jeudi 30 août 2012

Batailles et blindés n°50 (août-septembre 2012)

Batailles et Blindés, revue à laquelle j'ai commencé pour ma part à contribuer depuis le numéro précédent, franchit un cap symbolique avec ce 50ème opus -un chiffre rarement atteint dans la concurrence, preuve que le marché se montre féroce. C'est ce que rappelle Yannis Kadari dans l'éditorial. Lancée en 2003, Batailles et Blindés a su trouver son public en proposant des articles sur les blindés et leur utilisation au combat, plutôt réservés à des passionnés du genre qu'à un "grand public". La revue se signale par iconographie bien construite et surtout, pour ce que j'en ai lu dans les derniers numéros, par des sommaires pas si orientés Axe que certains veulent bien le dire. Certes, la "revanche posthume" des généraux allemands (cf l'article de Nicolas Aubin dans le dossier du Guerres et Histoire n°7) oblige encore à proposer des Panzer, comme dans ce numéro, mais c'est malheureusement une donnée historiographique qui va être difficile à renverser -la guerre froide et la récupération des anciens de la Wehrmacht par l'OTAN ont bien fait leur travail dans le lectorat cible de ces revues... nonobstant ce constant et ce numéro "magique" qu'est le 50, Yannis Kadari a voulu quelque chose de conforme à la ligne habituelle du magazine, sans tambours ni trompettes. De ce côté-là, c'est plutôt réussi : modestie rime avec efficacité.

- le Blindorama d'Alexandre Thers est consacré à la Belgique (1919-1945). Un Etat pourvu de faibles moyens blindés, et hétéroclites, néanmoins engagés contre les Allemands en 1940 avec le résultat que l'on sait. La revanche vient avec l'engagement de la brigade Piron en 1944-1945.

- un des gros morceaux du numéro, c'est l'article sur les "petits frères", l'infanterie mécanisée d'accompagnement au sein des divisions blindées américaines, par Luc Vangansbeke. C'est plus une description de ces unités (bataillons) et une analyse de leur doctrine d'emploi, abondamment illustrée, qu'une relation d'opérations basée sur des exemples particuliers. L'approche est sans doute inspirée de l'ouvrage Osprey cité en bibliographie sur les tactiques de l'infanterie mécanisée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale.

- Bruno Nion relate le parcours du 1er GRDI (Groupe de Reconnaissance de Division d'Infanterie) de sa création à sa reddition à Dunkerque. A l'inverse de l'article précédent, c'est une description des opérations de cette unité, très francocentrée. J'aurais apprécié une carte de situation supplémentaire pour l'ensemble du front.

- Yann Mahé -spécialiste par ailleurs du conflit franco-thaïlandais de 1941 récemment traité dans le dernier numéro de Guerres et Histoire- propose le témoignage d'Ernst Panse, tankiste de la 24. Panzerdivision pris au piège dans le chaudron de Stalingrad après l'opération Uranus. Sans surprise me direz-vous ? Peut-être pas tant que ça. Il est intéressant de voir combien fin 1942, les tankistes allemands craignent encore les T-34 et leurs canons de 76 mm, sans parler de la version statique des canons antichars de même calibre.

Ci-dessous, reportage des actualités allemandes au moment de la poussée sur Stalingrad, avec la 24. Panzerdivision dont on reconnaît l'insigne sur l'un des véhicules.



 


- Xavier Tracol poursuit ses chroniques africaines, ici sur la période août-septembre 1942. L'Afrika Korps, aux portes de l'Egypte, est bientôt bloqué par la 8ème armée britannique munie d'un nouveau commandant, Montgomery, qui va faire pièce à Rommel. Il y a un encadré intéressant sur l'échec de l'opération Agreement et comme toujours les photos sur deux pages qui suivent en grand format.


Après la prise de Tobrouk, en juin 1942, le Deutsche Wochenschau s'en donne à coeur joie pour glorifier la légende de l'Afrika Korps.


 


- autre gros morceau du numéro, signé du rédacteur en chef Yannis Kadari, un article sur Jochen Peiper, sous-titré ironiquement "Un illustre inconnu ?". Horreur et effroi ! Shock and Awe ! Du Panzerporn en veux-tu en voilà ! J'entends déjà les cris d'orfraie. Eh bien navré de décevoir les pourfendeurs du German Bias : cet article-là est tout sauf laudateur. Kadari montre au contraire combien Peiper a été influencé par un milieu familial largement acquis à l'extrême-droite (figure paternelle en particulier), et comment il a intégré les Waffen-SS par conviction. Sa proximité avec Himmler lui permet de gravir les échelons rapidement et d'entrer dans le sérail, mais surtout il a bien connaissance des exactions perpétrées par les nazis, de la Solution Finale aux massacres des Einsatzgruppen. Sur le terrain, le mot qui me vient à l'esprit pour caractériser Peiper en lisant l'article de Yannis Kadari est : chalumeau. Peiper brûle tout sur son passage, les soldats ennemis, mais aussi les villages et les civils qui sont dedans. D'ailleurs sur le plan militaire, Peiper aura parfois du mal à commander de grandes unités, comme sur le front de l'est fin 1943. Comme souvent, guerre froide oblige, Peiper ne sera pas trop inquiété malgré un séjour en prison, et contribuera à bâtir cette historiographie complaisante à l'égard des Waffen-SS qui se fait jour à partir des années 60. Installé en France en 1972, il est tué en 1976 dans des conditions encore obscures. L'intérêt principal de l'article, à mon sens, est de montrer Peiper dans sa globalité : le soldat politique par excellence, nervis du nazisme et qui ne s'embarrassaient guère de scrupules.



Ci-dessous, un documentaire sur Peiper et le massacre de Malmédy.  Dans l'article, Yannis Kadari explique que si l'on ne peut attribuer directement la responsabilité du massacre à Peiper, les consignes données à ses hommes et son passif ont probablement joué dans le sanglant sillage laissé par la 1. SS-Panzerdivision Leibstandarte Adolf Hitler pendant la contre-offensive des Ardennes...


 


- enfin, Thomas Rabino, historien de formation qui a récemment signé un ouvrage sur la culture de guerre américaine, offre un article sur la douloureuse expérience de l'US Army en Irak. Ou comment des néoconservateurs, en voulant imposer leur vision de la campagne, ont lourdement entravé l'effort de guerre américain, avec des conséquences parfois dramatiques. Rafraîchissant. On rejoint par certains côtés l'analyse de Benoist Bihan dans l'article de conclusion du dossier de Guerres et Histoire sur le Viêtnam, lorsque celui-ci indiquait que les Etats-Unis, après leur échec viêtnamien, se recentrent sur le combat conventionnel et fuient les guérillas et autres insurrections, et en cas d'intervention dans ces cas de figure, privilégient le retrait rapide.



Ci-dessous, une vidéo à la gloire du succès américain pendant Iraqi Freedom (2003). La victoire terrestre relativement facile des Etats-Unis cache en fait des défaillances dans la planification et dans l'appréhension de l'occupation de l'Irak.


 
 


En somme, ce n°50 conserve les points forts de la revue : diversité des sujets, même si la Seconde Guerre mondiale prédomine, illustration de qualité, articles plutôt fouillés. Je regrette toujours, même si je me répète, que la mention des sources et autres ouvrages utilisés, quand c'est nécessaire, ne soit pas systématique (ici deux articles le font seulement, ce qui est peu). Néanmoins, Batailles et Blindés reste un des magazines de son secteur le plus solide du marché. Et il ne vise pas, par exemple, le même public que Guerres et Histoire, beaucoup plus tourné vers la vulgarisation et qui aborde en plus toute l'histoire militaire.

Keith NOLAN, House to house. Playing the Enemy's Game in Saigon, May 1968, Zenith Press, 2006, 368 p.

Ce livre a un arrière-goût mortuaire assez curieux car c'est en fait la dernière publication de Keith Nolan, un historien militaire américain auteur d'une dizaine de livres sur la guerre du Viêtnam, dont le père était d'ailleurs un ancien Marine. Keith Nolan a en effet succombé à un cancer du poumon (héréditaire apparemment) en février 2009, alors qu'il était relativement jeune (né en 1964). Ce dernier livre paru en 2006 décrit, vu du côté américain, la seconde vague d'attaques lancées par le Viêtcong et les Nord-Viêtnamiens après la grande offensive du Têt en 1968, que l'on a baptisé "Mini-Têt". Saïgon est l'objectif principal de cette nouvelle attaque beaucoup moins vaste que la précédente. Les Américains envoient 4 bataillons de la 9th Infantry Division, stationnée dans le delta du Mékong, pour affronter les infiltrations ennemies à Cholon, le quartier chinois de Saïgon, et dans le district 8, au sud de la ville. Les GI's habitués à un adversaire jouant du "hit and run" dans les rizières et autres terrains humides du delta se retrouvent alors face à des Viêtcongs déterminés, enterrés comme des termites dans un environnement urbain que les soldats américains vont d'ailleurs devoir apprendre à maîtriser. La bataille dure une semaine et se révèle être l'un des plus intenses combats de rues de la guerre du Viêtnam. La 9th Infantry Division remporte une victoire à la Pyrrhus : si le Viêtcong est repoussé et les décorations pour faits d'armes nombreuses, les Américains, en mobilisant une imposante puissance de feu, ont réduit en ruines une bonne partie des quartiers où ont eu lieu les combats. Les pertes civiles sont telles, d'ailleurs, qu'une commission d'enquête est diligentée pour savoir si la 9th Infantry Division a fait bon usage de sa puissance de feu -charge vite abandonnée. 


Ci-dessous, vidéo de l'armée américaine sur la 9th Infantry Division, surnommée "The Old Reliables" depuis la Seconde Guerre mondiale. Le documentaire se concentre surtout sur la formation de la Riverine Mobile Force en partenariat avec l'US Navy sur le Mékong.



 


Ce résumé du livre que je viens de faire est tiré des pages intérieures de l'ouvrage en question. L'auteur ne prend en effet pas la peine de bâtir une préface et/ou une introduction posant la problématique de son texte. Le prologue revient sur un épisode fameux du Têt où est déjà impliqué l'un des bataillons de la 9th Infantry Division qui prend part aux combats du mini-Têt : le siège de Ben Tre. C'est à l'issue de cette bataille qu'un officier américain déclare : "Il a fallu détruire la ville pour la sauver", une formule qui fera date aux Etats-Unis pour retourner l'opinion contre la guerre, à côté d'autres éléments. Nolan rappelle cependant le décalage entre la campagne de propagande américaine précédant le Têt, à laquelle participe Westmoreland, indiquant que la guerre est en passe d'être gagnée, et le choc que représente l'offensive viêtcong et nord-viêtnamienne. Tout comme l'illusion du commandant en chef du MACV sur le siège de Khe Sanh. En revanche, Nolan a un préjugé très négatif sur l'ARVN -dont a vu précédemment qu'elle avait été largement reconsidérée depuis quelques années. Il affirme également que la défaite militaire subie surtout par le Viêtcong et également par les Nord-Viêtnamiens se transforme en succès psychologique avec le discours de Johnson le 31 mars 1968 -annonçant une halte partielle des bombardements sur le Nord et sa décision de ne pas se représenter à l'élection présidentielle américaine. Mais pour lui, il ne pouvait en être autrement, la nation ne souhaitant plus poursuivre cette guerre. Il rappelle aussi que la présentation des média a été plutôt neutre que négative, reflétant la lassitude de l'opinion américaine. Mi avril-1968, le commissaire politique de la 9ème division viêtcong fait défection avec le plan d'une nouvelle offensive plus réduite, centrée sur Saïgon. Hanoï a profité de la pause dans les bombardements pour infiltrer des réguliers au Sud afin de renforcer le Viêtcong décimé : l'attaque vise à montrer que malgré les pertes du Têt, le Nord-Viêtnam conserve l'initiative. Westmoreland prend alors des mesures autour de Saïgon pour contrer l'arrivée des nouvelles unités ennemies, qui parviennent cependant à lancer leur attaque le 5 mai. En fait, le Mini-Têt débute cinq jours avant par une attaque contre Dong Ha, le long de la zone démilitarisée. La 2ème division nord-viêtnamienne détruit également deux postes des Special Forces à Ngog Tavak et Kham Duc sur la frontière laotienne. Le Mini-Têt ne s'achève que dans la deuxième semaine de mai et coûte pas moins de 1100 tués aux Etats-Unis. C'est le taux hebdomadaire de pertes le plus élevé de la guerre du Viêtnam, supérieur même à celui du Têt.

L'essentiel du propos de Nolan est en fait composé de témoignages d'officiers et soldats américains des 4 bataillons de la 9th Infantry Division engagés dans les combats. L'auteur présente souvent, en début de chapitre, le bataillon concerné et les principaux officiers, puis passe à une relation très détaillée des engagements -vus cependant, et c'est aussi une difficulté, uniquement côté américain, sans qu'un effort même minime soit fait pour se mettre côté Viêtcong ou nord-viêtnamien. Quelques cartes sont insérées en parallèle du texte mais elles sont bien insuffisantes pour se repérer correctement et suivre tous les mouvements racontés. La lecture devient assez vite fastidieuse, d'autant que le texte est dense et qu'il faut se souvenir de qui est qui dans l'unité concernée.

Dans sa conclusion, Nolan souligne que les quatre bataillons engagés ont perdu la bagatelle de 39 morts et 265 blessés dans l'opération (!) pour un "body count" très aléatoire, comme il le rappelle fréquemment (les soldats américains tout comme certains officiers n'y croient d'ailleurs pas beaucoup), de 976 tués adverses. Le plus important enseignement de la bataille est sans doute que les communistes ont su amener les Américains exactement là où ils le voulaient : dans des districts urbains de Saïgon peuplés en partie par des réfugiés catholiques du Nord-Viêtnam, donc très favorables a priori aux Américains et au gouvernement de Saïgon. Seulement, l'usage disproportionné de la puissance de feu a ébranlé ce sentiment. L'armée américaine estime avoir fait face à 7 bataillons ennemis -2200 hommes. Un général du Viêtcong interrogé vingt ans après affirme lui que seuls 2 bataillons étaient présents... à la lumière des récits recueillis par Nolan, il est patent que les bataillons d'infanterie mécanisée de la 9th Infantry Division ont été confrontés à un combat urbain très dur auquel ils n'étaient pas très bien préparés. Les M113 deviennent de véritables cercueils roulants en devenir face aux tirs de RPG du Viêtcong. L'on voit bien aussi la semi-discipline des conscrits américains qui composent une bonne partie des unités engagées. En combat urbain, le rôle des officiers, de la section au bataillon, s'avère donc primordial. Le recours massif à la puissance de feu de l'artillerie ou de l'aviation, sans parler des armes au sol, s'explique également par un mépris affiché pour les Viêtnamiens -réduits au rang de "gooks"-, que ce soit le Viêtcong ou le Nord-Viêtnamien mais aussi le soldat de l'ARVN ou le civil sud-viêtnamien. Comme le disent certains soldats américains, mieux vaut raser certains bâtiments abritant ne serait-ce qu'un sniper que de risquer le sang de plusieurs GI's. Tout l'inverse des Rangers de l'ARVN opérant dans le même secteur pendant l'offensive du Têt, et qui avaient pris la peine de collaborer avec la police pour soigneusement désigner aux appareils de la VNAF les bâtiments occupés par l'ennemi, limitant les pertes civiles au prix de davantage de temps consacré aux opérations. Le divorce est patent entre la population sud-viêtnamienne et ses forces de sécurité et les Américains. En achevant la conclusion, on comprend mieux alors pourquoi l'auteur a commencé son prologue par l'épisode de Ben Tre. Car si les Américains sont entrés dans Saïgon pour jouer le jeu de l'ennemi, l'expérience montre qu'il faut apprendre à jouer bien pour l'emporter correctement.

Au final, cet ouvrage constitue plus un recueil de témoignages de guerre, provenant de 5 bataillons de la 9th Infantry Division (dont deux mécanisés), du quartier général à Saïgon, des correspondants de guerre, et du 377th  Security Police Squadron basé à Than Son Nut, à propos des combats du Mini-Têt dans les districts sud de Saïgon du 5 au 20 mai 1968. Il est à lire aussi à la lumière de l'expérience américaine en Irak, à laquelle l'auteur fait souvent référence.

Sans surprise, hormis l'annexe listant les pertes, la bibliographie ne comprend que peu d'ouvrages et recense surtout les interviews effectuées par Keith Nolan.

Lectures sur Gettysburg...

Suite au résumé de l'article américain sur l'art opératif pendant la campagne de Gettysburg, dans la série de billets Qu'est-ce-que l'art opératif ?, un commentateur, Vincent, me demandait une bibliographie succincte sur le sujet. Je ne suis pas à proprement parler un spécialiste de la guerre de Sécession, bien que je m'y intéresse un peu, mais je vais essayer de fournir quelques conseils de lecture.

Quelques ouvrages généraux d'abord pour remettre la bataille dans son contexte. En français, il me semble que la meilleure synthèse disponible sur la guerre de Sécession -que je n'ai pas lue récemment, bien que je l'ai, ni commenté encore ici- est la traduction de l'ouvrage de l'historien américain James McPherson, paru dans la collection Bouquins, chez Robert Laffont, en 1991 (l'ouvrage en anglais date de 1988). Un peu ancien mais indispensable.

Il y aussi la récente traduction chez Perrin de l'ouvrage de John Keegan, disparu récemment, sur la guerre de Sécession, beaucoup moins riche que l'oeuvre de McPherson mais c'est plus une synthèse, émaillée de certains problèmes -j'avais la recension par ici (merci d'ailleurs à l'ami Bir Hacheim de l'avoir relayée, à l'époque).

Sur la bataille de Gettysburg à proprement parler, il y a comme le signalait Vincent dans son commentaire un ouvrage de la collection Campaign chez Osprey, dont j'avais fait la recension dans les touts débuts d'Historicoblog (3) -ça ne me rajeunit pas... il date quand même de 1998 et pour le coup, je vais tâcher de le relire pour en refaire une critique un peu plus fine car depuis, j'ai davantage lu sur le sujet.

A propos de la charge de Pickett, l'ouvrage de Earl J. Hess, que j'ai commenté de manière un peu plus approfondie ici, est incontournable. Une somme pour démonter l'historiographie de la "cause perdue" attachée au troisième jour de la bataille de Gettysburg.

De la même façon, sur la bataille de Little Round Top, on pourra lire le passionnant ouvrage de Thomas A. Desjardins qui remet les pendules à l'heure sur le rôle du 20th Maine et de son colonel, Joshua Chamberlain, histoire de démonter quelques mythes. Je l'avais commenté ici.

Voilà en tout cas pour les livres que j'ai eu l'occasion de commenter ici ou de lire moi-même à côté (j'ai fait un peu de tête...). Les lecteurs du blog amateurs de la guerre de Sécession (et il y en a, je le sais, je pense par exemple à Vincent Bernard) complèteront dans les commentaires.

mercredi 29 août 2012

Qu'est-ce-que l'art opératif ? (12) Les Etats-Unis : MacArthur après Inchon

Suite de la série sur l'appréhension de ce qu'est l'art opératif, notion assez complexe... résumé de l'avant-dernier article dans la partie consacrée aux Etats-Unis : Stanlis David Milkowski analyse la campagne de MacArthur en Corée du Nord après le débarquement d'Inchon.

- la guerre de Corée offre un aperçu intéressant en ce qui concerne l'art opératif, non seulement d'un point de vue historique mais aussi en liaison avec la réflexion stratégique actuelle. Pour l'auteur, MacArthur est en effet le dernier grand commandant opératif de l'armée américaine avec Schwarzkopf et la guerre du Golfe. La situation récente au niveau des conflits montre que les commandants opératifs devront faire à l'avenir à des théâtres d'opérations beaucoup plus incertains sur les plans logistique et du renseignement, à la façon de ce à quoi MacArthur est confronté après son succès à Inchon lors de la poursuite en Corée du Nord. La question posée dans l'article est de savoir si MacArthur est responsable du désastre subi par les forces de l'ONU en 1950, au moment où celles-ci atteignent leur summum opératif sans remplir leurs objectifs stratégiques. Plus que l'entêtement de MacArthur et sa personnalité, qui jouent leur rôle, ce sont bien les défaillances du système de commandement et de contrôle de l'ONU qui expliquent la défaite contre les Chinois. Le 27 septembre 1950, après la reprise de Séoul et la jonction avec la 8ème armée sortie de la poche de Pusan, MacArthur reçoit l'ordre de détruire les forces armées nord-coréennes et d'avancer au nord du 38ème parallèle, avec cependant des restrictions par crainte d'une intervention chinoise ou soviétique. Les troupes de l'ONU et de Corée du Sud avancent sans rencontrer de forte résistance en octobre, avant la contre-attaque surprise des Chinois à la fin du mois. L'offensive finale est déclenchée le 24 novembre. Mais, en 72 heures, les Chinois percent en plusieurs points la ligne de l'ONU et menacent d'encercler une bonne partie du corps de bataille adverse. L'ONU réussit à maintenir ses lignes de communication et à dégager la plupart des unités encerclées, au prix cependant de très lourdes pertes humaines et matérielles et en perdant les gains effectués depuis Inchon. A Noël, l'ONU se retrouve au point où elle en était trois mois auparavant, et MacArthur lui-même parle dès le 28 novembre d'une "guerre nouvelle" à mener en Corée.


Les hommes contre... (1970) de Francesco Rosi

1916. Le lieutenant Sassu (Mark Frechette), jeune officier italien inspiré par un patriotisme d'étudiant, rejoint le front contre les Austro-Hongrois dans le secteur d'Asagio, en Vénétie. La division du général Leone (Alain Cuny) a abandonné dans sa retraite un sommet important, le monte Fiore, que le général va s'acharner à vouloir reprendre à l'ennemi. Cependant, toutes les tentatives, mal préparées ou insuffisamment préparées, échouent, avec de lourdes pertes. L'obstination inhumaine du général fait enrager le lieutenant Ottolenghi (Gian Maria Volonte), un socialiste qui se sent proche de ses hommes et doit pourtant suivre les ordres insensés du général Leone...

Voici un des films mythiques du cinéma de guerre traitant de la Première Guerre mondiale, et ce d'autant plus qu'il est très rare à trouver aujourd'hui. Avec Les hommes contre..., Francesco Rosi réalise un pendant aux Sentiers de la Gloire de Kubrick, longtemps interdit en France. Car le film de Rosi reçoit un accueil houleux en Italie au moment de sa sortie : on lui intente même un procès pour "dénigrement de l'armée", qui se termine par un acquittement. Il faut dire que Rosi met très bien en scène le véritable carnage subi par les Italiens en raison des directives d'un général insensé, les scènes de combat ayant une froideur et une brutalité qui ne les rend que plus réalistes. Le film se veut évidemment porteur d'un message pacifiste et politique, qui prend même si les personnages, comme le général incarné par Alain Cuny, sont quelque peu caricaturaux. Le film est cependant inspiré d'un livre d'Emilio Lussu, un Italien interventionniste qui a servi dans la Brigade Sassari. Cette unité avait la particularité de comprendre des régiments sardes. C'est l'expérience de la guerre de positions très dure contre les Austro-Hongrois dans les collines et montagnes autour d'Asagio en 1916-1917 qui inspire à Lussu son roman, Un an sur les hauteurs, en 1938.

L'Italie, qui n'entre en guerre aux côtés de l'Entente qu'en 1915, doit affronter principalement les Austro-Hongrois au nord-est, dans ce qui va devenir une sanglante guerre de tranchées. Douze batailles vont opposer les deux camps, entre 1915 et 1917, sur l'Isonzo, avant l'intervention allemande qui conduit au désastre de Caporetto. Les Italiens, qui bénéficient au départ d'une certaine supériorité numérique, n'arrivent pas à s'emparer des hauteurs tenues par les Austro-Hongrois, bien retranchés et qui alignent un armement supérieur, notamment en artillerie. Le film se déroule certainement pendant les cinquième et sixième bataille de l'Isonzo, entre février et août 1916, lorsque les Austro-Hongrois s'emparent du plateau de l'Asagio. La sixième bataille de l'Isonzo voit Cadorna (le général qui inspire, probablement, Leone dans le film) contre-attaquer, et les Italiens reprennent la ville de Gorizia, au prix de pertes très élevées. L'offensive est également marquée par la première utilisation massive des gaz de combat par les Austro-Hongrois.


Ci-dessous, le fameux extrait du film où le général Leone envoie des hommes équipés d'armures de combat (!), qui se font massacrer par les mitrailleuses austro-hongroises, tout comme la charge d'infanterie qui suit. 

Mise à jour 1 : comme le signale un des commentateurs, de telles armures ont bien été utilisées sur le front italien pendant la Grande Guerre.

Laurent RULLIER, Hervé DUPHOT, Les combattants, tome 2 : Maréchal, nous voilà !, Paris, Delcourt, 2012, 56 p.

Dans le premier tome, que je commentais il y a un an et demi, le lieutenant Beaujour et le soldat Guérin doivent retrouver, en pleine débâcle de mai 1940, le professeur Staelens, un physicien spécialiste de l'uranium, avec sa femme Liliane, sa belle-soeur Hélène et Joost, son assistant. Après des difficultés pour localiser ces personnes et les faire sortir de leur village, Beaujour parvient à ramener presque tout son groupe à Dunkerque, où il embarque pour l'Angleterre. Le tome 2 s'ouvre sur le destin des protagonistes du premier tome : Beaujour, entré dans les FFL, est instructeur en ce mois de février 1941. Guérin, comme la majorité des Français évacués de Dunkerque, retourne chez lui, à Bagnolet, reprenant sa place dans un garage automobile. Les époux Staelens sont pris en charge par le comité britannique MAUD, le professeur continue ses recherches sur l'uranium. Sa belle-soeur Hélène, devenue infirmière, sert dans l'armée britannique en Egypte. Mais voilà qu'un grave problème va à nouveau réunir le lieutenant Beaujour et Liliane Staelens pour une mission en France, où ils vont être épaulés par Guérin : les Français, dans la débâcle, ont abandonné un stock d'eau lourde caché quelque part dans l'hexagone dont les Britanniques veulent absolument s'emparer avant les nazis...

J'avais beaucoup aimé le premier tome, malgré un dessin assez conventionnel. C'est surtout le scénario qui est bien ficelé. Et puis dans ce deuxième tome, Laurent Rullier commence par remercier et encourager les professeurs d'histoire-géographie, on ne peut que l'aimer (je sais, je ne le suis plus, mais quand même). Ce tome-ci est l'occasion de mettre en scène la France occupée, dans une période intéressante puisque l'URSS est encore l'alliée de l'Allemagne et les communistes français, que font intervenir les auteurs dans la BD, suivent la ligne de Moscou. A la limite, c'est plus le portrait de cette France de Pétain qui est instructif, davantage que l'histoire elle-même où la mission s'accomplit quand même avec une bonne dose de chance -héroïque. La trame de l'histoire autour de l'eau lourde est relativement classique. A noter que le MAUD (Military Application of Uranium Detonation) Committee cité par les auteurs est parfaitement authentique : c'est en fait le programme britannique de bombe atomique avant que les Anglais ne rejoignent le projet Manhattan des Américains. Les premières réunions sur le problème de l'uranium ont lieu en avril 1940 mais le comité ne prend son nom de MAUD qu'à l'été. La BD reste donc sympathique, gageons que les prochains tomes conserveront les mêmes qualités.


Ci-dessous, trailer du tome 1 sorti l'an passé.


les combattants par leyrenne

mardi 28 août 2012

Qu'est-ce-que l'art opératif ? (11) Les Etats-Unis : la campagne de Normandie

Pour faire bonne mesure et ne pas laisser trop d'intervalle entre les volets de la série (!), voici le numéro 11, résumé de l'article de Russell F. Weigley sur les défauts de la planification opérative des Alliés en Normandie, en 1944.

- avant la Seconde Guerre mondiale, la réflexion militaire britannique et américaine a privilégié la stratégie et la tactique, non le niveau opératif. Cela peut expliquer en partie les atermoiements alliés pendant la campagne de Normandie en raison de dissensions dans le commandement à l'échelon opératif. Si les Alliés remportent de grands succès après le débarquement en Normandie du 6 juin 1944, ils manquent, selon l'auteur, l'occasion inespérée de terminer la guerre avant la fin de l'année1944.

- le désastre de Gallipoli, en 1915, a jeté pendant l'entre-deux-guerres le haro sur les opérations amphibies, considérées comme vouées à l'échec -sauf dans le corps des Marines, prédisposé à ce genre d'exercices. Alors qu'est planifiée l'opération Overlord, les Alliés ont toujours Gallipoli en tête, ainsi que deux autres exemples d'assauts amphibie qui se sont heurtés à une farouche résistance menaçant de les faire échouer : Salerne, en Italie, à partir du 9 septembre 1943, et Tarawa, dans le Pacifique, le 20 novembre 1943. La peur d'un échec du débarquement allié est énorme, car elle aurait des conséquences incalculables, notamment pour le Royaume-Uni déjà bien las de la guerre. La planification est donc portée au plus haut point. Le succès inespéré d'Overlord est dû avant tout à des mesures tactiques et d'ordre technologique, non opératives. Le débarquement place Anglais et Américains au coeur de la stratégie alliée, dans l'espoir de vaincre le plus rapidement possible l'Allemagne nazie.

Stéphane THION, Les armées françaises de la guerre de Trente Ans, Soldats du passé, LRT Editions, 2008, 173 p.

Cet ouvrage, écrit par Stéphane Thion, a été édité par la maison LRT Editions, qui ne semble plus très active après avoir publié un peu moins d'une dizaine de livres. Comme le précise l'introduction, son ambition est de présenter les armées françaises de l'époque de la guerre de Trente Ans, plus précisément entre 1617 et 1648, année du traité de Westphalie -la guerre contre l'Espagne se prolongeant jusqu'en 1659 et le traité des Pyrénées. L'auteur insiste sur le rôle de Louis XIII et Richelieu ainsi que sur les guerres de religion du début du XVIIème siècle dans le redressement d'une armée française un peu délaissée à la fin du règne d'Henri IV et sous la régence de Maris de Médicis. Je ne suis pas spécialiste mais il faudrait voir des ouvrages universitaires pour vérifier cela. Par contre, Stéphane Thion indique d'entrée de jeu que l'ouvrage est fortement illustré et se base sur de longues citations de sources de l'époque, ce que l'on va effectivement vérifier : par souci d'authenticité et pour ne pas faire d'erreur d'interprétation, il se refuse à trop les analyser... choix humble mais un peu frustrant quand même.

Le livre commence par une mise en contexte avec un rappel à la fois résumé mais foisonnant de détails à propos de la guerre de Trente Ans (1618-1648). Le problème de cette partie, c'est qu'il y a très peu de cartes, il est donc difficile de suivre tous les mouvements de troupes présentés, le déroulement des batailles, et d'identifier correctement tous les grands personnages qui interviennent -des plans de bataille et encadrés biographiques auraient été les bienvenus. En revanche, comme promis dans l'introduction, on trouve de superbes illustrations en grand format, parfois sur double page. Regret tout de même : elles ne sont pas commentées, cela aurait été fort sain car elles proviennent souvent d'artistes postérieurs à la période traitée (représentent-ils correctement les soldats de l'époque ? quel est le but du tableau, est-ce un genre particulier ? etc). L'ouvrage se présente immédiatement comme très descriptif.

Les deux grosses parties du livre font un peu figure de catalogue, avec l'armée française avant son entrée en guerre et l'armée française une fois entrée dans la guerre. L'auteur procède par arme -infanterie, cavalerie puis artillerie. Des chapitres viennent s'y ajouter sur le commandement ou l'armée en campagne, ainsi que sur les principales réformes introduites notamment par des personnages tels que Maurice de Nassau ou Gustave-Adolphe, dont les Français vont s'inspirer. Là encore, le propos est très descriptif et l'on aurait aimé des cartes supplémentaires et des croquis explicatifs des batailles, sièges ou engagements évoqués. L'analyse reste simple, donc abordable il est vrai par tout un chacun.

L'ouvrage est complété par un point sur les uniformes et drapeaux, et une dernière partie sur la composition des armées françaises lors des principaux engagements entre 1620 et 1648. En annexes, l'auteur aligne des témoignages sur cinq des grandes batailles de la période, fournis tels quels, sans commentaire. Enfin, il y quelques pages consacrées à la peinture de figurines de la période. La bibliographie fournie p.172 comprend une écrasante majorité de sources et une dizaine d'ouvrages secondaires, certains récents, mais qui semblent insuffisamment exploités pour une explication un peu plus poussée de l'armée française de la première moitié du XVIIème siècle.

Voici donc un livre plutôt factuel, idéal pour s'initier aux armées françaises de la guerre de Trente Ans, abondamment illustré. Seul défaut : son prix relativement élevé (plus de 37 euros sur Amazon par exemple) qui poussera sans doute nombre de lecteurs vers des ouvrages universitaires parfois cités dans sa bibliographie mais plus économes, et sans doute un peu plus analytiques.

Ajouts aux pages du blog-mardi 28 août

Pourquoi ce blog ? Pour une nouvelle histoire bataille ! :


- n°27 : résumé de l'hommage du colonel Goya à John Keegan sur son blog La voie de l'épée.


L'auteur du blog-Stéphane Mantoux :


- j'ai rajouté, en relation avec le dernier billet, que je m'intéressais depuis un certain temps à la guerre de Sécession, j'avais oublié de le mettre...




- une nouvelle page qui constitue une sorte de "hall of fame" : Historicoblog (3) a déjà été, en effet, cité par Le Monde (2010), puis par Rue89 et la revue Hérodote (2011), enfin par deux revues que je lis et commente régulièrement, disponibles en maisons de la presse et autres kiosques, Guerres et Histoire et DSI (2012). Dans les premiers cas, c'est pour des articles traitant de sujets originaux, comme les Maï Maï ou AQMI. Ce qui m'encourage à continuer dans cette voie. Dès que j'aurais le temps, je compte ajouter de nouvelles pages sur les lectures incontournables pour qui s'intéresse à l'histoire militaire, les films de guerre, et pourquoi pas les documentaires ?


Sur Amazon :

- de nouvelles fiches de lecture sont rajoutées pour rattraper progressivement le retard sur celles publiées ici (je sélectionne). Au passage, je remercie les internautes qui cliquent pour montrer qu'ils ont apprécié les fiches sur le site en question.



Enfin, un petit bilan de l'activité du blog depuis environ un an, date où j'ai commencé à m'investir plus régulièrement, sachant que mon avenir dans l'Education Nationale était plus ou moins compté. En outre c'est le moment où j'ai commencé à écrire la chronique histoire pour l'Alliance Géostratégique, rejointe par la chronique cinéma depuis le début de cette année. L'objectif pour la chronique histoire était de publier un volet tous les quinze jours : au final, j'en suis à 17, soit plutôt un par mois, ce qui reste correct, surtout si l'on ajoute les 7 billets déjà publiés pour la chronique cinéma -et là on arrive à un billet tous les quinze jours. En outre, j'ai ajouté d'autres billets non classés dans ces deux dernières chroniques pour l'Alliance Géostratégique. En somme, j'arrive à être assez régulier dans ma contribution à ce site, c'est une bonne chose.

Globalement, l'audience du blog est montée en flèche depuis, justement, octobre 2011, jusqu'à un pic en mai 2012, suivi par l'habituel tassement pendant les grandes vacances. Les relais amenant jusqu'au blog se diversifient, avec des blogs alliés mais aussi d'autres sur lesquels j'interviens régulièrement, comme Bir Hacheim. La fréquentation quotidienne se monte au moins à 400 à 500 visites uniques avec des pics parfois bien plus élevés, comme hier avec plus de 800 visiteurs uniques. Autre signe intéressant : le nombre des commentaires, qui s'est lui aussi élevée en proportion. Je remercie d'ailleurs tous les intervenants car globalement, à une ou deux exceptions près, les commentaires restent corrects. Le jeu concours pour Guerres et Histoire a lui aussi particulièrement bien fonctionné. Merci encore à tous ceux qui viennent ici et laissent une trace de leur passage !

lundi 27 août 2012

Qu'est-ce-que l'art opératif ? (10) Les Etats-Unis : la campagne de Gettysburg

Et c'est reparti : suite de la série sur l'art opératif. Je m'étais arrêté au volet 9 il y a deux mois. On reprend avec l'analyse du colonel Arthur V. Grant sur l'art opératif et la campagne de Gettysburg (via le lien, quelques cartes pour suivre les opérations, c'est quand même plus pratique...).

- à proprement parler, le niveau opératif de la guerre n'a pas encore été théorisé aux Etats-Unis pendant la guerre de Sécession. Cependant, en mai 1863, lorsque le gouvernement du Sud approuve l'invasion du Nord par le général Lee, les deux camps ont déjà compris que les succès au niveau du théâtre des opérations induisent des conséquences politiques. Pour ne pas l'avoir compris, McClellan a été congédié par Lincoln. A l'ouest en revanche, Grant vole de succès en succès depuis la prise des forts Henry et Donelson. En mai 1863, il est aux portes de Vicksburg, une place stratégique pour la Confédération, à un point tel que l'on discute beaucoup au Sud pour se demander quelles seraient les conséquences politiques de la chute de la ville.

- la situation stratégique du Sud est déjà mauvaise. Seule l'armée de Lee remporte des succès, et la question se pose alors de savoir si le corps de Longstreet ne pourrait pas être envoyé à l'ouest pour soutenir la défense de Vicksburg. Lee, au contraire, estime que le théâtre de Virginie du Nord est décisif et demande même que son armée soit renforcée pour envahir à nouveau l'Union, un concept déjà appliqué et discuté par d'autres chefs sudistes. Lee espère soulager la pression des autres fronts, nourrir son armée au Nord et non plus au Sud, et faire éclater l'Union en proie, croit-il, à de violents troubles menés par les partisans de la paix. L'affrontement avec l'armée nordiste est envisagé, mais sans plus de précision. Encouragé par ses victoires à Fredericksburg et Chancelorsville, Lee ne s'inquiète pas d'une rencontre avec son adversaire. Mais de fait, les corps d'armée de Lee sont devenus trop grands pour être manoeuvrés par un seul homme. Après la mort de Jackson, son général fétiche, le commandement est réorganisé : résultat, les deux tiers des officiers sont nouveaux à leur poste quand se déclenche l'invasion du Nord. Hooker, maintenu au commandement de l'armée nordiste après le désastre de Chancelorsville, fait prudemment camper ses troupes sur la défensive le le long de la rivière Rappahannock.

La ballade du soldat (1959) de Grigori Tchouhkraï

Juillet 1942. Le soldat soviétique Alexei Nikolaevich Skvortsov (Vladimir Ivashov) détruit deux chars Tigres allemands avec un fusil antichar, davantage pour sauver sa vie que par pur héroïsme. Son général veut le décorer, mais Alexei demande en lieu et une place une permission exceptionnelle pour aller voir sa mère et réparer le toit de sa maison. Le général lui donne six jours pour ce faire -y compris le voyage. Durant son trajet en chemin de fer, Alexei mesure la dévastation et les souffrances qu'endure la population de l'URSS en guerre. Le soldat Pavlov (Gennadi Yukhtin), qui l'a aidé à dégager sa jeep embourbée, lui demande de donner à son épouse deux morceaux de savon, cédés à contrecoeur par le sergent de son escouade. A la gare, Alexeï rencontre Vasya (Yevgeni Urbansky), un soldat démobilisé après avoir perdu une jambe. Vasya ne veut pas retourner chez lui pour ne pas être un poids pour son épouse, avant de changer d'avis et d'être finalement bien accueilli par celle-ci. Alors qu'il essaye d'embarquer dans un wagon, il est obligé de corrompre la sentinelle du convoi, Gavrilkin (Aleksandr Kuznetsov), qui craint les foudres de son lieutenant, en lui donnant une boîte de corn-beef. Plus tard, une jeune fille, Shura (Zhanna Prokhorenko), tente de monter dans le wagon. Effrayée par Alexei, elle cherche à sauter du train, mais celui-ci arrive à l'en dissuader. Les deux passagers continuent ainsi le voyage ensemble, dans le même wagon...

C'est le premier film de la collection de Guerres et Histoire, Les chefs d'oeuvre du film de guerre, avec lequel je n'accroche pas trop. Pourtant je suis amateur des films soviétiques ou russes, d'ordinaire, j'en ai déjà évoqué plusieurs ici même. Il faut dire que bien que situé pendant la Grande Guerre Patriotique, La ballade du soldat n'est pas vraiment un film de guerre au sens propre du terme. C'est plutôt une longue romance avec plusieurs histoires d'amour qui se croisent : celle d'un jeune soldat et d'une jeune fille, celles d'hommes mariés au front et de leurs épouses à l'arrière, et l'amour d'une mère paysanne pour son fils expédié au front. Il ne faut donc pas attendre de scènes de combat : la seule est celle du début, où Alexeï expédie ad patres deux T-34/85 maladroitement camouflés en Tigres avec un fusil antichar PTRD -exploit d'ailleurs parfaitement irréalisable en réalité, sauf suprême coup de chance à tuer un membre d'équipage par un tir direct dans la fente de vision... on le voit, La ballade du soldat n'a donc rien à voir avec L'étoile (2002) de Lebedev ou Battle of Honor, la bataille de Brest-Litovsk (2010) pour ne prendre que deux des films les plus récents.

Le livret d'accompagnement de la collection est encore une fois assez inégal. L'article d'habitude consacré à la mise en perspective du conflit est cette fois un abcédaire du soldat soviétique réalisé par Yasha Maclasha. Certes on y trouve des informations intéressantes, mais ça ne remplace pas une analyse et une description des combats de l'été 1942, époque où se situe le film -il faut d'ailleurs bien écouter car il y a un seul indice dans celui-ci permettant de se placer chronologiquement. Etonnant d'ailleurs car Jean Lopez a signé un ouvrage sur Stalingrad où il y aurait eu à prendre pour cette partie. En revanche, les deux autres morceaux du livret sont meilleurs. L'extrait des mémoires du réalisateur, Grigori Tchoukhraï, permet de comprendre ses intentions : il voulait faire "un film sur la guerre sans scènes de guerre", ce qui résume bien ce que j'évoquais ci-dessus. Tchoukhraï, lui-même vétéran de l'Armée Rouge où il a servi dans les parachutistes, a bien du mal d'ailleurs à imposer sa vision aux autorités soviétiques. Malgré tout le film emporte l'adhésion de Khrouchtchev, à un point tel qu'il est présenté à Cannes, assurant sa postérité hors d'URSS : La ballade du soldat reste un des films les plus connus du genre pour les amateurs de cinéma soviétique. Tchoukhraï, mort en 2001, ne put jamais pourtant réaliser son rêve, tourner un film sur la bataille de Stalingrad à laquelle il avait participé. Le dernier article est une interview d'Alexandre Chpaguine, critique de cinéma à Moscou. La ballade du soldat, avec Quand passent les cigognes et Le destin d'un homme, fait partie des premiers films de guerre soviétiques à marquer un véritable "dégel" dans une production très convenue. Le succès du film de Tchoukhraï tient beaucoup, d'ailleurs, à sa tonalité antimilitariste : ce sera le film le plus populaire du réalisateur.

Au final, le livret semble plus court cette fois, et manque un peu de punch avec ce lexique remplaçant l'article de mise en situation. En revanche les deux autres articles remontent l'ensemble. Mais toujours pas de sources mentionnées dans une rubrique "Pour en savoir +" comme dans le premier livret sur La mer cruelle, qui a été jusqu'à présent le seul à le faire. Peut mieux faire, donc !

Les studios Mosfilm ont mis le film en ligne, avec les sous-titres anglais, c'est par ici.


dimanche 26 août 2012

Champs de bataille thématique n°26 (mai 2012)-L'aviation du Kaiser dans la Grande Guerre

Il y a bien longtemps que je n'avais pas lu un exemplaire de la revue Champs de bataille, à laquelle j'ai moi-même contribué entre 2006 et 2010 environ, avec quelques articles. Le sujet de ce thématique -je n'ai jamais compris pourquoi on est passé à "thématique" au lieu de dire hors-série : peut-être un but commercial ?- m'intéressait, j'ai donc acheté l'exemplaire pour voir.

J'avoue avoir été agréablement surpris par la forme : c'est mieux qu'il y a deux ans, plus aéré, les légendes des illustrations sont davantage mises en valeur, bref tout cela apparaît plus solide. En revanche, on trouve toujours nombre de fautes de frappe ou autres non corrigées. Avantage du site en ligne : on peut consulter à l'avance toutes les pages du numéro rapidement, c'est un plus.

Quant au contenu, le format du magazine ne doit pas tromper (93 pages) car le texte se lit en fait assez vite. C'est d'ailleurs davantage une analyse à grands traits de l'aviation allemande, avec ses forces et ses faiblesses, qu'une description de ses opérations -qui manquent peut-être un peu par moments, dans le détail. Chaque grande partie est conclue par la présentation rapide des principaux appareils allemands du moment. On trouvera aussi les biographies succinctes de deux grandes figures allemandes de l'aviation du Kaiser, Boelcke et von Richthofen.

Les 15 dernières pages, après l'analyse chronologique de l'aviation allemande, proposent une description des moteurs, de l'armement et des tactiques, dans un style un peu catalogue, comme s'il fallait combler la fin de la revue. En conclusion, les auteurs, Michaël Marion, Jean-Philippe Liardet et Stéphane Morhain, expliquent que les Allemands ont échoué en raison d'un infériorité doctrinale. Il y a eu pourtant trois moments où les Allemands auraient pu faire jouer une longueur d'avance sur les Alliés : au tout début de la guerre, fin 1915-début 1916 au moment où le Fokker Eindecker dominait les airs, et enfin en 1917 après l'épisode du Bloody April. En outre, l'échec allemand tient également à l'absence de grands stratèges, tel Trenchard pour les Britanniques ou Duval pour les Français -même s'ils ont eu des organisateurs hors pair. Les Allemands se sont montrés en revanche, d'après les auteurs, supérieurs sur le plan tactique, confiant notamment le commandement d'escadrilles et d'escadres aux grands as. Ceux-ci n'ont réussi qu'en 1917, en combinant une stratégie défensive et une tactique offensive. Forces et faiblesses de la Luftstreikräfte annoncent donc celles de la Luftwaffe pendant la Seconde Guerre mondiale. Les constructeurs allemands produisent déjà des appareils de grande qualité (Fokker D. VII à la fin de la guerre, sans doute le meilleur appareil du conflit) mais en quantité insuffisante, à cause des rivalités entre constructeurs et de la prolifération anarchique de la recherche. La Luftwaffe sera essentiellement une arme d'appui au sol et non une arme de frappe stratégique.


Ci-dessous, extrait du film Le crépuscule des aigles (1966), l'un des meilleurs films sur les combats aériens de la Grande Guerre. Le numéro utilise des captures des films Flyboys (2006) et Baron Rouge (2008), plus récents et beaucoup moins réalistes. 



 
Le crépuscule des Aigles (1966) par maximumuse

Globalement, on reste un peu sur sa faim en refermant ce Champs de bataille thématique. Le contenu est intéressant mais pas suffisamment rempli : le dernier paragraphe de la conclusion, que je n'ai pas repris, est quelque peu elliptique. Le hors-série du Fana de l'aviation sur l'aviation française de la Grande Guerre, paru récemment, même s'il ne cite pas ses sources, était, il me semble, plus consistant (il y a eu aussi un Champs de bataille thématique sur l'aviation alliée, mais je ne l'ai pas lu). La bibliographie de la p.93 mentionne de nombreux ouvrages Osprey, Arms and Armour ou Squadron/Signal Publications. Pour 11,95 euros (le prix de la revue), on peut facilement s'acheter en ligne un ouvrage Osprey ou peut-être même deux : l'investissement serait sans doute plus porteur, la revue ne remplaçant pas le livre.

Carto n°11 et 12 (mai-juin/juillet-août 2012)

La revue de vulgarisation en géographie Carto, du groupe Areion -le même que DSI et consorts-, poursuit son chemin. Je profite de la lecture en continu des deux derniers numéros pour relever les éléments intéressants.

Dans le n°11 :

- comme toujours, le dossier reste assez léger en raison du format de la revue, mais il est consacré à un thème important, la pauvreté dans le monde : il mérite qu'on y jette un coup d'oeil.

- assurément la meilleure rubrique de la revue, l'actualité par les cartes. A noter le topo sur la force politique des Cubains aux Etats-Unis, la situation au Vénézuela, le nouveau "grand jeu" en Asie-Pacifique, la situation aux Maldives, celle du Turkménistan, etc. A noter le canular de Frank Tétart : la revue s'essaierait-elle à l'humour ?

- dans la rubrique environnement, deux articles intéressants sur les réfugiés climatiques et le nucléaire taïwanais.

- une fois n'est pas coutume, la rubrique histoire se contente d'un article, mais d'un bon, sur Jean-Baptiste d'Anville, géographe des Lumières.

- et ne pas oublier de lire la dernière page qui fournit des sites intéressants pour la cartographie.

Dans le n°12 :

- un bon dossier sur l'Afrique du Sud post-apartheid.

- dans la rubrique l'actualité par les cartes, on lira les pages notamment dédiée à la Jamaïque, à la Bolivie, au Paraguay, au Cambodge, à l'Algérie, à la Tunisie, à la Syrie, au Bahrein.

- la rubrique environnement offre un article de bonne facture sur la géopolitique de l'eau.

- dans la rubrique histoire, retour du partenariat avec Tallandier pour le résumé de la bataille de Courtrai, issu du dernier ouvrage par sous la plume de Xavier Hélary dans la collection "Lhistoire en batailles".

Charles A. KROHN, The Lost Battalion of Tet. Breakout of the 2/12th Cavalry at Hue, Pocket Star Books, 2008, 320 p.

Charles A.Krohn a servi comme officier au Viêtnam, au sein de la 1st Air Cavalry Division. Il a ensuite travaillé pour le Pentagone et a notamment été conseiller en Irak pendant trois mois au sein du programme de reconstruction des infrastructures. Cet ouvrage a été initialement publié au Naval Institute Press en 1993. Il est consacré à un "bataillon perdu" pendant l'offensive du Têt, en pleine guerre du Viêtnam (1968), en l'occurrence le 2/12 Cavalry de la 1st Air Cavalry Division, encerclé par l'armée nord-viêtnamienne lors d'une progression au nord de la ville de Hué, pour dégager cette cité prise par les communistes dans sa quasi-totalité aux premiers jours de l'offensive. Les Américains raffolent des histoires de "bataillons perdus". Il y en avait eu un pendant la Première Guerre mondiale : plusieurs compagnies de la 77th Infantry Division isolées dans l'Argonne en octobre 1918 par les Allemands, épopée qui a inspiré plusieurs films (1919, 2001). Il y en a eu un aussi pendant la Seconde Guerre mondiale : le 1st Battalion du 141st Infantry Regiment de la 36th Infantry Division du Texas, encerclé dans les Vosges le 24 octobre 1944. Il fallait donc qu'il y en ait un aussi pour le Viêtnam, pour ainsi dire.

Dans sa préface à la réédition, Krohn souligne combien son ouvrage lui a valu de réactions de la part des vétérans de l'unité ou de leurs familles. Il a revu d'ailleurs le chiffre des pertes : les tués passent de 60 à 81. Plus intéressant peut-être pour lui, un historien militaire du Center of Military History l'a contacté en 2006 pour l'histoire officielle de la guerre du Viêtnam qu'il était en train de composer. Krohn, à partir de son expérience au Viêtnam, pensait qu'une troupe d'infanterie légère ne pouvait résister à une force supérieure en nombre sans soutien d'artillerie. C'est ce qu'il plaida auprès du général Franks quand il vit avec horreur, raconte-t-il, que la 10th Mountain Division américaine partait en Afghanistan sans artillerie. Heureusement, dit-il aussi, la division suivante y allait munie d'un soutien d'artillerie ! Révélateur d'une certaine pensée américaine de la guerre, comme on le verra plus loin...

Le 3 février 1968, les 400 hommes du 2/12th Cavalry sont jetés au nord de Hué contre une position retranchée nord-viêtnamienne, avec pour seul appui un gunship, sans soutien d'artillerie ni de l'aviation. A 3 contre 1, le commandant nord-viêtnamien tend un piège aux Américains et réussit à les encercler. Les premiers obus américains n'arrivent finalement que neuf heures après le premier contact avec l'ennemi. Le commandant du bataillon, Sweet, décide finalement d'opérer une percée vers l'ouest en laissant sur place les morts et le matériel lourd. Ces pertes tragiques provoquées par un manque de soutien sont exceptionnellement rares, selon l'auteur, dans l'armée américaine engagée au Viêtnam. Le général Tolson, commandant la 1st Cavalry Division, a en effet envoyé dans l'enfer un bataillon de sa 3rd Brigade pour dégager Hué, le 1er février 1968 : les Américains sont alors persuadés que l'assaut contre la ville est de faible envergure. Ce même jour, le 2/12 Cavalry est héliporté à PK 17, un camp au nord de Hué. Mais sans l'équipement lourd des soldats, ni leur soutien d'artillerie : seuls 2 tubes de 105 de l'ARVN sont sur la base pour soutenir les Américains. Et le gunship qui leur est affecté, le lendemain, commence par un friendly fire de bon augure...

Alors officier de renseignements (S-2) Krohn a participé lui-même à l'engagement. Précédemment, la 1st Air Cavalry Division a rencontré évasivement l'armée nord-viêtnamienne, fin 1967 et jusqu'au début 1968 et l'offensive du Têt, dans la vallée de Que Son. Le 3 février, le 2/12 Cavalry est envoyé à la sauvette, sans équipement lourd ni soutien, contre le 6ème régiment nord-viêtnamien dont des éléments protègent, en fait, rien moins que le PC de l'opération menée contre la ville de Hué. Encerclés, les Américains, sous les ordres du lieutenant-colonel Sweet, réalisent alors une percée nocturne qui leur sera beaucoup reprochée car ils ont temporairement abandonné les corps de leurs camarades. Pourtant l'unité se voit attribuer la citation présidentielle et 11 Distinguished Service Crosses.

Il est intéressant de voir comment Krohn semble atterré par cette expérience tragique qui n'aurait, selon lui, jamais dû arriver. Une bonne partie de l'ouvrage est d'ailleurs consacrée à déterminer les responsabilités, et en particulier celles des officiers supérieurs ou généraux de la 1st Air Cav. Sur le fond, on ne peut que constater la répugnance des officiers de la 1st Air Cavalry Division, pourtant souvent considérée comme faisant partie de l'élite de l'US Army au Viêtnam, à engager un adversaire, même supérieur en nombre, sans appui d'artillerie ou autre soutien. Comme si le combat au contact était une gageure pour l'armée américaine. C'est sans doute l'enseignement le plus intéressant du livre, à propos de la conception américaine de la guerre de manière générale. Comme beaucoup d'autres ouvrages du même genre, celui de Krohn est américanocentré. L'auteur essaye cependant, sur 6 pages, de se mettre à la place des Nord-Viêtnamiens, mais cela reste insuffisant et pas très convaincant. Imaginez que vous avez commandé un plat au restaurant et qu'on vous en apporte seulement la moitié, et que le serveur vous annonce que l'on n'a pas trouvé l'autre moitié pour vous la servir. C'est un peu l'impression que peut ressentir l'historien de formation quand on voit le récit d'un engagement comme celui-là, plutôt de faible envergure, mais vu seulement d'un côté. Un monologue en quelque sorte qui n'a d'intérêt que parce qu'il fournit l'analyse d'un engagement entre Américains et Nord-Viêtnamiens pendant l'offensive du Têt -en se basant largement sur des témoignages de vétérans et les documents officiels américains, comme le montre la bibliographie sinon très réduite (6 ouvrages !).

Notons cependant la présence de cartes en parallèle du texte (pas forcément très nettes, mais elles ont le mérite d'être là et assez nombreuses), d'un livret photo central et d'annexes fournis (composition d'un bataillon, liste des pertes, citation présidentielle, liste des DSC décernées à l'unité).

samedi 25 août 2012

Olivier TODD, La chute de Saïgon, Tempus 373, Paris, Perrin, 2011, 748 p.

Je participais récemment sur Ma pile de livres à une discussion à propos de la collection Tempus des éditions Perrin, où l'on trouve un peu de tout. Ce volume-là ne fait que confirmer mes dires : ce n'est semble-t-il que la réédition à peine modifiée d'un ouvrage paru il y a maintenant plus de vingt ans.

Olivier Todd est un écrivain et journaliste français, né en 1929. C'est le père du célèbre historien Emmanuel Todd. Progressiste, sympathisant du PCF dans les années de l'après Seconde Guerre mondiale, il travaille pour Le Nouvel Observateur. En 1965, il se rend pour la première fois au Viêtnam, un conflit dont il va assurer le suivi régulier jusqu'à la chute du Sud en 1975. Se trouvant à Hanoï en 1973, il découvre que le GRP du Sud, soutenu par le Nord, n'est qu'un instrument entre les mains de celui-ci. Cette réalité provoque chez lui les premiers doutes en ce qui concerne la cause de la réunification du Viêtnam. Ce changement d'orientation politique le conduit à rejoindre la rédaction de L'Express en 1977. Dix ans plus tard, en 1987, il rédige cet ouvrage, La chute de Saïgon.

Dans son avant-propos, Olivier Todd fait d'entrée un parallèle entre le Viêtnam et la guerre en Irak (réédition de 2005 replacée ici). Il présente son livre comme un exposé des opérations militaires, manoeuvres politiques et diplomatiques, et un récit des drames et souffrances humaines lors de l'offensive finale du Nord-Viêtnam contre le Sud, dans les quatre premiers mois de 1975. Il explique aussi son changement de point de vue au fur et à mesure de la découverte du Nord-Viêtnam, regrettant que la guerre du Viêtnam ne soit pas "cernée par nos manuels scolaires français" -avec un exemple cependant bien réducteur... et ce d'autant plus que dans l'ancien programme (de lycée), la guerre du Viêtnam n'était pas traitée en tant que tel, mais au sein de la guerre froide. Todd reconnaît cependant l'obstacle de la barrière de la langue : le fait de ne pas parler viêtnamien était un handicap pour mieux comprendre les événements. En 1973, il part rencontrer les maquisards du Viêtcong dans la péninsule de Ca Mau, à l'extrême-sud du Sud-Viêtnam. C'est là que son point de vue "idéologique", pour ainsi dire, commence à changer. D'après lui, les Américains n'auraient pas dû s'engager au Viêtnam : d'ailleurs, il affirme qu'ils n'ont pas mené de guerre conventionnelle : les B-52 n'ont pas frappé Hanoï (et Linebacker II alors ?) et les Sud-Viêtnamiens ne sont jamais intervenus au Nord-Viêtnam (et alors quid des opérations spéciales de l'OPLAN 34A ?). Les Etats-Unis n'ont tiré du Viêtnam que des leçons sur le rapport de l'armée à la presse, ce que l'on voit pendant la première guerre du Golfe, puis pendant la guerre en Irak avec ceux dits "embedded".

La conclusion se trouve en fait à la fin du dernier chapitre, non séparée. Olivier Todd tente d'expliquer la chute de Saïgon et de déterminer les responsabilités de cette défaite. D'après lui, les premières fautives sont les élites sud-viêtnamiennes, qui n'ont pas su rallier la population derrière un nationalisme démocratique. Les Américains ont bâti une armée sud-viêtnamienne conventionnelle face à une guérilla, avant de faire l'inverse après 1968 alors que la situation changeait : Todd reproche à l'ARVN son manque d'indépendance et de moral -un tableau bien caricatural, comme je le montrais récemment en évoquant la bataille de Xuan Loc. Pour lui, le Congrès et les médias ont servi les buts de guerre du Nord-Viêtnam, le régime totalitaire de Hanoï étant plus à l'aise sur le plan de la propagande et de la discipline intérieure... le journaliste pense que si Nixon avait échappé au scandale du Watergate, il y aurait eu une intervention américaine en 1975. Les Etats-Unis, selon lui, auraient dû mener la guerre différemment (comment ? il ne le dit pas). On peut être interloqué par sa comparaison entre les régimes communistes et les dictatures de droite, d'après lui "biodégradables" (sic) alors que les premiers ne le sont pas. Le seul mérite de la résistance du Sud-Viêtnam, selon Todd, est d'avoir permis que d'autres Etats ne basculent pas dans le communisme -Thaïlande ou Malaisie. Les Américains et les Viêtnamiens se seraient rencontrés sans se comprendre, les premiers ne voyant pas que la guerre était avant tout une tragédie viêtnamienne. Todd termine sur l'évocation du périple de Tran Van Ba, ancien président de l'Association des Etudiants Viêtnamiens de Paris, disciple du Sud-Viêtnam, et qui retourne sur place en 1980. Arrêté en 1984, il est exécuté par le régime communiste l'année suivante.

L'édition ne comprend pas vraiment de postface, à part les quelques lignes à la fin de cette pseudo-conclusion : l'auteur espère voir, de son vivant, le retour de Saïgon à la place d'Hô Chi Minh Ville... tout comme il n'y avait d'ailleurs pas d'avant-propos actualisé pour cette édition de 2011, celui-ci datant de l'édition de 2005. En revanche, Olivier Todd fournit plusieurs annexes : des extraits des accords de Paris (janvier 1973), une comparaison de l'aide militaire reçue par les deux Viêtnam avant l'offensive finale, avant de présenter rapidement l'ARVN et l'armée nord-viêtnamienne, puis le butin capturé par les Nord-Viêtnamiens au sud. La bibliographie fournie est datée et semble être celle de l'édition originale de 1987 : aucun ouvrage n'est postérieur, même si l'on trouve des livres en français et en anglais. En revanche plusieurs cartes sont insérées en parallèle du texte -mais pas assez, encore une fois.

On l'aura compris, le propos est soutenu par le revirement idéologique de l'auteur, désillusionné par le communisme du sud-est asiatique. Encore que ce parti pris ne se ressente pas trop dans le texte, plutôt bien écrit. Non, ce qui manque vraiment, c'est la profondeur d'analyse. Pourquoi ne pas avoir inséré, par exemple, les annexes décrivant les deux armées en présence -bien trop courts cependant- directement dans le texte ? Pourquoi ne pas avoir mis à jour ce travail avec les ouvrages parus depuis 1987 ? En fait, on peut se poser la question de la pertinence d'une bibliographie qui n'est pas exploitée. Car les objectifs de l'avant-propos ne sont pas remplis. La situation militaire est décrite à grands traits, mais cela reste sommaire. En revanche, Todd passe beaucoup plus de temps à parler des manoeuvres diplomatiques ou politiques, qui semblent beaucoup l'intéresser. Les drames et souffrances humaines ? Ils sont là, peut-être un peu trop. On a donc bien affaire à une oeuvre de journaliste, d'un témoin des événements, qui peine à s'élever au dessus du récit engagé pour présenter les ressorts profonds d'une date importante pour le Viêtnam mais aussi pour les Etats-Unis.