dimanche 31 mars 2013

Cafés Stratégiques n°24 : Séries TV et sécurité internationale, de 24h à Homeland

C'est aux liens entre séries télé et sécurité internationale que s'intéressera le prochain café stratégique, 24ème du nom, qui se déroulera le jeudi 11 avril prochain à 19h, au café Concorde, comme de coutume.

L'intervenant est cette fois-ci Jean-Baptiste Jeanjène Vilmer, enseignant (droit de la guerre) et chercheur postdoctoral Banting en droit international de la faculté de droit McGill University (Canada).

A vos agendas pour noter ce rendez-vous !

René-Jacques LIQUE, Bokassa Ier. La grande mystification, Afrique contemporaine 16, Paris, Editions Chaka, 1993, 192 p.

La récente éviction de François Bozizé par les rebelles il y a quelques jours m'a donné envie de replonger dans l'histoire de la République Centrafricaine, en relisant notamment cette courte biographie de Bokassa écrite en 1993 par René-Jacques Lique.

Lique est une journaliste de formation, qui a servi en Afrique, et son travail en porte la marque : le livre se base surtout sur des témoignages de première main ou des extraits de presse de l'époque, et la bibliographie fournie, entièrement francophone, mériterait d'être actualisée, par exemple avec l'ouvrage de Stephen Smith écrit sur le même sujet.

Bokassa est un ancien tirailleur des colonies ayant servi dans l'armée française pendant les campagnes de la Libération. C'est d'ailleurs le seul officier de carrière centrafricain au moment de la création de la République de Centrafrique ! Détournant quelque peu l'oeuvre du "père de la nation", Barthélémy Boganda, et mettant à profit l'accaparation du pouvoir par le président Dacko, Bokassa tente un coup de force.

Le 1er janvier 1966, accompagné du capitaine Banza, son acolyte de l'armée, il élimine les principaux dirigeants en place dont Izamo, le commandant  de la toute puissante gendarmerie. Mounoumbaye, le chef de la sécurité intérieure, qui avait réussi à se réfugier au Zaïre, est livré par ses hôtes, torturé à mort et abattu. Des dizaines de personnes sont aussi emprisonnées et disparaissent dans les cellules putrides de la prison de Ngaragba. Pour justifier son coup d'Etat, Bokassa avance l'argument fallacieux de la menace chinoise sur le Centrafrique !

Alternant menace et séduction, il fait reconnaître son gouvernement par les autres pays africains -dont le Tchad de Tombalbaye, ce qui ne va pas sans mal, puisqu'il a exécuté des personnalités issues d'ethnies tchadiennes...- et par la France. Bientôt, Bokassa fait modifier la constitution pour s'octroyer les pleins pouvoirs, puis, non sans modestie, s'attribue les grades supérieurs de l'armée jusqu'à celui... de maréchal, en 1974. Cerise sur le gâteau : la création, en 1976, de l'Empire du Centrafique et le couronnement fastueux de Sa Majesté Bokassa Ier (cf la couverture du livre).

Paranoïaque, Bokassa, qui voit des complots partout, a déjà fait éliminé son complice Banza qu'il jugeait trop dangereux en 1969. Adepte des déclarations fracassantes, il proclame son intention, en 1977, de se doter de la bombe atomique (!) et exige de la France la construction d'un chemin de fer pour désenclaver son pays ! En 1978, il se rend en pélerinage sur la tombe de De Gaulle à Colombey et multiplie les frasques dans la campagne française... mégalomane, protégé par des parachutistes français qu'il a lui-même demandé, Bokassa fait rechercher sa fille métisse viêtnamienne issue d'un amour de jeunesse... qui, une fois retrouvée, ne s'avère pas être la bonne, en fin de compte. Le code pénal qu'il instaure privilégie les châtiments corporels : les voleurs ont les oreilles coupées, les bastonnades sont fréquentes comme celle de 46 détenus de Ngaraba en juillet 1972...

L'économie centrafricaine ne va pas supporter longtemps les extravagances de l'empereur, qui trafique avec des diamantaires et dont la cérémonie du couronnement se révèle au-delà des capacités du pays. C'est ainsi que Bokassa fait acheter 25 000 bouteilles de bourgogne et extorque 25 millions de francs CFA aux diamantaires libanais... La contestation étudiante démarre en octobre 1978 après l'imposition du port d'un uniforme, mesure surtout destinée à renflouer les caisses du régime. L'armée écrase le soulèvement, jette des dizaines d'enfants en prison au mois de janvier 1979 dont beaucoup meurent asphyxiés faute de place dans les cellules ! Le régime s'écroule et la France est pointée du doigt pour avoir tarder à prendre la mesure de l'empereur et de ses agissements... il faut dire que le président Valéry Giscard d'Estaing disposait de sa réserve de chasse personnelle en Centrafrique...




La France maintient en effet des relations ambigües avec Bokassa. Le général de Gaulle est agacé par le personnage, mais l'invite à Paris et lui remet la Légion d'Honneur. Pompidou continue cette politique et d'abord pour protéger les 5 000 Français présents sur place. Bokassa menace un temps de s'allier à l'URSS pour que la France participe au financement du nouveau palais présidentiel. Quant à Valéry Giscard d'Estaing, outre la réserve de chasse de 2 millions d'hectares, l'affaire des diamants va lui coûter très cher : Bokassa offre en effet à ses proches des pierres précieuses ce qui déclenche un tollé dans la presse française une fois les faits connus et coûte pour certains sa réélection en 1981 au président. C'est pourtant lui qui lance, en 1979, l'opération Barracuda qui chasse l'empereur et ramène l'ancien président Dacko.

Pourquoi Bokassa a-t-il "tenu" si longtemps ? Peut-être était-il perçu comme un rempart face au communisme en Afrique, à l'image de Mobutu au Zaïre. Il a su en jouer, comme lors du rapprochement fortuit avec la RDA. Pour obtenir l'alliance et les pétrodollars de Kadhafi, il n'avait pas hésité à se convertir à l'islam -c'est d'ailleurs en Libye qu'il se réfugie après son éviction. Persona non grata, il échoue finalement en Côte-d'Ivoire avant de revenir dans son pays en 1986 où il est jugé par un tribunal et condamné à mort -peine que le président Kolingba, un autre militaire arrivé entretemps au pouvoir, commue en 20 ans de travaux forcés. Bokassa est mort en prison en 1996. Reste la démesure d'un règne aussi carnavalesque que sanglant.




vendredi 29 mars 2013

Publication : la bataille d'Aix-la-Chapelle (1944)-Batailles et Blindés n°54

C'est avec à nouveau un grand plaisir que je vous annonce la publication d'un article sur la bataille d'Aix-la-Chapelle (1944), dans le dernier numéro de Batailles et Blindés, le 54, qui vient de sortir en kiosque. Et pour la première fois, comme vous pouvez le voir sur la couverture ci-contre, l'article fait la une ! Merci à Yannis Kadari et à toute son équipe : la collaboration est toujours limpide pour le travail de publication.

Cet article traite à la fois du combat urbain dans Aix-la-Chapelle, une de mes marottes, mais aussi, plus largement, de la bataille pour l'encerclement de la ville et en particulier de l'assaut contre certaines parties de la ligne Siegfried, le fameux Westwall.

Comme d'habitude, je vous ai fait une vidéo pour présenter tout ça. Elle est beaucoup plus longue que d'habitude, mais le sujet me passionnant, je me suis autorisé ce débordement. Bon visionnage !

Un supplément gratuit sera bientôt mis en ligne ici-même.
 



jeudi 28 mars 2013

Fabienne FERRERE, Un chien du diable, Grands Détectives 4131, Paris, 10/18, 2008, 315 p.

Fin 1594. Alors qu'Henri de Navarre, le chef protestant devenu catholique après une conversion douloureuse mais nécessaire, est en passe de devenir Henri IV, une lettre compromettante qui pourrait lui coûter son trône disparaît. En outre, le marquis de Bleuse est assassiné dans une église de Rouen et son corps mis en scène pour accréditer la thèse d'un crime protestant. Pour éclaircir ce complot et récupérer la missive, le roi, sur les conseils de son chancelier Cheverny, fait appel à un élément sûr : Gilles Bayonne, chevau-léger, vétéran des guerres de religion qui, par la force des choses, devient l'envoyé spécial du souverain. Mais l'enquête à Rouen sera bien plus complexe qu'à première vue...

Fabienne Ferrère est professeur de philosophie dans le sud-ouest. Le premier roman de la série Gilles Bayonne, Un chien du diable, est paru chez Denoël en 2006 avant d'être réédité en poche par 10/18 en 2008. J'avais commenté le deuxième tome, Car voici que le jour vient, sorti en poche en 2011, il y a déjà un moment. Depuis, plus rien. Gageons que la série reprenne car elle a gagné en puissance rien que sur ces deux tomes-là.

Le premier tome pose les jalons de l'ambiance générale de la série. L'intrigue n'est pas complexe mais suffisamment bien menée pour que l'on doute de l'identité du criminel jusqu'au bout. Le roman vaut surtout pour la peinture d'une enquête dans un Rouen catholique rallié plutôt contraint et forcé à Henri IV, et qui n'éprouve guère de sympathie pour la Religion Prétendue Réformée... le tout se déroulant (volontairement ?) sous une pluie perpétuelle, ce qui ravira les Normands (mention spéciale à Claude et Laurène, qui se reconnaîtront). Les personnages pataugent dans la gadoue, comme si celle-ci représentait les conditions de vie dantesques du monde urbain français au sortir des guerres de religion.

Seul regret peut-être, si l'arrière-plan historique est important pour comprendre l'ensemble, l'auteur ne prend pas la peine de nous gratifier d'une carte (même dressée à la main) de Rouen en 1594, ni de nous faire un petit aperçu historique comme c'est pourtant souvent le cas dans la collection. Pour certains lecteurs, ça peut aider. Si en plus elle pouvait nous mentionner ses sources d'inspiration, ses ouvrages de référence, ce serait encore mieux.


La guerre en face : que sont nos soldats devenus ? (2011) de Patrick Barbéris

"Depuis la fin de la guerre d'Algérie, 250 000 hommes ont servi sur plus de 160 théâtres d'opérations extérieures. Pourtant, qui se souvient du Tchad, du Liban, de Kolwezi ?
Comment sommes-nous passés du soldat inconnu aux soldats méconnus ?


Ce film s'interroge sur la disparition de la figure du soldat dans notre société et revient sur les causes de cette disparition, en revisitant cinquante ans d'histoire. Des soldats de tous rangs, qui ont participé à ces opérations et le font encore, nous parlent de leur engagement et des transformations majeures qui sont apparues au sein de l'armée depuis la fin guerre d'Algérie. Ce documentaire dévoile les nouveaux visages de la guerre et notre incapacité à la regarder en face."

Voilà un documentaire -d'ailleurs rediffusé actuellement par France 2- des plus intéressants. Coproduit par l'ECPAD et l'INA, il fait appel aux témoignages de nombreux militaires, généraux, officiers, parfois hommes du rang. On note la présence parmi de noms assez visibles de la blogosphère militaire ou de défense : l'allié Michel Goya, bien sûr, mais aussi Rémy Porte, de Guerres et conflits.

Ce documentaire m'a plu à plusieurs titres. D'abord parce qu'il évoque, par exemple, les opérations menées par l'armée française au Tchad : Limousin (1969-1972), destinée à appuyer le président Tombalbaye contre le FROLINAT, et surtout Tacaud (1978-1980), où l'armée française a dû mener des combats au sol parfois très violents pour repousser le FROLINAT et ses différentes composantes, en passe d'emporter le régime du général Malloum. Mais c'est aussi, plus largement, une réflexion sur le rapport de la France, de sa société, à son armée.

Après les guerres de décolonisation et l'indépendance de l'Algérie (1962), la vision du soldat et de la guerre en France a en effet changé du tout au tout : les appelés qui ont combattu rentrent au pays considérés comme des perdants, ayant mené une "sale guerre", et ils n'ont guère le loisir de faire part de leur expérience -alors que beaucoup en ont besoin. La stratégie de la dissuasion nucléaire voulue par le général De Gaulle accélère un processus concomittant : l'armée française peut jouer de la carte atomique en cas d'agression. Parallèlement, les appelés vont garnir le dispositif européen prévu pour repousser un éventuel assaut des forces du Pacte de Varsovie -qui n'interviendra jamais, comme on sait. En revanche, pour mener les opérations extérieures, en particulier en Afrique, dans les anciennes colonies, le pouvoir privilégie les unités de volontaires, professionnelles -légionnaires en particulier, mais pas seulement. La tendance est déjà visible pendant l'opération Limousin et ne fait que se confirmer par la suite. En outre, la guerre ayant mauvaise presse, il s'agit de camoufler du mieux possible ces interventions, d'en parler le moins possible, quand on ne joue pas sur les mots pour masquer de véritables situations de conflit. 

Avec l'engagement au Liban, c'est le début des opérations sous mandat de l'ONU, des "soldats de la paix". L'attentat contre le Drakkar, en 1983, ramène brutalement pour un temps les Français à la réalité. Mais ces missions d'un genre nouveau, qui perdurent encore aujourd'hui, conduisent à des situations proprement ubuesques, et tragiques, comme lors du conflit en ex-Yougoslavie. Le passage du documentaire sur cette dernière intervention et la parole des témoins évoquant la reprise du pont de Verbanja est particulièrement poignant. La chute de l'URSS et la fin de la guerre froide conduisent, in fine, à l'abandon du service militaire et à l'adoption d'une armée de métier, celle-là même qui menait les opérations extérieures et continue de le faire aujourd'hui -et qui se retrouve encore rognée, à tort, par le futur Livre Blanc. Pendant la guerre du Golfe, en 1990-1991, le président Mitterrand, de manière symbolique, avait déjà fait le choix de ne pas envoyer le contingent mais les unités professionnelles, annonçant la disparition du service militaire. Ce processus éloigne encore un peu plus l'armée française de la société, qui refuse pendant longtemps, à nouveau, de voir qu'une véritable guerre est menée en Afghanistan, du moins avant l'embuscade d'Uzbeen en 2008 -mais que reste-t-il de cet "électrochoc" aujourd'hui ? D'autant que, comme le présente le documentaire, le soldat est devenu, dans les médias, une victime, au même titre que des accidentés de la route ou les morts provoqués par une avalanche. C'est peut-être aussi, mais le documentaire ne le dit pas, que les politiques n'ont pas cherché véritablement à mobiliser la population et à faire comprendre les enjeux de ce qui est une vraie guerre. Certes, les impératifs de la sécurité nationale imposent des décisions rapides, mais il n'aurait peut-être pas été inutile de songer à un véritable débat national sur la guerre en Afghanistan. C'est peut-être faute de l'avoir fait que la population manifeste plutôt de l'indifférence, d'ailleurs, que de l'hostilité à notre engagement sur place. C'est la une des seules limites du documentaire : ne donner la parole qu'à des militaires, ce qui s'impose dans l'exercice, mais évite aussi de parler des responsabilités de l'armée elle-même par rapport à ces situations.

Une réalisation à voir, donc, ne serait-ce que pour entendre les témoignages de ces soldats français oubliés qu combattent à Ati, au Tchad, pour sauver le régime de N'Djamena... alors que les médias français se focalisent dans le même temps sur le saut du 2ème REP à Kolwezi. A l'heure de l'opération Serval, il est bon de se souvenir que la France a mené de vraies guerres en Afrique et ce depuis plus de 40 ans.  


mercredi 27 mars 2013

Jacques DUQUESNE, Jean Bart, Paris, Seuil, 1992, 318 p.

La figure de Jean Bart reste pour moi associée à une des lectures de mon enfance, L'histoire de France en bande dessinée, qui mettait en scène les exploits du corsaire de Louis XIV. Cependant, le personnage n'a pas fait l'objet d'une abondante littérature. Les biographies sont rares et probablement inégales. Celle de Jacques Duquesne, journaliste et écrivain, parue au Seuil en 1992, si elle n'est pas dépourvue de défauts, a le mérite de constituer une bonne entrée en matière. Merci donc à Aurore de me l'avoir offerte !

Jean Bart naît en 1650 dans la ville de Dunkerque, alors possession espagnole. A l'âge de 8 ans, il assiste de loin à la bataille des Dunes Turenne défait l'armée ibérique renforcée par Condé, le frondeur. Dunkerque est libérée, mais pas encore française. Jusqu'en 1662, elle accueille d'abord une garnison anglaise laissée là par Cromwell : finalement, Charles II rétabli roi d'Angleterre vend tout  simplement la place à Louis XIV. La même année, Jean Bart fait ses premières armes de marin comme mousse sur le Cochon-Gras, une grosse barque de contrebandiers.



Sean McGLYNN, Blood Cries Afar. The Forgotten Invasion of England 1216, Spellmount, 2011, 287 p.

On dit souvent, en particulier lorsqu'on évoque Napoléon Ier en 1805 ou Hitler pendant la Seconde Guerre mondiale, que l'Angleterre n'a plus été envahie avec succès depuis l'expédition de Guillaume le Conquérant en 1066. C'est oublier un peu vite d'autres tentatives certes infructueuses, mais qui n'ont pas été loin parfois de réussir. La plus fameuse est sans doute celle menée par le prince Louis, fils de Philippe Auguste et futur Louis VIII, en 1216-1217, au beau milieu d'une guerre civile qui déchire l'Angleterre, moins d'un siècle après l'affrontement entre le roi Etienne et l'impératrice Mathilde. C'est à cette expédition que fait -très maladroitement- référence Ridley Scott dans son Robin des Bois (2010), tandis qu'un autre film, Ironclad (2011), se concentre -de façon romancée- sur un épisode fameux précédant l'invasion française, le siège du château de Rochester (octobre 1215).

C'est ce conflit que Sean McGlynn, auteur spécialisé sur l'histoire militaire anglaise médiévale, s'efforce de présenter dans cet ouvrage. Comme il le rappelle dans son introduction, on se bat d'abord au Moyen Age pour la possession de la terre. Mais les guerres déterminent et sont aussi déterminées par l'environnement politique des royaumes de France et d'Angleterre en ce début de XIIIème siècle. Sean McGlynn veut aussi dresser une histoire militaire du conflit entre Capétiens et Plantagenêts entre 1202 et 1217 (il remonte un peu dans le temps pour mieux faire comprendre les causes de l'invasion française en 1216) qui offre un bon aperçu de ce que pouvait être la guerre au Moyen Age à cette période. Il cherche à souligner la place importante de la monarchie et celle de la guerre elle-même dans le monde médiéval. Enfin, il prône un retour aux sources primaires et se place dans la lignée des travaux de Philippe Contamine et d'historiens anglais qui l'ont précédé ou suivi pour remettre à l'honneur le phénomène de la guerre dans l'historiographie du Moyen Age.

mardi 26 mars 2013

Margaret DOODY, Aristote Détective, Grands Détectives 2695, Paris, 10/18, 2003, 349 p.

Athènes, 332 av. J.-C. . Alors que la ville est sous la domination macédonienne, bien qu'Alexandre le Grand soit parti à la conquête de l'empire perse, le citoyen Boutadès est assassiné chez lui d'une flèche en travers de la gorge. Stéphanos, l'un des premiers citoyens à arriver sur les lieux, va devoir prendre la défense de son cousin Philémon, un proscrit accusé à tort de ce crime. Pris au dépourvu, Stéphanos a recours aux conseils éclairés de son mentor, le philosophe Aristote...

Margaret Doody est un professeur de littérature à l'université de Notre-Dame, dans l'Indiana, aux Etats-Unis. Elle a publié en 1978 Aristotle Detective, ce qui en fait une des pionnières du genre des enquêtes policières sous l'Antiquité, bien avant les romans de Steven Saylor sous la République romaine finissante, par exemple, un peu à l'image d'Ellis Peters avec Frère Cadfaël. Doody a eu envie d'écrire ce roman pour retranscrire en quelque sorte la Rhétorique d'Aristote.

Ce n'est peut-être pas la meilleure série Grands Détectives en ce qui concerne l'intrigue policière, en revanche l'atmosphère socio-culturelle de l'Athènes du IVème siècle est assez bien retranscrite. A noter que le quatrième de couverture mentionne la date de 322 : or les habitants d'Athènes apprennent la victoire d'Alexandre à Tyr au début du roman, et l'on entend parler plus loin de la bataille d'Issos, alors qu'Antipater est régent en l'absence d'Alexandre et que les Spartiates ne sont pas encore révoltés, ce qui nous place en fait dix ans plus tôt, en 332, et non en 322. On note aussi qu'il n'y a pas de postface de l'auteur à propos des sources utilisées, ni de lexique ou de présentation historique : or à un moment un marin athénien use de Neptune au lieu de Poséidon (!).

Bref, un volume qui se lit bien, sans plus.

lundi 25 mars 2013

L'autre côté de la colline : la guerre du bush (1ère partie)

Comme nous l'avions affirmé dans la présentation du blog collectif L'autre côté de la colline, la rédaction, dont les trois membres présentent un article mensuel chacun, est ouverte aux propositions d'articles écrits dans la ligne définie par cette même présentation.

C'est ainsi que dès le premier mois d'existence du blog, nous pouvons publier la contribution de Jérôme Percheron, consacrée à la guerre du bush entre les forces angolaises marxistes et l'Afrique du Sud, soutenues par leurs alliés respectifs. Le propos a été divisé en deux parties pour plus de commodités, la seconde suivra bientôt. Encore un article sur un conflit africain de la guerre froide, ce qui montre aussi que fidèle à la ligne définie dès le départ, nous nous intéressons à des épisodes peu traités de l'histoire militaire, ou qui, en tout cas, n'ont pas reçu grande audience pour le public francophone.

Catherine BRICE, Histoire de l'Italie, Tempus 28, Paris, Perrin, 2002, 489 p.

Catherine Brice, ancienne élève de l'ENS et de l'Ecole Française de Rome, maître de conférences à l'IEP de Paris, est une spécialiste de l'histoire de l'Italie contemporaine. Ce volume compte parmi les premiers de la fameuse collection de poche Tempus, chez Perrin : il s'agit en fait d'une réédition d'un ouvrage de Catherine Brice paru initialement chez Hatier en 1993, et revu depuis.

Ecrire une histoire "nationale", des origines à nos jours, pour ainsi dire, est souvent une gageure. Bien souvent l'exercice révèle la spécialité d'origine de l'historien(ne), par un déséquilibre entre les périodes, ce qui est le cas ici : si à peine 100 pages sont consacrées à l'Antiquité (où on relève quelques coquilles) et 40 pages (!) au Moyen Age, les périodes moderne et contemporaine bénéficient de 150 pages chacune ou plus, pour la dernière. Ce genre de problème est fréquent dans ce type de travail : ici, on regrette en particulier que le Moyen Age soit tellement survolé. Ceci étant dit, il y a un traitement tout à fait intéressant de la formation de l'unité italienne au XIXème siècle et, bien évidemment, de l'histoire contemporaine de l'Italie qui est la spécialité de Catherine Brice. La partie consacrée au fascisme et à la période mussolinienne est une bonne synthèse et mérite le détour.

Malgré ces défauts, j'ai apprécié également cet ouvrage car il comporte des cartes en parallèle du texte, ce qui est une bonne chose, et parce qu'il offre une bibliographie pour creuser la question, même si elle mériterait d'être "gonflée", en particulier pour les deux périodes les plus anciennes. En outre, l'ouvrage a le mérite, comme cela est annoncé dans l'introduction, de soulever la complexité de l'histoire italienne, ou plutôt des Italies : car le pays est pluriel, à bien des titres. Une bonne introduction d'histoire politique et socio-économique, essentiellement, car les autres aspects (culture, etc) sont un peu négligés. L'ensemble mériterait d'ailleurs une réédition pour couvrir les dix ans écoulés de l'histoire italienne.


 

samedi 23 mars 2013

Los ! Hors-série n°2 (avril-mai 2013)

Merci à Xavier pour cet envoi.

Le magazine dédié à la guerre navale des éditions Caraktère, Los !, s'est dotée d'un hors-série à l'image de ses grands frères. Ce numéro 2 reprend, pour une partie (complétée par le prochain numéro), le travail de l'historien italien Erminio Bagnasco, qui avait publié une sorte d'encyclopédie des sous-marins ayant servi durant la Seconde Guerre mondiale. L'ouvrage, traduit en anglais, attendait une traduction française. C'est visiblement à ce travail que s'est attelée la rédaction.

Mis à part le fait que la couverture, magnifique comme souvent dans ce magazine, fait indubitablement penser à la série de jeux PC Silent Hunter, dédiée à la guerre sous-marine, on apprécie dans cette première partie qui couvre le début de la guerre que les 7 plus grandes flottes de sous-marins du conflit soient abordées -y compris celle de l'URSS.

L'encyclopédie à proprement parler est précédée d'un lexique des termes essentiels, toujours pratique, et d'une double page rappelant les grands principes du torpillage par les sous-marins du conflit. Les 7 flottes sont ensuite présentées successivement plus ou moins selon le même modèle : rapide introduction présentant la doctrine et l'évolution de la flotte sous-marine entre les deux guerres mondiales, puis listing détaillé et commenté des classes de sous-marins de chaque nation, avec parfois quelques petits suppléments (encadré sur l'autogyre FA-330 embarqué sur les U-Boote type IX, par exemple, p.57).

Les pages d'introduction pour chaque pays sont sans doute les plus intéressantes car elles résument assez bien les choix réalisés en matière de sous-marins. L'Italie, marquée par l'influence de la Grande Guerre, opte pour une guerre plutôt statique en Méditerranée, où les proies marchands sont plus rares, l'adversaire habile dans la lutte ASM alors que les sous-marins italiens ne brillent pas forcément pas leur conception, d'où des pertes assez lourdes. Le Japon compte lui utiliser ses sous-marins pour harasser la flotte américaine avant la bataille décisive : d'où une conception triple autour d'un sous-marin océanique, d'un sous-marin d'escadre et d'un sous-marin pour défendre les eaux nationales. L'habitabilité des sous-marins japonais n'est pourtant pas bonne, de même que leur équipement embarqué, ce qui les rends vulnérables à la lutte ASM. En revanche, ils disposent d'excellentes torpilles. En Allemagne, les expérimentations menées durant l'entre-deux-guerres ne permettent pas de satisfaire les penseurs comme Dönitz qui compte déjà employer des sous-marins réduits pour attaquer le commerce ennemi en surface, avec des groupes de U-Boote. Ces tactiques ainsi que la production du sous-marin le mieux adapté, le type VII, ne sont vraiment mises en route qu'en 1941, moment où sont aussi corrigés les défauts initiaux des torpilles allemandes.


Ci-dessous, la courte introduction du jeu PC Silent Hunter, premier du nom, sorti en 1996 par SSI... ça date !

Côté allié, la France renouvelle largement sa flotte de sous-marins après la Grande Guerre : protection des routes maritimes et coloniales, attaque du commerce, mouillage des mines, et même un croiseur sous-marin unique en son genre, le Surcouf. Bien armés, rapides, puissants, les sous-marins français sont pourtant handicapés par un système lance-torpilles complexe, un temps de plongée trop long et un kiosque imposant. Les Britanniques ne peuvent que mener une guerre de patrouille contre les ports ou côtes adverses, qui a cependant son utilité comme en Méditerranée. Ils développent des sous-marins côtiers, océaniques et d'escadre, et les prototypes validés sont repris à la déclaration de guerre pour ne pas ralentir la production. L'URSS, après des débuts heurtés, aligne au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale la plus importante flotte de sous-marins, mais ceux-ci sont surtout des modèles côtiers, qui ne sont pourtant pas dépourvus de qualités. La formation des équipages reste pourtant en deçà de ce qui aurait pu être fait et, surtout, le conflit contre l'Allemagne n'incite pas à accorder la priorité aux sous-marins. D'où sans doute les résultats médiocres des engins soviétiques. Les Etats-Unis, en raison de la dispersion de leurs bases, développent de grands sous-marins océaniques. Malgré tout, le début du conflit voit un problème flagrant de fiabilité des torpilles, résolu bien tardivement. Les engins vastes et spacieux, confortables pour leurs équipages, préfigurent les classes qui assurent le succès contre les Japonais.

On a avec ce hors-série un excellent dictionnaire, en quelque sorte, des classes de sous-marins et des choix afférents des 7 pays présentés au début de la Seconde Guerre mondiale. Un outil fort utile pour un lecteur comme moi pas forcément passionné par la guerre sous-marine mais qui n'hésite pas à lire sur le sujet. Je regrette juste pour ma part que les pages d'introduction pour chaque nation ne soient pas un peu plus nombreuses, car les listes des classes de sous-marins, indispensables mais quelque peu monotones à la longue pendant la lecture, prennent l'essentiel du numéro. Davantage de texte ne serait peut-être pas mal pour compenser cet effet malheureusement incontournable dans un tel travail. En revanche les illustrations, profils et encadrés abondent, et on peut que s'en féliciter !

vendredi 22 mars 2013

Un cerveau d'un milliard de dollars (Billion Dollar Brain) de Ken Russell (1967)

Harry Palmer (Michael Caine) a finalement quitté le MI-5 pour devenir détective privé. Contacté au téléphone par une étrange voix métallique, on lui demande d'aller à Helsinki livrer un colis qui contient en fait 6 oeufs infectés par des virus, volés au centre de recherches britanniques de Porton Down. A Helsinki, Palmer rencontre Anya (Françoise Dorléac), qui l'amène à son contact, une vieille connaissance, Leo Newbigen (Karl Malden). Léo est amoureux d'Anya mais Harry comprend vite que celle-ci n'est que complaisante. Léo emmène Harry dans une salle secrète où un ordinateur transmet chaque jours les ordres à accomplir. L'ordinateur a la même voix que celle qui a contacté Palmer pour l'envoyer à Helsinki...

Un cerveau d'un milliard de dollars est le dernier film de la trilogie Harry Palmer, inspirée des romans de Len Deighton. C'est une sorte d'aboutissement puisqu'au réalisme assez froid des deux premiers volets succède une sorte de frénésie qui emballe le film dès le départ. Une frénésie originale puisque la mission de Palmer n'est pas de contrer les Soviétiques, mais d'empêcher que ceux-ci ne soient rayés de la carte par un de leurs adversaires complètement mégalomane. Le tout servi par un bon casting, Michael Caine toujours impeccable, Karl Malden, Françoise Dorléac (qui meurt tragiquement peu après dans un accident de voiture) et Oskar Homolka, déjà présent dans le deuxième volet, Mes funérailles à Berlin. Ken Russell, alors spécialiste de la télévision et des documentaires, conclut ainsi d'une manière élégante la trilogie consacrée à l'espion britannique.

On peut noter que ce troisième et dernier film se montre très critique à l'égard des Américains, présentés ici soit comme des va-t-en-guerre en pleine guerre froide ou comme des égoïstes peu scrupuleux, uniquement intéressés par l'argent. On est alors au beau milieu d'une floppée de productions sur l'espionnage, dont les fameux James Bond, qui donnent une influence certaine à ce film qui conserve malgré tout l'originalité du "label" Palmer. Et ce label, ce sont par exemples des détails comptement décalés : l'appartement rempli de toiles érotiques du docteur finlandais, les résistants stay-behind lettons qui n'ont rien de stay-behind, ou la forteresse incroyable du général Midwinter. On mentionnera aussi le final, clin d'oeil évident à Alexandre Nevski d'Eisenstein, avec cette charge folle des camions américains sur la glace, qui finit comme celle des chevaliers teutoniques en 1938...

Bref, on ne saurait que trop recommander cette courte série de films d'espionnage, qui dépayse un peu. A déguster dans modération ! 





 

jeudi 21 mars 2013

Au commencement était la guerre...23/Before the Killing Fields : la guerre au Cambodge (1970-1975)



Si la guerre du Viêtnam reste assez mal connue du public français, que dire alors de celle qui se déroule au même moment dans le Cambodge voisin ! L'attention des historiens, et du grand public, s'est focalisée sur le génocide commis par les Khmers Rouges après la prise du pouvoir par ces derniers, en 1975. Pourtant, une guerre effroyable fait rage entre 1970 et 1975 entre les Khmers Rouges et les forces cambodgiennes qui ont rallié le camp américain. Et ce alors même que le Cambodge reste pour l'armée nord-viêtnamienne, engagée dans la reconquête du Sud, à la fois un sanctuaire et un nouveau terrain de conflit. Retour sur une guerre oubliée, véritable annexe à celle se déroulant alors au Sud-Viêtnam.


De la neutralité de façade au coup d'Etat de mars 1970


En 1953, le gouvernement français accorde l'indépendance au royaume du Cambodge, première partie de l'Indochine coloniale à pouvoir s'administrer de manière autonome sous la coupe du roi Sihanouk. Pendant dix ans, le souverain tente de maintenir son pays en dehors des conflits qui agitent le Laos puis le Sud-Viêtnam voisins. En novembre 1963 pourtant, Sihanouk annonce que l'aide américaine ne sera plus d'actualité à partir de janvier 1964. Le Cambodge s'oriente désormais vers la Chine, Sihanoul étant persuadé qu'à terme, c'est elle qui dominera la péninsule indochinoise.

mercredi 20 mars 2013

L'autre côté de la colline : publication et sondage

En guise de troisième et dernier article pour le mois de mars 2013 qui aura vu la naissance de ce blog collectif, je contribue avec une rapide synthèse sur l'escadrille VMF-214 pendant la guerre du Pacifique, celle des Têtes Brûlées.

Merci également à tous ceux qui ont participé au sondage pour l'article du mois d'avril : plus de 50 réponses en 15 jours, c'est déjà un bon score pour un blog si jeune ! L'article portera donc sur le maréchal soviétique Mikhaïl Katoukov, commandant de la 1ère armée de chars soviétique de la Garde pendant la Grande Guerre Patriotique, thème qui a recueilli pas loin des deux tiers des suffrages. Que tous ceux qui avaient voté pour la première guerre du Congo se rassurent : le sujet sera bien traité, mais plus tard !

The Cuckoo (Кукушка) d'Aleksandr Rogojkine (2002)

Septembre 1944, quelques jours avant que la Finlande, alliée de l'Allemagne, ne signe un armistice avec l'URSS et ne mette fin à la guerre de Continuation. Veikko (Ville Haapasalo), un soldat finlandais, est abandonné, enchaîné sur un rocher, par ses camarades finlandais et allemands qui lui reprochent ses opinions pacifistes, au milieu d'une forêt de Laponie. Pour être sûr qu'il se fasse tuer par les Soviétiques, les soldats lui font revêtir un uniforme de la Waffen-SS pour le transformer en kukushka, le nom que donne l'Armée Rouge aux snipers finlandais kamikazes. Non loin de là, Ivan (Viktor Bychkov), un capitaine de l'Armée Rouge accusé de correspondance anti-soviétique, est convoyé vers une cour martiale par le NKVD. Mais la jeep est bombardée par des avions soviétiques, le conducteur et le garde sont tués, Ivan sonné par l'effet de souffle. Veikko, enchaîné à son rocher, assiste à la scène en regardant par la lunette de son fusil. Peu de temps après, Anni (Anni-Kristiina Juuso), une fermière laponne dont le mari est parti à la guerre depuis quatre ans, cherchant de la  nourriture et de quoi survivre, trouve bientôt la scène de désolation autour de la jeep russe. En enterrant les corps, elle se rend compte qu'Ivan est vivant et elle décide de le traîner jusqu'à sa ferme...

Le cinéma russe traitant de la Grande Guerre Patriotique a produit plusieurs réalisations de qualité ces dernières années. Outre L'Etoile, sorti la même année que The Cuckoo, on pense plus récemment à La bataille de Brest-Litovsk (2010). Ce film-ci évoque non sans ironie la fin de l'affrontement entre l'URSS et la Finlande, qui commence avec la guerre d'Hiver de 1939-1940 et se poursuit en 1941, avec l'invasion allemande -d'où le nom de guerre de Continuation que lui donnent les Finlandais.

Le réalisateur joue subtilement de la rencontre fortuite, dans le paysage sauvage de la Laponie, de trois personnages que tout oppose et réunit à la fois : le capitaine russe arrêté par le NKVD, l'étudiant finlandais qui refuse de combattre et la fermière samie rendue veuve par la guerre. Aucun des trois ne parle la langue de l'autre, ce qui donne lieu à de nombreux quiproquos. La guerre reste bien présente puisqu'Ivan, le capitaine russe, considère longtemps Veikko comme une menace, un fasciste, alors que celui-ci ne songe qu'à rentrer chez lui. Et les Allemands rôdent autour de la ferme d'Anni.

Un film réussi d'Alexandre Rogojkine, récompensé à sa sortie par l'Aigle d'or du meilleur film, qui est aussi un plaidoyer contre la futilité de la guerre.


 

mardi 19 mars 2013

Ryuji NAGATSUKA, J'étais un kamikaze, Documents 49, Paris, J'ai Lu, 1974, 312 p.

Les kamikazes utilisés par l'armée et la marine japonaise à partir d'octobre 1944 contre la flotte américaine ont marqué l'imagination des Occidentaux. Les pilotes ayant survécu à la guerre ont été très peu nombreux à faire part de leur expérience. C'est ce qui fait l'intérêt de ce témoignage, signé Ryuji Nagatsuka, comme le rappelle dans la préface l'as français Pierre Clostermann, qui tombe peut-être un peu trop sous le charme de cet étudiant devenu engin de mort au service de l'empereur, et qui a su réécrire sa propre histoire pour la magnifier.

Car Nagatsuka est un étudiant plutôt hostile aux militaires avant son incorporation dans l'armée, qui ne survient qu'à la fin de 1943. Avec certains de ses camarades, en tout cas c'est ce qu'il dit, il envisage même de biaiser pour échapper à cette mobilisation. On a à faire ici à un récit reconstruit -dans les discussions avec les autres étudiants, Nagatsuka intègre des données sur l'historique de la guerre du Pacifique qui n'étaient pas connues de la population japonaise et n'ont été rendues accessibles qu'après la guerre. On notera d'ailleurs que Nagatsuka cherche systématiquement à minimiser les crimes de guerre commis par l'armée japonaise : la terrible marche de la mort de Bataan aurait été ainsi presque plus dure pour les gardiens japonais que pour les prisonniers de guerre américains et philippins !

Résolu malgré son passé d'étudiant contestataire, amateur de français et de littérature hexagonale, à servir son pays, Nagatsuka choisit d'entrer dans l'aviation de l'armée de terre : il a été horrifié par la description des brimades subies par les recrues de l'infanterie qui lui a décrites un camarade rencontré par hasard dans le train. Il est alors formé au pilotage sur des appareils démodés relégués aussi à la défense du sol japonais, des Ki-27 Nate. Dès juin 1944, avec les premiers bombardements de B-29 sur le Japon après la prise des Mariannes, Nagatsuka rejoint une escadrille d'interception qui opère à la fois sur Ki-27 et sur chasseur bimoteur Ki-45 Toryu. Les deux mitrailleuses de 7,7 mm du Ki-27 ne sont que de peu d'utilité face aux B-29, ainsi que peut le constater le jeune étudiant. Malgré quelques vols sur Ki-45 et sur le chasseur Ki-43 Hayabusa, c'est pourtant sur Ki-27 que vole Nagatsuka jusqu'à la fin de la guerre.





Il ne cache rien des désastres subis par l'armée et la marine japonaise pendant sa formation de pilote : perte des Mariannes, désastre de la bataille de la mer des Philippines puis carnage sans nom lors du gigantesque affrontement à Leyte. Parallèlement, il se fait l'écho du terrible rationnement alimentaire subi par les Japonais et même par les forces armées, ainsi que de l'étranglement du Japon en raison du blocus naval et aérien -les appareils d'entraînement sont souvent maintenus au sol faute d'essence, quand ils n'utilisent pas un mélange dangereux dit A-Go, qui cause de nombreux accidents.

A partir d'octobre 1944, la marine impériale forme les premières unités d'attaque spéciale, mieux connus en Occident sous le nom de kamikazes, bientôt rejointe par l'armée de terre japonaise. Nagatsuka présente cette décision comme un véritable tiraillement pour certains amiraux qui en sont les inspirateurs, ce dont on peut légitimement douter. La peinture des volontaires pour les corps d'attaque spéciaux, dont il fait partie, est plus convaincante : les pilotes kamikazes ne sont pas forcés ni ligotés dans leurs appareils, mais une terrible pression s'exerce sur eux de la part de leur hiérarchie, liée au fonctionnement de l'armée et de la société, tout simplement. Les volontaires sont résignés mais s'interrogent beaucoup, aussi, sur le sens de leur action.

Nagatsuka, quant à lui, n'a jamais eu l'occasion de jeter son Ki-27 sur un porte-avions américain. Le 29 juin 1945, il prend l'air avec son escadrille mais le mauvais temps et l'absence de la flotte américaine désignée comme objectif le forcent faire demi-tour. Consigné au sol faute d'essence, rongé par le remords d'avoir échoué, il se jette à corps perdus le 12 août 1945, trois jours avant l'annonce de la reddition japonaise, avec son Ki-43 Hayabusa contre les appareils américains qui attaquent le Japon. Abattu et blessé, il termine la guerre à l'hôpital avant de rentrer chez lui.

Un récit intéressant sur le plan historiographique car il permet de saisir comment un ancien pilote kamikaze fait part de son engagement en réécrivant quelque peu les événements dans une optique nostalgique qui est celle majoritaire, en 1972 (date de parution initiale du livre), dans un Japon qui se trouve au sein du camp occidental pendant la guerre froide. Et ce alors même que les premières attaques contre un passé mal accepté font surface.