dimanche 30 juin 2013

Le Crépuscule des Aigles (Fatherland) de Christopher Menaul (1994)

Avril 1964. La Grande Allemagne, pour le 75ème anniversaire d'Adolf Hitler, s'apprête à accueillir le président américain Joe Kennedy. Dans ce futur uchronique, les nazis ont rejeté à la mer la tentative de débarquement du 6 juin 1944, provoquant le retrait américain de la guerre en Europe. Le Japon est cependant vaincu par le lâcher des bombes atomiques. Winston Churchill, exilé au Canada, meurt en 1953 tandis que l'ancien roi Edouard VIII remonte sur le trône. Les pays d'Europe occupée, rassemblés sous la bannière de la nouvelle Germanie, affrontent encore, à l'est, l'URSS. La rencontre entre Kennedy et Hitler doit raffermir les relations germano-américaines et ouvrir la Germanie aux médias d'Outre-Atlantique. Mais de nombreuses questions restent sans réponses, notamment le déplacement des Juifs à l'est pendant la guerre... à la veille de la rencontre historique, un cadavre est retrouvé flottant dans lac près de Berlin. Le major SS Xavier Marsch (Rutger Hauer) mène l'enquête et retrouve bientôt un témoin qui a vu des hommes se débarrasser du corps. Le mort est Joseph Buehler, un ancien membre important du parti nazi à la retraite, qui s'est entre autres occupé du "déplacement" des Juifs pendant la guerre...

Le Crépuscule des Aigles (mauvaise traduction française du titre du roman à l'origine du téléfilm, et qui entretient la confusion avec le film de 1966 dédié aux combats aériens de la Grande Guerre) appartient à un genre cinématographique assez peu courant, l'uchronie, qui fait florès ces derniers temps dans la bande dessinée historique.

C'est donc l'adaptation du roman de Richard Harris, Fatherland (1992), qu'a réalisée ici HBO, bien connu depuis pour ses séries à thème historique, dont certaines ont rencontré un grand succès. Par rapport au roman, le téléfilm insiste beaucoup moins sur l'arrière-plan politico-militaire : il y a d'ailleurs des changements, puisque le point de départ de l'uchronie pour Harris est le succès de Barbarossa en 1943, et d'ailleurs il ne précise pas le sort de Staline alors que le téléfilm, lui, le maintient à la tête de l'URSS en 1964 (à plus de 80 ans !). En outre, les nazis installent une sorte d'UE sous direction allemande et non pas un Etat à l'échelle de l'Europe appelé Germania, comme dans le téléfilm.


 


Celui-ci privilégie donc l'enquête policière à l'arrière-plan uchronique, sans doute faute de moyens -assez limités il est vrai. L'officier SS et sa comparse d'opportunité, une journaliste américaine venue pour couvrir la rencontre à Berlin, vont donc s'attacher à mettre au jour un des secrets les plus enfouis de l'Allemagne nazie qui fera capoter ce moment historique. Tout cela dans un Berlin peuplé d'habitants privés d'informations autres que celle d'une propagande omniprésente, et où les délires architecturaux d'Albert Speer sont devenus réalité (grâce à quelques images de synthèse !). Les SS sont devenus une force de maintien de l'ordre, une simple police, qui patrouille nonchalamment dans les rues aux côtés des braves citoyens allemands (!). In fine, c'est l'occasion pour le réalisateur d'évoquer un sujet rebattu, celui de la responsabilité des Allemands quant à l'arrivée au pouvoir des nazis et de leur consentement au régime. Mais ici, les preuves des crimes ont disparu, soigneusement éliminés par les organes policiers du IIIème Reich : seuls restent les souvenirs d'une bande de vieillards qui ont participé au processus, et qui commencent à devenir gênants à l'heure de la réconciliation avec les Etats-Unis... c'est donc à la révélation de la Solution Finale qu'aboutit le téléfilm, avec ce moment phare qu'est le discours complètement nazifié de l'actrice Anna von Hagen (Jean Marsch), maîtresse de l'un des barbons, et qui évoque l'extermination des Juifs comme elles le feraient à propos de la destruction de cafards (!). Effrayant. De même que la conversion du bâtiment de Wannsee, où s'est décidé la Solution Finale, en maison de convalescence pour les soldats aveugles : une parabole, encore une fois, du comportement des Allemands face à la suppression des Juifs.

Certes, on peut trouver à redire sur les moyens plutôt faibles, sur le jeu des acteurs, pas forcément extraordinaire (ça reste un téléfilm...), sur les voix françaises qui ne sont pas des meilleures, mais Le Crépuscule des Aigles vaut quand même le détour.

samedi 29 juin 2013

Vidéo : 2ème Guerre Mondiale n°49-Prokhorovka, mythes et réalités

Présentation vidéo, comme d'habitude, du dossier du n°49 de 2ème Guerre Mondiale, consacré au mythique engagement de Prokhorovka (12 juillet 1943) pendant l'opération Zitadelle, l'offensive allemande contre le saillant de Koursk. Je présente successivement les trois parties du dossier, sans en dire trop car cela aurait été encore plus long -cela l'est déjà trop (!). Extraits du Deutsche Wochenschau consacrés à l'opération Zitadelle intercalés entre les parties.


Publication : 2ème Guerre Mondiale n°49 (sortie le 30 juin)

Le n°49 de 2ème Guerre Mondiale sort demain en maison de la presse, kiosque, etc.

J'ai signé le dossier sur Prokhorovka. Un travail de commande, et honnêtement, au départ, j'étais sceptique sur le fait de réaliser quelque chose d'original, au vu de la quantité de dossiers ou articles déjà réalisés, en plus de l'ouvrage de Jean Lopez sur la bataille de Koursk. Et pourtant ! Il y avait des choses à dire, à la fois dans la description et l'analyse, en faisant appel aux derniers travaux anglo-saxons ou russes traduits en anglais : ce dossier doit beaucoup, en particulier, au dernier ouvrage de G. Nipe sur le côté allemand et à celui de V. Zamulin sur le côté soviétique. Plus de détails bientôt dans la traditionnelle vidéo de présentation.

J'ai également écrit le premier volet d'une nouvelle chronique cinéma, consacrée ici au film Tobrouk, commando pour l'enfer (1967). Elle est plutôt descriptive (je présente en détails les éléments d'histoire militaire les plus intéressants évoqués par le film), mais j'en prépare déjà une autre où j'essaierai d'être plus analytique (histoire du cinéma, etc).

Enfin, dans la suite de ma biographie succincte de Katoukov, ce numéro comprend une comparaison des 6 principaux commandants d'armées de chars soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale. La comparaison est malheureusement trop rapide faute de place, mais je remercie en particulier Nicolas Pontic d'avoir publié cet article-là, car je n'aurais malheureusement pas pu le faire passer ailleurs. C'est à souligner.

Un supplément en ligne sera bientôt proposé pour chaque article.

jeudi 27 juin 2013

Pierre MARAVAL, L'empereur Justinien, Biblis 28, Paris, CNRS Editions, 2012, 214 p.

J'avais déjà eu l'occasion de présenter la collection de poche des éditions du CNRS, Biblis. Le numéro 28 est signé Pierre Maraval, professeur émérite d'histoire des religions à Paris IV-Sorbonne, spécialiste du christianisme ancien et de l'Antiquité Tardive. On lui doit déjà des biographies de Constantin (2011) et de Théodose (2009).

Le plan de l'ouvrage déroute un peu car il n'y a pas d'introduction : Pierre Maraval attaque de but en blanc son sujet, en posant le cadre de l'Empire romain d'Orient (géographique, politique, administratif...), les acteurs (Justin, Justinien, Théodora), avant de passer au règne à proprement parler, mais sous l'angle thématique : la loi et l'ordre, les guerres de reconquête, les guerres défensives, les problèmes sociaux et économiques, la politique religieuse. Ce que chaque chapitre gagne en cohérence thématique, l'ouvrage y perd en cohérence chronologique car il est difficile, en fait, de suivre exactement le règne de Justinien et ses grandes étapes au fil des pages. On revient en arrière ou on saute dans le temps fréquemment. En outre, ce choix fait que le tout manque de contextualisation : on a du mal à saisir tous les tenants et aboutissants de l'arrivée au pouvoir de Justin, l'oncle de Justinien, de même que les origines, assez anciennes, du conflit entre chalcédoniens et monophysites, par exemple.

L'idée phare de Maraval, qui est reprise dans la conclusion, c'est que l'Empire romain d'Orient était loin d'être un monde sur le déclin ou en décadence, selon la vue classique, comme le montre les entreprises de reconquête en Occident, l'oeuvre juridique, les réalisations artistiques ou culturelles, et la richesse de l'Empire. Mais le règne de Justinien n'a pas réussi, selon lui, à réduire l'écart social entre la poignée de puissants et la massedes humiliores ; les guerres de reconquête, à contre-courant, ont été coûteuses, et ont empêché de protéger efficacement la partie la plus riche de l'Empire, l'Orient, en particulier contre les invasions perses. Pour Pierre Maraval, l'un des changements les plus importants est la disparition progressive du cadre urbain antique. Dans un monde qui devient chrétien, les églises, les hospices, les monastères sont plus importants que les monuments de la cité. Le règne de Justinien marque donc bien, selon lui, la fin de l'Antiquité en Orient.

Dans un appendice ajouté au livre d'origine (un Que-Sais-Je paru en 1999), Maraval présente en détail le travail d'une historienne allemande paru en 2003 sur le même sujet : mais celle-ci fait une histoire des mentalités à partir du règne de Justinien. L'idée est que le règne de Justinien marque, là aussi, une coupure avec l'Antiquité, notamment après 540, et qu'on ne peut le voir comme un ensemble continu (il règne de 527 à 565). Ce qui est un peu étrange, c'est que Pierre Maraval semble souscrire à cette hypothèse mais le plan de son ouvrage ne le reflète pas vraiment. La bibliographie suit (en revanche, une seule carte au début, ce qui est un peu court).

On a donc entre les mains, au final, un ouvrage d'introduction au sujet (c'est le rôle d'un Que-Sais-Je ?), mais sur l'interprétation du règne et les hypothèses, on reste un peu sur sa faim.

mercredi 26 juin 2013

David NICOLLE et Angus MCBRIDE, Romano-Byzantine Armies 4th-9th Centuries, Men-at-Arms 247, Osprey, 1992, 48 p.

David Nicolle, spécialiste de l'art de la guerre médiéval, en particulier au Proche-Orient, revient dans ce volume de la collection Men-at-Arms sur cinq siècles d'histoire militaire, en examinant les armées romano-byzantines entre Constantin et Léon VI. Difficile d'être précis et suffisamment complet en si peu de pages...

Nicolle souligne en introduction que la partie orientale de l'Empire romain est plus solide dès le milieu du IVème siècle, et insiste aussi sur les destructions opérées par les Sassanides au début du VIIème siècle lors du dernier grand conflit avec les Romains d'Orient. Les Byzantins adoptent une posture plus défensive et organisent le système des thèmes. L'époque est aussi marquée par des progrès technologiques, en particulier dans le domaine naval, mais aussi avec l'adoption des étriers pour la cavalerie.

La présentation de l'armée romaine occidentale de Constantin à sa chute est trop rapide, de même que la réflexion sur les causes de la disparition de l'Empire romain d'Occident. Nicolle passe ensuite directement à l'époque de Justinien et à celle de Maurice, beaucoup mieux connues en raison de la présence de sources. Il souligne de manière intéressante que l'armée byzantine évolue déjà vers une "guérilla" contre les raids sassanides.

Nicolle évoque ensuite "l'âge sombre" de Byzance, aux VIIème-VIIIème siècle. Il décrit en particulier l'apparition des thèmes et des tagmata, l'armée centrale, avant de brosser un portait du recrutement et des tactiques. Il finit sur la présentation de l'armée byzantine qui entame la reconquête à partir du IXème siècle. Le propos se conclut sur une liste de présentation des principaux voisins et alliés de Byzance, de peu d'intérêt car elle fait un peu catalogue. La bibliographie est abondante, quoiqu'un peu datée. Restent aussi les planches d'Angus McBride et leurs commentaires.

Quand je relis ces volumes Men-at-Arms d'Osprey, je suis de plus en plus déçu : le format empêche de véritablement traiter la question de manière pertinente, et le survol ne peut satisfaire l'historien de formation, d'autant que de nombreux ouvrages anglo-saxons abordent le même sujet, de manière beaucoup plus détaillée, sans parler des travaux de l'école byzantine française, pas si invisible que cela. Une introduction à peine suffisante.

Paul ZUMTHOR, Guillaume le Conquérant, Points Histoire 335, Paris, Seuil, 2004, 452 p.

Paul Zumthor n'est pas un historien de formation mais un philologue suisse, spécialiste de la littérature et en particulier de la poétique médiévale. Il avait notamment écrit une Histoire littéraire de la France médiévale VIème-XIVème siècle (1954). C'est donc, plutôt, un adepte de l'histoire culturelle. Il a enseigné successivement à l'université d'Amsterdam puis à l'université de Montréal, avant de s'éteindre en 1995, à 80 ans. En 1964, il publie cette biographie de Guillaume le Conquérant fréquemment rééditée depuis.

La particularité du travail de Zumthor, c'est qu'il ne s'agit pas d'une biographie stricto sensu : le philologue replace le Conquérant dans son époque. Les 80 premières pages présentent ainsi "les travaux et les jours", le "monde féodal" et les repères chronologiques, dans la lignée des trois temps de Fernand Braudel.

Rien n'était écrit pour Guillaume le Conquérant, bâtard du duc Robert le Diable, né en 1027, et désigné par son père comme héritier avant un pélerinage à Jérusalem dont celui-ci ne revient pas. Les barons normands profitent de l'occasion pour mettre le duché en coupe réglée : Guillaume doit d'abord récupérer son bien, jusqu'en 1066, il se bat continuellement, la première fois lors d'une révolte, à Val-ès-Dunes, en 1046. En épousant Mathilde, Guillaume, qui n'a ni concubines, ni bâtards, enfonce un coin dans la tradition du more danico chère à ses prédécesseurs. Il faut dire qu'il a fort à faire avec tous les membres de la famille ducale, parfois turbulents, issus de ces nombreuses unions... la Normandie devient au fil des années une terre prospère, le duc parraine le mouvement de la Trêve de Dieu dès 1047 mais en garde le contrôle, ce qui renforce son autorité. Guillaume choisit aussi les titulaires des grands offices ecclésiastiques, mais a tendance à les sélectionner pour leur compétence et non plus en fonction d'intérêts lignagers, bien que ce ne soit pas systématique.

La grande affaire de Guillaume une fois son duché pris en main, c'est la conquête de l'Angleterre. Celle-ci se remet à peine des dernières grandes invasions danoises du début du XIème siècle. Le roi Edouard le Confesseur, qui n'a pas d'héritier direct, n'a qu'un pouvoir limité par celui des barons, dont Godwine et ses fils, les plus influents. Guillaume avait peut-être obtenu d'Edouard, dès 1052, l'assurance qu'il monterait sur le trône à sa mort. Mais quand celle-ci survient, en 1066, Harold, le fils de Godwine, s'empare du pouvoir, alors qu'il avait peut-être prêté un serment de fidélité à Guillaume.

Celui-ci prépare donc une expédition d'importance pour conquérir l'Angleterre. D'importants moyens sont mobilisés en hommes, chevaux et matériels. Le 29 septembre, les Normands débarquent à Pevensey, tandis qu'Harold doit batailler au nord pour écraser un autre prétendant, Harald Hardrada le Norvégien. Quand Harold revient au sud pour affronter Guillaume, celui-ci est prêt à le recevoir. A Hastings, le 14 octobre, Guillaume remporte la victoire et élimine son concurrent, mais l'Angleterre n'est pas encore conquise, malgré le sacre du duc en décembre 1066 à Westminster. Il faudra plus d'une décennie de combats pour soumettre un territoire encore incomplètement pris en main par les Normands. Guillaume peut alors commencer à instaurer des lois similaires pour les Anglo-Saxons et les Normands, tandis qu'à la veille de sa mort, en 1087 le fameux Domesday Book dresse un état de ses possessions.

Guillaume le Conquérant s'est montré, au final, un dirigeant politique avisé et un fin stratège, parvenant à tenir simultanément le duché et sa conquête, l'Angleterre. Son action est passée à la postérité en raison des nombreuses traces qu'elle a laissée : tapisserie de Bayeux, chansons de geste, chroniques d'historiens amis ou ennemis. Le duché de Normandie est la puissance montante en Occident à la fin du XIème siècle, et notamment parce que Guillaume a su jouer des apports extérieurs, en faisant venir des personnages de premier plan dans plusieurs domaines (Lanfranc, Anselem du Bec, par exemple), anticipant ce que les historiens ont appelé la "renaissance" du XIIème siècle.

Si Zumthor réussit bien à inscrire Guillaume le Conquérant, homme de l'an Mil, dans l'époque "romane", il n'achève pas son propos par une conclusion en bonne et due forme, ce qui est dommage. Les annexes sont développés, de même que la bibliographie, mise à jour pour cette réédition.

mardi 25 juin 2013

Quand Marc Bloch faisait l'éloge des notes de bas de page...

Celui qui, avec Lucien Febvre, fonde en 1929 les Annales d'histoire économique et sociale, et donne naissance à une dynamique que les historiens baptiseront plus tard école des Annales, passée à la postérité par l'unité qu'elle a donnée, pendant un temps, à l'histoire française, a parfois eu des mots de génie. Dans ce passage, j'ai souligné ce qui me paraissait le plus important.


"Mais lorsque certains lecteurs se plaignent que la moindre ligne, faisant cavalier seul au bas du texte, leur brouille la cervelle, lorsque certains éditeurs prétendent que leurs chalands, sans doute moins hypersensibles en réalité qu'ils ne veulent bien les peindre, souffrent le martyre à la vue de toute feuille ainsi déshonorée, ces délicats prouvent simplement leur imperméabilité aux plus élémentaires préceptes d'une morale de l'intelligence. Car, hors des libres jeux de la fantaisie, une affirmation n'a le droit de se produire qu'à la condition de pouvoir être vérifiée ; et pour un historien, s'il emploie un document, en indiquer le plus brièvement possible la provenance, c'est à dire le moyen de le retrouver, équivaut sans plus à se soumettre à une règle universelle de probité. Empoisonnée de dogmes et de mythes, notre opinion, même la moins ennemie des lumières, a perdu jusqu'au goût du contrôle. Le jour où, ayant pris soin d'abord de ne pas la rebuter par un oiseux pédantisme, nous aurons aussi réussi à la persuader de mesurer la valeur d'une connaissance sur son empressement à tordre le cou d'avance à la réfutation, les forces de la raison remporteront une de leurs plus éclatantes victoires. C'est à la préparer que travaillent nos humbles notes, nos petites références tatillonnes que moquent aujourd'hui, sans les comprendre, tant de beaux esprits."

Apologie pour l'histoire, p.40.

lundi 24 juin 2013

Première victoire (In Harm's Way) d'Otto Preminger (1965)

7 décembre 1941. Les Japonais attaquent Pearl Harbor : les Etats-Unis entrent en guerre. Le capitaine Torrey (John Wayne), est sous le coup d'une enquête pour avoir laissé son croiseur prendre une torpille d'un sous-marin japonais lors d'une patrouille au large des îles Hawaï consécutive à l'attaque. Bientôt rétabli d'une blessure au bras et nommé contre-amiral, Torrey, qui a rencontré l'infirmière et lieutenant Haines (Patricia Neal), est promu contre-amiral et reçoit de l'amiral Nimitz (Henry Fonda) une importante mission...

Première victoire est l'un des derniers grands films épiques en noir et blanc sur la Seconde Guerre mondiale, basé sur un roman de James Bassett. Il raconte l'aventure de plusieurs personnages de l'US Navy dans les débuts de la guerre du Pacifique, en s'inspirant assez librement des premières campagnes du conflit. Le titre anglais est inspiré d'une fameuse citation du héros de la révolution américaine, John Paul Jones.

Le moins que l'on puisse dire est que le film n'emballe pas vraiment. John Wayne, déjà atteint d'un sérieux cancer du poumon, n'est pas au mieux de sa forme. La guerre est vue de manière très romancée et les intrigues secondaires (notamment celle autour de Kirk Douglas, le commandant en second, et de ses déboires amoureux) alourdissent le propos sans véritablement l'enrichir. En revanche Jerry Goldsmith signe une très belle bande originale. A noter également que Henry Fonda incarnera de nouveau l'amiral Nimitz une dizaine d'années plus tard dans La bataille de Midway (1976). Le département de la Défense américain a fortement contribué au film, mais n'a pu fournir que quelques bâtiments ayant encore les caractéristiques de ceux de la Seconde Guerre mondiale : le croiseur lourd USS Saint Paul (CA-73) et le destroyer USS Philip (DD-498) en particulier. Un UH-16 Albatross remplace même les traditionnels Catalinas dont aucun n'avait pu alors être déniché. Les M151 font figure de jeeps et même les vedettes lance-torpilles américaines sont des modèles des années 1950. La bataille finale contre la marine japonaise a été recrée à partir de maquettes, ce qui est assez visible : Kirk Douglas, déçu, avait même proposé de financer des effets spéciaux de meilleur qualité, inspirés de ceux des Sentiers de la gloire, sur ses fonds propres !

Un film quasiment aussi vite oublié que regardé, en dépit de sa bande son et des jolis modèles réduits pour les combats navals !


 

Philippe POIRRIER, Aborder l'histoire, Mémo 126, Paris, Seuil, 2000, 96 p.

Philippe Poirrier, dont j'ai suivi les cours à l'université de Bourgogne, est professeur d'histoire contemporaine. C'est un spécialiste de l'histoire culturelle.

Aborder l'histoire se veut une synthèse d'introduction, comme le précise le titre, à la discipline historique et au métier d'historien. Assez curieusement, Philippe Poirrier part du Moyen Age et non de l'Antiquité pour remonter la trace de l'histoire en France. Il faut dire que la matière accompagne le développement de l'Etat moderne et finit par s'émanciper de la tutelle ecclésiastique à laquelle elle était soumise jusqu'ici.

Avec la Renaissance et la redécouverte de l'Antiquité, l'histoire devient d'abord une affaire de juristes. Puis, au service du prince, elle revisite les mythes fondateurs de l'histoire nationale. Elle se construit aussi pendant les guerres de religion, l'érudition cédant la place à une histoire au service du souverain.

Les Lumières auront tendance à lier philosophie de l'histoire, construction et écriture. Malgré le rôle de l'Académie des inscriptions et des belles-lettres et du cabinet des Chartes, l'histoire n'est pourtant pas élevée au rang de discipline sous l'Ancien Régime. La Révolution et l'Empire témoignent du souci de conserver un patrimoine national et marquent le retour d'une érudition au service du pouvoir.

La monarchie de Juillet fait de l'histoire un instrument de lutte contre la réaction, qui de son côté lutte contre la Révolution dès les premières années de la Restauration. Guizot pose les bases des institutions de "mémoire", centralise la gestion du patrimoine et commence à établir l'histoire comme science. Il soutient aussi les sociétés savantes.

C'est seulement après la défaite de 1870 que l'histoire s'impose dans le champ universitaire, à la Sorbonne et dans les universités de province. La Revue Historique, fondée en 1876, pose un premier jalon d'une histoire méthodique. L'Introduction aux études historiques de Langlois et Seignobos (1897) expose pour le grand public les modalités de la méthode. Mais celle-ci valorise, par la nouvelle méthode documentaire, le Moyen Age, l'histoire de l'Etat et donc une histoire surtout diplomatique, politique et militaire. L'histoire a aussi une place importante dans l'enseignement primaire et secondaire, où les manuels de Lavisse instillent une histoire civique et patriotique. Les méthodiques sont de plus en plus contestés par les réactionnaires puis par la sociologie durkheimienne avant la Première Guerre mondiale.

Quand Marc Bloch et Lucien Febvre lancent Annales d'histoire économique et sociale, en 1929, le contexte est morose : le fossé s'est creusée entre histoire universitaire et public cultivé qui lorgne plutôt du côté de l'histoire réactionnaire. Les deux fondateurs proposent d'abandonner le primat du politique et d'élargir les perspectives : Bloch s'attache ainsi à la longue durée, Febvre s'intéresse aux rapports entre les sociétés et leurs milieux. L'institutionnalisation ne vient qu'avec Fernand Braudel et la création de la VIème section de l'EPHE en 1947. La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II (1949) consacre le primat de la longue durée et de la pluralité des temps. Le laboratoire devient la forme classique du travail de recherche. A la Sorbonne, les Annales ne rencontrent pas forcément un écho important et l'histoire événementielle se renouvelle elle-même avec Pierre Renouvin. Ernest Labrousse pose les bases de l'histoire quantitative et Maurice Agulhon se penche sur les sociabilités. L'influence des Annales n'est pas exclusive, cependant, mais elle structure l'école historique française jusqu'aux années 1970.

Braudel se retire à la fin des années 70 et rencontre alors un succès médiatique, tandis qu'une nouvelle génération des Annales se met en place, autour de Jacques le Goff ou Pierre Nora (la Nouvelle Histoire). Très présente dans les médias, sa force tient aussi à une recomposition du public. Elle balaye encore plus large - c'est "l'histoire en miettes" dénoncée par F. Dosse. L'anthropologie historique (histoire des comportements, des habitudes) remplace la géographie, l'économie et la sociologie qui dominaient chez les fondateurs des Annales.

L'histoire sociale quantitative et statistique domine alors largement le champ des études historiques. Mais le déclin du marxisme affaiblit le modèle en vigueur. L'élargissement de l'histoire sociale suscite des critiques, comme celle de François Dosse dans L'histoire en miettes (1987). L'histoire est désormais multiple. L'histoire économique se renouvelle via l'histoire globale. L'histoire, en tant que discipline, bénéficie des progrès techniques et d'une nouvelle demande sociale. Les sources orales sont légitimées par l'acceptation d'une histoire du temps présent. Les lignes de fracture idéologiques sont moins nettes, mais ne disparaissent pas pour autant. L'histoire politique n'a pas disparu : bien au contraire, elle s'est renouvelée grâce aux travaux de Robert Folz, René Rémond et même Georges Duby. Progressivement, elle se lie à l'histoire culturelle. Celle-ci remplace progressivement, après les années 1970, l'ancienne histoire des mentalités. Elle contribue à ce que les historiens s'intéressent, aussi, à l'histoire de leur discipline. L'histoire du temps présent débouche par le renouveau de l'histoire politique. Celle-ci doit se confronter aux témoins encore vivants et surtout, est parfois appelée dans des champs qui dépassent l'histoire (procès, etc). L'histoire des femmes, inspirée par les gender studies venues d'Outre-Atlantique, finit également par émerger en France.

Globalement, l'édition de l'histoire est en crise (en 2000) comme les autres sciences humaines, même si certains titres parviennent à toucher massivement le grand public. Les collections se multiplient pour un public plus hétérogène. Les revues jouent un rôle important, de même que L'Histoire, magazine de vulgarisation. La radio, la télévision et l'informatique contribuent à la diffusion des savoirs et acquis de la discipline. La professionnalisation est une tendance lourde du "métier" d'historien, lié à l'enseignement secondaire, quasiment le seul débouché au sortir de l'université. Le nombre d'enseignants-chercheurs a cependant fortement augmenté par rapport au nombre de postes. La thèse et l'habilitation à diriger des recherches sont des "rites de passage". L'historien est devenu un chercheur en sciences sociales. L'identité disciplinaire reste fortes face aux autres sciences humaines. Les historiens français sont plutôt franco-centrés, mais les chercheurs étrangers investissent aussi l'histoire nationale et les liens avec la recherche étrangère se renforcent. Pour Philippe Poirrier, qui écrit en 2000, l'identité de la discipline historique est devenue plus instable et fragile : il conviendrait bien sûr d'actualiser cette idée par des travaux plus récents. Les conseils de lecture fournis permettent déjà d'allers un peu plus loin via les ouvrages et articles indiqués.

dimanche 23 juin 2013

I.J. PARKER, L'énigme du dragon tempête, Grands Détectives 4116, 2008, 414 p.

Japon, XIème siècle. Sugawara Akitada est un jeune fonctionnaire du ministère de la justice impériale. On lui confie une mission importante : retrouver la trace des trois derniers convois d'impôts de la province de Kazusa, qui ne sont jamais arrivés à la capitale. Akitada, accompagné de son fidèle serviteur Seimei, est sauvé des bandits de grand chemin par Tora, un soldat en rupture de ban au franc-parler inhabituel, qu'il prend aussitôt à son service... arrivé sur place, il mesure que l'enquête s'avère bien plus difficile que prévu...

I.J. Parker, ancienne professeur américaine de langues étrangères , a créé le monde des enquêtes d'Akitada, à l'époque Heian du Japon impérial. Elle y a travaillé dès 1997 et la série a débuté en 2002. La collection Grands Détectives reprend depuis quelques années en poche les volumes initialement parus en grand format après traduction.

Pour un premier tome, le démarrage est un peu déroutant car l'auteur ne présente pas en détail le personnage principal et ses acolytes, préférant se concentrer sur l'enquête première. La solution de l'intrigue n'est pas très difficile à trouver au bout d'un certain nombre de pages, en revanche il y a quelques mystères annexes qui sont un peu plus retors. Quant au contexte historique, l'originalité est de placer la série au XIème siècle et non à une période davantage traitée comme le XVIème siècle... par contre, l'auteur n'appuie sans doute pas assez dans ce premier volume sur le fond, même si l'aventure se déroule dans une province reculée et non à la capitale impériale du temps. Le point fort du roman réside peut-être dans sa galerie de personnages, variés et changeants. A noter que c'est un bon volume, au sens paginal du terme, car l'histoire se développe sur 400 pages ! A découvrir si vous êtes intéressés.



Ed GILBERT, The US Marine Corps in the Vietnam War, III Marine Amphibious Force 1965-1975, Battle Orders 19, Osprey, 2006, 96 p.

La série Battle Orders d'Osprey étudie l'organisation, les actions et la force d'une unité donnée. Le n°19, consacré aux Marines pendant la guerre du Viêtnam, est signé Ed Gilbert, ancien artilleur et instructeur de l'USMC qui a écrit également plusieurs livres sur l'engagement des blindés des Marines au combat.

Comme le rappelle l'introduction, les Marines, qui sont les premiers à être engagés au sol au Sud-Viêtnam, vont à la fois affronter les troupes régulières nord-viêtnamiennes et l'insurrection au Sud, le Viêtcong. Les Marines ont une tradition de contre-insurrection qui débouche ici sur le programme CAP (Combined Action Program) dans les villages du Ier corps. Souvent, bien que l'unité de référence des Marines soit la division, ce sont des formations de la taille de la brigade, regroupant fréquemment des bataillons de régiments différents, qui opèrent sur le terrain. Les Marines contrôleront des unités d'autres branches de l'armée au sein d'un commandement indépendant, la IIIrd Marine Amphibious Force, créée surtout à des fins logistiques.

En 1965, le corps aligne trois divisions d'active et une de réserve. Force largement autosuffisante, les Marines sont là pour éventuellement mener des assauts amphibie afin de s'emparer des ports et aéroports et repousse une première contre-offensive soviétique. Mais les Marines protègent aussi les intérêts américains à travers le monde, comme le montre l'intervention à Saint-Domingue en 1965. Le corps est devenu indépendant en 1952, après avoir été menacé de disparition suite à la Seconde Guerre mondiale et après avoir joué un rôle conséquent en Corée. Les Marines y ont expérimenté les premiers concepts aéromobiles de l'armée américaine. Force de réaction rapide, les Marines disposent de différentes unités prêtes à un engagement immédiat (MEU-MEB-MEF).

Forts de l'expérience de la Seconde Guerre mondiale, ils restent des spécialistes de l'assaut amphibie, menés avec vitesse et agressivité. Pour ce faire, ils disposent d'un important appui-feu organique -artillerie, hélicoptères, avions. En revanche, l'emploi des chars n'a pas été formellement l'objet d'une véritable doctrine. Les Marines ont une longue tradition de contre-insurrection et n'ont pas développé une capacité "forces spéciales" à l'instar de ce qui apparaît dans l'armée américaine à partir des années 1950. L'entraînement est dur mais vise à former des guerriers d'élite, capables de prendre des initiatives.

Ed Gilbert présente ensuite la composition des unités engagées au Viêtnam, en détail, puis la logistique mise en place par la IIIrd Marine Amphibious Force. Il en vient ensuite à évoquer la stratégie du corps au Sud-Viêtnam. Le programme CAP bâti dès 1965 est abandonné en faveur de la stratégie d'attrition de Westmoreland dès 1966. Les Marines mène à la fois des missions search and destroy mais aussi une guerre plus conventionnelle près de la zone démilitarisée. L'appui-feu, massif, va des pièces d'artillerie terrestres jusqu'aux canons de la marine et aux missions Arc Light des B-52. Les tactiques d'infanterie restent classiques et les Marines affrontent à nouveau le combat urbain à Hué, en 1968.

Après avoir décrit les armements principaux des Marines, Gilbert souligne que le système de rotation d'un an en vigueur pendant la guerre du Viêtnam fragilise l'excellence du commandement, à tous les niveaux, qui est une des caractéristiques des Marines jusqu'ici. Les Marines mettent l'accent sur les communications et le renseignement. En revanche, comme les autres branches de l'armée, le volontariat est insuffisant et ils doivent recourir à la conscription. Les problèmes de consommation de drogue et de querelles raciales sont bien présents chez les Marines, qui par contre, auraient moins connu le "fragging" et les mutineries que dans l'armée.

Gilbert termine son livre par la présentation de trois opérations : Starlite en 1965, Pipestone Canyon en 1969 et Dewey Canion la même année (avec une petite action, aussi, liée au CAP à Binh Ngiah, en 1966).

Le Battle Orders d'Osprey est au final une bonne introduction au sujet pour le néophyte : la personne qui maîtrise un peu le thème sera par contre un peu déçue. La bibliographie ne comporte d'ailleurs que des titres Osprey, les publications officielles du corps et quelques ouvrages anciens.

vendredi 21 juin 2013

Les Bérets verts (The Green Berets) de John Wayne et Ray Kellogg (1968)

Fort Bragg, Caroline du Nord. Le journaliste George Beckworth (David Janssen), opposé à l'intervention des Américains au Viêtnam, assiste à une démonstration des Special Forces pour le grand public. Le colonel Mike Kirby (John Wayne) lui conseille de se rendre en Asie du Sud-Est, implicitement, pour se rendre compte par lui-même. Kirby prend bientôt la tête de deux A-Teams chargés de renforcer un camp des Special Forces au Sud-Viêtnam...

Film atypique que Les Bérets verts de John Wayne, sorti l'année même de l'offensive du Têt, en 1968. C'est en effet l'un des rares films américains à justifier l'intervention américaine au Viêtnam et même à l'encourager. Encore plus étonnant : le personnage de Kirby est inspiré par Lauri Törni, un officier finlandais. Celui-ci a combattu les Soviétiques pendant la guerre d'Hiver puis pendant la guerre de Continuation (1939-1944), servant dans la Waffen-SS, puis rejoignant un mouvement de résistance pro-allemand en 1945. Emigré aux Etats-Unis après un parcours rocambolesque, il devient Larry Thorne, s'engage dans les toutes nouvelles Special Forces, combat au Sud-Viêtnam à partir de novembre 1963 et y meurt dans un crash d'hélicoptère en octobre 1965 !

Si John Wayne n'avait jamais caché ses sympathies patriotiques (Iwo Jima, Alamo par exemple), le film fait l'effet d'une bombe et retourne une bonne partie de l'opinion, en particulier européenne, qui lui était jusque là assez favorable. En France, la sortie intervient le 27 juillet 1969, à peine un an après les événements de mai 1968 : elle est chahutée.

La guerre du Viêtnam, aux Etats-Unis, est de fait la première guerre "quotidiennement" médiatisée, ce qui ne  veut pas dire que les médias sont dès le début hostiles à l'intervention. Bien au contraire, comme plusieurs travaux américains l'ont montré, au départ, les médias relaient le discours officiel. Le tournant se situe davantage en 1967, c'est à dire au moment même où John Wayne réalise son film. L'opposition enfle, les médias commencent à douter, la perte de confiance à l'égard de l'administration Johnson est sensible. Wayne, qui est allé sur le terrain, qui est en fin de carrière et déjà malade d'un cancer, il veut donc faire oeuvre utile pour soutenir l'engagement dans le conflit. Il obtient la collaboration de l'armée américaine et d'importants moyens financier, en dépit de l'échec d'Alamo en 1960 -mais on lui adjoint deux autres réalisateurs...

Le film s'inscrit pleinement, donc, dans le contexte de la guerre froide et dans celui très particulier pour les Américains de la guerre du Viêtnam. L'oeuvre de Wayne n'est sans doute pas réductible à la caricature qu'en ont faite les opposants au conflit à l'époque, mais il faut bien reconnaître qu'elle ne fait pas dans la nuance. Toute la première partie, avec la démonstration des Special Forces devant les journalistes, donne le ton : il s'agit de montrer que Wayne est en faveur de l'intervention au Viêtnam, qui est replacée dans le prisme du combat plus général entre les Etats-Unis et le camp communiste.

La deuxième partie du film est peut-être la plus intéressante car elle colle de près à une des réalités de la guerre du Viêtnam : l'action des Special Forces, chargés de constituer des camps de CIDG (Civil Irregular Defense Groups), notamment près des frontières, afin de surveiller les déplacements de l'ennemi, d'entraver sa logistique, de lui disputer le contrôle des terrains et de la population. Or, à partir de 1964 en particulier, ces camps deviennent une des cibles favorites des assauts en règle du Viêtcong et des Nord-Viêtnamiens, le conflit montant progressivement en intensité. L'épisode du film (qui semble se dérouler en 1965, au tout début de l'intervention directe des Américains) semble d'ailleurs s'inspirer d'un épisode authentique, l'attaque du camp de Nam Dong, les 5-6 juillet 1964, dans la zone tactique du Ier corps, près de la frontière laotienne : le capitaine américain Donlon y gagne la première Medal of Honor du conflit. Wayne cherche à rassurer l'opinion américaine en faisant étalage de la débauche de moyens utilisés : hélicoptères, aviation, lunettes infrarouge, génie, etc -l'armée américaine, comme on l'a dit, a grâcieusement contribué : hélicoptères UH-1 Huey, avions de transport C-7 et C-130, etc, etc. C'est également un des rares films à présenter sous un jour très favorable l'armée sud-viêtnamienne, allié en réalité souvent méprisé par les Américains. En outre, dans ce cas précis, le Sud-Viêtnam n'a jamais été acquis complètement au programme des camps des Special Forces, en particulier parce que ces derniers recrutaient dans les minorités (Montagnards et autres) traditionnellement méprisées par les Viêtnamiens. L'ennemi nord-viêtnamien n'est qu'assez peu visible, mais Wayne montre à la fois sa férocité et son ingéniosité dans l'art militaire : bombardements de harcèlements, pièges, exactions contre la population pour obtenir le consentement par la terreur, attaque massive de nuit... et Wayne, forcé de reconnaître ses qualités en montrant la chute du camp des Bérets Verts, rétablit la situation dans une scène grotesque où un AC-47 Spooky "Magic Dragon" élimine à la Gatling les Nord-Viêtnamiens qui viennent de s'emparer du camp... aveu d'impuissance ? Au passage, dans cette deuxième partie, Wayne en vient à justifier l'emploi de la torture contre un Viêtcong infiltré dans le détachement viêtnamien du camp, mené par le capitaine Nimh, un personnage encore une fois sans nuance et uniquement motivé par la vengeance... une torture qui serait un moindre mal face au déchaînement de cruauté de l'adversaire. 


  

Jusque là, hormis la simplicité du propos, le film colle d'assez près au conflit, l'action des Special Forces étant rarement évoquée ailleurs, même depuis 1968. Mais la troisième partie achève de ruiner l'ensemble. Il s'agit d'une mission commando dont la crédibilité au sein de la guerre du Viêtnam est cette fois réduite à néant : on est plus sur la vague des actions d'éclat des films traitant alors de la Seconde Guerre mondiale, Les canons de Navarone, etc. On ne voit d'ailleurs pas très bien où Wayne veut en venir dans cette dernière partie, qui ne fait pas du tout authentique... comme dans cette scène épouvantable où un Béret Vert parti en reconnaissance est attaqué par 4 adversaires surgissant de directions différentes, qu'il élimine même en ayant pris finalement un coup de poignard dans le dos (un symbole ?). La scène finale, où Wayne s'adresse au petit garçon viêtnamien qui avait sympathisé avec un Béret Vert qui l'avait finalement pris sous son aile et qui est mort durant l'opération, est sans doute un clin d'oeil à l'engagement américain au Sud-Viêtnam dans son ensemble : celui-ci ne peut triompher qu'avec l'appui des Etats-Unis.

Sur le plan cinématographique, Wayne ne réussit pas à refaire Alamo, les effets spéciaux sont parfois mauvais (crash de l'hélicoptère pendant l'attaque du camp), la musique dépassée, et le tout tourné aux Etats-Unis, ce qui se voit très rapidement. Par contre, la scène de l'attaque du camp des Special Forces est plus réussie, et vaut le détour, d'autant qu'elle occupe une place centrale dans le film. Les autres acteurs s'en sortent assez bien finalement, eux aussi. Les Bérets verts, premier film à traiter de la guerre du Viêtnam et quasiment le seul à la soutenir, est pourtant bien accueilli en salles, aux Etats-Unis comme en Europe. Il n'y a qu'en France quasiment que l'image du "Duke" sera passablement écornée. Mais aujourd'hui, on ne retient pas ce film dans la carrière de Wayne : la légende a survécu.



jeudi 20 juin 2013

L'autre côté de la colline : la guerre du Chaco (Adrien Fontanellaz)

Pour le dernier article du mois de juin du blog collectif L'autre côté de la colline, Adrien Fontanellaz revient sur la guerre du Chaco (1932-1935) qui oppose la Bolivie au Paraguay. Un des conflits les plus meurtriers du XXème siècle sur le sol de l'Amérique du Sud, où intervient un certain Ernst Röhm... et que Hergé reprendra en bande dessinée, en s'inspirant de certains épisodes pour Tintin. A découvrir !

mercredi 19 juin 2013

Service secret (Secret Mission) de Harold French (1942)

Seconde Guerre mondiale. Deux officiers britanniques, Peter Garnett (Hugh Williams) et "Red" Gowan (Roland Culver), accompagnés du soldat Clark, marié à une femme française qui tient un café en France occupée, et de Raoul de Carnot (James Mason), des Forces Français Libres, sont déposés sur la côte pour une mission d'espionnage. Ils doivent collecter un maximum de renseignements sur les forces allemandes présentes dans le secteur pour préparer une opération aéroportée. Garnett et Raoul rejoignent la demeure de ce dernier tandis que Red et Clark se cachent dans le café de son épouse...

Un bon petit film de propagande britannique, réalisé au milieu du conflit et qui vise indubitablement à gonfler le moral de l'arrière. La vision des Français n'est pas sans humour : la soeur de Raoul, résignée à l'occupation allemande, mais qui finit par aider les agents britanniques car elle hait encore davantage les "Boches" ; le collaborateur qui n'est en fait pas celui qu'on croit ; la femme du soldat anglais débarqué, que celui-ci craint plus que l'ennemi (!).

Pour le reste, il ne faut pas chercher de l'authenticité : les deux agents anglais se déguisent en marchands de champagne, se présentent devant le général allemand à son QG en prétendant être envoyés par Ribbentrop (qui était effectivement dans le champagne avec d'être ministère des Affaires Etrangères d'Hitler), et réussissent à mettre la main sur les informations recherchées. Le bunker souterrain visé par le raid ressemble à un hôpital reconverti en installation militaire (!) avec des murs d'un blanc immaculé et des appareils étranges de tous les côtés. Le tout entrecoupé de quelques escapades en forêt et de la capture d'une automitrailleuse soi-disant polonaise (!) retournée qui joue du Wagner toute la nuit pour humilier davantage les habitants... autre scène d'anthologie : l'officier allemand qui cherche les agents chez la soeur de Raoul vérifie la radio, tombe sur un discours d'Hitler, s'en va satisfait... alors qu'en fait c'est la BBC qui reprend le dictateur pour le critiquer juste après (!).

Bref, un film davantage en forme de divertissement dans un contexte de guerre qu'un véritable film d'espionnage, avec la performance remarquée de James Mason.


 

Lam QUANG THI, Hell in An Loc. The 1972 Easter Invasion and the Battle that Saved South Vietnam, University of North Texas Press, 2009, 282 p.

Lam Quang Thi est un ancien général de l'armée sud-viêtnamienne exilé aux Etats-Unis. J'avais commenté son ouvrage consacré à la bataille d'An Loc (1972) il y a un an et demi. J'y reviens aujourd'hui en proposant une fiche de lecture plus fouillée que la précédente.

L'armée sud-viêtnamienne, l'ARVN, a longtemps été la grande oubliée de l'historiographie de la guerre du Viêtnam. La tendance s'inverse depuis quelques années seulement de par le travail de quelques historiens américains, notamment, dont Andrew Wiest qui préface cet ouvrage. Comme il le rappelle, les Américains, traumatisés par le drame qu'est pour eux la guerre du Viêtnam, ont tendance à oublier que ce fut d'abord un conflit entre Viêtnamiens. Paradoxalement, l'adversaire nord-viêtnamien est longtemps davantage respecté que l'allié sud-viêtnamien (!). Il faut dire que les Sud-Viêtnamiens ont laissé peu de sources derrière eux : il s'agit donc d'aller interroger, en particulier, la communauté expatriée à l'étranger et de traduire, fréquemment, ses témoignages. Le général Thi est l'un des rares officiers généraux de l'ARVN à avoir d'abord livre sa propre autobiographie de militaire, en 2001, en anglais, avant de signer cet ouvrage consacré à la bataille d'An Loc, pendant l'offensive de Pâques. La bataille est l'une des mieux traitées de l'offensive en anglais, mais il est vrai qu'elle l'est surtout du point de vue américain. Thi apporte un point de vue nouveau, celui des Sud-Viêtnamiens, avec ses limites -il est parfois aussi obtus que ses adversaires nord-viêtnamiens, ce que beaucoup ont tendance à oublier en n'en faisant qu'une lecture partisane...

mardi 18 juin 2013

Stéphane RATTI, Polémiques entre païens et chrétiens, Histoire, Paris, Les Belles Lettres, 2012, 289 p.

Stéphane Ratti, professeur des universités, enseignant à l'université de Bourgogne et chargé de recherches à l'EHESS, est un spécialiste de l'historiographie romaine tardive, de l'histoire des idées à cette même époque et de la question de l'affrontement entre païens et chrétiens. J'avais brièvement présenté son ouvrage il y a un an, lors de sa parution. J'ai enfin eu l'occasion de le lire, et je voudrais en proposer un commentaire plus approfondi.

Il faut savoir que Stéphane Ratti a avancé, en 2005, l'identification de l'auteur de l'Histoire Auguste comme étant Nicomaque Flavien Senior, personnage bien connu par ailleurs de la fin du IVème siècle de notre ère. L'Histoire Auguste, collection de vie d'empereurs allant d'Hadrien à Numérien, est manifestement un faux forgé à cette époque (décennie 390-400) et qui s'inscrit dans le moment tendu où le christianisme triomphe du paganisme, sous le règne de Théodose. Depuis qu'il a proposé son hypothèse, Stéphane Ratti accumule les travaux pour étayer celle-ci, avec notamment un ouvrage sorti en 2010 et celui-ci paru deux ans plus tard. Même si cet aperçu historiographique est rappelé au fil des pages, il faut cependant avoir une connaissance sommaire de tout cela pour profiter pleinement du livre : ce n'est clairement pas un ouvrage à la portée du profane (Stéphane Ratti a signé, en revanche, un article de vulgarisation sur cette confrontation entre lettres chrétiennes et païennes dans le n°8 du Figaro Histoire).

Le livre se divise en deux parties. Dans la première, Stéphane Ratti cherche à montrer pourquoi Nicomaque Flavien Senior aurait créé de toutes pièces le faux qu'est l'Histoire Auguste, afin d'échapper à d'éventuelles représailles de la part du camp chrétien. La répression n'aurait ainsi rien eu d'un vain mot lors de ces combats à la connotation religieuse très marquée, selon M. Ratti. L'affrontement prend alors vraiment les formes, selon lui, d'une guerre à mots couverts. Il revient par exemple sur une comédie du début du Vème siècle restée anonyme, le Querolus, dédiée au poète Rutilius Namatianus, et qui semble confirmer l'existence d'un réseau d'auteurs païens continuant une lutte à fleurets mouchetés contre les chrétiens triomphants, et en particulier Saint Augustin. Dans la deuxième partie, M. Ratti revient sur la personnalité même de Nicomaque Flavien Senior, qui aurait été l'une des cibles principales des auteurs chrétiens, et peut-être un adepte du néoplatonisme. Il cherche enfin de nouvelles preuves de l'identité de l'auteur de l'Histoire Auguste dans l'oeuvre elle-même et s'attarde sur plusieurs lois probablement rédigées par Nicomaque Flavien Senior (notamment une sur la répression de l'homosexualité) et dont on retrouve un écho dans le faux qu'il aurait écrit. Pour Stéphane Ratti, la Vie d'Alexandre Sévère de l'Histoire Auguste est d'ailleurs un miroir à peine dissimulé de la propre existence de Nicomaque Flavien Senior lui-même. Ces réflexions s'inscrivent dans le cadre d'une idée phare, à savoir que l'usurpation d'Eugène en 392 jusqu'à sa défaite au Frigidus en 394 est une vraie réaction païenne, anti-chrétienne. Ce faisant, il pointe aussi les liens avec le Satyricon de Pétrone et la façon dont les païens tentent de combattre la place des saints chrétiens avec leurs propres héros (il y a une analyse intéressante des différentes couches du mythe de Saint Laurent, notamment) ou se moquent de pratiques chrétiennes (exemple du passage où les femmes d'Aquilée se coupent les cheveux durant le siège de la ville par Maximin).

Comme le montre l'épilogue, le travail de Stéphane Ratti se situe aussi dans un intense débat historiographique entre une école dominée par les Anglo-Saxons, autour de la figure d'Alan Cameron, qui tend à voir la victoire du christianisme de manière lisse, sans résistance païenne, et des historiens plutôt européens "continentaux" (français, italiens, etc), qui au contraire arguent d'une farouche résistance païenne face à la montée en puissance de la nouvelle religion. Dans cette épilogue, M. Ratti reproche à Alan Cameron et à son dernier ouvrage, The Last Pagans (2011), une vue un peu trop irénique de l'affrontement. Il faut dire qu'Alan Cameron n'a pas été tendre, lui non plus, avec l'hypothèse proposée par Stéphane Ratti, et avec d'autres chercheurs continentaux comme François Paschoud. Les hypothèses de M. Ratti sont stimulantes et ont l'immense mérite, à mon avis, de renouveler quelque peu la réflexion autour d'une période moins simple, sans doute, qu'on a bien voulu le dire. On peut regretter peut-être que le débat prenne ainsi la forme d'un dialogue de sourds, alors qu'un échange véritable serait profitable à tous, étant donné la maigreur des indices permettant de dresser, ou non, des hypothèses comme celle de l'auteur de l'Histoire Auguste. D'ailleurs, Stéphane Ratti ne développe pas assez, peut-être, les causes qui expliquent l'opposition entre ces deux écoles : il serait intéressant d'en savoir plus.

lundi 17 juin 2013

MARVANO, Les sept nains, Aire Libre Paris, Dupuis, 1994, 56 p.

Août 1993, Lincolnshire, Angleterre. Une vieille dame en fauteuil roulant, accompagné d'un homme et d'une femme assez âgés, arpente une ancienne base de la RAF... elle redonne à la femme qui l'accompagne une poupée, puis une lettre datée du 19 août 1943, qui raconte leur histoire... 1943. Le sergent Auberson pilote un Lancaster du Bomber Command lors de missions de nuit au-dessus des villes allemandes. Les 7 hommes d'équipage ont baptisé leur appareil "Blanche Neige" et s'appellent eux-mêmes les 7 nains : une poupée leur sert de mascotte. En se promenant à côté de la base pour aider les paysans à travailler dans les champs, Auberson rencontre une petite fille, Lisa, qui tient beaucoup à sa poupée, Blanche Neige...

Marvano, pseudonyme de Mark Van Oppen, est un dessinateur belge de bandes dessinées. Les Sept nains, paru en 1994, réédité en 2007, forme depuis le premier tome d'une trilogie centrée autour de la ville de Berlin. Merci à ma femme de me l'avoir procuré !

C'est un tournant dans la carrière de cet auteur, qui a réalisé seul cette bande dessinée. Marvano décrit avec beaucoup de réalisme les missions périlleuses des escadrilles de Lancaster, de nuit, au-dessus de l'Allemagne. Sur ce fond historique, qui ravira les passionnés, il tisse une histoire émouvante qui capte l'attention du lecteur jusqu'à la dernière page.



L'auteur s'est bien documenté et cela se voit dès les premières pages avec le bombardement du Lancaster au-dessus de la Ruhr, la "vallée heureuse" : en plus de la Flak et de la Nachtjagd, des dangers beaucoup moins immédiats menacent les Lancaster, comme les collisions avec des appareils endommagés sur la route du retour ! Lors de la deuxième mission, Marvano fait appel à une autre menace invisible, celle des bombes larguées d'une altitude supérieure par un autre bombardier... et qui peuvent atteindre un camarade en dessous ! On notera aussi la mention aux pots fumigènes spéciaux des Pathfinders pour marquer les cibles. En revanche, le premier chasseur de nuit allemand visible semble être un Do 335 A-6, un appareil qui n'a en réalité volé qu'à l'extrême fin de la guerre et dont cette version n'a pas été opérationnelle. L'ultime mission de la bande dessinée, une diversion sur Berlin en parallèle du raid sur Peenemünde, implique cette fois un Ju 88C-6b de chasse de nuit, équipé du radar FuG 202 Lichtenstein BC, tout à fait authentique.

Un agréable moment de lecture sur l'épopée des Lancaster du Bomber Command, à la fois héroïque et souvent tragique.

Aventures en Birmanie (Objective, Burma !) de Raoul Walsh (1945)

Birmanie, pendant la Seconde Guerre mondiale. Un groupe de parachutistes américains menés par le capitaine Nelson (Errol Flynn) est largué derrière les lignes japonaises afin de détruire une station radar nipponne particulièrement bien camouflée et de ce fait invulnérable à l'action de l'aviation. Nelson est accompagnée de deux Gurkhas qui servent de guide, d'un lieutenant de l'armée nationaliste chinoise et d'un correspondant de guerre assez âgé, Mark Williams (Henry Hull). Les paras réussissent sans coup férir à détruire la station radar. Mais, lorsqu'ils atteignent la piste abandonnée dans la jungle où les avions doivent les reprendre, une patrouille japonaise les empêche d'embarquer. Commence alors une longue odyssée à travers les jungles de Birmanie...

Aventures en Birmanie est tourné en 1944, alors que la guerre n'est pas encore finie. De ce fait, tout le matériel américain est parfaitement authentique, et le film utilise de nombreux plans de l'US Army Signal Corps tournés en Birmanie ou en Nouvelle-Guinée. En revanche, tout le tournage a eu lieu en Californie (!), bien loin des jungles impénétrables de la Birmanie...

Le film a connu bien des déboires car, inspiré du raids des Marauders de Merrill, les Britanniques y ont vu un camouflet à leur contribution quasi exclusive au théâtre d'opérations birman contre les Japonais. En conséquence, le film n'a pas été distribué au Royaume-Uni avant 1952 (!). En outre, on a beaucoup critiqué le choix d'Errol Flynn comme acteur principal car celui-ci était resté à l'arrière et ne s'était pas engagé dans l'armée, à l'inverse d'autres stars américaines ou britanniques qui soutenaient ainsi l'effort de guerre. 


  

C'est le dernier film de guerre de la carrière d'Errol Flynn, et Raoul Walsh signe, avec Aventures en Birmanie, un tournant du genre : il s'agit en effet de montrer le comportement des hommes face à la guerre, davantage que le conflit lui-même. La première partie du film, classique, présente les objectifs de la mission, le saut, la progression vers la station radar et l'attaque, brutale, courte, éliminatoire : un modèle d'opération commando. Puis, avec l'échec de la voie de repli initiale, c'est la descente aux enfers dans la deuxième partie. La jungle oppressante, les embuscades japonaises, le tribut prélevé par la nature sur les paras, rien n'est épargné au spectateur. La séquence finale, lorsque les paras défendent la crête sur laquelle ils se sont retranchés, est d'anthologie : Walsh fait peser un climat tendu par ses combats de nuit, d'abord au corps-à-corps entre éclaireurs et sentinelles, puis déchaîne la violence avec des effets pyrotechniques (fusée éclairante, etc). Les gros plans sur les visages font ressortir l'humanité des paras américains, la férocité des Japonais (qui ne sont pas montrés comme stupides, même si la vision reste assez caricaturale, guerre oblige).

A sa façon, Walsh a contribué, avec Aventures en Birmanie, à poser la barre très haut dans la catégorie du film de guerre.



dimanche 16 juin 2013

Thomas DE WAAL, Black Garden. Armenia and Azerbaijan trough Peace and War, New York University Press, 2003, 336 p.

Le conflit du Haut-Karabagh a ensanglanté le Sud-Caucase dans les dernières années de l'Union Soviétique, à partir de 1988, et après la chute de celle-ci, jusqu'en 1994. Le différend entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan n'est toujours pas résolu : les Arméniens, retranchés dans le Haut-Karabagh, font face à l'armée azérie qui s'est considérablement renforcée ces dernières années, grâce à la manne pétrolière qui lui a attiré le soutien des Etats-Unis, en particulier. Alors qu'en face, la Russie maintient une base importante en Arménie...

C'est l'histoire de cette guerre et ses conséquences que Thomas de Waal avait entrepris de relater il y a maintenant dix ans. De Waal, journaliste, est un spécialiste du Caucase, auquel il a consacré plusieurs livres.

L'ouvrage est un peu déroutant à lire car les chapitres alternent suivi chronologique du conflit et témoignages entremêlés de protagonistes et de victimes, arméniennes ou azéries.

Le conflit trouve ses racines dans les soubresauts qui agitent l'Arménie, encore soviétique, dès 1987. Celle-ci revendique davantage d'autonomie et se sert du Haut-Karabakh, région peuplée majoritairement d'Arméniens mais incluse dans la république d'Azerbaïdjan après la victoire des bolcheviks dans le Sud-Caucase en 1921, comme d'un catalyseur à la contestation. Le vote par la république autonome du Haut-Karabagh d'une séparation de l'Azerbaïdjan, en février 1988, met le feux aux poudres. A Sumgaït, sur les rives de la mer Caspienne, dans une ville industrielle polluée et surpeuplée, un pogrom anti-arménien se déroule entre les 26 et 29 février. Moscou tarde à réagir, les violences font quelques dizaines de victimes, les Arméniens fuient l'Azerbaïdjan et des théories du complot commencent à apparaître sur le rôle trouble joué par la Russie ou l'Arménie...