté sur un nouveau chasseur. C'est Alexeyev, l'adjoint de Lavochkine, qui est chargé du projet dans l'usine 21 de Nijni-Novogorod. Il y travaille dès la relocalisation des bureaux de Moscou à Nijni-Novogorod à l'automne 1941. Les tests sont réalisés à partir d'un LAGG-3 équipé du nouveau moteur. Le La-5, c'est son nom, embarque désormais des canons de 20 mm comme armes de bord. Le prototype est prêt dès décembre 1941 mais n'est testé qu'en avril 1942. Il se révèle légèrement supérieur au Bf 109 F allemand qui surclassait le LaGG-3.

Le prototype est rapidement testé et la production commence dès juillet 1942. C'est avant tout un chasseur, il n'est pas vraiment conçu pour faire en parallèle de l'appui au sol. Appareil rustique, il se prête bien aux conditions difficiles du front de l'est sur les terrains de campagne, nécessitant peu d'entretien. Mais les premiers La-5 de production sont plus lourds et moins rapides que le prototype, et, en outre, la visibilité est mauvaise. Des tests avec un Bf 109 G-2 capturé en octobre 1942 révèlent la supériorité du chasseur allemand. C'est au-dessus de Stalingrad que les premiers La-5 reçoivent leur baptême du feu, avant de s'illustrer au-dessus du Kouban et surtout de Koursk en 1943. C'est là que commence à briller le futur as Kozhedoub. Les Allemands capturent d'ailleurs un premier exemplaire du La-5 en juillet 1943. 1 129 La-5 sont produits en 1942, essentiellement à l'usine de Nijni-Novgorod, contre 2 771 LaGG-3 cette même année.

Une version au moteur plus puissant, le La-5F, est testée dès avril 1943 et affectée aux régiments de chasse mais aussi à la défense aérienne du territoire. Mais c'est finalement le La-5FN, autre version au moteur gonflé, qui surclasse en test le Bf 109 G-2. Il est engagé pour la première fois au-dessus de Koursk. Les 14 La-5FN du 32ème régiment de chasse de la Garde participent à 25 engagements aériens en juillet-août et revendiquent 33 avions allemands -dont 21 Fw 190 et 3 Me 109. En 1943, 5 048 La-5F ou FN sont produits dont 91% à l'usine de Nijni-Novgorod. 3 826 de plus le sont en 1944, mais dès avril, les lignes de montage commencent à s'adapter pour construire le La-7. Après la guerre, de nombreux appareils disparaissent car la construction en bois ne résiste guère à l'épreuve du temps...

Les La-5 ont également équipé le 1e régiment de chasse tchécoslovaque, formé en mai 1944 à partir de pilotes venus de la RAF. En septembre-octobre 1944, le régiment intervient pour soutenir les insurgés slovaques. Les Tchécoslovaques forment ensuite, en janvier 1945, une division mixte intégrée dans une armée aérienne soviétique. Ils seront les seuls à l'exception des VVS à piloter le La-5, retiré du service en 1948.

Les ingénieurs soviétiques planchent sur d'autres modèles plus puissants : La-5 206, La-5FN modèle 1944, M-71, avec un nouveau moteur, sans compter l'UTI, la version d'entraînement et de liaison. Le La-7 est développé à partir de l'automne 1943 sur la base de ce modèle : c'est le premier à inclure quelques parties en métal. Le premier prototype est achevé en janvier 1944 et subit une batterie de tests jusqu'en mars, qui mettent en lumière des problèmes structurels liés à l'assemblage des pièces. C'est pourtant le chasseur soviétique le plus rapide du conflit malgré d'autres défauts dans la version finale. Les premiers La-7 quittent les chaînes de production en mai 1944 mais arrivent d'abord au compte-gouttes : il n'y en a que 225 en ligne en septembre. Les premiers exemplaires sont affectés au 176ème régiment de chasse de la Garde dont Kozhedoub est le commandant adjoint. Il abat sur La-7 son unique Me-262 le 15 février 1945. Le 63ème régiment de chasse de la Garde, opère en Lituanie du 15 septembre au 15 octobre 1944 : en 116 sorties, 47 rencontres et 39 combats aériens (à 94% contre des FW 190), il abat 52 Fw 190 et 3 Bf 109 pour la perte de 4 La-7. Les succès soviétiques sur La-7 sont aussi dûs à une expérience plus grande des pilotes et, à l'inverse, à l'affaiblissement de ceux de la Luftwaffe. Quelques La-7 sont fournis au 2ème régiment de chasse tchécoslovaque en mars 1945. Les Soviétiques désignent une version destinée aux interceptions à haute altitude comme La-7TK : les quelques exemplaires opèrent contre les avions de reconnaissance allemande. Pour contrer les premiers avions à réaction allemands, ils mettent aussi au point le La-7R, qui démarre avec une fusée : l'avion ouvre l'ère du jet pour les VVS. La version UTI, comme toujours, est destinée à l'entraînement et aux liaisons.

Un petit ouvrage sympathique, qui ravira les passionnés, même s'il ne cite pas ses sources. On apprécie cependant les petits dessins légendés qui montrent les ajouts ou changements d'une version à l'autre.

jeudi 10 octobre 2013

L'offensive du Têt : encore deux nouvelles recensions...

Encore deux nouvelles recensions de L'offensive du Têt :

- la première est celle de l'allié Thibault Lamidel, qui tient le blog Le fauteuil de Colbert. Une recension en forme de réflexions sur la guerre du Viêtnam et les conflits contemporains, similitudes, leçons à tirer, etc.

- la seconde est celle du Figaro Littéraire, signée Frédéric de Moncault. Plus précise et moins sommaire (!) que celle de Jean Sévillia pour le Figaro Magazine, plus flatteuse aussi pour moi. Mais l'auteur sélectionne ce qui l'intéresse, et déforme parfois mon propos.



Jacques BERGIER, Agents secrets contre armes secrètes, J'ai Lu leur Aventure 101, Paris, Editions J'ai Lu, 1965, 247 p.

On ne présente plus la collection bleue J'ai Lu leur Aventure, qui proposait voici plusieurs décennies des témoignages ou récits d'acteurs ou de moments importants de la Seconde Guerre mondiale, en particulier. Le tome 101 est le récit de Jacques Bergier, physicien français, résistant, qui prit part notamment à un réseau de renseignement "scientifique" qui contribua à traquer les fameuses armes V.

Comme il le rappelle dans la préface, son récit n'est qu'un aperçu du travail de ce réseau (il renvoie à d'autres sources dont certaines aujourd'hui dépassées ou remises en question, tel David Irving). Il explique combien les débuts de la résistance en France, dès 1940, ont été difficiles et qu'il était difficile d'entrer en contact avec l'Angleterre.

En novembre 1940, Bergier forme, avec André Helbronner et Alfred Eskenazi, deux autres scientifiques, un réseau de renseignements à Lyon. Transmissions, liaisons, faux papiers sont des problèmes prioritaires pour assurer la survie d'un réseau de résistance. Le contact avec Londres une fois établi à Berne, le groupe tente de diffuser son activité, mais se heurte au problème des relations avec la France Libre, voulue par de nombreux interlocuteurs.

Montrose, parachuté de Londres, met sur pied avec eux, entre novembre 1942 et janvier 1943, le réseau Marco-Polo. Ce réseau favorise largement l'effort de renseignement sur celui d'action à proprement parler. Surveillé par l'Abwehr de Canaris, Marco-Polo commence à réunir des informations sur les armes V. Il installe une base d'archives à la centrale Blindenheim, à Villeurbanne. Les renseignements sur les armes V, d'après Bergier, ne sont pas forcément pris au sérieux à Londres, du moins au départ.

Comme souvent, le réseau est victime d'une trahison. Helbronner et Eskenazi sont arrêtés successivement en juin 1943. Le réseau est cependant réconforté en août par l'annonce sur la BBC du bombardement de Peenemünde, la base secrète où l'on met au point les armes V. Bergier doit monter sur Paris pour rencontrer les FTP, qui éliminent des agents secrets de son réseau de renseignement sans en avoir connaissance.

La Gestapo surgit dans la centrale Blindenheim le 23 novembre 1943. Bergier est arrêté. Torturé par les Allemands, sans dire un mot. On lui propose de travailler pour la recherche nazie, il refuse. A l'extérieur, dès janvier 1944, le réseau Marco-Polo devient Promontoire. Il continue d'informer Londres, en particulier sur les rampes de lancement de V-1, matraquées pendant la fameuse opération Crossbow. Le 7 mars, Bergier est déporté dans le camp de concentration de Neue Bremme. La seconde centrale du réseau, dans la banlieue de Lyon, est démantelée par les Allemands le 25 juillet 1944.

Bergier évoque alors cette mystérieuse opération "Oeuf de Pâques", citée par Canaris : des sabotages et assassinats prévus par la division Brandenburg, un soulèvement de collaborateurs français dans le Midi, l'action d'éléments en Espagne, avec bombardement par V-1 et V-2 et la contre-offensive des Ardennes. L'opération Tarzan, monté notamment par les Américains, aurait éliminé les deux premiers éléments de cette menace jamais apparue au grand jour.

Bergier termine le livre en évoquant les V-1 et les V-2, et leurs atouts respectifs. Il imagine les armes du futur : la foudre à boule et le laser, et évoque la guerre secrète qui a cours entre les deux superpuissances du moment. La postface comprend une interview du colonel Passy par Roger Wybot. Passy apporte un contrepoint utile au récit et explique notamment pourquoi il  a été difficile, pendant longtemps, de rencontrer des agents de la France Libre. Jean Prim rajoute un dictionnaire des termes évoqués, notamment scientifiques.



mardi 8 octobre 2013

Café Stratégique n°28 : Syrie. Requiem pour l'arme chimique (Olivier Lepick)

Le prochain Café Stratégique de l'Alliance Géostratégique se tiendra le mercredi (et non le jeudi ! ) 9 octobre, à 19h, au café Concorde (cf affiche ci-contre).

L'intervenant sera Olivier Lepick, chercheur associé à la FRS, qui travaille notamment sur l'histoire du programme militaire biologique français depuis 1947. Il a signé plusieurs ouvrages sur la guerre chimique et biologique.

L'offensive du Têt : deux recensions de plus en ligne

La journée d'hier a vu apparaître deux nouvelles recensions de mon livre sur L'offensive du Têt :

- la première est celle de David François, qui tient le blog Communisme, violence, conflits, avec lequel je travaille sur L'autre côté de la colline. Merci à David qui voit dans ce travail une "synthèse utile".

- la deuxième est le fait d'Abou Djaffar, allié de l'Alliance Géostratégique, qui tient le blog Terrorismes, guérillas, stratégie et autres activités humaines. L'auteur voit dans mon livre un "éclairage immédiatement assimilable", ce qui résume assez bien, en effet, la démarche entreprise.


Merci encore à eux deux ! Je rappelle à tous que le livre se prolonge d'un blog, L'offensive du Têt, qui fournit des éléments complémentaires : articles, conseils de lecture, etc. N'hésitez pas à le parcourir ! Le blog a également sa page Facebook, n'hésitez pas à "liker", ça fait toujours plaisir.

lundi 7 octobre 2013

Cédric MAS, La bataille d'El Alamein (juin-novembre 1942), Heimdal/Uniformes Magazine, 2012, 127 p.

Cédric Mas, auteur bien connu de la presse spécialisée pour ses articles ou numéros sur la guerre en Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale, a eu la gentillesse de m'envoyer un exemplaire de son livre sur la bataille d'El-Alamein paru à la fin de l'année dernière. Est-il encore besoin de préciser que je fais cette recension en toute transparence ?

Comme il le rappelle dans l'avant-propos, le théâtre d'opérations méditerranéen est apparu à beaucoup d'acteurs du conflit comme secondaire, alors qu'il est en réalité tout aussi important que d'autres, notamment pour les Alliés occidentaux, qui y testent de nouveaux matériels, de nouvelles tactiques, mais aussi pour les Allemands, en termes de propagande, par exemple. Une propagande qui continue encore d'influencer l'écriture de l'histoire de ce front. Cédric Mas choisit ici de s'intéresser à la bataille d'El-Alamein, considérée comme l'un des grands tournants de la guerre en 1942, après Midway et avant Stalingrad. Il se concentre sur la dimension terrestre et établit le récit des faits, tout en questionnant à l'occasion certains points importants de la bataille.

L'introduction rappelle brièvement ce qu'est El-Alamein : une gare, construite en 1908, sur la voie ferrée Alexandrie-Fuka. Avant la Seconde Guerre mondiale, c'est surtout un point de ravitaillement en eau pour les locomotives. Cédric Mas dresse aussi un rapide historique de la guerre en Afrique du Nord jusqu'en 1942. L'Allemagne nazie fait, début 1942, le choix d'une offensive contre Gazala en négligeant Malte, ce qui souligne l'absence de vision stratégique que l'on reconnaît assez largement, désormais, à l'armée allemande. Rommel remporte la bataille en trois semaines, s'empare de Tobrouk le 21 juin 1942, mais est retardé par la résistance des Français Libres à Bir Hakeim. Il envisage alors de pousser jusqu'à El Alamein, qui apparaît pour la première fois dans les plans allemands, alors que Churchill, en raison de la défaite, doit affronter une nouvelle vague de contestations à Londres. Auchinleck prend lui-même le commandement de la 8th Army, mais rien n'y fait : le général Gott, commandant le 13th Corps, flanche, Rommel pousse son avantage. La bataille qui s'engage devant El-Alamein le 1er juillet 1942 est importante, notamment pour les Britanniques, sur un plan psychologique, sans compter que, du côté allemand, on prépare déjà l'extermination des Juifs de Palestine et d'Egypte.

El-Alamein est défendue par 3 "boxes" défensives soutenues par des colonnes en arrière. Mais il y a un vide au centre et les troupes de la 8th Army souffrent d'une grave crise morale, en raison des récents revers. Il y a des problèmes de discipline et même de commandement. L'assaut de Rommel le 1er juillet est mené par des unités épuisées et frappées par une aviation alliée de plus en plus présente. Le 3 juillet, Rommel doit stopper son attaque. Les assauts des 6 et 9 juillet sont infructueux, et Rommel incrimine de plus en plus les Italiens. Les Néo-Zélandais, qui montent à l'attaque de la crête de Ruweisat le 14, sont lâchés par les chars et décimés. A force d'attaques néanmoins, Auchinleck finit par priver Rommel de l'initiative. A ce moment-là, la crise morale est toujours patente au sein de la 8th Army.

Churchill remplace finalement Auchinleck par Gott, vite disparu, et le poste échoit à Montgomery. Celui-ci redonne confiance à l'armée en affirmant vouloir tenir sur place, en faisant combattre les divisions ensemble, et en changeant la symbolique du commandement, l'entraînement, etc. Faute de logistique appropriée, la Panzerarmee Afrika ne peut se renforcer correctement. En outre la chaîne de commandement est rendue plus complexe le 16 août par des changements de responsabilités. La vie quotidienne des combattants est très dure sur le terrain. Epuisé, Rommel conduit néanmoins l'attaque entre les 31 août et 2 septembre sur la crête d'Alam El-Halfa : menée de manière hésitante, la bataille a souffert d'un manque de renseignements et de surprise, de chance aussi, puisque plusieurs officiers importants sont tués dès le début des combats. Rommel se fait d'ailleurs remplacer par Stumme, tandis que les Anglais lancent sans grand succès des opérations sur les arrières de la Panzerarmee.

L'opération Lightfoot, déclenchée par Montgomery le 23 octobre, met les Italo-Allemands en difficulté malgré des combats très durs. L'offensive ne débouche pas vraiment mais les Anglais s'efforcent d'user les maigres réserves adverses dans une bataille d'usure, en utilisant aussi leur aviation pour démoraliser l'ennemi. Le 27 octobre, Rommel, de plus en plus pessimiste, ne voit plus d'issue. Pendant qu'il prépare la retraite, dès le 29, Montgomery lance Supercharge, le 2 novembre, pour obtenir la percée. Rommel commence à enclencher la retraite : c'est là qu'Hitler envoie son fameux message, tenir sur place ou mourir, sans que l'on puisse savoir s'il l'a envoyé avant que Rommel n'ordonne de décrocher ou juste après, en réaction. Le contre-ordre du 3 novembre scelle le sort de milliers d'hommes, promis à la mort ou à la captivité. Même si la retraite est de nouveau ordonnée le 4, la Panzerarmee est décimée : le XXème corps italien s'est sacrifié, des scènes de panique se font jour.

Les pertes sont lourdes des deux côtés : plus de 13 000 hommes côté britannique, dont 40% des unités de première ligne. L'Axe perd environ 20 000 hommes pendant la bataille mais aussi 29 000 prisonniers pendant la poursuite. Pourquoi les Britanniques ont-il tenu lors de la première bataille, fin juin-début juillet ? Parce que la résilience anglaise est supérieure aux succès que peut obtenir l'Axe, qui par ailleurs n'a pas suffisamment assuré sa logistique pour poursuivre en Egypte. Si succès allemand il y aurait eu, il aurait davantage porté en termes politiques que militaires. Le choix de Montgomery, par défaut, s'est tout de même révélé décisif. Rommel, brisé, n'est plus le même lors de la bataille d'Alam el-Halfa. En octobre, la Panzerarmme se jette à tort dans la bataille d'usure et gaspille ses Panzer dans des contre-attaques qui se brisent sur les antichars disposés en avant par Monty. Celui-ci a su faire preuve à la fois de  prudence et d'imagination, même s'il a cherché à s'attribuer des mérites bien plus grands qu'en réalité.

El-Alamein est bien un des tournants de la guerre car c'est la première grande défaite terrestre, à l'ouest, des Allemands et des Italiens, dont l'armée ne se relèvera pas des coupes subies. Succès anglo-saxon et donc davantage revendiqué et analysé, d'ailleurs, dans ce monde-ci.

Au final, un texte intéressant (avec quelques coquilles d'édition), servi par de nombreuses cartes et illustrations bien légendées, des annexes (tableaux listant les chars disponibles en particulier), et une bibliographie commentée. Il ravira sans aucun doute les amateurs du sujet. C'est une bonne analyse opérationnelle de la bataille, sur le plan terrestre, avec des questionnements intéressants sur les moments ou les aspects-clés. Le contrat posé en introduction est donc plutôt rempli.




samedi 5 octobre 2013

Cecil B. CURREY, Victory at Any Cost. The Genius of Viet Nam's Gen. Vo Nguyen Giap, The Warriors, Potomac Books, Inc, 2005, 401 p.

Etrange sentiment que je ressens après avoir relu, par le plus grand des hasards, cette biographie de référence du général Giap, qui est décédé hier à l'âge vénérable de 102 ans. Ancien membre de l'armée américaine, qu'il a quitté en 1992 avec le grade de colonel, Cecil Currey a commencé à écrire sur la guerre du Viêtnam à partir de 1981. On lui doit aussi une biographie d'Edward Lansdale. Comme le dit John Keegan dans la préface, ce travail aide à mieux comprendre pourquoi Giap est l'un des plus grands hommes militaires du XXème siècle. Le génie de Giap réside dans ses capacités d'organisateur, sa patience et sa persévérance, une volonté de fer, la capacité à apprendre de ses erreurs, et celle de persuader des millions de ses confrères viêtnamiens de supporter le prix de la victoire à n'importe quel prix. Peu de généraux peuvent se vanter d'avoir successivement triomphé des Français, des Américains et des Chinois. Giap est pourtant parti de rien ou presque, et sans aucune formation militaire. Il a été attiré par Napoléon dans ses lectures, mais sa stratégie, profondément ancrée dans l'héritage viêtnamien, joue sur la géographie, le temps, et l'évasion face à des engagements soutenus pour contrer des forces occidentales supérieures qui se reposent sur la rapidité de réaction, la technologie moderne et une logistique effarante.

Comme le rappelle l'auteur, cette biographie conclut un cycle de trois ouvrages consacré à la guerre du Viêtnam. Le premier, paru en 1981, mettait en évidence l'échec de l'armée américaine au Sud-Viêtnam, qui tenait, pour Currey, à l'échec du commandement. Puis, Currey s'intéresse à Lansdale, personnage un peu mystérieux qui avait préconisé d'autres solutions pour mener la guerre (1988). C'est alors qu'il en vient à s'intéresser à l'ennemi : Giap. Il a épluché la plupart des sources disponibles, et il est même allé jusqu'à rencontrer Giap et à l'interviewer en décembre 1988. Une deuxième tentative, malheureusement, se soldera par un échec l'année suivante.

vendredi 4 octobre 2013

Mort de Tom Clancy (1947-2013)

Tom Clancy est mort il y a quelques jours. Parcours atypique que celui de ce romancier qui ne rêvait que d'entrer dans l'armée américaine au moment de la guerre du Viêtnam et qui, inapte au service en raison d'une mauvaise vue, se met à écrire des romans parfois époustouflants. A la poursuite d'Octobre Rouge, sorti en 1984, impressionne tellement l'US Navy qu'il finit édité par l'académie navale d'Annapolis ! C'est l'occasion pour Clancy de mettre sur pied son personnage principal, Jack Ryan, professeur d'histoire navale qui, de fil en aiguille, devient président des Etats-Unis. Hormis la litanie de romans mettant en scène Jack Ryan, Tom Clancy s'est fendu d'autres séries plus "technologiques", comme Net Force, et investit le genre "techno-thriller". Il écrit aussi des "one shot" comme l'excellent Tempête Rouge, paru deux ans après A la poursuite d'Octobre Rouge, et qui simule un scénario de Troisième Guerre mondiale de manière plutôt convaincante. Je n'ai qu'à me retourner derrière mon ordinateur pour voir une étagère où l'on trouve A la poursuite d'Octobre Rouge, Tempête Rouge, Code SSN, Le cardinal du Kremlin, les deux tomes de Rainbow Six. Et encore, je ne suis venu qu'aux romans sur le tard.


 



J'ai commencé à découvrir Tom Clancy, en effet, par les films adaptés de ses oeuvres : Octobre Rouge, bien sûr, mais aussi Jeux de Guerre ou Danger immédiat, Harrison Ford incarne Jack Ryan. Tom Clancy était un véritable homme d'affaires : il avait notamment compris que des jeux vidéos pouvaient être tirés de ses livres. Il avait fondé la société Red Storm (référence à son livre) Entertainment, qu'il cède plus tard à Ubisoft. L'adolescent fan de jeux PC que j'ai été se souvient encore de parties épiques sur le premier Rainbow Six (1998) ou sur le premier Ghost Recon (2001), où le jeu anticipait une invasion de la Géorgie par la Russie... scénario qui se produira effectivement en 2008 (dans un contexte bien différent cependant) et sur lequel j'ai moi-même écrit. C'est dire que je dois une partie de ma passion pour l'histoire militaire, au sens large, à M. Tom Clancy. RIP.


 







Francis BERGESE, Buck Danny tome 49 : La nuit du serpent, Dupuis, 2000, 48 p.

Alors que Buck Danny, Tumbler et Tuckson, et le major Dick Jackson, assurent la présentation au Bourget du nouveau chasseur F-22, le colonel Maxwell, leur ancien chef à la section spéciale des Agresseurs, est abattu par la DCA nord-coréenne dans son F-16 après avoir été aveuglé par un puissant canon laser et alors que son appareil a pénétré en Corée du Nord en échappant totalement à son contrôle. Les F-22 de Buck Danny et de ses équipiers vont bientôt être mobilisés pour mener une opération secrète de sauvetage afin de récupérer Maxwell...


Buck Danny est une véritable légende de la bande dessinée d'aviation, né de l'imagination de Victor Hubinon et Jean-Michel Charlier juste après la Seconde Guerre mondiale. Après la mort de Victor Hubinon en 1979, c'est Francis Bergèse qui reprend le dessin. La mort de Charlier dix ans plus tard laisse Bergèse seul aux commandes, après un album réalisé en collaboration avec De Douhet. Depuis le N°46, et jusqu'au n°52, Bergèse opère donc seul. Le n°49, La nuit du serpent, paru en 2000, est le dernier jusqu'ici de la série que j'apprécie : j'ai trouvé les trois derniers beaucoup plus fades. Bergèse a réalisé le dernier tome, le n°52, en 2008. Un n°53, Cobra Noir, est sorti en novembre 2013, réalisé par Frédéric Zumbiehl et Francis Winis.



La nuit du serpent est sorti peu de temps après Tonnerre sur la cordillère, le tome précédent, qui boucle lui-même un doublon avec le n°47, Zone interdite. Le scénario n'est peut-être pas à la hauteur de la "trilogie nucléaire" (tomes 41-43) ou de celui des Agresseurs (tome 44), mais il colle de près à l'actualité avec le conflit entre les deux Corées, et bien sûr, l'intervention du F-22 Raptor. Il y a en outre un clin d'oeil au tome 44 avec la présence du colonel Maxwell, ancien patron de la section spéciale des Agresseurs quand Buck Danny et ses camarades y sont envoyés avec le défecteur soviétique. Cependant, il est vrai que face à la pléthore de productions plus récentes en BD aéronautiques, le dessin de Bergèse fait de plus en plus pâle figure, et le scénario est convenu, dans la lignée des Buck Danny.



jeudi 3 octobre 2013

Pierre BROCHEUX, Hô Chi Minh. Du révolutionnaire à l'icône, Biographie Payot, Paris, Payot, 2003, 338 p.

Pierre Brocheux, enseignant et historien à la retraite désormais, a livré en 2003 cette biographie d'Hô Chi Minh, qui a même été traduite en 2007 par la Cambridge University Press. Difficile d'écrire une biographie d'Hô Chi Minh, relégué depuis la fin du communisme dans la galerie des tyrans rouges, avec Mao ou Staline. Pourtant le personnage reste encensé et pas seulement au Viêtnam, mais aussi en Thaïlande, par exemple. Il avait néanmoins refusé que son corps soit embaumé, comme il l'a été. On manque encore d'accès aux archives, soviétiques ou viêtnamiennes notamment, pour répondre à toutes les questions.

Nguyen Sinh Cung, devenu Nguyen Tat Tanh à l'âge de dix ans, est né en 1890 dans une famille paysanne de la province de Nghe An, alors que s'achève la colonisation française du Viêtnam. Son père est un paysan qui a accédé au mandarinat, qui fait de la prison pour avoir défendu des convictions. Le jeune fils, livré à lui-même par la mort précoce de sa mère, gagne bientôt Saïgon : après la culture chinoise, il se frotte à l'Europe. Il gagne Marseille et Le Havre en servant sur les navires qui font la liaison avec la métropole. Après un passage à Londres, il s'installe à Paris en 1917. Anticolonialiste, lié aux milieux viêtnamiens en France qui rejettent la domination du colonisateur, il se radicalise progressivement, autour de 1920, après avoir été déçu de la position de la SFIO sur la question coloniale. Il rallie le nouveau Parti Communiste au Congrès de Tours, où il est intervenu, parce que celui-ci a mis à l'ordre du jour la libération des peuples coloniaux. Il publie, il écrit dans les journaux, il fait de la propagande, et tient déjà beaucoup à la notion d'égalité. Echappant à la surveillance de la police, il gagne l'URSS en 1923.

Il reste un an en URSS où il veut rencontrer Lénine, par lequel il s'est initié au communisme (il n'a jamais réussi à finir Le Capital de Marx...). Mais celui-ci meurt peu de temps après son arrivé. Nguyen Ai Quoc est considéré sur place comme un spécialiste de la question coloniale. Il allie étroitement nationalisme et révolution et insiste sur l'importance des paysans. Il est en fait peu sensible à la rhétorique communiste de la lutte des classes. En 1924, il gagne Canton et rejoint le Kuomintang de Sun Yat Sen, dans une Chine en guerre civile depuis 1911. Devenu Ly Thuy, il jette les bases de la révolution en Indochine en organisant les prémices d'un parti mais en initiant aussi ses compatriotes à une culture politique à la fois asiatique et européenne. L'écrasement des communistes par Tchang Kaï Shek en 1927 est pour lui une leçon. Il faut associer révolution nationale et sociale, s'appuyer sur les paysans, conserver une certaine autonomie. Revenu en Europe, puis renvoyé en Asie, il parcourt le Siam et la Malaisie et imprime déjà sa façon de faire dans ces voyages. Il doit ensuite fonder le Parti Communiste Indochinois, en 1930, alors même que les révolutionnaires et nationalistes sont très divisés. La révolte de Yen Bai et le soulèvement organisé ensuite par les communistes sont violemment réprimés.

Arrêté en 1931, Nguyen Ai Coc est finalement relâché et gagne Moscou en 1934. Il constate que l'URSS a bien avancé la reconstruction par rapport à son premier séjour, mais la chape de plomb de Staline s'est aussi abattue sur la population. Critiqué pour allier un peu trop en avance stratégie nationale et sociale, il demeure en URSS, marginalisé, jusqu'en 1938 et la fin des purges. Il gagne le Guanxi, dans le sud de la Chine, à la frontière avec le Viêtnam, où il rejoint les communistes chinois. Après la défaite de la France et les pressions de plus en plus fortes du Japon sur l'Indochine, Nguyen Ai Quoc juge le moment propice et regagne le Tonkin en janvier 1941. Installé à Pac Bo, près de la frontière avec la Chine, il y vit  avec ses camarades communistes dans des conditions spartiates. C'est là qu'il fonde le Viêtminh, parti qui va mener la lutte de libération armée du Viêtnam. Retournant en Chine en 1942, il est arrêté et emprisonné par les nationalistes chinois, mais il va savoir se les concilier pour contrer les Viêtnamiens soutenus par ces derniers. Quand il revient au Tonkin, le Viêtminh et ses premiers groupes armés se sont gagnés une bonne partie de la population du nord-Tonkin, malgré des revers en 1944. Raccompagnant un pilote américain abattu au-dessus de la zone contrôlée par le Viêtminh, Hô rencontre à Kunming le général Chennault et obtient de lui une photo dédicacée dont il saura se servir pour montrer le soutien américain. Le coup de force japonais du 9 mars 1945 établir "l"American Connection", puisque les Américains ont besoin de renseignements. Une équipe est parachutée en juillet et sauve peut-être Hô du paludisme avec ses médicaments. Il est rapidement au courant de la capitulation japonaise et prend les devants, à Hanoï, pour proclamer l'indépendance, profitant du vide du pouvoir qui s'est installé.

Hô joue la carte de l'indépendance et de l'unité nationale. Jusqu'en décembre 1946, il signe décret sur décret, se rallie la jeunesse et la bourgeoisie "capacitaire", fait une place aux minorités montagnardes sur lesquelles s'est appuyé, au départ le Viêtminh, combat les opposants qui ne veulent pas se rallier par les armes, si besoin. Il accepte l'occupation chinoise réglée à Postdam, fait des concessions mais montre aussi de la fermeté quand c'est nécessaire. Les Français, eux, ont repris pied dans le sud en octobre 1945. Leclerc comprend vite que la reconquête du nord ne sera pas facile. Hô signe un accord avec les Français en mars 1946. Mais les Français tentent de restaurer leur souveraineté et ne veulent pas accorder l'indépendance. Venu en France pour négocier, Hô constate que les deux positions sont irréconciliables. Les combats d'Haïphong, en novembre 1946, jettent progressivement les deux camps vers la guerre. Le 19 décembre, les communistes attaquent les Français à Hanoï. La guerre a commencé. Le Viêtminh peut compter, à partir de 1949, sur la Chine devenue communiste. Hô incarne à la fois le chef de guerre et le chef d'Etat. Avec le tournant chinois, la dimension sociale prend de plus en plus le pas sur la dimension nationale. Hô rencontre Mao, puis Staline, qui le presse de mettre en oeuvre la réforme agraire. Il est patent que le Viêtminh est dès lors fortement influencé par le communisme chinois et la présence des conseillers de ce pays.

Après Dien Bien Phu, les accords de Genève coupent le Viêtnam en deux, au niveau du 17ème parallèle. Les Chinois préfèrent probablement une présence française affaiblie à la présence américaine trop près de leur territoire, et le Viêtminh est épuisé. La réforme agraire, finalement lancée en 1956, entraîne de nombreux abus et conduit à faire plusieurs dizaines de milliers de victimes (les chiffres sont disputés). Sur le plan culturel, le Nord-Viêtnam, qui s'assimile de plus en plus à un régime stalinien, suit l'orientation chinoise. Hô a longtemps cru que les élections prévues par les accords de Genève permettraient une réunification en sa faveur. Mais le régime de Diêm s'enracine, refuse les élections, alors qu'une faction des communistes au pouvoir au nord, menée par Le Duan, prépare activement le renouveau de la guerre au sud. En 1959-1960, avec la création de la piste Hô Chi Minh et du Front National de Libération, le Nord s'engage sur la voie de la confrontation avec les Etats-Unis. A ce moment-là, alors que Le Duan devient premier secrétaire du parti, Hô n'assume plus, pour Pierre Brocheux, qu'une fonction symbolique et diplomatique. Il essaie en particulier de jouer les conciliateurs alors que la Chine et l'URSS se déchirent après 1956. Résultat : le Nord-Viêtnam est soutenu par les deux puissances pendant le conflit. Mort en septembre 1969, avant la fin de la guerre du Viêtnam, Hô a ensuite été l'objet d'un culte de la personnalité qui visait à la fois à fédérer les Viêtnamiens et à l'isoler.

Hô Chi Minh, d'abord partisan de l'indépendance, se rallie au marxisme-léninisme parce que celui-ci semble lui fournir les outils pour le faire. Mais avec son éducation confucéenne et son contact précoce avec l'Europe, il est loin d'un dogmatisme affiché. "Pour faire le socialisme, il faut des socialistes", se plaisait-il à répéter. Ce qui ne l'a pas empêcher d'accepter le modèle soviétique socialiste.

Une biographie solide d'un personnage important du XXème siècle, peut-être malheureusement un peu trop légère sur la fin, pour la période post-guerre d'Indochine. Néanmoins la bibliographie fournie peut servir à creuser et l'on trouvera aussi en début d'ouvrage un tableau synoptique pour suivre les pérégrinations de Hô Chi Minh.



mercredi 2 octobre 2013

Gabrielle BARTZ et Eberhard KÖNIG, Michel-Ange, h.f. Ullmann, Paris, 2007, 138 p.

Le problème avec les livres d'histoire de l'art, catalogues de collection ou autres, c'est qu'ils sont souvent énormes, et chers, aussi. Les éditions h.f. Ullmann ont donc un immense mérite de présenter pour 4 euros seulement (!) cette collection de livres de la taille d'un Que-Sais-Je, environ, mais plus grand en format et beaucoup plus richement illustré.

Ce volume, consacré à Michel-Ange, montre combien l'artiste a fait sortir sa condition du travail artisanal dans laquelle elle était cantonnée jusqu'ici. Le peintre, et surtout le sculpteur et l'architecte florentin, n'a laissé personne indifférent. Il a même eu l'insigne privilège de voir l'une de ses oeuvres, Le Jugement Dernier de la Chapelle Sixtine, mise en débat lors d'un concile (!) et finalement retouchée par un autre peintre. Le génie de Michel-Ange le rend capable de mettre l'artiste sur le même pied que le commanditaire, y compris jusqu'au pape lui-même. Issu d'une famille aisée, Michel-Ange a plus travaillé pour la république de Florence à proprement parler que pour les Médicis. L'art a servi à redonner à son nom un lustre qu'il avait perdu. Michel-Ange, après une brève période d'initiation, a travaillé quasi exclusivement pour la papauté, à l'heure de la Réforme.

Ce qui est frappant dans cette collection, c'est ainsi la combinaison de dizaines de reproductions d'oeuvres de Michel-Ange, en couleur surtout, à côté d'un texte loin d'être limité aux légendes des illustrations et qui est parfois, au contraire, remarquablement fouillé. Le tout complété d'une chronologie du personnage, d'un glossaire et même d'une bibliographie sélective p.138. Pour 4 euros, l'histoire de l'art à portée de la main !



mardi 1 octobre 2013

L'offensive du Têt : recension de Adrien Fontanellaz (Militum historia)

Merci à Adrien Fontanellaz, qui sur son blog Militum historia, livre une recension de plus pour mon livre L'offensive du Têt.  A lire !

L'offensive du Têt : la recension de Nicolas Bernard

Nicolas Bernard : retenez bien ce nom, car il s'agit de l'auteur d'une somme désormais incontournable, en français, sur la guerre germano-soviétique (cf couverture ci-contre) sortie le mois dernier, et dont j'avais fait la recension. Nicolas a lu mon propre livre, L'offensive du Têt, et m'a envoyé cette recension, dont je le remercie, même si je ne suis pas très sûr ce mériter tous ces éloges (!).


L’année 1968 est destinée à faire partie de ces épisodes charnières qui bouleversent les civilisations : contestations étudiantes à l’Ouest, lesquelles marquent le passage à l’âge adulte de la génération du « Baby Boom », tensions sociales et raciales aux Etats-Unis, ébranlement du bloc soviétique à Prague, apogée de la « Révolution culturelle » en Chine. Bien sûr, l’année consacrera aussi le triomphe d’un De Gaulle, d’un Nixon, d’un Brejnev, d’un Mao. Mais le mal est fait. Plus rien ne sera comme avant.

En un sens, l’offensive du Têt, ce séisme spectaculaire de la Guerre du Vietnam qui ouvrira l’année, aura contribué à faire exploser la crise. Elle achève de rendre impopulaire aux Etats-Unis un conflit qui prenait de plus en plus figure de bourbier, voire – chez les plus radicaux – de « croisade impérialiste » contre les « damnés de la terre ». Lutter contre le communisme, soit : mais fallait-il soutenir un régime dont les policiers abattent d’une balle en pleine tête des prisonniers devant les caméras de télévision ? Vaincre l’ennemi « rouge », d’accord : or qu’était-ce donc que cette guerre où l’armée américaine se vantait, non pas d’énergiques offensives à la Patton, mais de tuer telle dizaine de Vietcongs par jour (le Body Count) ? Le sursaut communiste du Têt, tout à coup, cristallise le mécontentement américain, car il prouve que l’« aventure vietnamienne » des Etats-Unis est devenue ingagnable…

L’événement, qui a suscité d’abondantes controverses historiographiques outre-Atlantique, reste toutefois méconnu en France. S’il existe d’excellentes études hexagonales du conflit (l’on songe notamment aux synthèses de Jacques Portes et Philippe Franchini), cette bataille – ou plutôt cette succession d’opérations – est restée curieusement négligée. L’ouvrage de Stéphane Mantoux, agrégé d’Histoire et auteur bien connu de revues d’histoire militaire, a pour objet de combler cette lacune. A ce titre, l’étude, sur un peu plus de 200 pages, constitue une excellente combinaison de re-contextualisation, de récit militaire « punchy » et d’analyse historiographique.

Le premier chapitre retrace avec clarté les prémisses et les premières années de la Guerre du Vietnam, de la décolonisation sur fond de Guerre Froide à partition du pays, de la montée de la guérilla communiste – soutenue par le Nord-Vietnam – à la très progressive intervention américaine. Peu à peu, en effet, les Etats-Unis tentent de marier l’eau et le feu : sur le terrain, ils ne se limitent plus à envoyer des « conseillers militaires », mais mobilisent le contingent, le tout au service d’une stratégie qui consiste, non à éliminer le Nord-Vietnam, mais à tuer autant de « Vietcongs » que possible ; dans les airs, ils entament des bombardements stratégiques de grande ampleur sur le Nord-Vietnam, sans pour autant franchir le pas de la « destruction totale ». Bref, de puissants moyens au service d’une « guerre limitée », à savoir user, décourager le régime communiste de Hanoi : à vouloir éviter l’escalade, le gouvernement américain peine à se dégager d’un paradoxe stratégique qui rencontre l’incompréhension grandissante de l’opinion.

Sitôt planté le décor, Stéphane Mantoux nous emmène – autre point fort de l’ouvrage – « de l’autre côté de la colline », c'est-à-dire dans le camp communiste. Bien entendu, et l’auteur ne s’en cache pas, l’inaccessibilité des sources vietnamiennes rend l’entreprise ardue. De nombreux indices n’en permettent pas moins, mis bout à bout, de retracer les passionnants prolégomènes de l’offensive du Têt. En l’occurrence, le Nord-Vietnam et le Vietcong, cessent d’apparaître comme un bloc monolithique et fanatisé, mais comme un agrégat de structures et de factions où les rivalités personnelles jouent probablement leur rôle. Se dessine notamment une opposition marquée entre le Secrétaire-Général du Parti communiste nord-vietnamien, Le Duan, qui revendique une stratégie plus agressive, et le célèbre général Giap, partisan de la ligne « Le Nord d’abord », laquelle préconise de mettre l’accent sur le développement du Nord-Vietnam pour laisser le Sud-Vietnam se libérer par lui-même. Du reste, Hanoi doit tenir compte de la scission du bloc communiste entre l’U.R.S.S., pour qui la guerre entrave sa politique de « détente » avec l’Occident, et la Chine de Mao, qui voit d’un très bon œil l’intervention américaine prendre des allures de fiasco – toute détestation des Vietnamiens mise à part.

Le choix de l’offensive est finalement entériné en 1967. Le plan est audacieux : les grandes villes et les bases américaines seront prises d’assaut par le Vietcong, assisté de formations nord-vietnamiennes discrètement acheminées au sud. Ces chocs simultanés pulvériseront l’armée sud-vietnamienne, provoqueront le soulèvement de la population, et ne manqueront pas d’affaiblir durablement les Américains, au point de les pousser à évacuer le pays. Stéphane Mantoux nous détaille les entreprises habiles d’intoxication que déploient alors les Nord-Vietnamiens. Plusieurs offensives sont même conduites dans les régions frontalières éloignées afin d’y attirer le maximum d’unités américaines et sud-vietnamiennes – notamment dans le secteur de Khe Sanh…

Les forces en présence ont leurs forces et leurs faiblesses. L’armée américaine bénéficie d’un armement de pointe, d’une infrastructure admirable – quoique non exempte de carences. Mais elle manque de réserves, car elle doit également consacrer des moyens non négligeables à la défense d’autres secteurs de la planète, en cela y compris le sol américain lui-même, où elle se trouve impliquée dans des opérations ponctuelles de maintien de l’ordre. Par ailleurs, les soldats américains envoyés au Vietnam n’y effectuent qu’un service annuel, le fameux Tour of Duty, qui érode leur combativité dans les derniers mois d’activité et nuit à la constitution d’une classe de « vieux briscards ». L’allié sud-vietnamien n’est guère mieux loti : l’armée a été paramétrée pour des opérations de guerre conventionnelle, qui n’est pas de mise face au Vietcong, et elle peine à trouver ses marques dans une société où l’Etat lui-même incapable de mener à bien un processus démocratique.

En face, les combattants nord-vietnamiens – qui, contrairement à une idée reçue, ne sont pas nécessairement entraînés à se battre dans la jungle – et vietcongs sont essentiellement armés à partir de stocks et surplus chinois et soviétiques, allant jusqu’à hériter d’armes datant de la Deuxième Guerre Mondiale. Ces deux forces militaires collaborent étroitement – même si, faute d’archives disponibles, on peut encore se demander à quel point – sachant que le Vietcong est solidement implanté dans le Sud-Vietnam. Toujours est-il que l’agresseur saura bénéficier de l’effet de surprise, les Américains étant incapables de surmonter leurs préjugés pour interpréter correctement les « bruits » qui se multipliaient au fur et à mesure que l’on se rapprochait du « Jour J ».

On ne reviendra pas ici sur le déroulement des opérations militaires, au sujet desquelles Stéphane Mantoux nous livre un récit haletant, des quartiers de Saïgon à Hué, pour finir par Khe Sanh, où les Américains redoutaient un nouveau « Dien Bien Phu ». Fait à signaler, l’auteur évite de recourir à un jargon militaire et sait aller à l’essentiel, sans négliger le recours au témoignage. Cinq cartes judicieusement choisies complètement utilement l’exposé. L’on apprend également que l’offensive du Têt a été relancée au mois de mai (le « mini-Têt »), causant de lourdes pertes à l’assaillant mais achevant de dissiper l’illusion de sécurité qui prévalait à Saïgon.

L’Offensive du Têt, rappelle Stéphane Mantoux, demeure un lourd échec militaire. Les communistes n’ont pas réussi à écraser l’armée sud-vietnamienne, laquelle – avec l’aide des forces de police – a tenu bon. La population ne s’est pas révoltée. L’armée américaine s’est montrée réactive. A l’inverse, les assaillants ont dispersé leurs frappes, ou n’ont su les exploiter – ce que rendait difficile, il est vrai, la nécessité d’accumuler les troupes de choc dans les secteurs clés… sans attirer l’attention. Les pertes communistes sont lourdes : sur 80.000 hommes, 37.000 ont été tués, 5.000 capturés ! Le Vietcong est décimé, et laisse désormais la place au Nord-Vietnam pour conduire la « guerre de libération ».

Pour autant, sur le plan politique, le succès est patent. L’Offensive du Têt donne aux Américains l’impression d’avoir affaire à un ennemi aussi insaisissable que bien organisé. Elle dément les prétentions optimistes du Pentagone et de la Maison-Blanche, qui jusqu’alors – et politique oblige – proclamaient imprudemment que l’ennemi était pratiquement à genoux. Le Pentagone se prend soudainement à exagérer la gravité de la situation, pour soutirer au Président Johnson des effectifs supplémentaires aux fins de renflouer la réserve stratégique ! Le fossé se creuse entre Johnson et l’armée, entre Johnson et le peuple, et Johnson lui-même renonce à se présenter aux élections présidentielles qui se tiennent cette année.

Dans un dernier chapitre, Stéphane Mantoux se penche sur les différentes problématiques historiographiques soulevées par l’Offensive du Têt – ce qui l’amène à traiter de la mémoire de l’événement, telle que véhiculée par les historiens et la classe politique américaine. Les communistes vietnamiens ont-ils procédé à des exécutions massives de Sud-Vietnamiens dans les zones conquises ? La bataille de Khe Sanh était-elle une diversion ? Quel a été le rôle de la presse américaine dans la couverture des événements, son impact sur la société ? Les Américains ont-ils mené une stratégie adéquate ? Notons que l’auteur ne se limite pas à tenter de résoudre ces questionnements, mais les réinsère dans leur contexte mémoriel, dominé depuis longtemps par la mauvaise conscience et les polémiques sur le bien-fondé de l’engagement américain au Vietnam.

Au final, l’ouvrage constitue une heureuse mise à jour de nos connaissances sur cet événement capital de la Guerre du Vietnam en particulier – et de l’année 68 en général. Stéphane Mantoux – comme d’habitude, pour les habitués de son blog – a produit une synthèse au style limpide, à la structure sans faille, conciliant concision et érudition, volonté de dépasser les idées reçues et sens de la nuance. Et ce n’est là que son premier livre…