vendredi 30 novembre 2012

L'Histoire : les collections n°56 (juillet-septembre 2012) : L'empire américain. Du Big Stick au Soft Power

L'Histoire, lancé en 1978, est le magazine grand public de vulgarisation historique. Des historiens universitaires contribuent à la revue, ce qui offre un gage de sérieux. L'Histoire a l'avantage de publier des dossiers très utiles, par exemple, pour les enseignants, mais elle colle aussi souvent à l'actualité ou aux préoccupations immédiates du monde des historiens français. Cependant, l'évolution récente de la revue a été critiquée par plusieurs historiens éminents, dont Gérard Noiriel, qui lui reproche de ne plus être un magazine de vulgarisation de haut niveau mais de s'être en quelque sorte calquée sur un journalisme d'actualité. Autre critique, qui me semble effectivement pertinente : les historiens membres du comité de rédaction ou qui gravitent autour de la revue orientent largement les sujets, les débats, et les réponses qui sont proposées. Quand on regarde l'histoire de l'URSS, par exemple, des historiens comme Nicolas Werth ou Stéphane Courtois ont pignon sur rue avec un propos très orienté, alors que les autres courants de l'historiographie sur le même sujet ne sont pas représentés.

A partir de 1998, L'Histoire lance un complément, les Collections de l'Histoire, rebaptisé en 2010 L'Histoire : les collections. Il s'agit en fait de la reprise d'articles de la revue de base mise à jour et/ou enrichis regroupés autour d'un même thème. Ce n°56 est consacré à l'empire américain. Comme le précise l'avant-propos, le but de ce numéro est bien de montrer comment s'est affirmé la domination américaine sur les affaires mondiales, consacrée par la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide. Un empire et un certain impérialisme qui aurait même un mole : les grandes puissances de l'Antiquité, et Rome en particulier.

Jean-Claude WILLAME, La guerre du Kivu. Vues de la salle climatisée et de la véranda, GRIP, 2010, 172 p.

La récente offensive du M23 dans le Nord-Kivu qui a abouti à la prise de Goma (dont j'ai parlé ici) m'a conduit à lire cet ouvrage de Jean-Claude Willame, l'un des plus récents sur le sujet (puisqu'il est paru après l'aventure du CNDP et de Laurent Nkunda en 2008-2009). Jean-Claude Willame, professeur émérite de l'Université Catholique de Louvain (UCL), est l'auteur de nombreux ouvrages et articles sur la RDC, le Kivu et de manière plus générale sur l'histoire du Zaïre et de la RDC à travers les conflits survenus depuis les années 90.

L'auteur fait de manière surprenante une comparaison, dans le préambule, entre l'offensive du CNDP de 2008 et la crise financière internationale qui survient à peu près au même temps. Le rapport est, selon lui, que les deux épisodes montrent l'incapacité chronique des Etats ou des instances internationales à juguler des "'écarts" devenus incontrôlables.

Dans l'introduction, Jean-Claude Willame place d'abord la spécificité du conflit au Kivu comme étant le résultat d'un conflit entre deux Etats, contrairement à d'autres troubles survenus en RDC. Le Rwanda, avec en toile de fond le génocide de 1994, cherche en effet à s'assurer une tête de pont dans l'est de la République Démocratique du Congo. Il s'agit de poursuivre les anciens Hutus des FAR/Interahamwe devenus FDLR, mais aussi de piller les ressources locales (or, coltan) et d'exercer un véritable contrôle économique par l'implantation de ressortissants. D'où l'image utilisée par Willame de la salle climatisée (lieu du pouvoir officiel) et de la véranda (lieu du pouvoir informel), empruntée à l'anthropologue Emmanuel Terray, pour évoquer la logique d'implosion de l'Etat congolais en de multiples foyers de pouvoir. Cette dichotomie oppose un système politique calqué sur un modèle occidental, avançant la démocratie et la "bonne gouvernance" face à une logique informelle de partage et de redistribution greffée sur l'Etat. En outre, les Congolais ont parfois tendance à voir dans les conflits à l'intérieur de leurs pays la main de l'étranger ou des pays voisins : ces rumeurs de "complot" sont d'ailleurs parfois entretenues par des associations travaillant sur place. Le débat porte aussi sur le nombre de morts provoqués par les différents conflits ayant eu lieu dans les Kivus : le chiffre de 5 millions de victimes, souvent repris dans la presse et avancé par une ONG américaine, devrait être ramené selon Willame, d'après l'estimation de deux démographes belges, à 200 000. De la même façon, les associations locales et les médias internationaux présentent les violences sexuelles uniquement comme arme de guerre, alors que la situation est devenue plus complexe.

Les deux parties de l'ouvrage mettent donc en parallèle la guerre vue de la véranda, puis de la salle climatisée. Dans la première, on retiendra que l'auteur évoque comme toile de fond la question de la pression foncière et démographique, au coeur des conflits actuels. Willame distingue ensuite nettement la situation du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Dans la première région, les populations rwandophones s'inquiètent surtout, à la fin du régime de Mobutu, de perdre leur statut et leur position dans le jeu politique acquis sous le règne du dictateur du Zaïre, ce qui entraîne des violences avec les autres groupes congolais. Au Sud-Kivu, où la pression foncière et démographique est moindre, les Banyamulenge ne veulent pas non plus perdre leur identité congolaise, et se montrent d'ailleurs plus réticents lors des phases d'intervention de l'armée rwandaise sur place. Depuis, les seigneurs de guerre se sont succédés, de Laurent-Désiré Kabila à Laurent Nkunda, sans que les présidents congolais ne parviennent à bâtir une armée digne de ce nom. D'où la permanence de milices comme celles des Maï-Maï, plus ou moins organisées, contrairement aux FDLR, qui semblent beaucoup plus solides. Tous ces groupes profitent d'une véritable "économie de guerre" qui s'est installée pour piller les ressources naturelles de la région. Parmi les grands profiteurs, les FDLR, mais aussi l'armée nationale, les FARDC, qui n'hésitent pas à collaborer avec les milices... dont elle a souvent intégré des anciens membres. Les violences sexuelles et le recrutement d'enfants-soldats ne sont pas seulement des armes de guerre : c'est le tissu social congolais qui se délite, puisque des viols ont également lieu dans la société civile, en dehors des milices ou des forces armées.


Ci-dessous, intervention de Jean-Claude Willame à propos des FDLR.




 
Du côté de la salle climatisée, on ne peut que constater que le règlement du conflit en RDC a avant tout été confié à des forces extérieures, qui n'ont pas été capables d'en venir à bout. La deuxième guerre du Congo, qui démarre en 1998, passe ainsi relativement inaperçue dans la communauté internationale avant la formation de la MONUC en 1999 et l'enlisement d'un processus de paix où intervient l'Union Africaine, née des cendres de l'OUA en 2002. La MONUC se voit cependant attribuer des mandats non-adaptés, ce que l'on peut constater lors de l'incursion de bandes opérant pour le RCD-Goma (où l'on retrouve déjà Laurent Nkunda) à Bukavu, dans le Sud-Kivu, en février 2004. La MONUC ne peut mener à bien le processus de démilitarisation et de désarmement des milices. Les FARDC ne constituent pas une force crédible, et d'autant plus qu'elles amalgament -mal- les mouvements rebelles successifs sans les absorber vraiment, comme le montre encore le cas du CNDP. Cependant l'ONU a au moins eu le mérite de pouvoir dépêcher des groupes d'experts qui ont rendu compte de certaines situations (pillage des ressources, etc). L'Union Européenne s'est quant à elle surtout attachée au processus démocratique et s'est félicitée des élections de 2006, mais les premières dérives autoritaires du régime n'ont pas tardé à se faire jour. L'opération Artémis en Ituri, en 2003, est avant tout française et reste limitée dans le temps et dans son ampleur : elle n'a d'ailleurs pas été renouvelée depuis. La commission européenne s'est toujours montrée réticente à intervenir en RDC. Les Etats-Unis ne voient le problème congolais que comme une mauvaise gouvernance, ce qui explique d'ailleurs qu'ils soutiennent toujours le Rwanda, vu comme un pôle de stabilité dans l'Afrique des Grands Lacs. La France, qui peine à reconnaître son rôle exact dans le génocide rwandais, a cessé d'intervenir dans le sens de l'ancienne "Françafrique" depuis la chute de Mobutu. La Belgique, ancienne puissance coloniale, se signale surtout par des déclarations reflétant les luttes politiques intérieures, les responsables ayant un discours correspondant aux attentes des électeurs belges. On peut cependant remarquer l'implantation discrète, mais de plus en plus massive, de la Chine. L'aide humanitaire demeure assez inefficace mais en soi, elle n'aide pas à sortir le pays de la crise.

En conclusion, Jean-Claude Willame rappelle que la diplomatie internationale a échoué en RDC. Il faut dire que le pays n'est plus un enjeu économique ou stratégique depuis la chute de Mobutu. Il n'y a pas de pétrole en RDC ni de mouvement terroriste. Dans les Kivus, les conflits reposent d'abord sur les groupes locaux et les personnalités, comme le montrent l'exemple des chefs de guerre. C'est à la sphère informelle socio-économique qu'il faut s'attaquer pour résoudre une partie de l'équation. Car celle-ci a un impact à l'international à travers l'exportation des ressources. Mais il faut aussi, selon Willame, rétablir la contrainte : crédibilité des forces de l'ONU, mais également reconstruction du pouvoir politique congolais et de l'armée nationale. C'est tout simplement la justice qu'il faut reconstruire en RDC. Les Congolais doivent aussi faire leur introspection et cesser pour certains d'attribuer les conflits internes à des forces extérieures : la modernité passe aussi par ce souci de transparence. 

Un livre intéressant qui pèche peut-être par l'absence de davantage de cartes et d'illustrations. En outre il ne comprend que des notes de bas de page et pas de bibliographie récapitulative.

jeudi 29 novembre 2012

Jean FAVIER, Louis XI, Texto, Paris, Tallandier, 2012, 1019 p.

On ne présente plus Jean Favier, historien médiéviste français, très impliqué également dans l'administration mais aussi dans le monde politique, puisqu'il est par exemple conseiller de la Fondation pour l'innovation politique dirigée par Dominique Reynié, que l'on sait proche de l'UMP. La collection Texto de Tallandier a eu la bonne idée de rééditer dans ce format de poche -si l'on peut dire- la biographie que Jean Favier avait consacrée à Louis XI en 2001 chez Fayard. Avec pas moins de 940 pages de texte, on en a pour son argent (!).

La figure de Louis XI est un cas d'école pour l'historien du Moyen Age. Comment en effet oublier la légende noire qui lui est attachée : le chapeau orné de médailles pieuses, les cages de fer où sont enfermés les ennemis, "l'universelle aragne" tissant sa toile patiente et sournoise pour prendre au piège ses adversaires. Et pourtant le règne voit le royaume de France consolidé, en paix, et qui tient un rôle de premier plan en Europe. En outre, Louis XI a couché par écrit son action, ce qui n'est pas si fréquent pour les rois capétiens du Moyen Age. Jean Favier cherche donc, sans a priori, à dresser le portrait du roi mais aussi de l'homme Louis XI.

Après un prologue consacré aux sources, l'historien suit d'abord la chronologie du personnage, de sa naissance à son avènement (chapitres I-VII). Il revient ensuite sur la situation du royaume sous le règne de Louis XI, en présentant différents aspects (chapitres VIII-XV). Pour ce qui nous intéresse ici, on retiendra en particulier le chapitre XIII consacré à la guerre. Le roi prolonge l'oeuvre de son père Charles VII en développant les compagnies d'ordonnance, véritable armée régulière, mais en recourant aussi aux services de l'infanterie suisse, qui va écraser le Téméraire. Il assure également la pérennité de l'artillerie déjà mise en avant par son père et qui avait joué un certain rôle dans les dernières batailles de la guerre de Cent Ans (Castillon, 1453). Plus qu'un soldat, d'ailleurs, ou qu'un chef de guerre, Louis XI a avant tout été un planificateur, un organisateur de la guerre. En revanche, il ne s'intéresse que fort peu à la marine, qui reste assez secondaire dans le royaume. Si il sait diviser le commandement pour éviter les rébellions, il n'en demeure pas moins le chef des armées.

Les chapitres XVI à XXVIII reprennent ensuite la trame chronologique jusqu'à la fin du règne, avant de laisser la place à deux chapitres plus thématiques concernant la politique économique de Louis XI et l'appréhension d'un roi français à la veille de la Renaissance. Après un chapitre sur la mort du souverain, l'ouvrage se clôt sur l'image laissée dans la postérité par Louis XI. Le plan chrono-thématique pourra dérouter certains lecteurs.

La conclusion se présente comme le "portrait d'un homme d'Etat". Louis XI n'a pas parcouru Machiavel, contrairement à ce que pourrait laisser penser son action, mais la lecture d'ouvrages d'histoire est pour lui un passe-temps. Il se méfie des clercs, des intellectuels : le métier de roi, de son point de vue, repose sur l'expérience, la pratique. Cet empirisme fait évoluer la politique de Louis XI. Il doit d'abord s'affirmer contre la féodalité rampante du royaume : c'est le temps de la Ligue du Bien Public (1465). C'est seulement ensuite qu'il peut se retourner contre les adversaires extérieurs. Louis XI est certes inventif, méticuleux, travailleur, mais cela le conduit parfois à l'imprudence, comme lors de l'affaire de Péronne avec Charles le Téméraire. Il ne partage pas le pouvoir et n'accorde pas facilement sa confiance : ses conseillers proposent des idées qu'il s'approprie parfois, mais ils ne dirigent pas. Il ne s'entoure que d'exécutants. Autant que possible, Louis XI a cherché à éviter la guerre, mais n'a pas rechigné à la mener quand cela était nécessaire. Il use avant tout de l'or pour acheter, corrompre ou négocier, mais entretient une armée, et une diplomatie, coûteuses. Sa politique fiscale et économique est également empreinte d'un grand réalisme. "Qui ne sait dissimuler ne sait régner", dit-il à son fils Charles VIII. Le secret n'est pas seulement duplicité, c'est aussi pour Louis XI un gage d'efficacité. Il faut savoir "pratiquer" les hommes. Louis XI est un bourreau de travail mais aussi un maniaque du détail. Il a poursuivi l'oeuvre de Charles VII sans trop se référer à cette figure paternelle avec laquelle il s'est surtout affronté. Il a quelques passions, les chiens, la chasse, les femmes, les pélerinages, mais c'est évidemment celle de l'action politique qui prime. Il a attendu longtemps pour être roi (il le devient à 38 ans), pour assurer "la préservation de l'Etat et la défense du royaume", comme le dira Commynes bien plus tard. Pour Favier, Louis XI, selon ses propres mots, se voyait d'abord et avant tout comme un "officier de la Couronne".

Chronologie, généalogies et bibliographie sont fournies en annexes. Reste l'absence de cartes plus précises et nombreuses et surtout d'illustrations. Une somme, longue à la lecture mais très stimulante. 

mardi 27 novembre 2012

James P. COAN, Con Thien. The Hill of Angels, The University of Alabama Press, 2004, 360 p.

James P. Coan est un ancien capitaine des Marines qui a servi au Viêtnam, recevant notamment un Purple Heart après avoir été blessé à Con Thien. Il a fait partie du 3rd Tank Battalion de l'USMC, à la tête d'une section de chars, aux alentours de Con Thien, entre septembre 1967 et juillet 1968, en soutien de plusieurs bataillons d'infanterie des Marines tenant garnison sur place. Con Thien, la "colline des anges" en viêtnamien, se situe à 3 km au sud de la zone démilitarisée séparant le Nord-Viêtnam du Sud-Viêtnam. Autrement dit elle est à portée de tout l'arsenal en artillerie des Nord-Viêtnamiens. Pilonnée en permanence durant le siège de septembre 1967, victime de la mousson transformant le terrain d'argile rouge en bourbier, Con Thien a fini par être surnommé par les médias américains le "petit Dien Bien Phu". Américains et Nord-Viêtnamiens ont combattu trois ans, entre 1966 et 1969, autour de ce poste fortifié intégré dans la fameuse "ligne McNamara" censée empêcher le Nord-Viêtnam d'infiltrer les provinces septentrionales du Sud-Viêtnam et de menacer ses grandes villes. Preuve de la dureté des combats, les Marines y ont récolté 5 Medals of Honor et 39 Navy Crosses. De fait, Coan décrit aussi les combats dans la zone d'opérations environnante et pas seulement à Con Thien. Réalisé par un vétéran, le livre se présente comme un hommage au courage et au sacrifice des Marines, ce qu'écrit l'auteur dans la préface.

La mise en contexte globale de la guerre du Viêtnam est donc on ne peut plus sommaire. En revanche, il est intéressant de savoir que lorsque la 3rd Marine Division se déplace près de la zone démilitarisée, à l'automne 1966, pour répondre au voeu du général Westmoreland qui cherche à contrer l'infiltration de divisions nord-viêtnamiennes, elle le fait en prenant position sur d'anciennes installations françaises, dont Con Thien. Cette base, établie au départ par les Special Forces, est renforcée par le génie militaire et soutenue par des firebases où est disposée l'artillerie américaine, les plus grosses pièces montant au 175 mm. La présentation des soldats des deux camps, Marine et fantassin nord-viêtnamien, reste également assez courte.

lundi 26 novembre 2012

Publication : Jours de tonnerre-L'armée russe au combat en Ossétie du Sud et en Géorgie (Batailles et Blindés n°52)

La guerre des cinq jours (7-12 août 2008) entre la Russie et la Géorgie, en Ossétie du Sud, m'a toujours intéressé. J'avais signé une série d'articles sur le conflit pour l'Alliance Géostratégique (rendue caduque désormais par de nouvelles publications survenues depuis) ainsi qu'un volet de la chronique histoire dédié à la mise en oeuvre de l'art opératif par l'armée russe pendant cette campagne.

Aujourd'hui, après mon article sur Lauban dans le n°49, le n°52 de Batailles et Blindés, qui sort actuellement en maison de la presse, intègre un nouvel article qui revient aux fondamentaux. Je livre en effet ici une description factuelle des opérations vue du côté russe pendant la guerre des cinq jours, en me concentrant sur l'Ossétie du Sud et la Géorgie et en laissant de côté -pour l'instant- l'Abkhazie. Ce travail se base d'ailleurs sur des sources d'origine russe, ce qui permet d'introduire une nouvelle perspective concernant le conflit. Ce n'est d'ailleurs probablement pas le dernier que j'écris sur le sujet.

Merci à Yannis Kadari d'avoir accepté cet article et à la rédaction pour les illustrations superbes qui accompagnent le texte, ainsi que les profils couleurs.

Ci-dessous, petite vidéo de présentation du contenu par mes soins. Bonne lecture et bon visionnage !


Mise à jour : merci à Yannis Kadari d'avoir signalé la vidéo sur la page Facebook des éditions Caraktère.



A l'ouest rien de nouveau (All quiet on the Western Front) de Delbert Mann (1979)

Première Guerre mondiale. Le jeune étudiant Paul Baumer (Richard Thomas) s'engage dans l'armée impériale allemande avec nombre de ses camarades de classe, après avoir subi l'endoctrinement de son professeur, Kantorek (Donald Pleasence). Les nouvelles recrues subissent un entraînement particulièrement dégradant sous la férule du caporal Himmelstoss (Ian Holm). A la gare qui doit les conduire au front, elles voient avec stupeur les nombreux blessés descendre d'un train sanitaire. Une fois arrivés au front, les jeunes soldats sont pris en main par un vieux briscard, Katzinsky (Ernest Borgnine), bien vite surnommé "Kat". C'est avec lui que les étudiants apprennent à survivre dans la guerre de tranchées...


Ce téléfilm basé sur l'oeuvre d'Erich Maria Remarque a été créé pour la télévision. Il n'atteint sans doute pas le talent de la première adaptation du roman par Lewis Milestone, en 1930, mais en restitue également assez bien l'ambiance. Le personnage de Paul Baumer, interprété par Richard Thomas, est particulièrement réussi. Anecdote originale, ce téléfilm a été l'un des premiers à être tourné par des Occidentaux dans un pays du bloc soviétique, en l'occurrence la Tchécoslovaquie. Si l'interprétation de Thomas et de Borgnine (récemment disparu en juillet dernier) vaut le détour, on ne peut pas en dire de même pour les autres acteurs, mêmes les pointures Holm et Pleasence qui font plus de la figuration qu'autre chose, les acteurs secondaires restant secondaires. A noter qu'à l'exception de la scène finale, aucune date n'est mentionnée, et l'on suit l'évolution du conflit par le changement d'uniformes et autres équipements. En outre, le téléfilm semble appréhender la Grande Guerre sur le front de l'ouest comme une guerre de positions quasi permanente, ce qui n'a pas été vraiment le cas.

Un merci pour commencer la journée...

... au lieutenant-colonel Rémy Porte, du blog Guerres et conflits, qui a gentiment consacré un billet à présenter Historicoblog (3) samedi 24 novembre. Rappelons que son propre blog, Guerres et conflits, est une mine pour suivre l'actualité de l'histoire militaire : on y trouve des fiches de lecture, des interviews complémentaires d'auteurs et d'éditeurs, des chroniques de revues, etc.

jeudi 22 novembre 2012

Qui veut le Kivu ? L'offensive du M23 et ses implications

Article publié simultanément sur le site de l'Alliance Géostratégique.



Le mardi 20 novembre, il ne faut que quelques heures aux hommes du mouvement rebelle congolais M23 pour s'emparer de la ville de Goma, capitale du Nord-Kivu, sous les yeux des 6700 casques bleus de la MONUSCO1, qui restent de plus en plus étrangement l'arme au pied. Les FARDC2 se sont repliées hors de la ville, bien que certains militaires aient tenté de défendre la cité, comme en témoignent les corps visibles sur des photos prises sur place. Goma n'avait pas été investie par un mouvement rebelle depuis 1998. Au passage, le M23 a également mis la main sur deux postes frontières avec la ville rwandaise de Gisenyi. Aujourd'hui, jeudi 22 novembre, le M23 a pris Sake, à une vingtaine de kilomètres de Goma, et proclame son intention de s'emparer de Bukavu, la capitale du Sud-Kivu, à 200 km plus au sud.

Le M23 est composé de soldats mutins des FARDC, des fidèles du général Bosco Ntaganda3 : ce mouvement tire son nom des accords du 23 mars 2009, signés justement à Goma dans le Nord-Kivu, et qui ont permis aux anciens membres de la rébellion du CNDP4 de Laurent Nkunda d'intégrer les FARDC. Ntaganda a probablement créé ce mouvement pour montrer qu'il reste un acteur incontournable dans la province du Nord-Kivu, à l'est de la RDC. Cela lui permet aussi d'échapper aux poursuites de la cour pénale internationale (CPI), d'autant plus qu'il a partie lié avec de nombreux responsables politiques et militaires5 congolais ainsi qu'avec les trafiquants de minerais et d'armes opérant dans cette région.

C'est donc bien le déclenchement de la traque de Bosco Ntaganda par le gouvernement congolais qui a mis en route la « mécanique » du M23, les anciens membres du CNDP intégrés dans les FARDC rejoignant rapidement le nouveau mouvement rebelle. Il faut dire que le CNDP a maintenu, de fait, une véritable hiérarchie parallèle au sein des FARDC, une « armée dans l'armée » . Ntaganda s'est senti menacé alors même que les accords du 23 mars 2009 prévoyaient, en théorie, une amnistie générale. D'autres membres du CNDP ont sans doute craint aussi pour leur situation. Si c'est Sultani Makenga6 qui dirige la branche militaire du M23, il ne fait aucun doute que Bosco Ntaganda est derrière le mouvement rebelle. En outre, fin avril 2012, le gouvernement de Kabila a commencé à déplacer les anciennes unités du CNDP en dehors des Kivus, hors de leur zone traditionnelle d'influence et d'action, ce qui a été vu pour leurs membres comme un casus belli.

Lancé en avril 2012, la rébellion du M23 se dote dès le mois de juillet d'une branche politique, chapeautée par le pasteur Jean-Marie Runiga Rugerero, qui avait déjà fait partie, lui aussi, du CNDP. Derrière le M23 se profile l'ombre du Rwanda, qui fournit armes, équipements militaires et jeunes recrues au mouvement, toujours dans la même perspective : maintenir une tête de pont dans l'est de la RDC pour faire « bouclier » contre les FDLR7 et leurs raids menés au Rwanda. Les forces spéciales rwandaises interviendraient même ponctuellement aux côtés du M23. L'armement, de plus en plus lourd, longtemps perçu comme issu de captures réalisées sur les FARDC, est probablement fourni en grande partie par le Rwanda. L'Ouganda est également accusé de soutenir le M23, notamment par le déploiement de 600 soldats. Le président Museveni, en réponse à ces accusations, à menacer de retirer ses troupes qui servent dans des missions de maintien de la paix ou d'interposition -et en particulier les 6 000 hommes de l'AMISOM, déployés en Somalie, et ceux qui traquent l'Armée de Résistance du Seigneur, un mouvement particulièrement féroce né dans le nord de l'Ouganda et qui s'est déplacé ensuite en RDC, au Sud-Soudan et en République centrafricaine.

Le M23 opère essentiellement au Nord-Kivu et contrôle une partie du Rutshuru, près des frontières du Rwanda et de l'Ouganda. L'enjeu est entre autres la possession des riches ressources minières, or, coltan, tungstène, etc. La frange la plus radicale du mouvement vise ni plus ni moins que le renversement du président Kabila, réélu tant bien que mal fin 2011. Mais le M23 en a-t-il les moyens ? Probablement pas, étant moins puissant que ne l'était le CNDP de Laurent Nkunda, mouvement qui n'a jamais réussi à mettre en péril le président Kabila. Le M23 n'a pas réussi, contrairement à d'autres mouvements rebelles antérieurs, à s'assurer le soutien massif des Tutsis du Kivu, encore moins de certains Hutus, comme cela avait été le cas du CNDP.

On peut supposer que l'objectif principal du M23 reste, en fait, d'obtenir de meilleures places dans l'armée et le gouvernement de la RDC. La prise de Goma n'était peut-être tout simplement pas envisagée : Laurent Nkunda et le CNDP s'en étaient seulement approchés en 2008, sans l'emporter. Avec 2 à 3000 combattants au maximum déjà bien sollicités pour garder les zones d'influence antérieures du mouvement, le M23 va devoir s'étioler encore davantage pour tenir Goma. Le M23 a probablement voulu se placer en position de force pour négocier avec Kinshasa. Car malgré les efforts de la communauté internationale, les FARDC, qui intègrent de manière tronquée les mouvements rebelles successifs, restent plus une partie du problème que la solution. Si la négociation avc Kinshasa est pour l'instant exclue et si le M23 n'a pas les moyens, comme on peut le penser, de pousser plus loin son avantage dans les Kivus, la situation va sans doute se stabiliser. Le mouvement va conforter sa mainmise sur le Nord-Kivu et en faire une tête de pont du Rwanda, en profitant de sa supériorité militaire face aux FARDC.

Le Kivu n'a pas fini d'être victime d'une guerre lancinante qui dure en fait depuis la conclusion du génocide rwandais et la victoire de l'Armée Patriotique Rwandaise (APR) de Paul Kagame sur les FAR (Forces Armées Rwandaises) en 1994 : aucune des causes multidimensionnelles de ce qui est devenu un véritable conflit régional n'a disparu...




1Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo, créée à la suite de la MONUC initialement bâtie en 1999. Elle comprend plus de 19 000 hommes.
2Forces Armées de la République Démocratique du Congo.
3J'avais présenté le personnage ici : historicoblog3.blogspot.com/2012/06/terminator-le-jugement-dernier-la.html
4Congrès national pour la défense du peuple.
5Un rapport de l'ONU publié le 21 novembre 2012, fort à propos après la prise de Goma par le M23, pointe le chef d'état-major des forces terrestres des FARDC, soit le n°2 de l'armée congolaise, le général Gabriel Amisi, qui serait compromis dans des ventes d'armes aux mouvements rebelles de l'est de la RDC. Les armes sont achetées au Congo-Brazzaville, transportées jusqu'à Kinshasa puis dans l'est de la RDC.
6Placé depuis le 13 novembre dernier sur la « liste noire » des Etats-Unis, en raison de crimes supposés contre les civils.
7Forces Démocratiques de Libération du Rwanda : anciens participants hutus au génocide rwandais de 1994 et leurs descendants, installés depuis dans l'est de la RDC (les FDLR ont été fondées en 2000), utilisés par Kinshasa puis menant leur propre combat contre Kigali.

mercredi 21 novembre 2012

Ajouts aux blogolistes

Quelques ajouts aux listes de blogs à droite de la page d'accueil :

- Défense Globale, le blog d'Olivier Berger, journaliste à La Voix du Nord. De plus en plus de blogs de journalistes consacrent des blogs aux questions de défense, cette année.

- D'une guerre à l'autre, le carnet du groupe de recherches "Histoire sociale et culturelle de l'armée française pendant la décolonisation" de l'Institut franco-allemand.

- le site des éditions du Polémarque, qui viennent de publier une nouvelle édition de Infanterie Greift An de Rommel, préfacé par l'allié Michel Goya.

- Communisme, violence, conflits : un blog que j'avais déjà repéré rapidement, sans le lire davantage. Grossière erreur : il met en ligne des articles de qualité, il suffit de regarder le dernier paru, consacré aux fusiliers lettons, véritable garde prétorienne de la révolution bolchevique, pour s'en convaincre. Et en plus Historicoblog apparaît dans les liens : que demande le peuple ! Sans compter que l'auteur, David François, a soutenu une thèse dans la même université où j'ai fait mon cursus jusqu'au CAPES et à l'agrégation d'histoire.

- Afrikarabia, le blog de Christophe Rigaud, journaliste, sur le site du Courrier International.


mardi 20 novembre 2012

Légion Etrangère n°4 (octobre-décembre 2012)

Merci tout d'abord à Jean-Luc Messager, conseiller à la rédaction, qui m'a gentiment envoyé cet exemplaire. Etant en disponibilité et gagnant désormais ma vie par la plume, j'ai moins d'argent pour acheter autant de revues qu'avant...

Légion étrangère reste un magazine intéressant mais va peut-être peiner à trouver son public sur le marché, car rien ne le démarque vraiment de certains concurrents oeuvrant sur le même créneau (on pense à Képi Blanc par exemple). Et les articles sont inégaux.

- le dossier est consacré aux volontaires étrangers de la Légion en 1939-1945. Il comprend un rapide historique des 11ème et 12ème REI ainsi que ceux des 21ème, 22ème et 23ème RVME. Très factuel, avec des témoignages.

- article peut-être plus original, celui sur le combat d'El-Moungar, aux confins de l'Algérie et du Maroc, mené par la 22ème compagnie montée du 2ème REI le 2 septembre 1903.

- le Portfolio vaut lui aussi le détour en montrant des photos d'une expédition de blindés de reconnaissance EBR Panhard dans le Sahara, en 1958, pour tester le matériel.

- l'historique de la 13ème DBLE, en revanche, ne sort pas des sentiers battus, mais c'est le premier article à mentionner une bibliographie.

- le Témoignage est lié au dossier puisqu'il est l'oeuvre de Samuel Tygier, membre de l'Union des Engagés Volontaires Anciens Combattants Juifs, qui raconte son baptême du feu au 22ème RMVE pendant la campagne de France. A noter la mention d'exécutions de prisonniers lors du chemin vers les Stalag, en Allemagne.

- dans la rubrique Insolite, l'histoire un peu folle de cet ancien Français servant dans les rangs américains en Corée, Jacques-André Istel, qui se bâtit un monument "au centre du monde" à Felicity (Californie), et sur lequel la Légion rajoute sa geste dans un mur de granit rose.

- un petit focus ensuite sur le Centre des Archives du Personnel Militaire de Pau (CAPM), devenu centre d'archives du Service Historique de la Défense le 1er janvier 2012. L'occasion de revenir sur les engagés volontaires, en particulier étrangers.

- la rubrique Reconstitutions présente le groupe "Les oies sauvages", qui couvre, chose rare, non seulement la Seconde Guerre mondiale mais aussi l'armée française en Indochine et en Algérie. On peut aussi saluer le choix volontaire de ne pas figurer les forces de l'Axe (malheureusement trop souvent détourné à des fins idéologiques...). Le groupe oeuvre surtout dans le Sud-Ouest.

- enfin, la rubrique Cinéma revient sur le film Légionnaire, sorti en 1960, commande officielle du ministère des Armées tourné en pleine guerre d'Algérie.

Au final, des pages parfois instructives mais, comme je le disais en entame, qui ne se distinguent pas vraiment d'autres publications, et qui ne "sourcent" pas trop non plus (ce qu'avait déjà relevé le blog de Rémy Porte). Le marché étant par nature féroce, espérons que Légion Etrangère rebondisse et parvienne à tirer son épingle du jeu dans un milieu difficile.

Richard BARON, Major Abe BAUM et Richard GOLDHURST, Raid ! The Untold Story of Patton's Secret Mission, World War II Library, Dell Books, 2000 (1ère éd. 1981), 262 p.

Le raid -suivi de la perte- de la Task Force Baum pour libérer le camp de prisonniers Oflag-XIIIB d'Hammelburg, les 26-28 mars 1945, est sans doute l'un des plus graves revers subis par le général Patton et son unité chérie, la 4th Armored Division, pendant la campagne d'Europe du nord-ouest en 1944-1945. Patton, dans son journal publié de manière posthume en 1948, confie lui-même que sa seule erreur pendant cette campagne (!) a été de ne pas envoyer un Combat Command entier en lieu et place de la Task Force Baum pour libérer ce camp et en particulier son gendre, le lieutenant-colonel Waters, qui s'y trouvait alors.

Ce petit ouvrage peu onéreux fait figure de référence sur la question, même s'il est aujourd'hui un petit peu ancien -il est paru originellement en 1981. Son avantage est d'avoir recours aux acteurs même du raid côté américain, et notamment au chef de la Task Force, le major (à l'époque capitaine) Baum. Richard Baron est quant à lui un des officiers prisonniers dans l'Oflag XIII-B d'Hammelburg qui accompagne la TF Baum jusqu'à sa destruction finale.

Je ne développe pas trop les faits eux-mêmes car j'ai écrit un article sur le sujet qui ne va d'ailleurs pas tarder à paraître dans une revue de vulgarisation (suivre les nouvelles publiées ici). Le livre confirme cependant la responsabilité pleine et entière de Patton dans la constitution trop hâtive de cette Task Force mal taillée à l'objectif qui est le sien. On le voit dès l'insertion à travers le village de Schweinheim, dans la nuit du 26 au 27 mars 1945, où les éléments chargés d'ouvrir la voie à Baum se heurtent à une farouche résistance (les combats pour Aschaffenbourg, la ville qui jouxte Schweinheim au nord, vont s'étaler sur plus d'une semaine et nécessiter l'équivalent d'une division d'infanterie américaine et un soutien massif en artillerie et en aviation tactique). Il y a également des chapitres instructifs sur l'Oflag XIII-B et la situation très particulière des Américains faits prisonniers pour peu de temps lors de la contre-offensive des Ardennes, lancée le 16 décembre 1944. Ces hommes, appartenant pour beaucoup à la novice 106th Infantry Division (les soldats sont à peine arrivés sur le front qu'ils sont déjà capturés !), vont se signaler par un relâchement certain dans le camp de prisonniers (officiers compris) et la situation n'est renversée que par l'arrivée de prisonniers américains plus anciens transférés de l'Oflag 64 de Szubin, en Pologne, menacé par l'avance soviétique -contingent dont fait partie Waters, le gendre de Patton.


Ci-dessous, la célèbre scène de l'attaque de l'installation ferroviaire par les Shermans d'Oddball dans le film De l'or pour des braves (1970). Un interlocuteur -qui se reconnaîtra- me faisait remarquer la ressemblance, par certains aspects, de la Task Force Baum avec le groupe de soldats américains du film, ce qui n'est pas inexact. Dans sa route vers l'Oflag XIII-B, la TF Baum détruit d'ailleurs une installation ferroviaire semblable.


 


Le récit du raid éclaire aussi sur certains éléments. On se rend vite compte de la sous-estimation par les Américains du degré de cohésion restant au sein de la Wehrmacht à quelques semaines de la capitulation. La TF Baum est en fait lancée sans le savoir dans une zone d'entraînement de l'armée allemande autour d'Hammelburg, encore utilisée à ce moment-là pour former les derniers éléments jetés au feu pour freiner l'avance de l'US Army -notamment à Aschaffenbourg. Baum reçoit pourtant la reddition de nombreux soldats allemands en chemin, mais faute d'effectifs pour les garder, il est obligé de bluffer pour éviter se retrouver lui-même submergé sous le nombre ! A noter que le texte présente les véhicules de la compagnie de Panzerjäger qui engage Baum devant Hammelburg comme des Ferdinand/Elefant, alors qu'il s'agit en fait de Hetzer. Quand les Américains arrivent au camp, les Allemands laissent les officiers serbes monarchistes de la partie voisine de celle des prisonniers des Etats-Unis se servir des armes pour assurer un semblant d'ordre contre les communistes...

Les Allemands sont ensuite capables de se ressaisir, de concentrer leurs troupes de seconde ligne pour encercler et finalement anéantir cette Task Force trop isolée. Le récit mentionne en plus des Panzerjäger la présence de 5 chars Tigres, que je n'ai pas vérifiée (même s'il y avait sans doute d'autres blindés ou canons d'assaut que les Hetzers, probablement). Peu d'Américains s'échappent vers leurs lignes après l'ultime assaut allemand -le sergent Graham, qui commandait la section de Sherman 105, est l'un des seuls à y parvenir. Baum, fait prisonnier puis libéré le 6 avril quand la 14th Armored Division s'empare pour de bon du camp d'Hammelburg, rencontre ensuite Patton qui lui remet la DFC. On peut le considérer comme indulgent étant donné qu'il ne connaissait pas l'objectif de la mission au départ -libérer Waters-, bien qu'il ait senti Patton mal à l'aise et qu'il ait appris ensuite la vérité de la bouche du major Stiller, l'aide de camp de Patton, qui l'accompagne pendant le raid. Le livre reprend plus ou moins l'idée répandue ensuite par Patton selon laquelle la TF Baum n'aurait été qu'une diversion pour faciliter l'avance de la 3ème armée et de sa 4th Armored Division en Allemagne, mais permet aussi de pointer les incohérences de cette position, et le court épilogue ne tranche pas vraiment. Dommage. On regrette également l'absence d'illustrations (certes très rares sur l'épisode) et d'une bibliographie indicative : cependant, le livre est essentiellement le témoignage d'acteurs ayant vécu les événements, une source de première main plutôt qu'un travail d'historien.

lundi 19 novembre 2012

Thomas TAYLOR, Lightning in the Storm : The 101st Air Assault Division in the Gulf War, Hippocrene Books, 2003 (1ère éd. 1994), 468 p.

Thomas Taylor est un vétéran de la 101st Air Assault Division, ce qui lui procure un accès facile à des témoignages de vétérans de l'unité.

Dans ce livre, il cherche à raconter l'expérience au combat des hommes de la 101st Air Assault Division pendant la guerre du Golfe (1990-1991). La 101st Airborne Division, unité légendaire de la Seconde Guerre mondiale, s'est métamorphosée en division aéromobile pendant la guerre du Viêtnam, à partir de 1968, en troquant ses parachutes contre des hélicoptères. Après la guerre du Viêtnam, elle n'est cependant pas engagée à Grenade (1983) ou lors de l'opération au Panama (1989), contrairement à la grande soeur et parfois rivale, la 82nd Airborne Division qui est restée, elle, une division aéroportée. La guerre du Golfe va permettre à la 101st Air Assault Division de remettre à l'honneur sa compétence en matière d'assaut aérien de grande ampleur.

Basé sur d'innombrables témoignages recueillis auprès des vétérans de la guerre du Golfe, le livre suit tout simplement un plan chronologique, d'août 1990 (invasion du Koweït par Saddam Hussein) à avril 1991 (date du retour de la 101st aux Etats-Unis). Premier écueil, le propos ne regroupe pas les témoins cités en fin de volume et ne mentionne aucune bibliographie, malgré la présence d'un lexique et de quelques annexes. Un ouvrage de vétéran plutôt pour des vétérans, donc.

L'auteur accumule les récits remplis d'anecdotes sur le déploiement, l'attente et l'engagement de la 101st Air Assault Division pendant Desert Shield et Desert Storm. Ce faisant, il noie aussi le lecteur sous une avalanche de détails certes croustillants mais qui n'élèvent pas le propos à l'analyse militaire, à proprement parler, des opérations de la division pendant la campagne. C'est regrettable car d'une part, Desert Storm peut être considérée comme la traduction non achevée de la doctrine AirLand Battle formulée par les Américains dès 1982. Cette doctrine est le résultat d'un recentrage sur le théâtre européen et face au pacte de Varsovie (guerre conventionnelle de haute intensité, donc) après le retrait viêtnamien, les Etats-Unis choisissant de changer de sujet plutôt que de tirer correctement les leçons de l'échec précédent. La doctrine reste encore en vigueur au moment de la guerre du Golfe, à l'époque où l'URSS est en train de s'écrouler. En outre, la 101st Air Assault Division répond aussi à la nouvelle place accordée par la doctrine AirLand Battle aux opérations aéromobiles et au rôle des hélicoptères, qui ne sont plus de simples vecteurs antichars contre les vagues blindées soviétiques mais bien des outils d'opérations en profondeur, voire d'interdiction, contre le système adverse. Desert Storm va être l'occasion de tester l'emploi des hélicoptères dans la dimension opérative de la guerre, côté américain.

C'est cet aspect de mise en perspective qui est le grand absent de l'ouvrage, lequel ne parvient pas non plus à faire une présentation dynamique de la Task Force Normandy, le groupe d'hélicoptères Apache de la 101st qui tire les premiers missiles avant le début de l'offensive aérienne (nuit du 17 janvier 1991) pour détruire deux radars irakiens de détection avancée et ouvrir un corridor aux appareils de la coalition. De la même manière, le récit est tellement fouillé et manque à ce point de cartes qu'on a bien du mal à suivre les opérations héliportées menées en arrière du front irakien par la 101st Air Assault Division au moment de l'offensive terrestre de février 1991. Tout au plus profite-t-on de l'histoire surdimensionnée d'un Black Hawk abattu par les Irakiens et du sort dramatique de ses passagers -l'auteur n'étant d'ailleurs pas très tendre avec les troupes françaises de l'opération Daguet, qui disposent selon lui de cartes et de moyens de localisation primitifs (!) et n'hésitent pas à monnayer leur discrétion à l'égard des prisonniers irakiens, dont font partie certaines femmes d'officiers, contre les faveurs de celles-ci (!).

Bref, un thème intéressant, mais mal traité, ou en tout cas de manière trop superficielle. 

Laurent VINATIER, Russie : l'impasse tchétchène, Paris, Armand Colin, 2007, 199 p.

Laurent Vinatier est un spécialiste de la Russie et de l'URSS. Il a soutenu un doctorat à l'IEP de Paris en décembre 2008, sous la direction d'Olivier Roy, qui portait sur le conflit en Tchétchénie, les transformations politiques frappant cette région en guerre et la diaspora qui s'en est suivie. Ce livre publié en 2007 porte justement sur la relation conflictuelle entretenue entre la Russie et la Tchétchénie.


La préface d'Olivier Roy commence par cette phrase : "La Tchétchénie est une énigme." . Visiblement pas tant que ça puisque l'auteur expose, dès la fin du premier paragraphe, que le mouvement tchétchène a été avant tout nationaliste plus qu'islamiste. Il y aurait cependant une "exception tchétchène", qui expliquerait le caractère existentiel de la lutte avec les Russes, de chaque côté. Plus intéressantes sont les remarques sur une Tchétchénie qui sert en quelque sorte d'exutoire à la chute de l'URSS et au renouveau languissant de la puissance russe. Côté tchétchène, l'acharnement de la résistance s'explique certes par le souvenir collectif des massacres et déportations, mais la Tchétchénie se retrouve aujourd'hui divisée, ce qui explique entre autres que les Russes aient pris le dessus dans la deuxième guerre entamée en 1999. Le livre de Vinatier se propose comme une analyse politique et anthropologique du conflit tchétchène.


Après un préambule confrontant les deux figures du général Ermolov et du bandit tchétchène Magomedov, qui offrent un résumé des relations russo-tchétchènes, on entre dans le vif du sujet. Comme l'explique l'auteur, la guerre en Tchétchénie n'intéresse presque plus personne : la dynamique islamiste de la résistance tchétchène, qui avait agi comme un soufflet après les attentats du 11 septembre 2001 et servi de justification a posteriori à l'intervention russe, est vite retombée. Mais la Tchétchénie reste un excellent miroir de la reconstruction politique de la Russie depuis 1991. L'argument de l'auteur est que, contrairement à la vision tchétchène ou russe des hostilités, les deux conflits contemporains sont fortement marqués par des logiques conjoncturelles, et non structurelles (lutte séculaire entre les deux peuples). Vinatier développe cette idée sur trois chapitres.

L'événement historique que constitue la chute de l'URSS bouleverse justement les cadres d'un affrontement historique entre Russes et Tchétchènes, les conflits de 1994-1996 et de 1999-2009 relevant de facteurs contemporains. Vinatier soutient, en particulier, que la deuxième guerre de Tchétchénie déclenchée en 1999 échappe totalement au contrôle des Tchétchènes, étant fonction d'un agenda proprement russe. Aujourd'hui, Moscou tente d'assurer une pacification a minima en se reposant sur les Tchétchènes prorusses autour du clan Kadyrov, sans installer une paix réelle, mais en laissant les Tchétchènes s'affronter entre eux. Depuis 1999, le conflit en Tchétchénie est surtout fonction des enjeux de pouvoir au sommet de l'Etat russe, eux-mêmes issus de la reconstruction post-soviétique. La Russie fait aussi une démonstration de puissance pour régler le problème des sujets non russes de la fédération : redevenir un empire à l'intérieur, en quelque sorte, avant de passer à autre chose, et d'assurer la paix en Tchétchénie, dont la dévastation aura été le prix à payer pour le renouveau de la puissance russe. Les Tchétchènes n'ont toujours pas retrouvé de prise sur les événements : la résistance est décimée, Ramzan Kadyrov est plus ou moins en sursis, la diaspora manque d'influence : la décision doit venir de Moscou.
Une chronologie détaillé du conflit est présente en fin d'ouvrage. La bibliographie comprend ouvrages et articles en français ou en anglais, mais visiblement pas en russe. On peut regretter l'absence de davantage de cartes (deux seulement en début d'ouvrage). L'ouvrage, qui n"inclut pas d'histoire à proprement parler militaire des guerres en Tchétchénie (il évacue le sujet voire se montre imprécis), est cependant intéressant pour ses analyses politiques quant au rôle de la Tchétchénie dans les luttes de pouvoir au sein de la Russie d'Eltsine, puis de Poutine.

jeudi 15 novembre 2012

[Adrien FONTANELLAZ] Los ! n°5 (novembre-décembre 2012)

Adrien Fontanellaz, du blog militum Historia, propose sa recension du dernier numéro Los !, que je n'ai pas lu pour ma part. 

Le magazine LOS ! est, après Batailles & Blindés, Ligne de front, Aérojournal et Trucks& Tanks, le dernier-né des éditions Caraktère. Ce nouveau titre est bienvenu car jusque-là, l'histoire navale faisait figure de parent pauvre dans la presse spécialisée. On ne peut donc qu'espérer qu'un lectorat suffisamment important soit au rendez-vous afin de permettre à cette initiative de perdurer.

Le cinquième numéro de LOS ! débute avec la rubrique Comment ça marche ? de quatre pages et signée par Hughes Wenkins.  Il s'agit d'un premier volet consacré aux mines marine, le texte étant accompagné par de forts utiles schémas des systèmes de mise à feu.


Cette rubrique est suivie par un premier article de douze pages de Luc Vangansbeke ; Tant qu'il restera un homme, le sacrifice de la VT-8 à Midway, consacré à la genèse de cette unité de bombardiers-torpilleurs embarqués et à son massacre durant la célèbre bataille. Le tout est accompagné d'une bibliographie fort utile, car elle permet au lecteur de se situer quant à la perspective de l'auteur, qui se place avant tout du côté américain. Ceci  explique donc la présence d'éléments dans la description générale de la bataille, à l'image du témoignage de Mitsuo Fuchida, largement remis en question par l'historiographie récente, principalement par les recherches de Jonathan Parshall et d'Anthony Tully dans Shattered Sword, the Untold story of the Battle of Midway. Il convient cependant de ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain ; cette présentation de la VT-8 n'en restant pas moins des plus intéressantes, et ce d'autant plus qu'il serait vain de vouer l'ensemble de l'article aux gémonies pour une omission de ce genre. En effet, la pratique de l'histoire, en tout cas du point de vue du simple passionné, est avant tout une école de modestie et d'incertitude, bien des vérités communément admises pouvant être sujettes à de profonds bouleversements pratiquement du jour au lendemain.


Le dossier principal du numéro, les derniers Léviathans, de Vincent Bernard, est consacré aux quatre cuirassés de la classe Iowa. Celui-ci compte vingt-six pages qui permettent de faire le point sur la longue carrière des derniers cuirassés américains. Il s'agit là d'un sujet original, ces vaisseaux étant bien moins connus que le Bismarck, le Hood ou encore le Yamato, peut-être parce qu'ils arrivèrent trop tard pour pouvoir affronter leurs rivaux sur les mers du globe. Et pourtant, selon certains (
http://www.combinedfleet.com/baddest.htm), il s'agissait des bâtiments de cette classe les plus aboutis parmi ceux en service durant la Seconde Guerre mondiale. Enfin, l'article aborde brièvement la montée en puissance fulgurante de l'US Navy avant-guerre, parachevée par le Two Ocean Navy Act de 1940, qu'aucune autre nation n'aurait pu égaler. Indirectement, cette rupture de l'équilibre des forces contribua à convaincre le Japon d'entrer en guerre avant que sa flotte ne soit complétement surclassée.  L'article inclut par ailleurs un intéressant encadré sur la mise en scène de la capitulation japonaise à bord du Missouri.

Le second « gros morceau » du numéro est un article de Xavier Tracol de 22 pages ;  Carnage en Arctique, le PQ-17 dans l'enfer blanc. Une introduction sur la mise en place des convois entre la Grande-Bretagne et Mourmansk et Arkhangelsk puis une description des conditions climatiques extrêmes propres aux régions traversées par ceux-ci.  L'article détaille ensuite la quasi-destruction du PQ-17 par la conjonction de l'action des navires de surface et des U-Boote de la Kriegsmarine et de la Luftwaffe.  Une présentation de six pages de François de Lannoy consacrée à un as oublié de l'UBootwaffe, Karl-Friedrich Merten, certes moins connu que Prien ou Kretschmer, mais qui eut la chance de survivre au conflit. Une bibliographie complète le texte.


Enfin, le réveil du dragon, de six pages, par Xavier Tracol, aborde la montée en puissance de la marine chinoise par le biais du développement de son programme de porte-avions, les catamarans de type 022 et la construction de la base navale de Sanya sur l'île de Hainan. Le désormais célèbre tir réussi par le Hezbollah d'un missile C-802, dérivé de l'Exocet français, contre la corvette israélienne Hanit en 2006 est évoqué. Abondamment repris depuis l'époque des fait, cet épisode mériterait sans doute une investigation plus poussée. En effet, les dommages causés par l'impact semblent étonnamment légers pour une arme de cette catégorie. Serait-ce parce que la charge du missile ne s'était pas mise à feu, ou alors le projectile aurait-il simplement été bien plus petit qu'un C-802, avec une portée réduite en proportion ?


Enfin, la rubrique le quotidien du marin de Patrick Toussaint, de deux pages, revient sur la nourriture servie au marin, avec le menu servi à bord du Bismarck et du torpilleurs T31 pour les Allemands, puis ceux de l'US Navy en 1944. On y découvre également, à titre de comparaison, celui de rigueur à bord des vaisseaux de la Royal Navy en 1805.


La revue est, comme de coutume, abondamment illustrée par des photographies, des profils d'avions et de remarquables vues de bâtiments en 3D . Le pari de consacrer un espace important à des articles de fond est très réussi, permettant au lecteur de réellement se familiariser avec un sujet donné. Petit bémol, seul deux des articles mentionnent une bibliographie.


Adrien Fontanellaz.


http://histoiresmilitaires.blogspot.fr/