mercredi 27 février 2013

Andrew NAGORSKI, La bataille de Moscou, Tempus 412, Paris, Perrin, 2011, 447 p.

Andrew Nagorski est un journaliste américain, né en 1947, vice-président de l'Institut Est-Ouest, un think thank fondé en 1980. Il a aussi occupé des responsabilités dans le magazine Newsweek. Il est également l'auteur de plusieurs ouvrages, de fiction ou plus sérieux, comme celui-ci, paru initialement en 2007 et traduit en poche l'année suivante, avant de sortir en poche dans la collection Tempus en 2011.

C'est donc un ouvrage de journaliste, et on peut en sentir les limites dès l'introduction. Quand l'auteur annonce, par exemple, que la bataille de Moscou fut la plus importante de la Seconde Guerre mondiale et "de tous les temps" (sic). En revanche, Nagorski a raison de souligner que la bataille de Moscou, l'un des grands tournants sans aucun doute du conflit, a été relativement éclipsée par le siège de Léningrad ou les batailles de Stalingrad et de Koursk. Cet affrontement comporte pourtant une dimension dramatique, l'URSS semblant, par moment, au bord de l'effondrement. Staline commet certes des erreurs d'appréciation qui entraînent de lourdes pertes, mais sa volonté de rester dans la capitale galvanise aussi les défenseurs et enraie un début de panique. Nagorski cherche à montrer comment Staline a tenu, dans quelles conditions et avec quelles conséquences. Il le fait en se basant surtout sur des témoignages d'acteurs soviétiques de l'époque, qui reviennent sur les événements longtemps après les faits. L'ensemble ne peut espérer combler "le trou béant" qui, selon l'auteur, recouvre la bataille de Moscou -ce qui n'est pas très exact...

On n'a donc pas à faire à une histoire militaire de la bataille de Moscou, mais plutôt à un examen politique, avec une insistance prononcée sur Hitler et Staline, et sur les témoignages de combattants ou d'exécutants des deux dictateurs. Malheureusement, les témoignages, s'ils montrent l'impréparation manifeste, par exemple, de l'Armée Rouge au déclenchement de Barbarossa, ne sont pas remis en contexte et critiqués, ce qui en limite singulièrement la portée. Car Nagorski commence d'abord par présenter les préparatifs et le déclenchement de Barbarossa, heureusement s'en trop s'étendre au-delà du raisonnable. Plus embêtant, on trouve assez rapidement des erreurs factuelles dans le texte : p.105, la directive n°227 "Plus un pas en arrière" est ainsi datée de 1941...au lieu de 1942.

Nagorski s'attarde beaucoup sur les purges staliniennes, qui fragilisent une Armée Rouge en pleine croissance et qui vont dresser une partie des populations soviétiques contre le régime. Mais les Allemands n'en profitent pas et retournent au contraire ces populations contre eux. Le journaliste montre aussi comment les généraux allemands acquiescent facilement au projet de guerre sans pitié voulue par Hitler à l'est : ainsi Manstein argue des atrocités commises par les Soviétiques sur les soldats allemands pour excuser les massacres de prisonniers.  En revanche, sur la question de savoir si Moscou est devenue un objectif trop tard côté allemand, il fait la part belle à Guderian, qui n'est pas sans responsabilités dans l'échec final, et charge beaucoup Hitler.

Nagorski a des pages intéressantes sur le rôle de Joukov dans la défense de la capitale. De même, il peint assez bien l'observation par les Anglo-Américains de la bataille de Moscou et le rôle des ambassadeurs et des journalistes, selon qu'ils soient pro ou anti-URSS. L'un des meilleurs chapitres est sans doute celui consacré à l'amorce d'évacuation de Moscou à la fin octobre 1941, après les désastres de Vyazma-Bryansk : on voit que le NKVD avait soigneusement planifié la destruction des installations et un mouvement clandestin de guérilla en cas d'occupation allemande, et qu'un début de panique a heureusement été contenu, non sans mal. On retiendra cette troupe de music-hall embauchée par le NKVD pour conduire éventuellement une représentation devant des hauts gradés allemands et leur jeter des grenades au moment opportun ! Nagorski revient aussi sur le mythe de Zoïa Kosmodemianskaïa ou sur la figure de l'espion Richard Sorge. 

L'auteur montre ensuite comment les soldats allemands eux-mêmes, aux côtés de leurs généraux, commencent à comprendre que la guerre à l'est ne sera pas courte et facile. La résistance des soldats soviétiques et le climat prélèvent leur dîme. Nagorski rappelle le rôle des divisions "sibériennes", même s'il a été exagéré. En revanche, il présente assez mal le déroulement de la contre-offensive soviétique, préférant s'intéresser à l'état de délabrement des troupes allemandes et à l'obstination d'Hitler de vouloir s'accrocher à tout prix au terrain, puis des désirs insensés de Staline de contre-attaque généralisée, qui se terminent par de sanglants échecs début 1942. Il montre ensuite comment le dictateur soviétique, au moment de la visite d'Anthony Eden en décembre 1941, a déjà des arrière-pensées pour l'après-guerre et louvoie avec le gouvernement polonais en exil. Nagorski revient aussi sur le rôle du général Vlassov, qui mène une partie de la contre-offensive soviétique, avant d'être capturé en juillet 1942 et de prendre la tête d'un mouvement de collaboration avec les Allemands. Il conclut son récit par la présentation du désastre devant Rjev.

En conclusion -dans le dernier chapitre-, Nagorski explique combien la politique de terreur de Staline a provoqué une bonne partie du désastre de 1941. Mais il rejette aussi la traditionnelle cause du climat comme expliquant la défaite allemande. Hitler ses généraux ont commis plusieurs erreurs, dont la principale reste pour lui de ne pas s'être concentré sur Moscou assez tôt. La bataille de Moscou est donc bien l'un des tournants de la Seconde Guerre mondiale : une défaite psychologique pour les Allemands, une victoire précaire pour les Soviétiques, remportée à un prix des plus élevés, le plus élevé du conflit (sic).  

On a donc là un travail de journaliste, dont le côté le plus intéressant reste assurément les détails fournis par des témoignages inédits (comme l'évacuation de la momie de Lénine s le 3 juillet 1941). Malheureusement, l'ensemble manque quelque peu de recul et peine parfois à s'élever au-dessus de considérations simplistes, voire pèche par absence réelle de matière sur l'histoire militaire à proprement parler, en dépit d'intéressantes remarques sur le contexte diplomatique. De ce côté-là, la bibliographie, plutôt conséquente, a sans doute été insuffisamment exploitée. Il y a aussi à l'oeuvre une vision très négative, finalement, de l'URSS et de Staline, certes en grande partie fondée, mais un peu trop omniprésente au fil des pages. Enfin, cette traduction française n'est pas forcément parfaite. Utile, mais pas indispensable.



J. DELPERRIE DE BAYAC, Les Brigades Internationales, Marabout, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1968, 467 p.

Jacques Delperrié de Bayac est un journaliste et écrivain français, auteur de plusieurs ouvrages à caractère historique sur la Seconde Guerre mondiale, en particulier. Ce livre consacré aux Brigades Internationales est le premier signé par cet auteur.

Les Brigades Internationales sont passées au rang du mythe bien avant leur dissolution en 1938. Ce qui explique, sans doute, que leur mémoire soit si disputée. 35 000 volontaires, provenant d'une cinquantaine de pays différents, viennent ainsi se battre aux côtés de la République espagnole. Contre Franco soutenu par l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste ; en raison du non-engagement des démocraties ; à cause de la forte immigration en Europe occidentale ; et de l'organisation de l'Internationale communiste. Les brigadistes sont majoritairement des ouvriers, d'un âge moyen autour de 29-30 ans : beaucoup sont des militants communistes mais s'engagent surtout par antifascisme. Les pertes sont telles cependant, que dès l'été 1937, les Espagnols intègrent en masse les Brigades Internationales : leur engagement dans la guerre d'Espagne n'a rien d'une épopée romantique mais a tout de l'enfer de Verdun, ou presque.

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la mémoire communiste des Brigades Internationales n'a pas été très vive. La brochure, en France, dédiée au sujet par le PCF gomme l'intervention du Komintern et tous les conflits propres au camp républicain et qui ont contribué à son effondrement. En France, le rôle des brigadistes est occulté par celui des résistants de la Seconde Guerre mondiale qui ont, eux, le bénéfice d'avoir remporté leur combat. En outre, avec la guerre froide, les anciens brigadistes sont suspectés par Moscou d'avoir collaboré à l'époque avec des Yougoslaves proches de Tito, ou des Américains qui ont servi, eux aussi, dans les Brigades Internationales. Le livre de Delperrié de Bayac s'inscrit dans ce contexte : paru en 1968, il s'avère bien plus sérieux que certains ouvrages d'historiens sur la guerre d'Espagne. Il faudra attendre, de fait, les années 1990 pour qu'un véritable travail de fond soit mené sur le sujet en France par les historiens universitaires. 


 


Le journaliste décrit ainsi la formation, l'engagement et le retrait des Brigades Internationales, de 1936 à 1939, car certains brigadistes combattent cependant jusqu'à la chute de la République espagnole. Delperrié de Bayac traite son sujet avec modestie et sans compromis : il ne cache rien des affrontements au sein du camp républicain, ni des faiblesses structurelles des Brigades Internationales, sans les décrier. Des cartes placées au fil du texte permettent de se repérer quand l'auteur évoque les grandes offensives auxquelles participent les brigadistes ainsi que de saisir l'évolution globale du conflit. Le journaliste s'appuie essentiellement sur des témoignages écrits au moment des événements ou par la suite, et la lecture de l'ensemble est plutôt agréable. Sur le plan militaire, la faiblesse des Brigades Internationales tient au manque des appuis (artillerie, blindés, aviation) ou, parfois, à leur mauvaise utilisation. L'absence de formation ou d'expérience militaire ne peut aussi complètement suppléer à l'immense courage et à la volonté de certains brigadistes. En outre, la cohésion n'est pas toujours au rendez-vous, ne serait-ce qu'en raison de la barrière linguistique. Cela n'a pas empêché certains officiers de devenir de véritables meneurs d'hommes, et les Brigades d'être fréquemment utilisées comme troupes de choc sur les points chauds ou lors des grandes offensives républicaines. Les brigadistes connaissent aussi, bien évidemment, la terreur communiste propre à l'histoire de la République espagnole pendant le conflit. On est frappé en revanche de voir combien les prisonniers sont plutôt respectés, même si lors de certains combats, les affrontements sont sans pitié -au feu.


 


Jacques Delperrié de Bayac propose, en annexes, le statut des Brigades Internationales du 27 septembre 1937, des extraits de discours sur les Brigades, la liste de celle-ci, une autre avec certains conseillers soviétiques, une chronologie des brigades, une analyse de leurs journaux et quelques pages sur la Centrale Sanitaire Internationale.


 



A l'heure où certains préfèrent s'intéresser, au contraire, aux volontaires étrangers ayant servi aux côtés de Franco, il est bon parfois de revenir à des "classiques" comme cet ouvrage désormais ancien, sans doute dépassé par les travaux plus récents, tels ceux de Rémy Skoutelsky, mais qui permettent de démonter quelques lieux communs encore trop répandus sur les Brigades Internationales, parfois repris par les tenants d'un vieux fond anticommuniste. Rafraîchissant.

 

mardi 26 février 2013

Assaut (Assault on Precinct 13) de John Carpenter (1976)

1976, quartier d'Anderson, Los Angeles. Les membres d'un gang multiethnique sont abattus par des policiers après être tombés dans une embuscade. Les chefs du gang décident de contre-attaquer en se servant des armes automatiques qu'ils viennent de dérober. De son côté, le lieutenant Ethan Bishop (Austin Stoker), pour son premier jour de service, doit rallier le Central 13, le commissariat du quartier d'Anderson sur le point d'être déménagé. Sur place, Bishop ne trouve qu'une équipe réduite : Leigh (Laurie Zimmer) et Julie (Nancy Kyes), deux secrétaires, et Chaney (Henry Brandon), un policier. Bientôt, cependant, un bus pénitentiaire mené par l'officier de police Starker (Charles Cypher) arrive au commissariat : il transporte notamment un criminel réputé dangereux, Napoléon Wilson (Darwin Joston). Starker fait placer les trois détenus, dont l'un malade, en cellule, pour appeler un médecin. Pendant ce temps, les chefs du gang rôdent en voiture dans le quartier d'Anderson. Ils abattent gratuitement un marchand de glaces ainsi qu'une petite fille venue chercher une glace dans son camion. Le père de celle-ci s'empare du revolver du marchand, que celui-ci n'a pu utiliser, poursuit les chefs du gang et réussit à abattre le meurtrier de sa petite fille. Complètement déboussolé, il se réfugie dans le commissariat d'Anderson : bientôt, le gang cerne le bâtiment et s'apprête à le prendre d'assaut...

Assaut est le deuxième film de John Carpenter et l'un des long-métrages phares de sa génération. Au départ, il est plutôt mal reçu aux Etats-Unis mais rencontre un beau succès en Europe. Carpenter s'est inspiré de la trame du western Rio Bravo pour faire un film à sa propre sauce, où l'on sent aussi l'influence d'un Romero (les membres du gang, hormis les chefs, étant complètement déshumanisés, sont presque assimilables à des zombies). Jouant sur la peur du spectateur, Carpenter ne cherche d'ailleurs visiblement pas à reproduire le réalisme des gangs de LA à l'époque, mais bien plutôt à mixer les genres du western et du film d'horreur. On retrouve la patte du réalisateur dans la BO (au synthé, inspiré d'un morceau du film L'inspecteur Harry), le héros viril, à l'aise et cynique (Napoléon Wilson, qui préfigure Snake Plissken), et la critique implicite du système (détenus et policiers sont forcés de se battre ensemble pour leur survie). Le résultat donne un huis-clos efficacement mené pendant le siège (malgré un final un peu en-dessous, faute de moyens pour un film indépendant, vraisemblablement) précédé d'une mise en place efficace (avec une scène de violence assez crue quand l'un des chefs du gang abat froidement une petite fille). Sur le plan historique, on notera que Carpenter, avec Assaut, s'intègre dans une série de films mettant en lumière les contradictions et les faiblesses de l'Amérique à l'époque du reflux américain (défaite au Viêtnam, montée en puissance de l'URSS dans le Tiers-Monde, etc), aux côtés de L'inspecteur Harry ou du film Les guerriers de la nuit. En outre, la peinture d'un siège mené par un gang en milieu urbain n'est pas sans intérêt.


Ci-dessous, scène fameuse du siège du commissariat d'Anderson dans Assaut. Le film rappelle, indirectement, la difficulté de combattre dans un milieu urbain, y compris dans la dimension maintien de l'ordre. Ici, le gang est surarmé (fusils d'assaut M-16 capturés, avec silencieux) et en surnombre, face à une poignée de défenseurs. Ce qui n'empêche pas que, comme souvent dans le combat urbain, le siège est terriblement coûteux pour l'attaquant.
 




Le film, devenu culte, a fait l'objet d'un remake en 2005, réalisé d'ailleurs par un Français, Jean-François Richet. Il n'est pas inintéressant mais perd en touche d'originalité ce qu'il gagne dans les scènes d'action.


 

Trevor ROYLE, The Wars of the Roses. England's First Civil War, Abacus, 2010, 496 p.

Trevor Royle est un animateur de radio, qui s'intéresse à l'histoire militaire du Royaume-Uni et de son empire. Il est membre de la Royal Society d'Edimbourg. Il intervient comme spécialiste des questions de défense et affaires internationales sur la BBC.

Le présent ouvrage traite de la guerre des Deux-Roses, une guerre civile larvée qui oppose, entre 1455 et 1485, deux familles ayant donné des souverains à l'Angleterre, les York (rose blanche) et les Lancastre (rose rouge). Cette guerre est assez peu traitée en français, car elle survient après la victoire de Castillon (1453) qui conclut pour ainsi dire la guerre de Cent Ans, alors que l'Angleterre, après cette défaite, s'enfonce justement dans la guerre civile, à l'image de ce qu'avait connu le royaume de France avec la lutte entre Armagnacs et Bourguignons.

Trevor Royle aborde le sujet de manière très factuelle : il s'agit d'une trame des événements et l'analyse reste assez superficielle, sauf sur le plan politique. Les passionnés d'histoire militaire pourront être déçus car l'auteur ne s'intéresse pas vraiment à la dimension militaire du conflit. L'histoire de la guerre des Deux-Roses est donc développée en une série de courts chapitres (environ 20 pages chacun), dont la moitié est déjà consacrée aux racines du conflit, qui remontent à la succession du défunt roi anglais Edouard III, dont sont issues les deux branches royales qui vont s'affronter. Trevor Royle passe ainsi beaucoup de temps à discuter du règne de Richard II (1377-1399), renversé et probablement exécuté par le premier Lancastre, Henri IV. Il examine aussi en détails la personnalité du roi Henri VI, le souverain en place au début du conflit. Si l'on comprend la nécessité de revenir sur les causes de la guerre, on est par contre en droit de se demander en quoi le récit des campagnes d'Henri V en France a rapport avec le sujet. En réalité, l'auteur va trop loin et s'accorde trop de digressions.

C'est donc bien une histoire politique de la guerre des Deux-Roses, avec des commentaires superficiels sur les dimensions militaire, sociale et culturelle. Il est dommage qu'une histoire d'une guerre n'aborde pas, cependant, l'histoire militaire à proprement parler. Saluons tout de même le portrait pondéré de Richard III, le vaincu de Bosworth (la bataille finale du conflit, en 1485), dont la postérité reste attachée au portrait plutôt sombre qu'en a dressé Shakespeare. En outre, Trevor Royle montre quand même que les premières batailles du conflit, qui semblent n'être rien de plus que des rixes décousues, surviennent, de manière étonnante, avant tout dans un cadre urbain. Par ailleurs, les différents prétendants à la couronne savent se servir de la propagande et en particulier de l'imprimé, qui commence à faire son apparition.

The Wars of the Roses est donc une bonne introduction pour un lecteur recherchant des données factuelles, mais décevra sans doute la personne qui en sait un peu plus et qui souhaite aller un peu plus loin dans l'analyse. La bibliographie fournie en fin d'ouvrage (très factuelle elle aussi, visiblement) a sans doute été sous-exploitée. L'absence de cartes pour se repérer dans un tel livre est également dommageable à plus d'un titre.

vendredi 22 février 2013

Surprise !

... à suivre le 1er mars prochain, ici et ailleurs. Ci-dessous une petite vidéo pour vous mettre sur la voie...


jeudi 21 février 2013

Ligne de Front hors-série n°17 : les légions maudites du IIIème Reich (décembre 2012-janvier 2013

Merci à Yann pour cet envoi.

Le n°17 des hors-série du magazine Ligne de Front est consacré aux "légions maudites" du IIIème Reich. Comprenez les volontaires étrangers qui ont servi militairement dans la Heer (plus de 5 millions) et dans la Waffen-SS (325 000).

Une première partie fait d'abord le tour des tenants et des aboutissants de cette collaboration. La Waffen-SS commence à recruter sur des critères aryens dès 1940, tandis que la Wehrmacht débauche elle des recrues sur un spectre plus large -Soviétiques compris. Cependant, les règles s'assouplissent y compris pour la Waffen-SS qui forme une division de musulmans bosniaques dès le printemps 1943, puis à recours aux Baltes, tandis que la Wehrmacht recrute de plus en plus de citoyens soviétiques. Mi-1944, le recrutement étranger représente 13% des effectifs. Les motivations tiennent principalement à l'anticommunisme (en particulier, par exemple, chez les Baltes ou les populations malmenées par le régime soviétique) et parfois à de simples intérêts matériels (solde attractive). Si la Waffen-SS joue de la propagande et de la fraude, aussi, pour mobiliser les Volksdeutsche, à partir de 1944, les volontaires sont de moins en moins nombreux face à des recrues parfois incorporées de force. Dans la Heer, les étrangers forment des unités au niveau du bataillon, jamais au-dessus. Dans la Waffen-SS se pose le problème de la langue, et celui du mépris des Allemands pour des recrues parfois jugées "inférieures", ce qui n'est pas sans conséquence sur l'efficacité des formations. Les volontaires peuvent être considérés comme des traîtres à leur patrie, même si l'URSS n'a pas ratifié la convention de Genève... en tout cas l'égalité des droits des volontaires avec les Allemands n'intervient pas avant 1944 dans la Heer. La valeur combattive des unités est très inégale. Si l'on regarde les chiffres, on est frappé de voir, dans la sphère "germanique", l'importante contribution néerlandaise, bien supérieure aux autres (50 000 contre 20 000 Flamands, qui arrivent en deuxième) ; le faible recrutement dans la sphère "neutre", à l'exception des Lettons (148 000) ; et l'énorme importance des citoyens soviétiques, qui constituent en fait l'essentiel du recrutement étranger (310 000 Russes, 250 000 Ukrainiens, etc). Les nazis peinent d'ailleurs à surmonter leurs préjugés racistes pour pleinement tirer parti de ce recrutement slave ou non-germanique, comme chacun sait.


Les SS estoniens et lettons devant Narva, début 1944.


 

La deuxième partie passe, en revue, par ordre alphabétique, les pays contributeurs. Mentionnons par exemple les Albanais ou les Arabes, rarement évoqués, le British Freikorps, les Caucasiens, les Cosaques, les Indiens, les Russes (avec des encadrés sur la brigade Kaminski et le cas biélorusse), les Ukrainiens...Les dernières pages reviennent rapidement sur les cas plus isolés, comme les volontaires du monde anglo-saxon ou les Suisses, et les Sud-Américains !


La LVF en action sur le front de l'est.


 

Un tableau large, donc, avec force illustrations et encadrés. Deux petites critiques cependant. La première est récurrente : c'est l'absence de sources, surtout avec un sujet comme celui-là, où l'on trouve des ouvrages assez facilement (par exemple sur les SS flamands, recension ici), et étant donné que l'ensemble fait près de 100 pages... la deuxième est un peu différente : personnellement, j'aurais aimé, en fin de volume, une seconde partie explicative comparant les pays contributeurs et déterminant les points communs entre certains, les différences, la performance au combat (qu'est-ce-qui la fait monter, ou au contraire qu'est-ce-qui la fragilise), et peut-être aussi un retour historiographique sur le devenir de ces volontaires dans l'après-guerre et la mémoire de leur participation à l'effort militaire du IIIème Reich. Ces éléments auraient permis d'apporter un peu de recul et d'analyser sur le fond, en plus de la description, le pourquoi du recrutement étranger dans la Wehrmacht et la Waffen-SS. Il me semble aussi, à la lecture de quelques numéros du magazine classique, que ce hors-série compile plusieurs articles (simplifiés) au moins parus au détail dans les numéros courants (à confirmer).


Ci-dessous, à partir de 2:50, des images de l'armée de libération de la Russie (ROA) du général Vlassov, en 1945.

mercredi 20 février 2013

Patrice BRUN, La bataille de Marathon, L'histoire comme un roman, Larousse, 2009, 222 p.

Patrice Brun est professeur d'histoire ancienne à l'université Michel-de-Montaigne à Bordeaux. C'est un spécialiste de la Grèce antique et de l'épigraphie, la science des inscriptions. Comme il le rappelle dans l'introduction, en Grèce, la bataille de Marathon reste élevée au rang du mythe. Pour les Grecs antiques, la différence entre mythe et histoire est beaucoup moins pertinente : le temps les sépare, le mythe étant la tradition orale conservée d'événements s'étant déroulés il y a des lustres. D'où la facilité de passer de l'un à l'autre, l'histoire devenant facilement le mythe. Entre ces deux niveaux, Patrice Brun intercale aussi le très actuel "devoir de mémoire", dont les Grecs cernaient déjà les dérives : ainsi Thucydide évoquant les "héros" Harmodios et Aristogiton, censés avoir éliminé le tyran Hipparque au nom de la démocratie, alors qu'en fait ils agissaient probablement pour des motifs privés. En Grèce, si Marathon reste un mythe, c'est bien parce que la mémoire l'a emporté sur l'histoire, et que la bataille est devenue un événement fondateur. C'est l'objet de ce livre : replacer la bataille dans son contexte historique, en comprendre les enjeux immédiats et à long terme, pour saisir les déformations qui se sont opérées.

Le premier chapitre revient sur la bataille elle-même, qui s'est sans doute déroulée le 17 septembre 490 av. J.-C. . La plaine a aujourd'hui considérablement changé d'aspect. L'historien aborde largement l'épisode de Philippidès, l'hémérodrome (héraut capable de courir une journée) qui va solliciter l'aide de Sparte. Aux 9 000 hoplites athéniens et aux 1 000 hoplites platéens organisés en phalange, renforcés probablement d'esclaves affranchis fournissant une infanterie légère, s'oppose un nombre supérieur mais indéterminé de Perses. A noter que les deux armées s'observent pendant plus d'une semaine : côté grec, l'archonte polémarque Callimachos est censé commander, mais au vu du nouveau rôle des stratèges, les choses sont plus compliquées, et Miltiade se voit attribuer un rôle qui n'est probablement dû qu'à une tradition historiographique favorable à son fils Cimon. Voyant les Perses rembarquer, peut-être pour attaquer directement Athènes, les Athéniens avancent finalement dans la plaine, et non au pas de course comme le veut la tradition, sauf avant le choc. On ignore tout de la disposition de l'armée perse qui est alors en train d'embarquer. Le centre athénien plie mais les deux ailes enfoncent leurs homologues et se rabattent au centre : c'est la déroute. La légende naît déjà peu de temps après la bataille avec l'histoire du frère d'Eschyle, Kynégeiros, qui a la main droite tranchée par une hache en prenant la poupe d'un navire perse -l'historien Justin dira plus tard qu'il eut aussi la main gauche tranchée et qu'il agrippa le navire avec ses dents ! Quant aux pertes, si les Grecs comptent 192 tués, pour les Perses, difficile là encore d'être définitif, bien qu'elles aient dû être supérieures. Mais la défaite n'a rien d'un désastre : Darius a remis la main sur le littoral septentrional de la Grèce et sur les îles de l'Egée. Cependant, dès la bataille achevée, elle passe rapidement au rang du mythe.

lundi 18 février 2013

Darrel D. WHITCOMB, The Rescue of Bat 21, Del Books, 1999, 277 p.

Le 2 avril 1972, au troisième jour de l'offensive de Pâques déclenchée par les Nord-Viêtnamiens contre le Sud-Viêtnam, le lieutenant-colonel Hambleton, navigateur sur un appareil EB-66 de guerre électronique qui protège une "cellule" de 3 B-52, s'éjecte en parachute après que l'avion ait été abattu par un missile sol-air SA-2, et tombe en plein milieu des troupes nord-viêtnamiennes lancées dans leur avance au sol. L'opération search and rescue (SAR) mise en oeuvre pour le récupérer sera la plus grande, la plus longue et sans doute la plus complexe de toute la guerre du Viêtnam.

L'ouvrage est préfacé par le colonel Harry Summers, de l'école révisionniste. Il précise l'apport de Whitcomb par rapport à l'ouvrage de William C. Anderson, une version romancée de l'histoire parue en 1985 qui a servi de base au film Bat*21, avec Gene Hackmann dans le rôle d'Hambleton. Whitcomb, lui-même ancien FAC (Forward Air Controller) en Asie sud Sud-Est entre 1972 et 1974, a eu accès à des documents déclassifiés. Selon Summers, l'intérêt de son travail réside d'abord dans la description de l'offensive de Pâques et dans celle de l'odyssée du lieutenant Noris, un SEAL, et de ses auxiliaires sud-viêtnamiens, pour secourir Hambleton et le lieutenant Clark, un FAC abattu lors d'une tentative de sauvetage précédente. Whitcomb revient aussi sur la controverse liée à l'opération elle-même : au vu des pertes et de ses conséquences, en valait-elle la peine ? Ce faisant, l'auteur met le doigt sur le malaise de l'USAF, frustrée par des frappes inefficaces sur la piste Hô Chi Minh et pour laquelle les missions SAR représentent un objectif plus concret.


Le film Bat 21 (1988), avec Gene Hackmann et Danny Glover, est une version romancée du sauvetage du lieutenant-colonel Hambleton basée sur l'ouvrage d'Anderson paru en 1985 (lui-même romancé). Le film, qui évacue d'ailleurs tous les aspects controversés ou presque, a été tourné en Malaisie, avec le matériel fourni par les autorités locales.


  


Effectivement, les premiers chapitres sur l'offensive de Pâques 1972 sont intéressants, bien que vus principalement du côté sud-viêtnamien et surtout américain. Les Etats-Unis sont alors en plein retrait, ce qui n'est pas sans conséquence sur le moral du personnel de l'USAF qui reste présent. En revanche Whitcomb attribue à la 3ème division de l'ARVN, tout juste formée et placée sur la zone démilitarisée, un potentiel de combat peut-être un peu trop optimiste, comme va le montrer l'offensive nord-viêtnamienne.

On peut regretter qu'à partir du moment où entre en scène Hambleton, principal personnage de cette histoire et seul survivant de l'EB-66, on n'ait pas une présentation de cet officier. Pourquoi était-il si important de le récupérer ? On en saura rien, ce qui affaiblit un peu le propos. Whitcomb passe directement ensuite à la phase "sauvetage". Une première tentative avec des UH-1 escortés par des Cobras échouent devant le feu d'enfer de la DCA nord-viêtnamienne. On est également frappé de voir que le personnel de l'USAF n'est pas informé tout de suite du déclenchement d'une offensive de grande envergure, ce qui explique une partie des pertes et la surprise des hommes devant la réaction ennemie : cela paraît tout à fait incroyable, et pourtant cela semble bien être le cas.

Le 3 avril, un OV-10 modifié participant à la mission SAR est abattu à son tour : l'un des pilotes, Henderson, est bientôt capturé, tandis que l'autre, Clark, réussit à se cacher. Le 6 avril, une autre tentative conduit à la perte d'un hélicoptère HH-53 dont tout l'équipage est tué dans le crash, là encore en raison de la DCA. Le lendemain, un autre OV-10 est lui aussi descendu par un SA-2 et l'un des pilotes, Walker, se retrouve également au sol.

Devant les dangers posés par la DCA nord-viêtnamienne au sauvetage par voie aérienne, les Américains décident de recourir à l'option terrestre. Le lieutenant-colonel Anderson, du MACSOG, met au point une opération Bright Light pour récupérer les aviateurs abattus. Le lieutenant Noris, des SEAL, s'enfonce dans un territoire où les combats font rage, la 3ème division d'infanterie de l'ARVN soutenue par des brigades de Marines tentant désespérément de repousser les Nord-Viêtnamiens, sous les tirs de l'artillerie. Finalement, Noris parvient à récupérer le lieutenant Clark, puis Hambleton. Mais le lieutenant Walker, lui, a été débusqué et abattu par le Viêtcong.

Dans un gros chapitre, Whitcomb revient ensuite sur la controverse autour de la mission SAR pour récupérer Hambleton (nom de code Bat 21 Bravo dans les conversations échangées, d'où le titre du film réalisé sur l'histoire). Le premier problème est qu'une no-fire-zone a été établie autour d'Hambleton pendant l'opération. Or, celle-ci a gêné la défense de la 3ème division sud-viêtnamienne, pressée par les Nord-Viêtnamiens. Comme le montre l'auteur, la 7th Air Force et l'ARVN semblent mener deux guerres parallèles plutôt qu'une guerre en commun. Le deuxième problème est le pont de Cam Lo, qui n'a pas été détruit en raison de l'opération alors qu'il aurait dû l'être pour empêcher la progression de l'adversaire, qui finit par mettre la main sur la ville de Quang Tri. Encore une fois, l'auteur montre que l'USAF ne coordonne pas vraiment son effort avec les Sud-Viêtnamiens au sol. Dernier problème : cette opération en valait-elle la peine ? Pour sauver deux hommes, les Américains n'ont-ils pas détourné des moyens qui auraient été plus utiles pour les combats en cours au sol ?

Whitcomb prend un chapitre pour répondre à ce dernier point. La guerre aérienne que mène l'USAF depuis 1968 se concentre alors sur la piste Hô Chi Minh. Malgré une véritable débauche de technologie, utilisateur de senseurs, de bombes à guidage laser, développement des gunships, l'USAF n'arrive pas à stopper le flot des camions sur la piste. Le général Abrams, le commandant en chef du MACV, acquiesce à l'invasion du nord-Laos en 1971 par l'ARVN, l'opération Lam Son 719, pour tenter de couper la piste, et qui se termine en désastre. Début 1972, la piste reste garnie de DCA et les premiers missiles sol-air SA-2 installés au Laos abattent un AC-130 en janvier. Le général Lavelle, commandant la 7th Air Force, autorise de plus en plus d'incursions au-delà des limites autorisées face à la réaction très violente de la DCA nord-viêtnamienne, avant que son stratagème ne soit mis à jour et qu'il ne soit forcé d'abandonner ses fonctions. En conséquence, les équipages de l'USAF font des missions SAR un objectif qui en vaut la peine : sauver des compatriotes, et plusieurs autres opérations d'envergure sont menées dès 1969 avant la récupération d'Hambleton. Dans un autre chapitre, Whitcomb explique aussi combien les aviateurs sont déconnectés des combats au sol. Cela est lié à l'histoire institutionnelle de l'USAF mais également à un mépris certain de l'allié sud-viêtnamien, qui en 1972 se charge des combats terrestres. Ce n'est pas systématique mais c'est la tendance qui domine assurément. Ce sont donc deux guerres, au sol et dans les airs, qui sont menées, et pas une seule. La coalition Etats-Unis/Sud-Viêtnam ne fonctionne pas bien alors que l'USAF conduit pour ainsi dire une mission d'arrière-garde, pendant que l'armée américaine se retire.

Whitcomb termine son livre par une postface qui compare la mission SAR de 1972 à l'opération Gothic Serpent à Mogadischio en octobre 1993, mais le parallèle laisse quelque peu dubitatif. Dommage également que toutes les cartes soient situées dans le livret photo central, car il faut s'y reporter pour suivre correctement toutes les manoeuvres et tous les événements décrits. Il n'y a malheureusement pas de bibliographie récapitulative après les notes mais la plupart des ouvrages renvoie à des sources secondaires anglo-saxonnes, bien évidemment. L'ouvrage de Whitcomb est donc incontournable sur le sujet, mais reste à compléter sur plusieurs points.