lundi 30 septembre 2013

Une interview pour L'offensive du Têt sur La voie de l'épée (Michel Goya)

Et de trois ! Michel Goya a lu, lui aussi, L'offensive du Têt. Il a bien voulu me poser quelques questions qui, à nouveau, complètent les deux interviews précédentes, sur L'autre côté de la colline et EGEA. Bonne lecture !

2ème Guerre Mondiale Thématique n°33 : témoignage de Serge Andreyevich Otroschenkov

Le supplément pour le thématique n°33 de 2ème Guerre Mondiale : le témoignage d'un tankiste soviétique sur T-26 engagé dans les premiers combats de Barbarossa, tiré du fameux site Iremember.ru.

 
Ostrochenkov est né en 1921 à Demidov, dans l'oblast de Smolensk. Son père, ancien capitaine d'artillerie dans l'armée tsariste avant la Grande Guerre, devient gardien dans une prison locale puis directeur de la prison, avant d'être obligé de démissionner en raison de son passé militaire en 1923. Ostrochenkov garde un bon souvenir des années de la NEP mais se souvient, en revanche, des années terribles de la collectivisation imposée par Staline et du manque de nourriture en 1932-1933. En 1938, il devient ouvrier sur un chantier naval à Léningrad, puis travaille dans une usine de conditionnement de la viande, tout en passant son permis de conduire. Sportif, Ostrochenkov apprécie en particulier la boxe.

En mars 1940, il est appelé pour servir dans l'Armée Rouge. Il fait son service près de Zhitomir, dans le 79ème régiment de chars de la 40ème division. Au déclenchement de la guerre, il est sergent et conducteur d'un T-26. Ostrochenkov apprécie la vie militaire, ses entraînements physiques ; en outre, les tankistes reçoivent des rations plus importantes. L'entraînement au tir des chars, en revanche, ne s'effectue souvent qu'avec la mitrailleuse. Les munitions sont économisées et les T-26 ne tirent avec obus réel que trois ou quatre fois par an ! En revanche, les T-26 procèdent à des manoeuvres, en attaque et en défense, à l'échelle de la section, de la compagnie ou du bataillon. A la fin de l'année, des exercices ont lieu au niveau du régiment. Ostrochenkov pense que les exercices sur la défense, où les T-26 restent cantonnés à un rôle de soutien de l'infanterie, ont été plus efficaces que ceux sur l'offensive.

Le 21 juin 1941, l'unité d'Ostrochenkov est réunie dans un stade pour se préparer à un festival sportif. Le réveil le lendemain est donné par une bombe allemande qui s'écrase sur les cantonnements de l'unité. Les chars sont à moitié assemblés, les canons et les mitrailleuses ne sont pas stockés au même endroit ! Ostrochenkov et son chargeur, Safonov, doivent faire quatre voyages pour récupérer tous les éléments. Son chef de char, un lieutenant chef de section originaire de la région de Zhitomir, ne se présente qu'en début d'après-midi et le mouvement ne se fait qu'à la tombée de la nuit. Ostrochenkov observe avec envie les 30 nouveaux T-34 qui sont arrivés dans son régiment, sévèrement gardés dans un parc. Ils rejoignent le combat plus tard mais la plupart périt enlisée dans les marais... progressant vers l'ouest, Ostrochenkov aperçoit 7 Junkers allemands attaquer un aérodrome ; un I-15 parvient à décoller et force un des avions allemands à se poser sur le terrain. Il observe des avions allemands mitrailler les réfugiés et même une vache solitaire dans un champ !  

Il connaît son premier combat le 26 juin : "La propagande soviétique a parfaitement fonctionné. (...) Beaucoup de personnes pensent alors  qu'il n'est pas nécessaire de connaître mieux l'adversaire. L'ennemi a juste à être chargé une fois et il s'enfuira de lui-même. (...) Une fois, durant un exercice, quelqu'un a tiré un obus réel sur un char qui avait pris la tête. Grâce à Dieu, c'était un obus à fragmentation et personne n'a été blessé, seuls les phares ont été endommagés... c'est ainsi que nous combattons en 1941. (...) Nous approchons de la ville de Dubno et prenons position devant la cité. La petite ville est en feu. Les Allemands la quittent en colonne et ne semblent pas nous prêter attention. Nos commandants décident purement et simplement de charger l'ennemi, comme la cavalerie : Hurrah, pour la Mère-Patrie, pour Staline ! Les moteurs démarrent et le régiment fonce à toute vitesse. Nous sommes pulvérisés ici. Les Allemands s'arrêtent et leur artillerie nous matraque comme au champ de tir. Sur les 70 T-26 ou T-70 qui ont chargé, 20 au plus reviennent indemnes. Même les mitrailleuses lourdes peuvent percer le flanc du T-26. 15 mm, c'est un blindage ? Mon char est mis hors de combat aussi. Un obus détruit le barbotin d'une chenille. Devant notre résistance, les Allemands finissent par s'enterrer et s'arrêter pour la nuit. Pendant la nuit, nous réparons avec des moyens de fortune notre char, et le lendemain, nous sommes prêts au combat."


Pour en savoir plus :


"Otroschenkov Sergei Andreyevich", témoignage recueilli par N. Dormachev et traduit par N. Kulinich, Iremember.ru (http://english.iremember.ru/tankers/70-otroschenkov-sergei-andreyevich.html ) .

KRIS et MAEL, Notre Mère La Guerre, tome 4 : requiem, Futuropolis, 2012, 64 p.

Septembre 1917. Remis de ses blessures, le lieutenant Vialatte apprend que l'amour de sa vie, Eva, est bien vivante, infirmière dans un camp de prisonniers en Allemagne. C'est par elle qu'il découvre que le caporal Peyrac, porté disparu en 1915, n'est pas mort. Vialatte, avec l'aide du commandant Janvier, reprend donc l'enquête pour découvrir qui a tué les 3 femmes sur le front, début 1915...

Quatrième et dernier tome de la série Notre Mère La Guerre, Requiem insiste sur les blessures, physiques et psychologiques, subies par les poilus pendant ces quatre années de guerre. Comme le tome précédent, les auteurs s'intéressent ici beaucoup à l'arrière, qui conditionne en partie le résultat de l'enquête. Il y a une réflexion qui colle à l'historiographie actuelle de la Grande Guerre autour de la violence de guerre -les auteurs remerciant d'abord, dans le premier tome, l'Historial de Péronne, puis, dans l'un des suivants, le CRID. Le dessin est toujours aussi particulier, il faut apprécier. Le tout inspiré d'Ernst Jünger (cf le titre) mais avec une conclusion en queue de poisson, je trouve, pas assez développée. Mais il faut dire que l'enquête policière de la série cède un peu trop facilement la place à la guerre elle-même...




dimanche 29 septembre 2013

Blogs : quelques ajouts aux listes...

Pas mal de blogs nouveaux ou repérés, ces temps-ci, par moi-même ou par les amis blogueurs (le réseau, pour un blog, c'est évidemment vital...).

- Air Power, le blog d'Arnaud Delalande, qui a récemment publié comme invité sur l'Alliance goéstratégique un long billet sur les opérations aériennes françaises de Manta à Epervier (1983-1987) au Tchad, passionnant et inédit à la fois. On y apprend notamment qu'en 1986-1987, les appareils français auraient engagé les Libyens au sol et dans les airs pendant la phase finale de la guerre.


- L'antre du stratège, le nouveau blog de Jean-Baptiste Murez, qui patronnait avant le blog maréchal Joukov, sur Skyblog. La plate-forme Wordpress est beaucoup plus adaptée à son propos, l'histoire militaire au sens large. A suivre.


- La maison des idées, blog dont j'ai déjà parlé l'autre jour, puisqu'il s'agit de l'espace non institutionnel du CDEF, sous la direction de Michel Goya et Julie d'Andurain, qui expose travaux et réflexions des acteurs du centre, et où ont été mises en ligne mes deux Lettres du RETEX inspirées du premier billet sur l'armée syrienne que j'avais publié ici-même.

samedi 28 septembre 2013

L'espoir guidait leur pas (Rémy Skoutelsky) : fiche de lecture de Nicolas Aubin

J'évoquais l'autre jour la synthèse de Rémy Skoutelsky, tirée de sa thèse, parue en 1998 sur les volontaires français des Brigades internationales, pendant la guerre d'Espagne. Nicolas Aubin m'a fait parvenir sa propre fiche de lecture, qu'il avait rédigée il y a une dizaine d'années pour la revue universitaire Communisme. Il est plus critique que moi sur la dimension de l'histoire militaire de ces volontaires et sur la question de la discipline et de la répression quotidienne au sein des unités.

Je rappelle, pour ma part, qu'il est exact que Rémy Skoutelsky fait oeuvre d'histoire sociale et quantitative plus que militaire. Mais, pour le coup, il s'agit d'un authentique travail d'historien ayant compulsé et analysé des archives inédites, et pas qu'un peu. L'historien manifeste peut-être un peu d'empathie pour son sujet mais il faut aussi rappeler le contexte : le Figaro et la droite qui s'acharnent contre les volontaires français qui demandant alors leur carte d'ancien combattant, quelques années avant la sortie du livre, la sortie en 1997, un an auparavant, du Livre noir du communisme, que l'auteur contre d'ailleurs dans cet ouvrage, et qui a provoqué également une scission dans la revue Communisme pour laquelle Nicolas Aubin avait écrit cette recension. Il faut aussi mentionner que depuis 1998, Rémy Skoutelsky et d'autres historiens sérieux ont rajouté d'autres ouvrages, surtout collectifs, sur les volontaires des Brigades internationales, et des articles, qui viennent compléter ce livre (Nouveaux regards sur les Brigades internationales, 2010 ; Les Brigades internationales, images retrouvées, 2003, etc).

Vous trouverez ci-dessous la fiche de Nicolas Aubin.



Tiré de sa thèse de doctorat, le bel ouvrage de Rémi Skoutelsky a déjà 3 ans. Il s'agit, cela peut surprendre, de la première étude fouillée sur les volontaires français dans les brigades internationales en Espagne. Ce jeune chercheur a mobilisé un inventaire archivistique remarquable et exhaustif. De Salamanque à Moscou en passant par Genève, Paris et les préfectures françaises, il a consulté tout ce qui était consultable sur le sujet, ne négligeant pas pour autant les entretiens avec les derniers survivants. A-t-il pour autant produit l'ouvrage définitif sur le sujet ?

Vidéo : 2ème Guerre Mondiale Thématique n°33-Barbarossa Déraille

Ci-dessous, la vidéo de présentation du thématique "Barbarossa Déraille". Comme je l'explique, il s'agit d'une synthèse organisée autour du questionnement suivant : pourquoi l'opération Barbarossa échoue en 1941 ? Avec trois exemples choisis qui montrent les limites de la machine de guerre allemande dès les premiers mois.


Publication : 2ème Guerre Mondiale Thématique n°33, Barbarossa déraille

Voici le premier thématique que j'écris pour le magazine 2ème Guerre Mondiale.

Sous le titre "Barbarossa déraille", il s'agit en fait d'une réflexion globale sur le pourquoi de l'échec de l'opération Barbarossa. Je rappelle donc en introduction comment la question a fini par intéresser les historiens, particulièrement allemands, au cours de la guerre froide. Puis, je reviens sur les deux camps en présence en soulignant leurs forces et leurs faiblesses : du côté allemand, les éléments qui vont conduire à l'échec ; du côté soviétique, les éléments qui vont garantir le succès. Enfin, je montre comment la Wehrmacht se heurte à forte partie dès les premières semaines, les premiers mois de l'opération Barbarossa, à travers trois études de cas : le siège de la forteresse de Brest-Litovsk, la bataille de Smolensk et le siège d'Odessa. Si les deux sièges sont étudiés relativement en détails, pour Smolensk, ce n'est qu'une synthèse, car l'affrontement est énorme et la place disponible ici n'est bien sûr pas suffisante pour l'embrasser dans sa totalité. Dans la conclusion, je reviens sur le pourquoi de l'échec allemand et du succès soviétique.

Je présenterai la démarche dans une vidéo, et un supplément suivra. Bonne lecture !

vendredi 27 septembre 2013

La maison des idées : L'armée syrienne (Lettre du RETEX)

Le blog La maison des idées (cf capture d'écran ci-contre) est un espace non institutionnel qui relaie des publications de chercheurs passés ou présents du Centre de doctrine d'emploi des forces (CDEF). Piloté par Michel Goya et Julie d'Andurain, bien connue par ailleurs pour ses autres publications sur La voie de l'épée ou la Revue Historiques des Armées, par exemple, il propose aujourd'hui deux lettres du RETEX, un des types de publications du CDEF, qui sont en fait la reprise de mon premier billet sur l'armée syrienne paru il y a une quinzaine de jours.

J'ai en effet repris légèrement ce texte, sous le pilotage du colonel Goya, pour cette publication. Vous avez donc le résultat présenté de manière plus "formatée", justement, comme l'exige ce type de document. Merci à Michel Goya pour la proposition et pour l'encadrement durant la période de révision du texte.

jeudi 26 septembre 2013

Rémy SKOUTELSKY, L'espoir guidait leurs pas. Les volontaires français dans les Brigades internationales 1936-1939, Paris, Grasset, 1998, 411 p.

Rémy Skoutelsky, historien,  aborde la question des volontaires français dans les Brigades Internationales, pendant la guerre d'Espagne, sous l'angle de l'histoire sociale et quantitative. Issu de sa thèse, ce travail fait sortir les volontaires français d'une légende héroïque ou sinistre, pour reprendre les mots d'Antoine Prost qui préface le livre. L'auteur rappelle cette mémoire et cette histoire heurtées de la guerre d'Espagne : le roi Juan Carlos n'accorde la nationalité espagnole aux anciens brigadistes qu'en 1996, à peu près au moment où, en France, Jacques Chirac accorde à ceux-ci la carte d'ancien combattant. L'affaire avait d'ailleurs provoqué une polémique, certains élus de la droite française cherchant à récupérer l'hostilité aux brigadistes à des fins politiques. Le film Land and Freedom, de Ken Loach, a aussi fait beaucoup pour relancer l'intérêt sur la guerre d'Espagne. L'historien est allé cherché dans les archives, en France, en Espagne, et en Russie, après la chute de l'URSS, pour dresser ce tableau des volontaires français dans les Brigades internationales.


Après une rapide présentation du contexte dans lequel s'inscrit la guerre d'Espagne, Rémy Skoutelsky décrit l'arrivée des premiers volontaires, qui sont d'abord des antifascistes étrangers exilés, bientôt rejoints par ceux venus de l'étranger, au départ de manière très empirique. Puis arrivent les premières escadrilles aériennes, dont celle d'André Malraux, Espana. Mais la situation s'aggrave pour la République espagnole, menacée d'être submergée par une armée nationaliste beaucoup plus professionnelle, et qui bénéficie déjà du soutien italien et allemand. La France choisit, sous l'égide de Léon Blum, la politique de non-intervention, bientôt "relâchée". Les Brigades internationales sont d'abord une "légion fantôme", puisque dès le 25 juillet 1936, la propagande franquiste évoque un bataillon de volontaires du PCF (!), alors qu'aucune source ne le confirme et qu'il n'en est rien. En réalité, la naissance officielle des Brigades a lieu en septembre-octobre 1936.

EGEA : interview sur L'offensive du Têt

Et de deux ! L'allié Olivier Kempf, du blog EGEA, a lui aussi lu L'offensive du Têt. Il a bien voulu, lui aussi, me poser quelques questions sur le livre. Intéressant car ces questions sont assez complémentaires, finalement, de celles posées par mes deux camarades de L'autre côté de la colline. Bonne lecture !

Yann GALIBOIS, La 7. Panzerdivision, Unités n°2, Caraktère, 2013, 136 p.

Etant donné ma rupture avec les éditions Caraktère, on va sans doute m'accuser de ne pas être objectif dans cette recension du n°2 de la collection "Archives de guerre"... pourtant, je me plie à l'exercice, puisque par "malheur" j'ai reçu le volume juste avant d'être "remercié" avec ma recension du n°55 de Batailles et Blindés. Il ne restera ensuite que le hors-série dédié à la Légion Etrangère du magazine Ligne de front, et j'aurais terminé (si jamais je publie cette recension...). Merci tout de même au groupe de me l'avoir envoyé : je vais essayer malgré tout de conduire cette fiche de lecture correctement -comme je l'ai toujours fait : à chaque fois que Caraktère m'a envoyé un magazine ou un ouvrage, j'ai essayé d'être le plus honnête possible (encore que, je m'autocensurais quand même un peu en tant qu'auteur, je le reconnais... et pas tant que ça finalement, puisque la recension du n°55 de Batailles et Blindés, visiblement trop franche, m'a valu mon remerciement (!) ). Je ne fais pas de recension pour "augmenter" mes réceptions va service presse (j'ai d'ailleurs toujours indiqué quand je recevais quelque chose par ce biais...), mais j'ai souligné les qualités comme les défauts -Caraktère n'a d'ailleurs nullement besoin de moi pour vanter ses mérites...

Ces précautions liminaires posées, revenons au coeur du sujet. La collection Archives de guerre de Caraktère exploitent le fond photographique de cette maison d'édition : clairement, il s'agit donc d'une collection de photographies pour "suivre (...) l'épopée de ces troupes qui ont fait l'histoire". Pour reprendre le propos de M. Degouy, qui a fait une recension bien différente de la mienne (mais qui lui aussi l'a reçu via service presse), aucun signe de complaisance à l'égard du nazisme, effectivement. Cependant, on notera pour mémoire qu'après la Wiking, on nous sert la 7. Panzerdivision... et même si la 2nd Armored Division va suivre, nous trouvons ensuite la division Hermann Goering. Alors, pas de fascination malsaine pour le nazisme (cf le paragraphe final de M. Degouy), j'en conviens, mais un German Bias tout de même très prononcé. Sans doute est-il le résultat, aussi, du fond d'archives photos disponibles.

mercredi 25 septembre 2013

L'autre côté de la colline : interview sur L'offensive du Têt

Adrien Fontanellaz et David François, mes deux camarades de L'autre côté de la colline, ont lu L'offensive du Têt. Ils ont bien voulu me poser quelques questions : vous trouverez l'interview en ligne ici. Bonne lecture !

mardi 24 septembre 2013

Quentin DELUERMOZ, Chroniques du Paris Apache (1902-1905), Le Temps Retrouvé, Paris, Mercure de France, 2008, 245 p.

Intéressant de lire, parallèlement à l'affaire du bijoutier de Nice, cette présentation de deux récits de la Belle Epoque sur le policier et l'apache. Le premier réside dans les mémoires d'une prostituée du monde apache, la légendaire "Casque d'Or", âgé de 23 ans, Amélie Elie. Elle livre son témoignage alors que deux chefs de bande, Manda et Leca, qui se disputaient ses beaux yeux, viennent de régler leur différend à coups de couteux, à l'été 1902. Le deuxième récit est signé Eugène Corsy, un obscur gardien de la paix qui raconte la mort de son collègue Joseph Besse, tué lors de sa première mission en juillet 1905, dont le texte n'a été redécouvert que récemment.

Le texte du policier est avant tout celui d'un milieu professionnel, les gardiens de la paix à Paris, qui recrutent fréquemment dans les campagnes et à l'armée. Les agents s'inspirent de la pratique de l'îlotage londonien. La mort est fréquemment rappelée dans le récit de Corsy mais elle ne concerne en fait qu'une minorité d'agents. La haine de l'apache prédomine assez largement.

En face, Amélie Elie dresse le portrait d'une prostituée effrontée, mais qui masque mal la dureté de la condition : l'insouciance fait partie intégrante de la vie des apaches... Si la criminalité augmente à Paris à partir de la décennie 1890, elle n'a pas grand chose à voir avec les fantasmes des journaux de l'époque. L'angoisse sécuritaire renvoie en fait à des mutations de la société. Les apaches forment une culture déviante, une sorte de contre-société, qui aide à construire la figure du gardien de la paix, comme deux faces d'un miroir.

Car les deux récits se rapprochent. Par les lieux, le nord-est industrieux de Paris, et par la date. Corsy n'hésite pas à souligner qu'il mène des expéditions punitives contre les apaches en toute illégalité, avec ses collègues. Les deux personnages ont d'ailleurs du mal à coucher leur témoignage par écrit -Amélie Elie se confie, en fait, à un journaliste. Ils jouent sur les médias de masse qui se développent à l'époque (journaux, etc) et construisent la dichotomie armée de l'ordre-armée du crime. Comme les ouvriers se sont finalement insérés dans la société, il faut trouver de nouveaux criminels : ce seront les apaches, thème qui s'impose dans les années 1900. Casque d'Or fait publier son récit dans la presse, ce qui montre l'ambiguïté d'une figure qui fascine. Les policiers, eux, reprochent aux tribunaux d'être trop cléments à l'égard des apaches ! Corsy cherche d'ailleurs à faire entendre la voix des policiers dans les médias, négligée, là où Casque d'Or témoigne de la réappropriation par les groupes populaires d'un discours médiatique qui est subverti.

Pour compléter, l'auteur propose une bibliographie p.243-244. Une vidéo de présentation, très courte, ici.


lundi 23 septembre 2013

La guerre en Syrie (2013)

Article publié simultanément sur l'Alliance Géostratégique.


A la fin de l'année 2012, et contrairement à l'image véhiculée par les médias, le régime de Bachar el-Assad est loin d'avoir été mis sur le tapis. Il contrôle encore une bonne partie de l'économie de la Syrie, les infrastructures de transport et les zones de production d'hydrocarbures. Le conflit s'articule désormais sur les structures traditionnelles du clan et de la communauté. Les minorités soutiennent le régime, en particulier les alaouites qui seront les principaux perdants en cas de chute de Bachar el-Assad. La rébellion se nourrit des classes populaires sunnites mais la bourgeoisie est favorable au régime. Quant aux Kurdes, ils cherchent à créer un Etat autonome en profitant des concessions faites par un Bachar el-Assad affaibli, préférable dans leur cas à une domination sunnite plus forte.

L'opposition est divisée. Si les Frères Musulmans dominent la représentation extérieure, les groupes salafistes s'imposent de plus en plus à l'intérieur. L'Armée Syrienne Libre1, forte de plusieurs dizaines de milliers d'hommes, est séparée en factions rivales et ses soutiens étrangers, Arabie Saoudite et Qatar essentiellement, sont eux-mêmes rivaux. La rébellion n'applique pas vraiment de stratégie coordonnée à l'ensemble du pays. Les zones libérées, en particulier rurales, restent exposées aux raids aériens et à des contre-offensives terrestres. Militarisée à l'automne 2011, l'insurrection s'est d'abord concentrée sur Damas et Homs, partant des campagnes sunnites avant de gagner les villes par les quartiers périphériques de même confession. Mais plutôt de manière spontanée qu'organisée. Le régime a au départ réagi modérément car Bachar el-Assad craignait, probablement, une intervention étrangère. Ce n'est qu'à l'été 2011 que l'armée syrienne s'engage plus franchement contre les insurgés. Le régime a ensuite fait le choix de réserver sa masse de manoeuvre, limitée, pour défendre une Syrie « utile » (la bande côtière, l'axe Damas-Homs) en abandonnant les campagnes trop exposées. L'aviation est utilisée pour empêcher les rebelles de s'organiser dans les zones conquises. Il s'agit aussi de verrouiller les frontières pour ensuite partir à la reconquête des bastions rebelles. La guerre civile semble, fin 2012, s'installer dans la durée : la stratégie de contre-insurrection initiale du régime ne lui a pas permis d'éliminer la rébellion mais celle-ci n'est toujours pas en mesure de l'emporter.


dimanche 22 septembre 2013

Eric CORBEYRAN et HORNE, L'homme de l'année, tome 2 : 1431, Paris, Delcourt, 2013, 56 p.

22 mai 1430, Compiègne. La compagnie de Jeanne d'Arc arrive dans la ville assiégée par les Bourguignons soutenus par les Anglais. Malgré les conseils de prudence de La Trémoille et du gouverneur de la place, Guillaume de Flavy, Jeanne d'Arc effectue le lendemain une sortie contre les postes bourguignons, mais quand elle se replie vers la ville, elle trouve les portes closes. Capturée, elle est promise au bûcher. 30 avril 1435 : Yolande d'Aragon, belle-mère du roi de France, convoque Etienne de Vignolles, dit la Hire, et Jean de Xaintrailles, anciens chefs de bande et compagnons de Jeanne d'Arc, dans le plus grand secret. A charger pour eux de mener l'enquête pour découvrir qui a trahi Jeanne d'Arc devant les murs de Compiègne...

L'homme de l'année est la nouvelle série à thème de la collection Série B, chez Delcourt. On reconnaît là la patte d'auteurs qui ont contribué à Jour J, par exemple. Le but de la collection est de partir d'un événement historique précis où intervient, dans l'ombre, un personnage anonyme, oublié de l'histoire. Le premier tome impliquait un soldat noir des troupes coloniales de la Grande Guerre, et il était bien mené. Ce deuxième tome pioche dans l'épopée de Jeanne d'Arc, et revient sur un épisode effectivement débattu, celui du siège de Compiègne et de la capture de la Pucelle par les Bourguignons.



Compiègne commande à la fois les routes entre Reims et Rouen et entre Paris et la Flandre. La ville est très disputée pendant la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons couplée à la guerre contre les Anglais. Elle est prise et reprise trois fois par chaque camp entre 1414 et 1429 avant de rester entre les mains du pouvoir royal français, en août 1429. Les Bourguignons cherchent à la récupérer par la négociation, mais comme les habitants craignent les représailles, la reddition ne se fait pas et le duc Philippe le Bon assiège la ville, son armée se mettant en marche à partir d'avril 1430. Les assiégeants ne sont cependant que 4 000, ce qui est peu, avec un mince contingent anglais. Jeanne d'Arc arrive à Compiègne le 12 mai 1430 avec 5 capitaines et 500 hommes. Les assiégés tentent d'abord de disperser la progression des assiégeants, sans succès. Il y a d'ailleurs à cette occasion une première trahison : un capitaine est retourné par l'adversaire, faisant annuler une manoeuvre des assiégés. Jeanne d'Arc revient à Compiègne probablement au matin du 23 mai. Elle participe à une sortie en fin d'après-midi : la troupe surprend les Bourguignons à Margny, mais ceux de Clairvoix arrivent en renfort et les Anglais prennent les défenseurs à revers. C'est en revenant vers la ville que Jeanne est mise à bas de son cheval par un archer bourguignon et capturée avec son frère Jean et son écuyer Jean d'Aulon. Compiègne ne sera dégagée qu'en octobre par l'arrivée de l'armée royale.

Le mythe de la trahison de Jeanne d'Arc devant Compiègne naît assez tôt. Dès 1445-1450, à l'occasion de procès impliquant des personnages importants de l'épopée comme Guillaume de Flavy, le gouverneur de la ville, assassiné par l'amant de sa femme, on voit circuler les premières rumeurs impliquant Flavy, puis, bientôt, Georges de la Trémoille. Certains pointent aussi du doigt les capitaines de l'armée royale jaloux du succès de la Pucelle. Pourtant Jeanne n'en a rien dit après sa capture, et il est bien difficile de mettre directement en cause le roi Charles VII. Ce qui n'a pas empêché les théories les plus diverses de fleurir sur le sujet.

C'est pourquoi ce deuxième tome est plus décevant que le premier car il part dans une hypothèse qui n'arrive pas à convaincre. En outre l'enquête des deux anciens compagnons de Jeanne d'Arc suit un schéma des plus classiques. Reste le dessin, particulièrement sombre, avec de belles planches sur les bâtiments, en particulier, qui reflètent le soupçon et la trahison propres au scénarios. Dommage car le thème choisi était porteur et pas inintéressant. Mais c'est tout le problème de ces séries "à thème" où les auteurs changent aussi selon les tomes.


vendredi 20 septembre 2013

L'autre côté de la colline : Le grand tourment sous le ciel, les seigneurs de guerre (2/2)-Albert Grandolini

Deuxième et dernière partie de la première phase d'une série d'articles d'Albert Grandolini sur l'histoire militaire de la Chine au début de la République, à partir de 1911. Avec la bibliographie et les annexes. Pour les prochaines semaines, nous vous réservons encore quelques pépites dans les articles et les interviews à venir... suivez bien le fil !

jeudi 19 septembre 2013

Syrie : la domination alaouite au défi d'une guerre civile communautaire

Article publié simultanément sur le site de l'Alliance Géostratégique. 

Merci à Jean-Baptiste Beauchard, du blog Géopolitique du Proche-Orient, pour ses conseils de lecture et ses remarques.

L'insurrection syrienne n'est pas qu'un énième épisode de ce que l'on a appelé, dès 2011, le « printemps arabe ». Elle révèle au contraire les failles profondes de la société, de l'économie et la politique syrienne, liées à la mainmise du pouvoir, en 1970, d'Hafez el-Assad et de son clan alaouite. Ces failles, moins visibles sous le règne d'Hafez el-Assad, se sont rouvertes et accrues après l'accession au pouvoir de son fils Bashar en 2000. Initialement révolte sociale contre un régime clientéliste et corrompu, la contestation s'est transformée en moins d'une année en guerre civile communautaire par la réactivation de peurs remontant aux épisodes traumatisants du XXème siècle et au-delà, pour les alaouites, les sunnites ou les minorités syriennes. On ne s'étonnera pas alors du déchaînement actuel de violence, sur fond de possible emploi d'armes chimiques et d'un jeu régional largement déterminé par les intérêts des grandes puissances -Iran et Russie d'un côté, Etats-Unis, Arabie Saoudite et Qatar de l'autre, notamment.


Du mandat français à l'Etat clientéliste et alaouite


Le Proche-Orient avait été partagé, après la fin de la Première Guerre mondiale et de l'Empire ottoman, entre la France et la Grande-Bretagne1. Ces deux puissances y découpent différents Etats. En 1945, la Syrie et le Liban deviennent indépendants, tandis que la Palestine, séparée entre parties juive et arabe, voit cette dernière annexée par le royaume de Transjordanie. Les tentatives séparatistes ont été écrasées et l'intégrité territoriale des Etats découlant du mandat français ou britannique a été préservée. La guerre froide n'avait pas remis ce processus en question : il a fallu attendre le projet de « Grand Moyen-Orient » des Américains suite aux attentats du 11 septembre 2001 et surtout le déclenchement des printemps arabes en 2011 pour voir cet équilibre bouleversé. La Syrie, comme le Liban ou la Jordanie, est née quasiment en même temps que l'Etat d'Israël et le conflit israëlo-arabe continue de façonner la construction politique ou économique. Progressivement, l'Etat a perdu en légitimité faute de redistribution suffisante, renforçant les solidarités communautaires en lieu et place de l'unité nationale.

mercredi 18 septembre 2013

Greg VAN WYNGARDEN, "Richthofen Circus". Jagdgeschwader Nr 1, Aviation Elite Units 16, Osprey, 2004, 128 p.

Greg Van Wyngarden est un passionné de l'aviation allemande de la Grande Guerre. Il a signé de nombreux volumes Osprey sur le sujet. Dans ce volume, il traite de l'unité la plus mythique de Luftstreitskräfte : la Jagdgeschwader I, la première escadre de chasse allemande formée le 24 juin 1917 par réunion de quatre escadrilles, les Jastas 4, 6, 10 et 11. L'escadre est liée à son premier commandant, Manfred von Richthofen, le Baron Rouge, qui lui impose sa marque. Après sa mort, l'escadre continue le combat : à sa dissolution en novembre 1918, elle est créditée de 644 victoires. La formation de l'escadre vise à ravir aux Alliés une supériorité aérienne reconquise au-dessus de Verdun et de la Somme par les Nieuport 11 et DH 2 sur les Fokker Eindecker. Les premières Jastas sont créées en août 1916 et mettent en application les préceptes du tacticien Boelcke, dont Richthofen est l'un des disciples. En janvier 1917, Richthofen obtient la fameuse médaille Pour le Mérite et prend la tête de la Jasta 11.

Richthofen obtient pour son escadrille quelques-uns des nouveaux Albatros D III et réunit autour de lui les pilotes les plus agressifs et talentueux, comme son propre frère, Lothar. En avril 1917, sur le front d'Arras, la Jasta 11 décime les escadrilles britanniques, utilisant des appareils peints de couleur vive pour mieux se reconnaître dans le ciel : c'est l'origine, entre autres, de la légende du Baron Rouge et du "cirque Richthofen". Progressivement de nouveaux appareils britanniques, comme le SE 5, entrent en scène, et mettent fin à la supériorité allemande. L'escadre est donc formée en juin 1917 afin de créer un groupe de chasse suffisamment important et talentueux pour être déplacé sur les endroits sensibles du front et contrer la supériorité numérique alliée. Au départ, les escadrilles qui la composent sont inégales. La Jasta 4 a une bonne réputation et vole alors sur Albatros D V, en juillet, de même que la Jasta 6. La Jasta 10, en revanche, fait pâle figure comparée aux deux autres.

Dans les Flandres, Richthofen met en place un système de postes d'alerte avancée de façon à ce que ses pilotes, sur le qui-vive, décollent en fonction de l'activité aérienne ennemie. Mais l'attrition parmi les pilotes de l'escadre est importante. Richthofen lui-même est blessé le 6 juillet 1917. A ce moment-là, les Albatros D V allemands sont surclassés par les SPAD ou les triplans Sopwith. Quand Richthofen revient, en août, il est suivi de peu par le premier Fokker Dr I triplan qui doit redonner l'avantage aux Allemands. L'appareil se fait rapidement craindre des aviatieurs alliés mais l'escadre continue de subir des pertes, comme celle de Werner Voss, as légendaire descendu après une rencontre épique contre des SE 5 du Squadron 56. En octobre, le Dr I subit des problèmes structurels : l'aile supérieure se détache suite à des malfaçons, entraînant la mort de plusieurs pilotes. Pendant la bataille de Cambrai, en novembre, la JG 1 vole à la fois sur triplan, sur Albatros D V et sur Pfalz D III.

La JG 1 est à son sommet pendant les offensives allemandes qui commencent le 21 mars 1918. Richthofen lui-même abat 12 appareils en deux semaines. L'escadre se déplace sur des terrains abandonnés par les Britanniques pour suivre la progression des troupes. Mais le 21 avril, dans des circonstances encore disputées aujourd'hui, le Baron Rouge est abattu et tué pendant un combat avec des Sopwith Camel du Squadron 209, probablement par des tirs venus du sol. En mai 1918, les premiers Fokker D VII de nouvelle génération commencent à équiper la JG 1. Commandée par Reinhard, celle-ci soutient l'offensive sur le Chemin des Dames. Elle abat 43 appareils et ballons entre le 31 mai et le 8 juin. Le 9 juin, elle est encore en ligne pour appuyer l'offensive sur Noyon-Montdidier. La Jasta 11 reçoit, fin juin, les premiers D VII à moteur surcompressé. L'escadre descend 24 avions français rien que du 24 au 28 juin. Mais le 3 juillet, Reinhard, qui teste le nouveau monoplan Lindau D I en Allemagne, se tue aux commandes de l'appareil. Il est remplacé à la tête de la JG 1, le 14 juillet, par Hermann Goering. Sa contribution a bien sûr été influencée, dans les témoignages, par son destin ultérieur. Il semble qu'il ait repris en main l'unité pour y instaurer davantage de discipline de vol.

La JG 1 soutient la dernière offensive allemande, ou seconde bataille de la Marne, à partir du 15 juillet. Elle est encore présente au moment de la contre-attaque alliée. La JG 1 doit retraiter, comme les troupes au sol. Le 8 août, le "jour noir" de l'armée allemande, les Jastas abattent encore 60 avions. Mais, dès la mi-août, l'escadre ne compte plus que l'effectif en avions d'une seule escadrille... le Fokker E V monoplan ne donne pas satisfaction. Udet, qui assume le commandement de l'escadre en l'absence de Goering, accumule les victoires, mais, au total, les scores sont bien moins impressionnants qu'en juin, par exemple. Transférée sur le front d'Argonne le 9 octobre, l'unité connaît ses derniers combats aériens le 6 novembre. L'unité, démobilisée le 19 novembre, a volontairement crashé ses appareils pour ne pas les laisser tomber aux mains des Français.

Un récit vivant, agrémenté de nombreux témoignages, complété par des encadrés sur les principaux pilotes et par des annexes sur les commandants d'unités et les décorations reçues, ainsi que par les nombreux profils couleurs centraux. Une bibliographie est même présente page 127, ce qui est rare dans cette collection d'Osprey, c'est à souligner. On regrette simplement, peut-être, que le récit ne s'élève pas parfois jusqu'à évoquer les dimensions tactiques et l'impact tactique également de la JG 1 sur le cours de la bataille.


mardi 17 septembre 2013

Irène CHAUVY, La vengeance volée, Grands Détectives 4704, Paris, 10/18, 2013, 263 p.

1863, sous le Second Empire. Deux domestiques sont sauvagement égorgés, l'un au palais des Tuileries, l'autre chez la cousine de l'empereur Napoléon III. Le capitaine Hadrien Allonfleur, capitaine de l'escadron des cent-gardes, vétéran de la campagne d'Italie, flanqué d'un ex-inspecteur de la Sûreté à la retraite mais qui n'en démord pas, Amboise Martefon, doit résoudre les deux meurtres. Mais son passé ne va pas tarder à le rattraper au cours de l'enquête...

Irène Chauvy, juriste de formation, est cadre à l'université de Bourgogne. Passionnée de littérature et d'histoire, elle signe le début de cette série policière sous le Second Empire qui a été primée en 2011 sous les auspices de Jean-François Parot, auteur quant à lui de la fameuse série Nicolas Le Floch, adaptée à l'écran.

Comme je le dis souvent en ce qui concerne les 10/18 Grands Détectives, on oscille souvent entre trop-plein de description historique au détriment de l'intrigue ou vice-versa, selon les goûts. Ici l'équilibre est plutôt satisfaisant, et j'ai même été surpris par le dénouement, bien mené. A noter que la Bourgogne, où habite l'auteur, permet au scénario de sortir momentanément du cadre parisien, ce n'est pas un mal, et les connaisseurs du coin ne seront pas perdus.

Il y a, comme d'autres l'ont remarqué, une certaine parenté entre ce roman policier et les enquêtes d'Emile Gaboriau dont je commentais un exemplaire il y a peu, au XIXème siècle. La résolution de l'intrigue doit autant à l'enquête elle-même qu'aux personnages et à leur vécu, ce qui est astucieux car cela évite de tomber dans le trop-plein de description historique pour meubler, justement.

Plutôt un bon roman policier, mais j'y mettrai un bémol : cette focalisation sur le haut du pavé, l'empereur, la famille impériale, la cour, les grands du Second Empire, etc. Et même si les enquêteurs n'en sont pas et que l'on croise bien d'autres milieux, tout tourne finalement autour du gratin mondain. Un peu comme dans les Nicolas Le Floch où on quitte rarement l'orbite du pouvoir, Louis XVI, Marie-Antoinette etc. A force, ça lasse un peu...


Raoul CAUVIN et Willy LAMBIL, Les hommes de paille et Les Bleus en cavale, Les Tuniques Bleues, Dupuis, 1998

Le général Alexander a conçu nouveau plan pour dérouter les confédérés et remporter la bataille décisive. Pour ce faire, il monte une opération d'intoxication pour leurrer les sudistes sur ses véritables intentions. Cela expliquerait-il la promotion du caporal Blutch au rang de lieutenant, ce qui a le don de faire enrager le sergent Chesterfield ? Et voilà nos acolytes largués par ballon derrière les lignes ennemies...










Condamnés à mort aussi bien par les Nordistes que par les Sudistes, nos deux déserteurs ont mis le cap sur le Mexique, où ils ne risquent pas d'être poursuivis par les deux armées en présence. Chesterfield est cependant bien décidé à retourner aux Etats-Unis pour demander sa grâce au président. Blutch ne peut que l'accompagner... mais la route est longue et semée d'embûches jusqu'à Washington !











Dans ces deux tomes qui se suivent, on retrouve tout l'humour et le piquant propre à la série es Tuniques Bleues. Plus intéressants peut-être sont les thèmes évoqués dans les deux albums, le premier évoquant largement la question du renseignement et de l'espionnage pendant la guerre de Sécession, et le second celle de la désertion, deux points finalement assez peu connus. Des liens pour creuser la question : un, officiel, sur la question du renseignement pendant le conflit, par ici ; un, officiel aussi, sur la contribution des Noirs à cet effort, ici . Et deux liens sur la désertion côté confédéré, ici et ici.


lundi 16 septembre 2013

L'autre côté de la colline : Le grand tourment sous le Ciel, les seigneurs de guerre (1/2)-Albert Grandolini


Cette série est l'oeuvre d'Albert Grandolini, bien connu des amateurs de magazines spécialisés, puisqu'il est notamment un des meilleurs connaisseurs des armes blindées sud et nord-viêtnamiennes pendant la guerre du Viêtnam, le tout traité avec un accès aux sources viêtnamiennes, ce qui n'est pas rien. C'est donc avec grand plaisir que nous l'accueillons comme deuxième contributeur extérieur, en six mois, sur L'autre côté de la colline. Bonne lecture !

William CRAIG, Vaincre ou mourir à Stalingrad, Paris, Pocket, 2001 (1ère éd. 1974), 506 p.

William Craig s'est pris de passion pour l'histoire militaire pendant son enfance, comme il l'explique dans sa préface. L'attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, alors qu'il est âgé d'une dizaine d'années, le pousse à s'intéresser à la Seconde Guerre mondiale et en particulier au front de l'est, qu'il compare volontiers à la campagne de Napoléon en 1812. Craig  décrit déjà, en 1973, une mémoire du conflit déformée à la fois par la propagande soviétique et par l'influence des mémorialistes allemands. Après avoir rencontré le fils de Paulus, il est parti à Stalingrad devenue Volgograd, avant de rechercher les survivants de la bataille pour les interroger. Pris de passion pour son sujet, il exagère un peu et fait de Stalingrad la bataille la plus sanglante de l'histoire, ce qui n'est probablement pas le cas (bien qu'elle soit dans les plus sanglantes, à n'en pas douter). C'est le portrait d'une tragédie humaine qu'offre ici William Craig. Depuis la sortie du film de Jean-Jacques Annaud, en 2001, ce livre est régulièrement réédité en poche. Moi-même je l'avais acheté étant lycéen, et je ne l'ai pas relu depuis des années. Il est intéressant aujourd'hui de le reprendre avec un oeil différent, plus critique, plus exercé.

Craig a recueilli quantité de témoignages, allemands, soviétiques et même italiens. C'est indéniable, et la somme est impressionnante. Mais le problème est que ces témoignages sont livrés, pour ainsi dire, bruts, sans recoupements, sans analyses. Leur valeur est donc sujette à caution. On a là l'exemple type d'un écrivain qui se prétend "historien" mais qui n'écrit pas selon la méthode historienne telle qu'elle peut être enseignée à l'université. En outre, la bibliographie mentionnée en fin de volume, déjà insuffisante à l'époque, est maintenant sérieusement datée par l'avancée de la recherche. Ce qu'il aurait fallu, à l'époque, ou plus tard, ces dernières années, c'est rééditer ce volume avec une introduction/préface d'un historien spécialiste qui en souligne à la fois les qualités et les limites, tout en faisant le point sur l'état de la recherche dans ce domaine. Car en l'état, c'est mettre à la portée du grand public des sources inexploitables et qui peuvent engendrer de fausses certitudes...

On pourrait terminer cette rapide recension en précisant que ce n'est pas un hasard si une image du film Stalingrad : Enemy at the Gates de Jean-Jacques Annaud orne la couverture de la réédition. Le réalisateur s'est probablement inspiré du livre de Craig comme on peut le repérer tout de suite à la lecture de certains témoignages. Ce qui peut évidemment laisser des plus sceptiques quant au caractère "historique" du film...


samedi 14 septembre 2013

Antony BEEVOR, D-Day et la bataille de Normandie, Paris, Le livre de poche, 2011, 862 p.

Antony Beevor, ancien officier de l'armée britannique, est un historien spécialisé sur les conflits du XXème siècle, la Seconde Guerre mondiale en particulier. Il a été l'élève du grand historien John Keegan, disparu l'an passé. Il est connu en particulier pour les quelques ouvrages qu'il a consacrés au front de l'est, son Stalingrad et son Berlin. Je les ai pour ma part lus il y a longtemps, mais je m'en souviens comme d'une lecture qui avait suscité mon intérêt pour le sujet. Ceci étant dit, pour aussi vivant qu'il soit, le récit de Beevor n'est pas sans poser problème quant à la présentation et à l'interprétation des faits, notamment en ce qui concerne les violences commises par l'Armée Rouge en Allemagne en 1945, par exemple. L'historien avait le mérite d'en parler, car le sujet reste encore aujourd'hui difficile à aborder, surtout en Russie, mais je ne suis pas persuadé qu'il apportait les bonnes réponses, à l'époque (je vais relire d'ailleurs les deux ouvrages en question).

Ce pavé consacré au débarquement en Normandie et à la bataille consécutive, jusqu'à la libération de Paris, ne déroge pas trop au style d'Antony Beevor. C'est une longue description des événements depuis le 6 juin jusqu'au 25 août 1944. Le tout est précis et vivant par l'inclusion de nombreux témoignages, du côté allié ou du côté allemand. Les cartes, nombreuses et placées au fil du texte, permettent de suivre le déroulement des opérations. Le but est clairement de fournir au grand public une narration abordable de la campagne de Normandie, et l'objectif semble, de ce point de vue, atteint.

Pourtant, on ressort un peu désabusé de cette lecture. D'abord, les coquilles sont nombreuses dans le lexique militaire, sans que l'on puisse savoir si elles relèvent de la traduction (ça semble être le cas pour beaucoup) ou du texte original lui-même. Ensuite, Beevor se cantonne strictement à la narration sans proposer de questionnement véritable ou d'interprétation, sauf pour quelques cas très précis (sur 800 pages...), comme le problème du "battle fatigue" et du traitement des chocs post-traumatiques au combat. Il y a un très bon passage sur l'épisode des crimes de guerre commis par la Hitlerjugend contre les Canadiens (ou comment justifier des massacres en prétendant que l'adversaire a commencé et fait pareil, ce qui est au départ manifestement faux). Autre idée intéressante et un peu développée : celle selon laquelle les Alliés ont bien préparé le débarquement, mais pas la bataille de Normandie. Enfin, Beevor montre bien les conséquences terribles de la bataille sur la Normandie et la population française, qui ne sont pas épargnées et qui sauvent, par leur "martyr", le reste de la France des mêmes affres.

Il n'y a pas véritablement de problématique, ni même "d'historique", pour ainsi dire, de la conception de l'opération Overlord, Antony Beevor se contentant de démarrer son récit début juin 1944, avec parfois quelques petits retours en arrière -mais il fait pâle figure, côté allié en tout cas, avec l'ouvrage de l'historien français O. Wieviorka sur le débarquement en Normandie. Certains jugements, comme ceux portés sur les officiers généraux alliés, comme Montgomery ou Eisenhower, semblent un peu à l'emporte-pièces, insuffisamment étayés, comme si l'historien laissent le pathos dominer l'écriture. Il compare fréquemment la Normandie au front de l'est pour l'intensité des combats, mais la comparaison n'est pas suffisamment poussée pour être définitivement convaincante. C'est dommage car cela gâche un peu le fil d'un récit qui se lit bien.

Au final, c'est donc plutôt un livre destiné à des personnes qui ont quelques bases, souhaitant en savoir plus sur le débarquement et la campagne de Normandie. Les connaisseurs ou spécialistes n'y apprendront sans doute pas grand chose de neuf et pourront être un peu déçus, comme moi, du propos globalement descriptif. Ceci étant dit, c'est un pavé de vulgarisation qui a aussi son utilité, il ne faut pas le bouder.




vendredi 13 septembre 2013

Eric HAMMEL, Marines in Hue City. A Portrait of Urban Combat, Tet, 1968, Zenith Press, 2007, 168 p.

On ne présente plus Eric Hammel, journaliste de formation, devenu écrivain d'histoire militaire, et qui produit des récits des grandes campagnes américaines de la Seconde Guerre mondiale, de la guerre de Corée ou de la guerre du Viêtnam, essentiellement. J'avais d'ailleurs fiché ici-même son ouvrage consacré à la reconquête de Hué vue par les Marines.

En 2007, Eric Hammel publie chez Zenith Press ce volume en forme d'album illustré sur les combats de Hué. Pour ainsi dire, c'est purement et simplement, comme il le dit lui-même dans la préface, le complément iconographique de Fire in the Streets.

Les 6 cartes de localisation sont placées en tête d'ouvrage. Le plan du livre est classique. Dans un premier chapitre, Eric Hammel revient sur l'expérience des Marines en termes de combat urbain -à partir de la Seconde Guerre mondiale toutefois, car il n'évoque pas les expériences précédentes. Il semble sous-estimer la dureté des combats à Séoul, en 1950, où il y eut de vrais combats de rues : c'est d'ailleurs l'expérience la plus récente avant Hué, probablement, et qui n'est pas transmise pendant longtemps -syndrôme classique du retour d'expérience sur le combat urbain. Le deuxième chapitre explique le plan nord-viêtnamien et la tâche dévolue aux régiments qui assaillent la ville. Dans le troisième chapitre, il dépeint l'assaut initial sur Hué. Des photographies aériennes avec les bâtiments ou points importants surlignés ou encadrés en jaune permettent de se repérer facilement. La double page de photographies viêtcong ou nord-viêtnamiennes (p.36-37), en revanche, est assez pauvre : les photos ne sont même pas légendées, et le commentaire est a minima.

Comme dans Fire in the Streets, Hammel s'attache surtout, en fait, à décrire la reconquête de la partie sud -moderne- de Hué par les Marines à partir du 31 janvier. Le premier jour est marqué par une grave sous-estimation de la menace ennemie. Une fois celle-ci prise véritablement au sérieux, les Marines vont d'abord consolider leurs têtes de pont au sud de Hué les 1er-2 février avant de passer au nettoyage des 6 pâtés de maisons importants entre les 3 et 6 février 1968. C'est le temps qu'il faut au 2/5 et au 1/1 Marines pour briser les reins du 4ème régiment nord-viêtnamien dans le secteur. Hammel propose un récit au jour le jour des combats, mais les photographies aériennes sont déjà moins nombreuses pour suivre correctement la progression américaine. Il passe ensuite à la description du nettoyage au sud, entre le 7 février et le 8 mars. Le 804ème bataillon nord-viêtnamien, en effet, n'a pas été engagé ou presque dans les premiers combats et continue à se battre même après la destruction du 4ème régiment. C'est pourquoi les accrochages continuent alors que le combat s'est déplacé dans la partie nord de Hué, dans et autour de la Citadelle.

Ce n'est donc qu'aux deux-tiers du livre qu'Hammel en vient aux affrontements dans le vieux Hué, autour de la Citadelle, qui sont au départ assumés complètement par l'armée sud-viêtnamienne, l'ARVN. Du 31 janvier au 9 février, les Sud-Viêtnamiens conservent également des têtes de pont (notamment le QG de la 1st Infantry Division) et acheminent des renforts (unités de cette division et bataillon aéroportés, dans un premier temps) pour repousser les Nord-Viêtnamiens. Entre les 10 et 12 février, ce sont finalement un bataillon de Marines américains (1/5th Marines) et plusieurs batailles de Marines sud-viêtnamiens réunis dans un Battle Group qui gagnent le nord de Hué. Jusqu'au 20 février, les Marines américains, qui ont déjà dû réapprendre le combat urbain dans la partie sud de la ville, se heurtent à un ennemi déterminé et bien retranché. La bataille est terrible. Enfin, le 24 février, ce sont les Sud-Viêtnamiens qui investissent le Palais Impérial et jettent à bas le drapeau viêtcong hissé le 31 janvier sur le mât de la Citadelle. La bataille est terminée le 2 mars 1968, mais les combats continuent encore autour de la ville pendant plusieurs semaines. Hué est réduite en ruines et ne sera pas entièrement reconstruire lors de la chute du Sud-Viêtnam en 1975. En outre, les communistes laissent derrière probablement plus de 2 000 personnes exécutées au début de leur mainmise sur la ville et juste avant leur défaite.

Au final, le propos laisse un peu la même impression que Fire in the Streets. Si Hammel décrit avec précision, à grand renfort de témoignages, la bataille menée par les Marines américains dans la ville de Hué (au nord et au sud), il peine à s'élever au-dessus de la simple description, sauf au regard du combat urbain, où il y a des lignes intéressantes. Surtout, à l'image de bon nombre d'auteurs américains mais désormais à rebours de l'historiographie récente de la guerre du Viêtnam, Eric Hammel ne cherche pas vraiment à s'intéresser à l'armée sud-viêtnamienne qui assume pourtant au moins la moitié des combats, au même titre que les Marines. En témoignent les photos où l'on voit rarement les hommes de l'ARVN, sauf pour les moments symboliques comme la descente du drapeau viêtcong le 24 février et la levée des couleurs du Sud-Viêtnam. Ne parlons pas de l'adversaire communiste qui ne bénéficie, lui, quasiment d'aucune attention. Un travail iconographiquement intéressant mais singulièrement limité, donc, en termes d'approche.