samedi 31 août 2013

Benjamin STORA, La guerre des mémoires. La France face à son passé colonial, L'urgence de comprendre, Editions de l'Aube, 2011, 123 p.

Voici encore un ouvrage de la collection L'urgence de comprendre, des éditions de l'Aube, paru à peu près en même temps que celui de Gérard Chaliand que je commentais hier. Benjamin Stora, historien, spécialiste de la guerre d'Algérie est de l'histoire coloniale, répond ici aux questions de Thierry Leclère, journaliste, qui cherche à comprendre pourquoi la France est malade de son passé colonial, comme on a pu le voir en 2005 avec la loi sur le rôle "positif" de la colonisation. A tel point qu'on refuse d'en parler sous prétexte de communautarisme, de tyrannie de la "repentance"...

Le livre se divise en trois parties. L'entretien aborde dans la première le deuil inachevé de l'empire colonial. Pour Benjamin Stora, le débat mémoriel autour de l'histoire coloniale de la France se réveille en raison des revendications de la troisième génération de Français immigrés, qui souhaitent comprendre pourquoi ils sont parfois victimes de discriminations, ce qui renvoie à cette histoire négligée. Comme il le rappelle, le terme de guerre -longtemps évacué par les autorités françaises- d'Algérie pose lui-même problème. Les mémoires du conflit restent éclatées, y compris dans la littérature. Un glissement s'opère d'ailleurs dans l'historiographie : on passe du politique au militaire à partir des années 1990. Les lois d'amnistie ont maintenu les mémoires du conflit d'abord dans un cadre privé. Benjamin Stora explique que le consensus autour de la décolonisation, partagé par la majorité de la société française après la guerre d'Algérie, a commencé à voler en éclat avec la montée de la droite radicale et de l'extrême-droite dès 1983-1984. Jacques Chirac s'est occupé de Vichy mais pas de la guerre d'Algérie. La loi du 23 février 2005 a d'ailleurs été proposée par des députés UMP. Depuis, la renaissance médiatique des nostalgiques de l'Algérie française n'a fait que croître. En réalité, si les Français ont voté massivement pour l'indépendance de l'Algérie en 1961, l'histoire coloniale elle-même a été refoulée. Les historiens français n'ont pas pu transmettre le résultat d'un travail commencé assez tôt puisque l'histoire coloniale a été longtemps une oubliée de la grande école historique française. Elle a également disparu des manuels scolaires. C'est également lié à l'écriture de l'histoire en France. Le général De Gaulle y a beaucoup contribué. D'où cette "fracture coloniale" qui traverse la société française et que certains aimeraient bien ne jamais guérir en évoquant la "tyrannie de la repentance" et l'argument selon lequel le régime algérien actuel ne fait rien sur cette question -ce qui est moins vrai, déjà, pour ses historiens... en France, il faut dire aussi que le Parti Socialiste s'est construit en oubliant le passé colonial de la SFIO. Le PCF n'a reconnu ses erreurs dans la guerre d'Algérie qu'en 2004. Sous Mitterrand, la gauche n'a pas su non plus répondre aux attentes des jeunes issus de l'immigration.

vendredi 30 août 2013

Publications : 2ème Guerre Mondiale n°50

Le magazine 2ème Guerre Mondiale atteint son n°50, chiffre fétiche, et moi j'atteins ma première année de collaboration avec le magazine. Une collaboration fructueuse et passionnante, à dire vrai.

Pour ce n°50, Nicolas Pontic a demandé à Jean-François Muracciole, qui intervient régulièrement dans les colonnes de 2ème Guerre Mondiale, d'oser la comparaison entre la situation des années 1930 et celle d'aujourd'hui. Pour l"avoir lu, je ne peux que vous recommander l'article qui est tout à fait sérieux et bien loin des gros titres d'une certaine presse à sensation (!).

Pour ma part, comme dans le n°49, je signe le dossier du numéro sur les derniers feux du IIIème Reich à l'ouest : un thème qui m'a été inspiré par la lecture de la traduction du livre de Ian Kershaw sur le sujet. J'en profite pour esquisser une comparaison entre deux affrontements de la fin de la guerre sur le front de l'ouest : un connu, celui de Remagen, l'autre beaucoup moins, la bataille d'Aschaffenbourg, que j'avais déjà présentée dans Batailles et Blindés n°53, mais sous l'angle narratif et factuel alors qu'il s'agit là plus d'une analyse des choix américains et allemands.

Vous trouverez aussi sous ma plume dans ce numéro une chronique cinéma présentant un film mythique, La Grande Evasion. Cette deuxième chronique cinéma est plus centrée sur la façon dont le film a été réalisé et sur l'interprétation que l'on peut lui donner dans le cinéma de guerre.

Enfin, dans la rubrique Ecrire l'histoire, j'interroge Joël Drogland, historien de la Résistance et de l'occupation, membre de l'ARORY, et coauteur avec plusieurs autres historiens du livre de référence sur le département de l'Yonne pendant la Seconde Guerre mondiale. C'est l'occasion d'interroger la pratique historienne par rapport à une période encore douloureuse de notre histoire. C'était ma première interview et le résultat m'encourage à renouveler l'expérience. Je vous livre déjà en supplément de cette interview la fiche de lecture complète du livre en question.

D'autres suppléments et des vidéos arriveront prochainement. D'ici là, bonne lecture !

Gérard CHALIAND, L'impasse afghane, L'urgence de comprendre, Editions de l'Aube, 2011, 158 p.

Gérard Chaliand, diplomé de l'INALCO, spécialiste des conflits armés et des relations internationales, est bien connu du grand public par ses fréquentes apparitions dans les médias.

Dans son introduction, il présente la guerre en Afghanistan comme une "victime collatérale" de la guerre en Irak déclenchée en 2003, puisque ce théâtre d'opérations, au départ central, devient secondaire pendant plusieurs années, non sans dommages. Pour lui, il n'y a aucune chance pour la coalition occidentale de l'emporter, désormais. Il s'interroge donc sur cette incapacité des démocraties à l'emporter dans des conflits modernes, ce qui explique le plan de l'ouvrage en deux parties : la première revient sur les guerres coloniales et les leçons à en tirer, la seconde s'intéresse plus particulièrement à l'Afghanistan et à l'Irak, qui sont donc liés.

Pour Gérard Chaliand, plusieurs facteurs jouent en faveur des insurgés dans les guerres de décolonisation, après la Seconde Guerre mondiale : la démographie, qui explose ; le temps, que les démocraties n'ont plus ; la connaissance du colonisateur, mis à profit par les colonisés. Le grand tournant d'après lui est la Grande Marche des communistes chinois : Mao politise la guérilla et met l'accent sur le contrôle administratif de la population. La Seconde Guerre mondiale fait aussi beaucoup pour évincer la domination psychologique du colonisateur. Après la guerre, cependant, plusieurs guérillas communistes ont été défaites : aux Philippines, en Grèce, en Malaisie, dont on a souvent fait un modèle de contre-insurrection ; or Gérard Chaliand rappelle combien la situation est particulière. D'autres insurrections ont cependant remporté leurs combats : en Israël, à Chypre, en Indonésie. Les populations des pays occidentaux évoluent aussi en faveur du soutien aux luttes des colonisés. Au Viêtnam, les Américains échouent parce qu'ils méconnaissent complètement le contexte viêtnamien. En outre, l'offensive du Têt montre combien les responsables américains ont caché la réalité de la guerre à la population, en prétendant que la victoire était presque acquise. Gérard Chaliand souligne l'importance de savoir pourquoi on s'engage et comment on s'engage ; en outre, au Viêtnam, l'appel au contingent a également été une erreur. Les sensibilités occidentales par rapport à la mort et à la guerre évoluent ; on se concentre sur le terrorisme et ses déclinaisons plutôt que sur la guerre elle-même.

L'Afghanistan, qui n'a jamais été colonisé et n'existe comme pays qu'à partir du XVIIIème siècle, est un casse-tête géographique et ethnique. Les Soviétiques vont s'y casser les dents après l'invasion de 1979, mais là aussi, le facteur politique joue énormément, encore plus avec l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev en 1985. Le régime de Najibullah tient encore plusieurs années après le départ des Soviétiques, puis viennent les talibans organisés par le Pakistan voisin. Même après les attentats du 11 septembre 2001 et la réplique américaine et occidentale, l'Afghanistan n'est finalement qu'un théâtre d'opérations mineur face au remodelage du Moyen-Orient voulu par les Etats-Unis. Ceux-ci, vainqueurs de la guerre froide, manifestent une poussée d'optimisme et de condescendance. Le projet américain se transforme en fiasco, dès la fin des opérations conventionnelles. Il faut attendre l'arrivée du général Petraeus en 2006-2007 pour qu'une stratégie de contre-insurrection différente soit envisagée. Mais l'invasion américaine a redistribué les cartes en Irak et cette évolution n'est pas encore finie. Pour Gérard Chaliand, le terrorisme n'est qu'un chiffon rouge que l'on agite pour entretenir la psychose : d'après lui, c'est une donnée beaucoup moins importante pour le monde que le trafic de drogue ou la montée en puissance de la Chine et de l'Inde. En revanche, je trouve certaines réflexions un peu à l'emporte-pièces, comme cette idée que les ruraux ou jeunes Américains des quartiers difficiles seraient plus à l'aise face à la guérilla afghane (où sont les faits ?). Gérard Chaliand, qui s'est rendu sur place, décrit par contre très bien la dégradation en filigrane de la situation en Afghanistan, qui l'incite à publier en 2008 dans Le Monde une tribune pour expliquer la guerre est déjà perdue. La coalition n'a pas les troupes en quantité suffisante, n'a pas le temps nécessaire à une vraie contre-insurrection et ne peut pas s'appuyer sur un gouvernement légitime. En outre, l'adversaire n'est pas un mais multiple. Pour Gérard Chaliand, la partie se joue essentiellement à l'est de l'Afghanistan. Et il y a bien sûr la question du Pakistan.

En conclusion, l'auteur souligne combien la guerre est dans l'impasse. L'échec aurait pourtant d'importantes conséquences régionales ; mais la victoire suppose de se gagner la population, ce qui n'est pas acquis. Le projet des talibans semble plus porteur, localement, que celui de coalition autour du gouvernement Karzaï.

Au final, l'ouvrage, s'il n'est pas complètement satisfaisant (il y a quelques erreurs de dates ou factuelles, aussi), je trouve, a le mérite de la simplicité et de rappeler quelques évidences. A lire et à prolonger en jetant un oeil à la bibliographie.



jeudi 29 août 2013

Barthélémy COURMONT, Géopolitique du Japon. Une puissance inquiète, Paris, Argos, 2013, 154 p.

Merci aux éditions Argos pour cet envoi. La collection GéopolitiqueS de cet éditeur, que l'on repère à son format carré et à ses 15 cartes pour un format d'environ 150 pages, vise à fournir une synthèse pratique sur un acteur majeur du monde contemporain. Barthélémy Courmont, professeur de sciences politiques en Corée du Sud, chercheur-associé à l'IRIS, entres autres qualités, signe là l'un des premiers volumes consacrés au Japon.

Comme il l'explique dans l'introduction, le Japon a cette singularité d'être un archipel dominé par son insularité et qui est tiraillé par un dilemme d'ouverture ou de repli sur soi. Il n'a pas connu le même sort que la plupart des autres pays d'Asie de l'Est : en marge de la civilisation chinoise, non colonisé, il a tenté de rejoindre les puissances occidentales à partir de l'ère Meiji. Devenu un modèle économique après 1945, craint des Occidentaux, le Japon a imposé l'Asie du Nord-Est comme une région incontournable, ce que la montée de la Chine ne fait que confirmer. Il comporte une société vieillissante et qui doute, tout en cherchant désespérément une place sur la scène internationale en termes politiques et militaires. Le Japon s'ancre finalement dans la mondialisation mais conserve une certaine différence.

samedi 24 août 2013

Willy LAMBIL et Raoul CAUVIN, Les Tuniques Bleues, tome n°25 : Des Bleus et des Bosses, Dupuis, 1994, 46 p.

Pendant la guerre de Sécession. Le général nordiste Alexander peste contre le mauvais temps qui enlise les chariots de ravitaillement de l'Union et lui fait perdre une bataille importante. Questionnant son état-major sur les solutions apportées au problème, il reçoit une proposition du capitaine Stilman : faire appel à des dromadaires importés d'Afrique du Nord pour remplacer les mules. Le caporal Blutch et le sergent Chesterfield, -ce dernier étant tombé en disgrâce aux yeux du lieutenant Lovelace, chargé de l'opération- doivent accueillir les bêtes et leur guide qui formera les soldats nordistes au maniement des dromadaires. Mais rien ne va se passer comme prévu...

Les Tuniques Bleues est l'une des plus grandes séries de la bande dessinée à évoquer, sous un ton à la fois humoristique et tantôt tragique, la guerre de Sécession. Le caporal Blutch, le sergent Chesterfield, le capitaine Stark, du 22ème de cavalerie, sont rapidement devenus des figures inoubliables pour les lecteurs. Le nom de tuniques bleues vient du fait que le premier épisode se déroule dans le Far West, face aux tribus indiennes : la guerre de Sécession n'apparaît que dans le deuxième tome.



Les nombreux volumes sont l'occasion d'aborder de nombreux aspects du conflit : cavalerie bien sûr mais aussi infanterie, artillerie, ballons, marine, désertion, photographes, espionnage, raids derrière les lignes ennemies, etc. L'ordre chronologique n'est pas respecté puisqu'on assiste fréquemment à des retours en arrière par rapport aux batailles ou aux principaux événements de la guerre : parfois, on assiste même à un flash back avec un personnage qui raconte un épisode antérieur.

Le thème de cet album peut paraître surprenant, mais en réalité, il a bien existé un US Camel Corps (!), créé au XIXème siècle dans le sud-ouest des Etats-Unis pour utiliser des chameaux dans les régions désertiques. L'armée américaine a cependant refusé d'adopter ces animaux qui effrayaient les chevaux et restaient difficiles à conduire pour la troupe. C'est d'ailleurs Jefferson Davis, futur président confédéré, qui avait favorisé la création de ce corps une fois devenu secrétaire à la guerre en 1853. Les animaux sont acquis sur le pourtour de la Méditerranée, et en particulier en Egypte : les premiers arrivent au Texas en 1856. Les militaires américains en voient rapidement les avantages mais aussi les inconvénients. La plupart des bêtes sont alors basées à Fort Tejon, en Californie. Au déclenchement de la guerre de Sécession, les animaux sont toutefois utilisés comme animaux de bât.  L'espion confédéré Bethel Coopwood parvient à en subtiliser 14 et à les ramener aux Texas. Les bagages de Sterling Price sont ainsi transportés par des chameaux. Après la fin du conflit, le corps est dissous et les animaux sont vendus, dont 66 à Coopwood. D'autres avaient déjà été vendus en Californie en 1863 et d'autres se sont échappés. Certains errent en liberté au Texas, ou au Nouveau-Mexique : l'un d'entre eux croise inopinément près du Fort Selden le jeune Douglas MacArthur, qui s'enfuit tout effrayé rejoindre sa mère !


Didier LODIEU, Normandie 44 Opération Goodwood, Des batailles et des hommes 3, Histoire et Collections, 2008, 82 p.

Didier Lodieu écrit beaucoup pour la presse spécialisée en histoire militaire : je l'ai lu souvent quand j'écrivais encore pour les éditions Caraktère. D'après le quatrième de couverture, il est né sur les berges de la Seine et a été marqué par les récits de civils fuyant les combats de 1944. Cela l'a conduit à interroger plus de 500 vétérans, à consulter près de 2 000 (!) livres et à amasser les documents et les rapports.

Le titre sur la couverture est trompeur car il laisse penser que le livre traite de l'opération Goodwood dans son intégralité (cf couverture ci-contre) : or, dès que l'on ouvre la première page, on voit qu'il s'agit en fait d'un récit portant sur la 11th Armoured Division -et plus précisément de sa 29th Armoured Brigade- et de son action pendant Goodwood. Ou bien il faut lire le texte du quatrième de couverture pour le deviner. Petite déception, donc. 

Le texte prend la forme d'un récit factuel de l'engagement de cette unité, du début à la fin de l'opération. Il ne faut donc pas s'attendre à trouver une remise en contexte de Goodwood, de sa genèse, de sa planification, et de ses conséquences, alors que pourtant cette offensive de Montgomery reste très controversée. C'est dommage, mais on est dans la lignée des choix effectués par Histoire et Collections.

Le point fort de ce court volume (un peu plus de 80 pages), ce sont assurément ses illustrations, souvent en grand format (bien que de qualité inégale) et très bien légendées. L'auteur est visiblement un spécialiste du matériel et des unités de la campagne (il a d'ailleurs écrit un ouvrage sur les Tigres en Normandie) et cela se ressent. Le recours à de nombreux témoignages donne un caractère très vivant au récit -même si la bataille est surtout vue du côté britannique, l'on ne peut pas dire que le point de vue allemand soit négligé. En revanche, on peut regretter qu'il n'y ait que deux cartes, car le récit abonde en mouvements et l'on est bien en peine de tout suivre correctement, à moins d'être un connaisseur.

Didier Lodieu insiste dans sa courte conclusion sur l'absence de renseignement sur les défenses allemandes, le manque de soutien de l'artillerie, un front trop étroit, la contre-attaque des Panzer et des StuG qui n'ont pas été détruits dans le bombardement initial, le manque de soutien de la division blindée des Gardes et des "Rats du Désert", et la présence de champs de mines britanniques non nettoyés, comme les causes principales de l'échec de la 29th Armoured Brigade durant Goodwood. Là encore, ce constat reste au niveau tactique et ne balaye pas des considérations un peu plus larges (Didier Lodieu s'étonne de l'absence de renseignements venant d'Ultra mais ne creuse pas plus loin). La bibliographie mentionnée p.82 repose surtout sur des rapports d'unités et sur des sources secondaires assez anciennes (la plus récente date qui apparaît est de 1992), même si l'auteur a contacté Simon Trew, historien britannique de Sandhurst, dans le cadre de son travail.

Il faut donc bien être conscient du contenu en fonction de ce que l'on recherche car un autre handicap du livre, c'est son prix : 16,50 euros pour 82 pages, c'est tout de même un peu cher payé, même avec beaucoup d'illustrations...



vendredi 23 août 2013

Gerry WHITE, Brendan O'SHEA et Bill YOUNGHUSBAND, Irish Volunteer Soldier, 1913-23, Warrior 80, Osprey, 2003, 64 p.

Ce volume de la collection Warrior traite des Irish Volunteers, autrement dit les combattants réguliers qui ont servi contre les Anglais pendant la guerre d'indépendance irlandaise puis durant la guerre civile contre les anti-traités en 1922-1923. Il est écrit par deux Irlandais qui ont eux-mêmes servi dans l'armée nationale, dans des missions de maintien de la paix de l'ONU notamment.

La naissance des Irish Volunteers est simultanée à l'adoption, en 1912, du troisième Home Rule Bill par le Parlement anglais, qui laisse espérer aux catholiques irlandais un statut d'autonomie. Mais les protestants de l'Ulster ne veulent pas en entendre parler et créent l'Ulster Volunteer Force pour défendre, par la force des armes si nécessaires, l'union avec l'Angleterre. C'est pourquoi les Irish Volunteers sont créés le 25 novembre 1913. En 1914, le roi George V signe enfin le Home Rule mais reporte son application après la fin de la guerre. Les catholiques irlandais s'engagent pourtant massivement dans l'armée britannique qui combat lors de la Première Guerre mondiale ; seule une petite minorité, dominée par l'Irish Republican Brotherhood, fait bande à part. Cette fraction a plus de mal à recruter jusqu'à après l'écrasement du soulèvement de Pâques en 1916, puis à la menace de la conscription en Irlande en 1918. Au moment du déclenchement de la guerre civile contre les anti-traités, l'armée irlandaise, héritière des Volunteers, compte déjà 60 000 hommes.

Les Irish Volunteers s'organisent progressivement en bataillons et en compagnies, à recrutement local. Les meilleurs combattants, permanents et qui sont les mieux armés, sont regroupés dans des "colonnes volantes" qui forment l'élite des Volunteers. De son côté, dans la guérilla urbaine à Dublin, Michael Collins crée une section spéciale chargée du contre-espionnage, baptisée "The Squad" ou "Les 12 apôtres". Les bataillons sont regroupés en brigades, puis en divisions à partir d'avril 1921, moment où les Volunteers comptent 100 000 hommes. En janvier 1922, les Volunteers deviennent l'armée régulière irlandaise, adoptent l'uniforme et gagnent les casernes abandonnées par les Britanniques.

Au départ, les Volunteers tentent de généraliser le port de l'uniforme, en tant que combattants réguliers, mais après les Pâques sanglantes de 1916, le passage à la guérilla conduit à la disparition progressive de l'uniforme. Ce n'est qu'en 1922 qu'un uniforme réapparaît pour l'armée régulière. L'entraînement est handicapé par le manque d'armes, de munitions et de cadres expérimentés. D'où la formation des colonnes volantes qui concentrent les meilleurs éléments bien équipés et entraînés, comme la 3rd West Cork Brigade dirigée par Tom Barry, avec une "Flying Column" particulièrement redoutée des Britanniques.



L'embuscade de Kilmichael menée par Tom Barry inspire une des scènes du Vent se lève (2006).





Après l'échec du soulèvement de 1916, les indépendantistes irlandais changent de tactiques, ce qui se voit pendant la guerre civile. En 1919, au moment de la déclaration d'indépendance, la guérilla s'attaque d'abord à la Royal Irish Constabulary, une force de supplétifs irlandais au service des Britanniques, notamment en incendiant ses baraquements. Parallèlement la guérilla bâtit une administration parallèle qui fonctionne à la place du gouvernement aux ordres des Britanniques. La guerre prend un tour de plus en plus violent que Londres choisit d'envoyer d'anciens soldats démobilisés recrutés pour des opérations de maintien de l'ordre, les Blacks and Tans, ainsi que des officiers, les Auxiliaries, qui se signalent par nombre d'exactions contre les civils. Les colonnes volantes irlandaises restent cependant un adversaire de taille pour ces vétérans : le 28 novembre 1920, par exemple, celle de Tom Barry anéantit un détachement d'Auxiliaries lors d'une embuscade à Kilmichael, dans le West Cork. Les Anglais déploient, au maximum, 60 000 soldats réguliers et pas moins de 15 000 supplétifs paramilitaires, face à peut-être 3 000 combattants irlandais réguliers en armes. La guérilla est aussi urbaine, comme à Dublin, où le Squad de Michael Collins détruit les capacités du renseignement britannique. Le 12 novembre 1920, ses hommes abattent 12 agents anglais particulièrement craints pour leurs capacités. En représailles, les Britanniques exécutent deux de ses hommes abattus la veille et les Auxiliaries déboulent sur le terrain de Croke Park où une nombreuse foule regarde un match de football, ouvrant le feu à la mitrailleuse. 12 personnes sont tuées et 65 blessées. Néanmoins, l'Angleterre cède et le traité du 11 juillet 1921 met fin aux hostilités en accordant l'indépendance au sud de l'Irlande. Une partie des combattants irlandais rejette cependant le traité et de violents combats éclatent entre anciens camarades à partir d'août 1922 à Dublin puis bientôt dans le reste de l'Irlande. La guerre civile s'achève seulement en mai 1923 et voit la défaite des anti-traités devant l'armée irlandaise approvisionnée par les Britanniques -Michael Collins est tombé dans une embuscade. 


Le film Michael Collins (1996) met en scène le Bloody Sunday : les Auxiliaries envahissent le terrain de Croke Park après l'exécution de 12 agents anglais à Dublin par Michael Collins, et ouvrent le feu à la mitrailleuse sur les spectateurs.





Un Osprey sans prétention et qui permet d'aborder le thème des combattants indépendantistes irlandais, sous l'angle politique et militaire.

Annonce : mise en ligne du blog L'offensive du Têt

J'ouvre aujourd'hui un blog d'appoint à mon ouvrage L'offensive du Têt, qui sortira le 29 août chez Tallandier, dans la collection L'histoire en batailles. C'est l'occasion, comme je l'ai souvent fait ici pour des articles de magazines, d'offrir des suppléments aux lecteurs, mais aussi d'échanger et de proposer des conseils de lecture et des liens internet pour aller plus loin.

Le blog : http://offensivedutet.blogspot.fr/

La page Facebook : https://www.facebook.com/offensivedutet?fref=ts

jeudi 22 août 2013

J - 7...

Il arrive... dans une semaine. Un petite bande annonce ci-dessous.


François NEVEUX et Claire Ruelle, La cathédrale Notre-Dame de Bayeux, OREP éditions, 2012 (1ère éd. 2007), 33 p.

On connaît surtout Bayeux pour sa tapisserie (!), et aussi parce qu'elle est la première grande ville française libérée suite au débarquement du 6 juin 1944, mais l'on sait moins en revanche que sa cathédrale Notre-Dame est l'un des principaux édifices religieux de Normandie. Pour l'essentiel, c'est une cathédrale gothique du style normand, au XIIIème siècle. Il reste cependant des éléments d'une église romane antérieure. Elle a été complétée et agrandie jusqu'à la fin du Moyen Age et n'est définitivement terminée qu'au XIXème siècle.

Bayeux est le siège d'un des diocèses de la province ecclésiastique de Rouen dès le IVème siècle. Le quartier ecclésiastique s'installe dans le sud-ouest de la ville et Notre-Dame est l'une des trois églises initiales. La cathédrale romane est entamée au XIème siècle et terminée par Odon, évêque de Bayeux, frère utérin de Guillaume le Conquérant, qui joue un grand rôle dans l'expédition de 1066. Odon tire d'importants bénéfices de la conquête : c'est aussi lui qui commandé la tapisserie de Bayeux. Dédicacée en 1077, la cathédrale est incendiée par Henri Beauclerc, en guerre contre son frère Robert Courteheuse qui tient la ville. A nouveau incendiée en 1160, la reconstruction de la seconde moitié du XIIème siècle commence à introduire l'art gothique. Le gros de l'ensemble date du XIIIème siècle : la nef, au second étage gothique, ne comprend qu'un niveau et non deux, ce qui permet à la lumière d'inonder l'espace. Ce style rayonnant se répand en Normandie puis ailleurs ensuite.

Les chapelles latérales sont construites jusqu'au XIVème siècle. La tour centrale n'est terminée qu'au XVème siècle. La cathédrale est desservie par près de 50 chanoines dans ce dernier siècle, renforcés d'une centaine de vicaires et chapelains, ce qui n'est pas négligeable. Le chapitre cathédrale détient des maisons, des boutiques et perçoit la dîme. C'est aussi une puissance temporelle. La cathédrale souffre pendant les guerres de Religion. Les travaux ne redémarrent qu'à la fin du XVIIème siècle (un jubé est posé en 1700), suivis de la pose d'un dôme classique sur la tour centrale. Le bâtiment n'est pas trop touché par la Révolution : la tour centrale qui menaçait de s'effondrer est consolidée au milieu du XIXème siècle.

Le tympan du portail nord évoque la passion du Christ, celui du portail sud le Jugement Dernier. Le portail dit du Doyen raconte une partie de l'histoire de saint Thomas Beckett. Le choeur est sans doute la partie la plus intéressante de la cathédrale. La crypte romane, murée lors de la construction du choeur gothique, a été redécouverte en 1412 lorsqu'on a creusé la tombe d'un évêque. Il reste quelques beaux chapiteaux romans et au XVème siècle, on a rajouté des peintures.

Un monument à ne pas manquer si vous passez par Bayeux, où vous trouverez en vente ce petit guide bien illustré, muni d'une bibliographie indicative, et écrit par François Neveux, professeur d'histoire du Moyen Age à l'université de Caen qui a pris sa retraite en 2009.

mercredi 21 août 2013

Emile GABORIAU, L'affaire Lerouge, Paris, Les éditions du Masque, 2013, 549 p.

Mars 1862, sous le Second Empire. Dans la petite commune de Bougival, la veuve Lerouge est retrouvée sauvagement poignardée, baignant dans son sang. Lecoq, jeune agent de la Sûreté parisienne, est envoyé sur les lieux pour accompagner son supérieur, le commissaire Gébrol. Il fait appel aux services du père Tabaret, un détective amateur connu pour ses méthodes peu orthodoxes, pour résoudre cette enquête qui s'annonce difficile. Tabaret se met rapidement au travail et pense avoir rapidement trouvé le coupable, l'affirmant à Daburon, le juge d'instruction chargé du dossier. Mais il est sur le point de commettre une terrible erreur et va devoir se rattraper dans l'urgence...

Emile Gaboriau (1832-1873), hussard en Afrique, s'installe ensuite à Paris et verse dans le journalisme. L'Affaire Lerouge est son premier roman à succès, paru en 1866. Ce succès lui vaut d'être embauché comme feuilletoniste au Petit Journal. Emile Gaboriau est considéré comme le père du roman policier français. Il a été fortement influencé par Poe et son travail a peut-être servi d'inspiration à Conan Doyle pour le personnage de Sherlock Holmes. Dans ce roman, c'est d'ailleurs plus le père Tabaret qui fait penser à Sherlock Holmes que le héros en devenir de Gaboriau, Lecoq. On sent également que l'auteur a pioché dans le parcours du célèbre Vidocq, qui avait inspiré d'autres romanciers avant lui. Gaboriau dépeint une enquête qui se veut réaliste, et par ses considérations sur les milieux sociaux, on peut même dire qu'elle s'accroche au naturalisme.

Le scénario est intéressant et rondement mené, si ce n'est les digressions naturalistes justement, qui peuvent lasser le lecteur. Pour ma part, cela ne m'a pas gêné, mais je comprends que l'on puisse trouver un peu lourd ce roman policier. Une oeuvre à lire, toutefois, ne serait-ce que pour son importance dans le genre.

Pour ceux qui sont veulent aller plus loin, on pourra lire cette brillante analyse sur le roman  de Jean-Louis Tilleuil pour la revue Romantisme (2005), histoire de mieux saisir la portée de L'Affaire Rouge et ce qu'elle révèle sur son temps, à la fois en termes littéraires et historiques.


Royo, le guérillero éliminé

Un lecteur du blog, Roland Delicado, m'a demandé de relayer la publication de cet ouvrage (couverture ci-contre). Le projet est mené par Ardeo Résistance, une maison d'édition et un groupe qui s'intéresse au parcours et au trajet des républicains en France et en Espagne. Vous trouverez plus d'informations sur ce blog. Je n'ai pas lu l'ouvrage mais j'essaierai de le faire, pour voir ce dont il retourne.

 Une petite présentation avec le quatrième de couverture :

"En sautant sur « Pamplemousse » le 8 août 1944 pour coordonner les maquis de l’Ariège, les cinq parachutistes de la mission alliée « Aube » (nom de guerre de Marcel Bigeard) s’attendaient à être accueillis par des Français et se retrouvent entourés par les guérilleros du commandant « Royo ». Les républicains espagnols sont bien organisés et disciplinés, leur chef est compétent. Bigeard et ses compagnons restent avec eux. Ensemble ils forment le fer de lance de la libération du département. L’intervention éclair de la mission Aube et des guérilleros, qui dès le 19 août libèrent Foix, contrarie les projets des Francs-tireurs et partisans français (FTPF). Marcel Bigeard,  Royo et le major anglais Bill Probert sont érigés en héros. A la Une des journaux ils posent ensemble. « Les trois mousquetaires alliés » titre la presse locale, ce qui va entraîner des tensions politiques et des jalousies que le chef guérillero paiera de sa vie.
   
           
En octobre 1944, Royo passe en Espagne pour lutter contre la dictature. Fait prisonnier par les franquistes, il est libéré quelques mois plus tard grâce à un subterfuge. Intégré dans la guérilla du Levant espagnol fin 1945, il est toutefois assassiné à Valencia par ordre de la direction du Parti communiste espagnol sur fond de luttes intestines. Après sa mort, Royo, qui a dirigé les guérilleros dans les Bouches-du-Rhône et dans l’Ariège, est dépouillé de tous ses exploits. Son nom est injurieusement relégué dans la liste des traîtres. Trente ans plus tard, le général Bigeard ranime son souvenir dans Pour une parcelle de gloire, édité en 1975. Cette publication, du fait qu’elle relance le débat sur le processus de la libération de l’Ariège, provoque une levée de boucliers. Certaines critiques sont justifiées car le général a éludé le rôle des résistants ariégeois et des FTP. Quant à Royo, ses rivaux redoublent d’efforts pour éviter que sa mémoire resurgisse. Fin 2008, à l’occasion d’autres recherches, les auteurs de cet ouvrage se penchent incidemment sur son cas. Réalisant aussitôt que les accusations portées contre lui sont insensées, ils décident de se livrer à une enquête approfondie.
 
 
Trois enquêteurs spécialisés dans l’étude de la guérilla espagnole 
 
Ange Alvarez : vétéran de la Résistance et Commandeur de la Légion d’honneur à titre militaire.
Ivan Delicado et Roland Delicado : fils et petit-fils du commandant guérillero Juan Delicado.
 
Au terme de deux ans de recherches, ils réhabilitent Royo, mettent en évidence sa condition de bouc émissaire, le mécanisme de son élimination et dénoncent l’omerta qui s’est constituée autour de sa mémoire. Photographies inédites et documents originaux complètent ce récit." .

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mardi 20 août 2013

Yann LE BOHEC, La bataille de Lyon 197 ap. J.-C., Illustoria, Lemme Edit, 2013, 105 p.

La bataille de Lyon, en 197 ap. J.-C., est assez connue des personnes qui s'intéressent à l'Antiquité romaine : c'est elle qui donne à Septime Sévère la victoire contre son dernier compétiteur, Clodius Albinus, et lui permet de devenir définitivement l'empereur de Rome. Si la date est bien connue, la bataille l'est beaucoup moins. C'est d'autant plus regrettable que Dion Cassius, contemporain de cet affrontement, en a laissé le récit, certes déformé par le moine Xiphilin, le Byzantin qui nous l'a transmis. Yann Le Bohec, un des spécialistes universitaires français de l'armée romaine, veut s'attacher à en retracer le déroulement. On s'étonne en revanche -mais je ne m'attarde pas là-dessus, l'ayant déjà fait un peu ailleurs- que l'historien donne comme seule explication du "déclin" de l'histoire militaire l'influence du marxisme-léninisme ( sic), qui aurait laissé le sujet aux "colonels retraités", formule fétiche et ressassée de Yann Le Bohec. L'historien, en plus de revenir sur le texte fondamental, se propose d'examiner les découvertes archéologiques et de revenir sur la question politique, puisque l'avènement de Septime Sévère est souvent vue comme un changement important dans l'ère du Haut-Empire.

L'autre côté de la colline : l'armée suisse à l'aube de la Grande Guerre (Adrien Fontanellaz)

Pour coller à mes lectures en cours sur la Première Guerre mondiale, le dernier article du mois d'août de L'autre côté de la colline, proposé par Adrien Fontanellaz, revient sur l'armée suisse et son évolution jusqu'à la Grande Guerre. C'est un avantage d'avoir parmi la rédaction du blog un citoyen helvétique, qui nous permet ainsi d'aborder des sujets souvent mal connus (et y compris de moi) des lecteurs français, comme l'histoire militaire suisse. A lire sans hésitation, donc !

A suivre également : un petit bilan début septembre, après 6 mois d'activité.

Jean-Jacques BECKER, La Grande Guerre, Que Sais-Je 326, Paris, PUF, 2013 (1ère éd. 2004), 127 p.

Jean-Jacques Becker, historien et président d'honneur de l'Historial de Péronne, est professeur émérite et spécialiste de la Première Guerre mondiale. Comme il le rappelle en introduction, il a fallu attendre la décennie 1980 pour que l'histoire de la Grande Guerre renouvelle, sous l'effet d'historiens moins marqués directement par son souvenir. Jean-Jacques Becker veut surtout s'attacher à comprendre les causes de la Grande Guerre, ainsi qu'il l'appelle selon l'expression choisie par les contemporains eux-mêmes.

Sur les causes, l'historien insiste sur la crise marocaine de 1911 et sur le rôle clé des Balkans, où des nationalismes s'affirment et où s'affrontent trois grandes puissances : l'Empire ottoman, l'Autriche-Hongrie et la Russie. La montée en puissance de la Serbie semble marquer l'affirmation de la Russie dans la région. L'Autriche-Hongrie est affaiblie : les Allemands le tiennent pour une certitude, et sont résolus à une guerre prochaine, motivée par un nouveau nationalisme ethno-culturel. L'attentat de Sarajevo offre l'occasion à Vienne de régler le compte de la Serbie. La Russie, en mobilisant la première, provoque immédiatement la réaction de l'Allemagne, et c'est l'engrenage. Le Royaume-Uni intervient lui aussi après l'invasion de la Belgique par les Allemands. Le déclenchement de la guerre tient pour beaucoup à des erreurs d'appréciation des protagonistes.

Le champ de bataille principal se situe dans le nord de la France. La mobilisation est considérable, même si en Allemagne, il y a déjà de nombreuses exemptions ; en outre tous les mobilisés ne servent pas au front. Le plan Schlieffen échoue pour plusieurs raisons. Paradoxalement, l'échec du plan XVII français en Lorraine provoque le recul des armées françaises ; la Belgique résiste davantage que prévu ; les Anglais entrent en guerre à leur tour ; les Russes pénètrent en Prusse-Orientale et Moltke doit y dépêcher des renforts ; enfin, l'armée française se replie en bon ordre et ne part pas en déroute. La guerre courte s'envole ; les premières atrocités allemandes, reprises par la propagande, forgent, en France, une véritable culture de guerre. La guerre de positions s'installe, marquée par les tranchées, où les conditions de vie sont précaires. Cela n'empêche pas les offensives limitées pour améliorer les positions ou d'autres, bien plus considérables, pour percer le front ennemi. Cette guerre d'usure, très coûteuse, se prolonge jusqu'en 1917 pour les Français, où les soldats signalent leur "ras-de-bol" par les mutineries. Becker se rattache à l'école du "consentement à la guerre" : il explique que les soldats ont tenu par l'intériorisation d'un patriotisme défensif, en raison de la camaraderie dans les groupes primaires, et du lien avec l'arrière, plus que par la discipline et la répression. La Grande Guerre est aussi une guerre industrielle. L'Etat prend le contrôle de l'économie ; en France, la direction de la guerre reste aux mains du pouvoir civil, en Angleterre elle est partagée avec le pouvoir militaire ; en Allemagne, c'est ce dernier qui s'impose progressivement. On observe un glissement général à droite pendant la guerre. La population tient mais se lasse, particulièrement à partir de 1917, comme le montre la hausse des mouvements sociaux.

A l'est, la Russie mobilise non sans mécontentement dans les campagnes, en particulier. La guerre à l'est est très différente de par la qualité des belligérants, les espaces immenses et les forces en présence. En 1914, les Russes surprennent les Allemands en passant à l'offensive plus vite qu'escompté. Certes, ils sont défaits à Tannenberg, mais remporte aussi de beaux succès en Galicie contre les Autrichiens. Les Allemands entrent cependant à Varsovie en août 1915. L'armée russe se reprend cependant et l'industrie de guerre commence enfin à bien fonctionner : en juin 1916, l'offensive de Broussilov marque encore un beau succès contre les Autrichiens. A l'est, la guerre de mouvement n'a jamais cessé. C'est à l'arrière que va se jouer la décision. Le tsar et sa femme, tombée sous l'influence de Raspoutine, sont critiqués, comme le gouvernement. La pénurie due au conflit est très mal gérée par le pouvoir : l'Etat ne peut faire face à la révolution de février 1917. Le gouvernement souhaite continuer la guerre aux côtés des Alliés mais les Allemands favorisent le retour de révolutionnaires plus radicaux, comme Lénine. Kerenski doit lutter à la fois sur sa gauche et sur sa droite : en outre, l'armée russe se délite progressivement jusqu'en septembre 1917. Les bolcheviks s'emparent du pouvoir, mais les Allemands, trop gourmands, font traîner les négociations et le traité de Brest-Litovsk n'est signé qu'en mars 1918, et un accord définitif en août.

Au sud, l'Empire ottoman, mené par les Jeunes Turcs, entre en guerre aux côtés de l'Allemagne et s'oppose d'abord à la Russie. L'Italie, après bien des hésitations, rejoint le camp allié en mai 1915. Quelques mois plus tard, en septembre, la Bulgarie, perdante des guerres balkaniques, adhère au camp des Puissances Centrales. La Roumanie rejoint les Alliés en août 1916 tandis que la Grèce, contrainte et forcée, le fait en juin 1917. Les guerres au sud sont disparates. L'Autriche-Hongrie est à la peine, dès 1914, contre la Serbie. La défaite des Turcs dans le Caucase entraîne le génocide arménien, qui avait déjà été précédé de massacres dans les décennies précédentes. L'Empire ottoman résiste pourtant en Mésopotamie et dans les Dardanelles. L'Italie se lance à 11 reprises sur l'Isonzo, sous la férule de Cadorna, où les Autrichiens mènent une défense efficace, entre 1915 et 1917. C'est lors de la 12ème bataille, avec l'appui allemand, que les Autrichiens enfoncent le front italien à Caporetto. Les Serbes, quant à eux, ont été pris en tenailles entre les Autrichiens, les Bulgares renforcés d'Allemands : ils doivent fuir par la mer, un exode méconnu et pourtant dramatique. La Roumanie est défaite ;  les Alliés ont installé un camp retranché à Salonique qui crée une nouvelle guerre de positions. Dans les Balkans, on est plus sur un schéma de troisième guerre balkanique, en réalité.

La guerre est rapidement totale. Les Alliés instaurent un blocus des Puissances Centrales : la flotte commerciale allemande à l'étranger est saisie, la flotte de guerre confinée progressivement dans ses ports. La guerre s'étend aux colonies d'Afrique, en particulier : les Allemands doivent céder même si le général Lettow-Vorbeck mène une guérilla efficace jusqu'à après l'armistice de 1918 dans le sud-ouest africain. Le Japon s'empare quasiment sans coup férir des colonies allemandes en Asie. Les Allemands se mettent à la guerre sous-marine : dans un premier temps, ils n'ont pas assez de sous-marins et respectent les règles étroites d'identification des navires, et la lutte n'est pas efficace. Le torpillage du Lusitania secoue l'opinion américaine. Les militaires imposent pourtant, dès la fin 1916, une guerre sous-marine à outrance. Celle-ci est beaucoup plus rentable. Mais les Anglais créent le système des convois, ruinant progressivement les efforts des U-Boote. En outre, ceux-ci provoquent l'entrée en guerre des Etats-Unis dans le conflit : la guerre devient vraiment mondiale. Même si les volontaires américains ne se pressent pas -il faut recourir à la conscription...

Les tentatives de paix ont existé mais n'ont jamais débouché. Il faut dire que la situation de l'Allemagne jusqu'à la fin de la guerre reste relativement favorable. La France et l'Angleterre quant à elle, n'ont jamais voulu négocier en dehors d'une position de force. Le moral allemand chute avec l'échec de la guerre sous-marine ; en France, dès le printemps 1917 s'installe la "morosité patriotique". Caporetto provoque un raidissement de l'Italie et de l'Autriche-Hongrie. Côté allié, en 1918, comme l'affirme Pétain, on attend "les chars et les Américains". L'Allemagne joue sa va-tout à partir de mars avec de grandes offensives à l'ouest, qui sont de beaux succès tactiques, mais ne débouchent pas. Car il n'y a pas d'objectif clair, les pertes sont lourdes, les transports ne peuvent exploiter la brèche, les Allemands n'ont pas cru aux chars, l'intendance est mauvaise. La contre-offensive de juillet-août porte un coup sévère à l'armée allemande. Le "jour le plus noir de l'armée allemande", le 8 août, voit en fait un début de désagrégation : les prisonniers sont nombreux, les désertions se multiplient. L'armée d'Orient entre en Bulgarie, les Italiens battent les Autrichiens à Vittorio Veneto. L'armistice est signé avec l'Allemagne le 11 novembre 1918.

Le souvenir de la Grande Guerre est immense. Pour Becker, c'est une guerre européenne où l'intervention des Etats-Unis marque un tournant : en entrant dans le jeu international, ceux-ci mondialisent le conflit. La guerre entraîne aussi la révolution en Russie, et l'avènement d'un pouvoir communiste. L'Europe s'affaiblit pendant cette guerre mondiale et paradoxalement, cela provoque les prémices d'une construction européenne.

Les cartes et la bibliographie indicative se situent en fin d'ouvrage. On apprécie dans ce Que-Sais-Je que l'ensemble des fronts soit balayé assez équitablement, même de manière succincte.

lundi 19 août 2013

Stéphane AUDOIN-ROUZEAU et Annette BECKER, La Grande Guerre 1914-1918, Découvertes Gallimard 357, Paris, Gallimard, 2010 (1ère éd. 1998), 160 p.

Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker sont deux des historiens français les plus éminents de la Première Guerre mondiale : liés à l'Historial de la Grande Guerre de Péronne, travaillant sur la culture de guerre, ils incarnent le volet "consentement à la guerre" du débat historiographique qui fait rage depuis maintenant des années entre les historiens cherchant à expliquer le pourquoi de l'engagement des soldats du conflit.

Une guerre mondiale, une guerre totale, près de 10 millions de morts, 900 Français et 1 300 Allemands qui meurent chaque jour en moyenne entre 1914 et 1918 : tel est le bilan. Les historiens se sont déchirés pour tenter de cerner les causes du conflit. S. Audoin-Rouzeau et A. Becker insistent sur les menaces perçues par chaque camp, qui incitent d'ailleurs à la formation des alliances. La tension franco-allemande, latente depuis la guerre de 1870-1871, est ravivée par les crises au Maroc en 1905 et en 1911. Les Balkans, véritable poudrière, n'ont besoin que de l'étincelle de l'attentat de Sarajevo pour s'embraser. L'Allemagne assume le risque d'une guerre courte et limitée pour soutenir l'Autriche-Hongrie mais la crise échappe à la diplomatie pour concerner toute l'Europe. L'Union Sacrée est de mise, pour la forme, mais moins que ce que l'on a pu en dire, et varie aussi selon les pays. La guerre offensive et courte souhaitée par tous s'enlise bientôt à l'ouest, après l'échec du Plan XVII français et du plan Schlieffen allemand. A l'est, après de premiers revers, les Allemands remportent le grand succès de Tannenberg, baptisé ainsi pour venger "l'affront" de 1410.

La guerre de positions, symbolisée par les tranchées, n'a pas empêché des offensives pour user l'adversaire ou pour percer le front et revenir à une guerre de mouvement. L'année 1916 est la plus chargée en symbole, avec Verdun pour les Français et la Somme pour les Britanniques et les Allemands, qui jouent cette fois, à l'envers, le rôle que tenaient les poilus. Dès cette date, il est évident que l'attaque frontale est vouée à l'échec : l'artillerie ne peut accompagner la progression des fantassins, faute de mobilité suffisante, et le défenseur peut amener à temps ses réserves, en chemin de fer, en auto, à pied. L'artillerie est responsable de la plupart des pertes, les mitrailleuses et les gaz ajoutant au calvaire du combattant. Pour les deux historiens, dans ces conditions, les poilus n'ont pu tenir qu'à cause d'un "patriotisme défensif". En outre, ils sont soudés avec leurs camarades les plus proches et guère coupés de l'arrière, comme on a trop tendance à le croire. Il est exact en revanche que les soldats ont connu une forme de "brutalisation". On retrouve là les arguments de l'école du "consentement".

Très vite, les Etats prennent en charge la production de guerre, pour alimenter le front. Pour payer la guerre, il faut emprunter, ce qui entraîne l'inflation. Le blocus allié provoque la disette puis la famine dans les Empires Centraux, particulièrement en Allemagne entre 1916 et 1918. Paradoxalement la condition ouvrière, elle, tend à s'améliorer un peu. On mobilise les esprits par la propagande mais la population a aussi accès à un autre discours qui relativise la portée du "bourrage de crâne". Le champ religieux envahit également l'espace du deuil et sert à justifier la mission. La culture de guerre est imprégnée d'un ton millénariste, particulièrement en France.

Dès 1914, les armées se rendent coupables de représailles sur les civils : Allemands en France et en Belgique, Russes en Prusse Orientale, Autrichiens en Serbie. Ces atrocités tiennent à la peur, au climat de suspicion contre les civils, mais aussi, souvent, à un climat de supériorité "ethnique". Le génocide arménien n'en est que la conclusion. Certains territoires, comme en France ou en Belgique, ont aussi connu une longue période d'occupation. Les Alliés tentent d'élargir le front aux Dardanelles en 1915, année où l'Italie entre en guerre à leurs côtés, sans succès. L'armée d'Orient tente tant bien que mal de soutenir la Roumanie contre la Bulgarie et les Puissances Centrales. Les Alliés font largement appel à leurs colonies sur les plans humain et économique, et la guerre s'y prolonge comme en Afrique. La guerre sous-marine à outrance déclenchée par l'Allemagne provoque l'entrée en guerre des Etats-Unis, le 2 avril 1917.

Mais l'apport américain ne se fait sentir qu'à l'été 1918. Entretemps, la Russie des tsars s'est effondrée, alors que son armée avait montré encore des capacités en 1916. L'armée russe, amoindrie par la désorganisation de l'économie de guerre, les pénuries, aspire à la paix : c'est la seule du conflit qui se dissout ainsi. Le traité de Brest-Litovsk, signé en mars 1918 après le triomphe des bolcheviks, marque la victoire allemande à l'est, mais il faut du temps et des troupes pour gérer cet espace, qui vont manquer à l'ouest. A l'ouest, en 1917, de nouvelles offensives aboutissent à des échecs sanglants, et après celle du Chemin des Dames, l'armée française connaît des mutineries, plutôt motivées par la rupture du contrat entre le commandement et la troupe que par des sentiments défaitistes ou pacifistes. La situation est la même à l'arrière, où les premières grèves sérieuses et la fin de l'union sacrée ne se font vraiment sentir qu'en 1917.

En mars 1918, les Allemands relancent la guerre de mouvement via des tactiques nouvelles d'infiltration et d'assaut de l'infanterie, expérimentées depuis presque deux ans sur une échelle moindre. Les premiers succès ne portent cependant pas. Il faut dire que Ludendorff et Hindenburg n'ont pas cru aux chars, nouveau matériel qui joue un facteur décisif dans la percée ; en outre l'aviation alliée contrôle le ciel malgré les prouesses des pilotes allemands. L'Allemagne est tout simplement épuisée : elle n'a plus de réserves, l'approvisionnement est défaillant, l'armée est sur le point de craquer. L'armistice consacre la défaite des Puissances Centrales, mais l'armée allemande a l'impression d'avoir sauvé sa réputation : ce n'est pas vraiment une défaite... et la révolution qui éclate dans le pays permet aux anciens soldats de se tourner contre "l'ennemi intérieur" responsable de tous les maux. Le traité de Versailles consacre la victoire des Alliés, mais la SDN n'est pas approuvée par le Sénat américain, tandis que les vaincus sont soumis à des conditions humiliantes, et que certains vainqueurs se sentent frustrés, comme l'Italie.

Le carnage est à la mesure de ce gigantesque affrontement. En France, les ruraux ont beaucoup souffert, mais les élites aussi. Pour la France, les pertes et les destructions matérielles dans certaines régions sont une catastrophe économique et sociale. La guerre a ouvert une parenthèse qui ne se refermera pas. Commémorations et monuments fleurissent dès la décennie 1920. On crée le culte du "soldat inconnu". La Grande Guerre a ébranlé toute l'Europe et constitue un événement majeur de l'histoire du XXème siècle.

La section Témoignages et documents complète utilement le texte principal : on y trouve des extraits de journaux de tranchées, des lettres de l'arrière, des écrits d'enfants, ceux évoquant les attentes après le conflit, des réflexions sur le témoignage des vétérans et une présentation de l'Historial de Péronne. La bibliographie (p.154-155 et complétée d'une filmographie, ce qui est intéressant), essentiellement francophone, illustre bien le débat historiographique de la Grande Guerre : tous les travaux cités relèvent, plus ou moins, de l'école du "consentement à la guerre". A noter aussi que le propos se concentre surtout sur le front de l'ouest, faute de place.

Michaël FERRIER, Le goût de Tokyo, Le Petit Mercure, Paris, Mercure de France, 2008, 118 p;

Pour changer un peu des lectures habituelles, petite recension de ce tome de la collection Petit Mercure, chez les éditions Mercure de France, sur Tokyo.

Edo, devenue Tokyo en 1868, est la capitale d'un Japon à l'heure du changement par le contact avec les Européens, quasiment interrompu depuis plusieurs siècles. La ville se met à l'ère Meiji, avec notamment une véritable révolution dans les transports. D'où une prolifération de l'espace urbain, aussi, que d'aucuns voient comme anarchique. Tokyo a été en grande partie dévastée, à deux reprises, au XXème siècle, une première fois lors du tremblement de terre de 1923, et une seconde fois pendant les bombardements américains de 1945. D'où un urbanisme "par pièces". Michaël Ferrier propose dans ce petit volume des impressions de personnes, célèbres ou non, à propos de la capitale japonaise.

On découvrira ainsi combien le "voyage à Tokyo" fait partie du cursus des provinciaux, comme dans le Sanshirô de Natsume Sôseki. Tokyo est bien née d'un immense processus de démocratisation et de modernisation, loin de l'espace de coercition qu'on s'imagine traditionnellement. En 1909, un ouléma tatar en visite au Japon s'étonne déjà de l'importance des publicités dans la capitale nipponne ! Le géographe Philippe Pelletier rappelle néanmoins que la tendance actuelle est aussi à la concentration des fonctions résidentielles, commerciales et culturelles sur un même espace afin d'attirer un public toujours plus nombreux et de pousser à une consommation quasi illimitée. Quant à Pierre Loti, il cherche en son temps les sanctuaires d'un Japon qui est en fait en train de disparaître, progressivement. Paul Claudel évoque le tremblement de terre de 1923. Marguerite Yourcenar, elle, n'a pas du tout aimé Tokyo. Plus trivial, ce court passage où est posé la question du traitement des ordures de la capitale, ce qui ne manque pas d'étonner. François Laut décrit dans son premier roman les camions noirs de la haine, ceux des militants d'extrême-droite hurlant leurs slogans en pleine rue dans des mégaphones. Et David-Antoine Malinas parle d'un problème longtemps méconnu de la capitale, celui des sans-abris, qui se multiplient à partir des années 1990. La ville se prête d'ailleurs fort bien aux scénarios apocalyptiques ou futuristes (on pense par exemple à Akira). Sans parler de l'existence des love-hotels.


 

Bref, une plongée sympathique et qui amène à réfléchir sur le Japon et sa capitale, vus à travers les textes.

samedi 10 août 2013

José Manuel ROBLEDO et Marcial TOLEDANO, WW2.2, tome 2 : Opération Félix, Dargaud, 2012, 60 p.

Décembre 1940. Après la victoire française à Paris, le front français se stabilise. Alors que Hess cherche à négocier avec les Britanniques, que les Japonais attaquent l'URSS en Mandchourie tandis que Staline se jette sur les Balkans et que la guerre continue en Afrique du Nord entre Italiens et Britanniques, les Allemands obtiennent le soutien de Franco pour déclencher l'opération Félix, la capture de Gibraltar. Le capitaine Julius Klieber, du 98. Gebirgs-Regiment, participe à l'opération aux côtés de vétérans nationalistes espagnols, de la division Grossdeutschland et de la Waffen-SS. Mais il ne s'agit pas, en fait, de ne prendre que le rocher de Gibraltar...


WW2.2 est une BD uchronique, sur une idée de David Chauvel, qui part de l'idée selon laquelle Hitler a péri dans l'attentat de la Bürgerbraukeller, le 8 novembre 1939.  7 albums sont prévus en tout, chacun réalisé par des auteurs différents, pour illustrer cette Seconde Guerre mondiale uchronique. Le premier album, qui voyait les Allemands attirés dans un piège et défaits autour de Paris, ne m'avait pas vraiment convaincu. J'ai voulu prendre le deuxième pour voir si cette impression serait définitive ou non.





Autant le dire tout de suite, j'ai été beaucoup plus accroché par ce deuxième tome, bâti autour de l'opération Félix, la capture de Gibraltar, qui dans la réalité est resté à l'état de projet, Franco posant des conditions trop exigeantes pour le passage des troupes allemandes en Espagne. Plusieurs éléments expliquent que j'ai trouvé ce deuxième tome bien meilleur que le premier.

D'abord, la mise en scène de l'opération Félix est excellente, avec l'intervention de la division Grossdeutschland (effectivement incluse dans le plan allemand réel), des Brandenburgers et des chasseurs de montagne. Il y a des pages magnifiques sur l'assaut de la forteresse, à la fois en extérieur et en intérieur, et qui ne va d'ailleurs pas sans mal. Ensuite, les auteurs n'oublient pas la contribution espagnole, via le capitaine Suarez et sa légion d'anciens nationalistes qui participent à la prise du "Rocher" -sans oublier une Espagne encore guère remise des blessures de la guerre civile... mention spéciale aussi à la présence de "Dora", le canon allemand géant de 800 mm (utilisé notamment dans la réalité contre Sébastopol) et qui, lui aussi, était prévu dans le plan de l'opération Félix. Les auteurs, de ce côté-là, ont bien fait leur travail. 





Mais ce qui tranche incomparablement avec le premier tome, c'est le scénario lui-même. On est loin de l'histoire convenue et qui ne décollait pas : ici, au contraire, c'est une affaire tortueuse, parfois presque trop, où l'opération militaire n'est qu'un prétexte à des manoeuvres politiques et d'espionnage. C'est bien mené et les auteurs savent ménager le suspense jusqu'à la fin, avec un beau retournement de situation final. Le dessin n'est pas vraiment le point fort de la série mais il est suffisamment efficace dans les scènes d'action, c'est l'essentiel.

Bref, la série remonte dans mon estime et je pense que je vais investir dans le troisième tome, pour voir si la qualité se maintient.