lundi 30 juillet 2012

Jean-Christophe BUISSON, Mihailovic (1893-1946). Héros trahi par les Alliés, Tempus 370, Paris, Perrin, 2011, 351 p.

Jean-Christophe Buisson est le rédacteur en chef des pages culture du Figaro Magazine depuis 2008. Il a écrit plusieurs livres dont un roman dédié au général Vlassov, cet officier soviétique capturé par les Allemands devant Léningrad en juillet 1942 et qui prit la tête d'un mouvement de collaboration avec les nazis. Ce n'est pas inintéressant au vu du ton du livre que je m'apprête à commenter.

Dans cet ouvrage, Buisson cherche, en fait, à réhabiliter Draza Mihailovic, un général serbe qui a dirigé la résistance nationaliste et royaliste en Serbie dès 1941, ceux que l'on appelait les Tchetniks. Capturé par l'Armée populaire yougoslave de Tito début 1946, il est exécuté quelques mois plus tard. Comme le montre le titre, l'auteur, qui n'est pas un historien, fait ici une oeuvre polémique, un plaidoyer pour Mihailovic, souvent appelé le "De Gaulle serbe" -tout comme Vlassov est parfois baptisé le "De Gaulle russe"- ou le "chouan de Serbie".

Or le moins que l'on puisse dire est que la figure de Mihailovic est plus que contestée. Il faut dire que les Tchetniks et les partisans de Tito se sont quasiment autant combattus qu'ils ont affronté les puissances de l'Axe en Yougoslavie, un pays où la Seconde Guerre mondiale a pris un tour particulièrement sordide. De nombreux groupes de Tchetniks avaient établi un modus vivendi avec l'occupant pour privilégier le combat contre les partisans communistes de Tito. On a reproché également aux Tchetniks une politique de massacres ethniques. Avant de revenir sur le livre à proprement parler, dressons un portrait rapide de la place de Mihailovic dans la résistance yougoslave jusqu'à son exécution en 1946 par les communistes de façon un peu moins biaisée que dans cet ouvrage -j'y reviendrai à la fin de ce billet.

Mihailovic établit les Tchetniks dès le mois de mai 1941, juste après le succès de l'invasion allemande : c'est en fait le premier groupe de résistants yougoslaves. Installés autour de Ravna Gora, en Serbie, les membres du groupe de Mihailovic sont parfois confondus avec des groupes collaborateurs qui eux aussi se baptisent Tchetniks. Mihailovic entre en contact avec les Britanniques et le gouvernement en exil de Pierre II dès le mois de septembre 1941. Au départ, sa stratégie consiste à renforcer son groupe de résistants en armes de façon à appuyer l'intervention alliée en Yougoslavie : c'est donc une posture défensive et les Tchetniks ne combattent les Allemands que lorsqu'ils y sont contraints. Mihailovic craint par ailleurs les représailles contre les civils et a déjà eu vent des massacres contre les Serbes commis par l'Etat fasciste des Oustachis en Croatie. Avec l'invasion de l'URSS, les communistes yougoslaves forment bientôt le mouvement des partisans dirigé par Tito. Ils s'en prennent aux Allemands, parfois avec la collaboration des Tchetniks, mais Mihailovic est à nouveau effrayé par les représailles -comme lors du massacre de Kragujevac. Le 15 novembre, pour éviter toute confusion avec les Tchetniks des groupes collaborateurs, le mouvement de Mihailovic devient l'Armée Yougoslave de la Patrie.

samedi 28 juillet 2012

Edward G. MILLER, A Dark and Bloody Ground. The Hürtgen Forest and the Roer River Dams 1944-1945, Texas A&M University Press, 1995, 250 p.

Edward G. Miller est un historien militaire du Département de l'armée américaine, ayant servi dans celle-ci entre 1980 et 2000 (dont 6 ans en Allemagne). Dans ce livre, écrit 50 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, il traite d'une bataille relativement méconnue de la campagne en Europe de 1944-1945, celle des combats sanglants de la forêt de Hürtgen, au sud d'Aix-la-Chapelle, éclipsés par la campagne de Normandie ou la bataille des Ardennes. Ce n'est pas difficile à comprendre : ces affrontements furent particulièrement coûteux car selon lui, cette lutte d'attrition fut menée pour de mauvaises raisons par les Américains. Pour Miller, c'est justement un exemple type où les commandants et les états-majors de l'US Army n'ont réalisé que trop tard quel était le véritable but à atteindre. En effet, l'entrée dans la forêt de Hürtgen ne se fait pas selon un but précis et il faut plusieurs mois pour que les généraux américains comprennent que le seul objectif valable réside dans les barrages de la rivière Roer. Ces barrages contrôlent en effet le niveau de l'eau du seul obstacle naturel entre la 1st US Army et le Rhin. Les Américains ne peuvent franchir la Roer sans contrôler les barrages, et pourtant ils vont s'enliser dans la conquête futile de carrefours routiers, de villages, sur un terrain parmi les plus hostiles de la campagne, qui annule leurs avantages liés à la doctrine d'emploi combiné des armes -blindés, artillerie, aviation. La poursuite de la campagne en France se termine ainsi dans la boue et les mines de la sombre forêt de Hürtgen.

Les Allemands eux-mêmes, comme le général von Gersdorff, chef d'état-major de la 7. Armee et vétéran du front russe, reconnaissent que les combats dans la forêt de Hürtgen ont été parmi les plus épouvantables de la guerre. Plusieurs divisions d'infanterie américaines -les 1st, 4th, 9th, 28th, 78th en particulier- sont saignées lors d'une terrible bataille d'attrition. Qui a gagné cette bataille au final ? Les Allemands ont empêché les Américains de traverser la Roer avant la contre-offensive des Ardennes, mais ont perdu un grand nombre d'officiers et de sous-officiers expérimentés difficilement remplaçables. Les Américains cherchaient d'abord à mettre fin à la guerre en s'emparant de la Ruhr et de la Sarre et en détruisant si possible l'armée allemande : il fallait donc traverser la Roer et le Rhin. Selon plusieurs historiens, donc MacDonald et Blumenson, l'échec américain est dû certainement à la léthargie consécutive à trois mois de combats intensifs mais aussi à une sous-estimation de la capacité combattante de la Wehrmacht après la Normandie. Bradley et les autres généraux américains pensent déjà au franchissement du Westwall et du Rhin alors que l'armée allemande n'est pas détruite : l'opportunité manquée en France sera chèrement payée. Omnubilés par la bataille de "poursuite" et la percée du Westwall, les Américains s'engagent dans la forêt de Hürtgen et néglige les barrages de la Roer qui sont pourtant l'objectif vital. Le terrain n'explique pas tout : les divisions d'infanterie sont à court d'effectifs, les fantassins américains ne sont pas équipés pour l'hiver qui approche, le matériel fait défaut (chars mal adaptés à la forêt, radios défaillantes, armement d'infanterie inférieur), et l'armée américaine reste une armée de civils rapidement mis sous les armes, comptant sur un soutien écrasant pour avancer, qui n'est plus disponible dans la forêt de Hürtgen. L'expérience engrangée par les divisions d'infanterie qui se succèdent dans les combats forestiers n'est pas partagée. Les Allemands, qui connaissaient le terrain, ont gagné la course à la montre et ont pu se préparer à l'attaque américaine. Non sans un peu de chance : les difficultés logistiques américaines de septembre et la météo exécrable. Les Allemands n'ont pas obtenu ce résultat parce qu'ils ont été meilleurs que les Américains en tant que combattants, mais parce que leur objectif était plus clair. Ils ont pu ainsi lancer la contre-offensive des Ardennes avec un flanc nord tout à fait sûr. Les chefs de la 1st US Army ont surtout fait preuve d'un manque d'imagination qui leur a coûté cher : la prise des barrages n'intervient qu'en février 1945.

L'ouvrage de Miller est vu essentiellement d'un point de vue américain : son but est de bien de sortir de l'oubli les combats de la forêt de Hürtgen et de décortiquer les raisons de cet échec, ce qui est assez bien fait. On voit notamment comment les Allemands ont cherché à attirer les Américains dans ce terrain inhospitalier en alimentant sans cesse la bataille par de perpétuelles contre-attaques. 7 cartes sont mises en parallèle du texte pour aider à se repérer mais cela reste encore insuffisant au vu des nombreuses opérations qui sont décrites -le texte est parfois très descriptif et un peu lassant, surtout que seul le côté américain est traité en détails, les Allemands n'étant présents que dans les grandes lignes. L'analyse survient en général en fin de chapitre -avec la conclusion, qui fait une bonne dizaine de pages. Une vingtaine de photos accompagne le texte, mais c'est presque insuffisant au vu de sa densité. S'il  y a des notes de bas de page, on ne trouve pas de bibliographie récapitulative, ce qui est regrettable.

A défaut d'images de la bataille de la forêt de Hürtgen, un petit montage sympa ci-dessous avec des Legos (bien que la fin retombe encore dans la vieille histoire de la Wehrmacht aux mains propres et des méchants Waffen-SS...).

 

Quand la guerre fait son cinéma...15/Les maraudeurs attaquent (1962)


Article publié simultanément sur l'Alliance Géostratégique.

Titre original : The Merrill's Marauders.
Date de réalisation : 1962
Réalisateur : Samuel Fuller.


L'histoire : Janvier 1944. Les Maraudeurs du général Frank Merrill (Jeff Chandler) s'infiltrent sur les arrières des Japonais dans le nord de la Birmanie. Ils avancent en trois colonnes précédées d'une section de reconnaissance et de renseignement menée par le lieutenant Stockton, dit Stock (Ty Hardin). Survolés par un avion japonais, Merrill et les hommes de la colonne centrale sont découverts et bombardés par une batterie d'artillerie japonaise. La section de Stock en vient à bout avec l'aide du tireur d'élite « Bullseye » (Peter Brown) qui abat l'officier tandis que ses camarades montent un assaut avec un feu de couverture et des grenades. Stock fait son rapport à Merrill : les deux hommes entretiennent des rapports qui tiennent du père et du fils, ce qui n'empêche pas le général de penser, tout comme le sergent de la section de Stock, Kolowicz (Claude Akins), que celui-ci est trop proche de ses hommes. Pendant ce temps, Taggy (Pancho Magalona), l'éclaireur de la section, un Philippin parlant japonais, vétéran de Bataan et Guadalcanal, se branche sur une ligne de téléphone japonaise et intercepte un message révélant que les Japonais ont découvert la présence de l'unité, mais qu'ils ignorent sa taille et sa localisation. Merrill ordonne à ses hommes de lâcher leurs paquetages pour rallier à marche forcée leur objectif : Walawbum, un important dépôt japonais. Les Maraudeurs emportent la place, la section de Stock menant l'assaut. Se reposant après avoir conquis l'objectif, les hommes ne pensent qu'au moment où ils seront mis au repos. Mais le général Joseph « Vinegar » Stilwell (John Hoyt) annonce bientôt à Merrill qu'il a une autre mission : prendre la gare de Shaduzup puis l'aérodrome de Myitkyina avant la mousson, soit une progression de 800 km à travers un terrain inhospitalier, avec des hommes exténués...


L'histoire (vraie) : Durant la Seconde Guerre mondiale, les Anglais et les Américains créent plusieurs unités spéciales d'infanterie légère : les Chindits, la First Special Service Force, les Rangers, et la 5307th Composite Unit (Provisional), plus connue sous le nom de Maraudeurs de Merrill. Ces troupes partagent plusieurs points communs : elles sont employées pour des missions offensives, souvent derrière les lignes ennemies, et elles doivent utiliser la manoeuvre, la vitesse et la surprise pour causer de lourdes pertes à l'adversaire. Autonomes, ne transportant que ce qui peut-être porté à dos d'homme ou de mule, voire à dos d'éléphant, ces unités sont à la fois dépendantes du soutien aérien mais autosuffisantes. Elles requièrent bien sûr des hommes exceptionnels, capables d'endurer les pires épreuves physiques, maîtrisant leurs armes et la tactique, car ceux-ci combattent souvent dans les pires conditions, au contact avec l'ennemi.

jeudi 26 juillet 2012

David M. GLANTZ, The Siege of Leningrad 1941-1944. 900 Days of Terror, Cassell, 2004, 334 p.

David Glantz est un historien militaire américain, éditeur du Journal of Slavic Military Studies. Entré dans la carrière militaire en 1963, il a servi au Viêtnam. Il prend sa retraite comme colonel en 1993. Il a dirigé le Combat Studies Institute de Fort Leavenworth et a également travaillé à l'United States War Army College de Carlisle. Glantz est surtout connu pour avoir contribué au renouveau de l'approche sur l'art de la guerre soviétique avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Il a en particulier commencé à mettre en lumière ce que l'on a appelé ensuite en France l'art opératif ; l'US Army s'inspire d'ailleurs de cette redécouverte des travaux soviétiques pour sa nouvelle doctrine de 1982. Il a également étudié de nombreuses batailles oubliées de la Grande Guerre Patriotique (opération Mars, etc), en veillant à rétablir l'équilibre distendu en Occident en faveur des Allemands : ses travaux abordent donc surtout le point de vue soviétique.

Dans sa préface, Glantz rappelle combien la bataille de Léningrad entre 1941 et 1944, par son côté dramatique, symbolise l'effort de l'URSS en guerre. Ce n'est pas un hasard si la "fenêtre sur l'Occident" de Pierre le Grand est l'un des objectifs de Hitler lors de la mise au point de Barbarossa. Alors que de nombreux ouvrages ont été dédiés au siège de Léningrad ou aux souffrances de sa population, Glantz se propose, lui, de faire une histoire militaire globale du siège, à l'inverse des historiens soviétiques qui oubliaient sciemment les graves échecs parfois subis devant la ville. De la même façon, les Allemands n'ont pas cherché à comprendre les évolutions chez leur adversaire, qu'ils méprisent jusqu'à la fin. L'accès aux archives russes permet de rétablir l'équilibre et de présenter une vue plus générale des opérations militaires. En somme, pour l'historien, c'est notamment rendre hommage aux 1,6 millions de civils et soldats soviétiques qui ont péri durant le siège.


Ci-dessous, le Deutsche Wochenschau met en scène l'avance sur Léningrad en 1941. Bientôt les Allemands seront bloqués devant la ville et devront maintenir un siège coûteux.



 


En conclusion, Glantz rappelle que si Léningrad incarne à ce point la Grande Guerre Patriotique, c'est parce qu'elle illustre la résistance soviétique et l'identité nationale russe. Sa défense héroïque et sa libération constituent un tremplin spectaculaire pour le moral de l'URSS en guerre. Les combats devant Léningrad influent sur la stratégie générale de l'Armée Rouge. La résistance tenace de 1941 jusqu'à la contre-offensive de Tikhvin et sur le Volkhov en novembre portent un premier coup d'arrêt aux ambitions d'Hitler. Pour la première fois, une ville n'est pas tombée devant la Blitzkrieg. En outre, Hitler se voit obligé de renforcer le groupe d'armées Nord au détriment du groupe d'armées Centre dont l'objectif est Moscou. L'offensive de l'hiver 1941-1942 côté soviétique, même si elle se termine sur un échec sanglant, montre la détermination de l'Armée Rouge à lever le siège. A l'été 1942, la Stavka adopte un objectif moins ambitieux en cherchant à établir un corridor pour approvisionner Léningrad. Même si cette stratégie échoue à nouveau, elle force à nouveau Hitler à expédier des unités au nord : la 11. Armee de Manstein en août-septembre, alors que le drame de Stalingrad se met en place au sud.


Sébastien LATOUR, MAZA, Pierre SCHELLE, Lady Spitfire, tome 1 : La fille de l'air, Série B, Paris, Delcourt, 2012, 56 p.

Juillet 1940. Laure Chevalier, aux commandes d'un Spitfire, défie la Luftwaffe au-dessus de la Manche dans les prémices de la bataille d'Angleterre. Fille d'un as de la Première Guerre mondiale, Laure a voulu imiter son père malgré ses injonctions. Contrainte de fuir la France avec son père en raison de l'avance allemande, elle voit celui-ci se jeter volontairement sur un Bf 109 pour lui sauver la vie alors qu'ils sont interceptés par une paire de Messerchmitt. Elle est ensuite secourue par Julian Hunt, un lord qui est aussi chef d'escadrille dans la RAF. Contrainte de passer par l'Air Transport Auxiliary, l'unité qui forme des femmes au convoyage d'appareils pour les pilotes masculins, Laure refuse de s'en contenter et trouve le moyen de rejoindre le squadron de Hunt. Celui-ci, impressionné par sa volonté et ses talents de pilote, la prend sous son aile : déguisé en homme pour tromper le commandement de la RAF, Laure alias Charlie se fond dans la masse de ces quelques-uns auxquels un grand nombre est redevable de beaucoup, pour paraphraser Churchill...

J'avoue être resté assez dubitatif devant l'histoire de cette nouvelle BD dédiée à l'aviation -encore une, décidément...-, pour la simple et bonne raison que le coeur du scénario semble peu crédible : une femme a-t-elle jamais piloté en mission de combat pendant la bataille d'Angleterre ? Comme dans d'autres armées, elles ont assuré des missions de convoyage, mais n'ont pas été mises aux commandes d'appareils en opération. En URSS par contre, les femmes pilotent des chasseurs, des bombardiers et des appareils de harcèlement nocturnes -cela renvoie d'ailleurs à une autre BD, Le Grand Duc... on pense aussi, pour l'inspiration de la série, à la fameuse Lady X de Buck Dannny.

Par ailleurs, le scénario pâtit à mon sens de cette confusion entre les combats aériens au-dessus de la Manche en juillet 1940 et les perpétuels flashbacks censés dresser le portrait de Laure Chevalier. A la fin, on ne sait plus trop où l'on en est et l'on aimerait bien rester concentrer sur l'action de la bataille d'Angleterre. C'est tout de même l'occasion de voire quelques rares appareils français en planches, le Dewoitine D520 et le Curtiss Hawk H75, sans doute les deux meilleurs avions de l'Armée de l'Air pendant la campagne de 1940 -qui ne sont d'ailleurs pas explicitement nommés. Le dessin de Maza reste convaincant comme dans Wunderwaffen, mais les couleurs ne sont pas les mêmes et quelque chose est changé, c'est moins percutant. En outre, les combats aériens ont un je ne sais quoi de bizarre, qui les rendent moins crédibles que dans Wunderwaffen -qui est pourtant une uchronie. Si le scénario est donc mi-figue mi-raison (avec une petite faute, un r qui saute dans recherche p.22), il a au moins le mérite de faire découvrir le rôle non négligeable des femmes dans l'ATA -souvent méconnu. Les dialogues et les personnages restent cependant peu charismatiques et n'emportent pas l'adhésion -et j'ai lu la BD deux fois avant d'écrire ce billet.

Au final, on reste un peu sur sa faim, et je ne suis pas convaincu par ce premier tome. Il faudra voir si le deuxième remonte un peu la pente ou s'il faudra jouer la fille de l'air avec la suite...

Mise à jour 1 : j'ai oublié de préciser que c'est mon épouse Emilie qui m'a offert cette BD... alors comme je sais qu'elle me lit, je le mentionne (lol).


mercredi 25 juillet 2012

Vidéo : trailer du volet 15 de la chronique cinéma de l'Alliance Géostratégique, Les maraudeurs attaquent (1962)

Comme de coutume, trailer réalisé par mes soins sur le prochain volet de la chronique cinéma de l'Alliance Géostratégique, à paraître bientôt et qui portera sur un film de Samuel Fuller, Les maraudeurs attaquent (1962). Bon visionnage !

Nimitz, retour vers l'enfer (The Final Countdown) de Don Taylor (1980)

1980. Le porte-avions américain USS Nimitz (CVN-68), croisant au large des îles Hawaï, accueille à son bord un observateur civil, Warren Lasky (Martin Sheen), sur ordre de son mystérieux employeur, M. Tidemann (qui a participé à la mise en chantier du porte-avions). Lasky rencontre le commandant du porte-avions, Matthew Yelland (Kirk Douglas), son adjoint Dan Thurman (Ron O'Neal) et le commandant du groupe aérien, le Wing Commander Richard T. Owens (James Farentino). En manoeuvre dans l'océan Pacifique, et alors que les exercices aériens se poursuivent, le Nimitz est pris dans une tempête électromagnétique ressemblant étrangement à un vortex, qui disparaît une fois le navire passé à l'intérieur. Ne comprenant pas très bien ce qui se passe, et n'ayant plus aucun contact radio avec le commandement de la flotte du Pacifique, le commandant Yelland envoie un avion de reconnaissance survoler Pearl Harbor. Sur les photos que celui-ci ramène, on peut distinguer l'allée des cuirassés (Battleship Row) de Pearl Harbor telle qu'elle existait avant l'attaque japonaise du 7 décembre 1941...

C'est le fils de Kirk Douglas, Peter, producteur du film, qui en est le moteur. Avec un budget limité et un script, il a su attirer l'attention de l'US Navy. Le département de la Défense donne ensuite son accord pour la coopération, sous réserve de filmer aux endroits choisis par la marine. La plupart des prises a été faite aux stations navales de Key West, Norfolk et au large des Keys en Floride, les scènes intérieures étant tournées sur le Nimitz en mer ou en cale sèche pour les intérieurs. L'équipage participe d'ailleurs au tournage. Un hélicoptère et plusieurs avions avec des caméras embarquées sont utilisés pour filmer les séquences aériennes. Trois répliques d'A6M Zeros déjà employées pour le film Tora ! Tora ! Tora ! (1970) sont employées pour le film. D'ailleurs certaines scènes où l'on voit les appareils japonais et l'attaque sur Pearl Harbor sont extraites de ce film ou de La bataille de Midway (1976). Le Nimitz, un des héros du film, est entré en service en 1975 : c'est un porte-avions géant qui est alors le premier de sa classe, pesant 100 000 tonnes et mesurant plus de 330 mètres de long, ce qui en fait l'un des plus grands navires de guerres de l'histoire. La classe Nimitz compte aujourd'hui dix unités, toujours en service : ces porte-avions contribuent évidemment à la puissance militaire des Etats-Unis.


Scène d'anthologie : le combat tournoyant opposant deux A6M Zéros à deux F-14 Tomcats. En dessous, la scène complète de l'attaque du yacht par les Zéros et du combat aérien avec les F-14 jusqu'à la destruction des avions japonais.



 
F-14 Tomcat par Tex-Hill



 

Le film lui-même se veut moins un énième rejet de la science-fiction qu'une réflexion sur les paradoxes temporels, servi par un bon jeu d'acteur (Douglas et Sheen, Farentino). Surtout, c'est l'occasion d'une belle promotion pour l'US Navy et son nouveau porte-avions géant : les scènes de décollage/atterrissage et de combat aérien mettant en scène des F-14 Tomcats contre des Zéros occupent une bonne partie du temps. Nimitz, retour vers l'enfer s'inscrit également dans la lignée d'une série de films de guerre hollywoodiens traitant de la guerre du Pacifique : Tora ! Tora ! Tora et La bataille de Midway bien sûr, dont les scènes sont réutilisées, mais aussi Duel dans le Pacifique, par exemple, tous réalisés dans les années 70. Le film se place aussi, en fait, aux débuts du genre de la science-fiction mettant en scène les voyages dans le temps -peu de temps après sort le premier Retour vers le futur. C'est également l'un des derniers grands rôles de Kirk Douglas, à la carrière bien remplie, et qui se fait plus discret dans les années 80 et 90 avant d'être victime d'une attaque cérébrale en 1995. Si le propos évite l'écueil du patriotisme, l'aspect science-fiction n'est pas complètement exploité et les dialogues ajoutent parfois un peu de lourdeur -rattrapée par le jeu des acteurs. Bizarrement, le texte fait des erreurs sur les noms des six porte-avions japonais (Kongi et Konga pour l'Akagi et le Kaga, et le Hiryu devient le Kiryu !). Le film est d'ailleurs un échec commercial, probablement en raison de cette faiblesse du scénario, malgré son aspect quasi documentaire concernant le porte-avions USS Nimitz. A signaler d'ailleurs qu'il est l'adaptation d'un roman de Martin Caidin.

Le Fana de l'Aviation hors-série n°48 : L'aviation militaire française pendant la guerre de 1914-1918

Patrick Facon est directeur de recherches au Service Historique de l'armée de l'air, à Vincennes. Il a écrit de nombreux ouvrages ou articles sur la politique aérienne militaire, dont l'un sur le bombardement stratégique ou un autre, récemment sur Pearl Harbor. Dans ce hors-série du Fana de l'Aviation, il cherche à expliquer pourquoi la France était en fin de compte bien préparée à la Grande Guerre, du moins dans le domaine aéronautique, où l'aviation française était, fin 1917, la plus nombreuse et sans doute l'une des mieux équipées au monde. Par ailleurs, l'aviation bénéficia de sa propre structure ministérielle et repensa sa doctrine d'emploi, en rencontrant pourtant de fortes résistances hiérarchiques et institutionnelles. C'est cette longue montée en puissance que Patrick Facon se propose de retracer ici.

L'aviation n'eut pas le droit aux honneurs par un défilé aérien le 14 juillet 1919. Charles Godefroy voulut réparer une injustice en passant avec son Nieuport sous l'Arc de Triomphe le 7 août suivant. A l'armistice, l'aviation française, c'était tout de même 3 200 appareils servis par plus de 50 000 hommes. La France disposait en fait de plus de 11 900 avions, sans compter les 1 000 avions ou hydravions de l'Aéronautique maritime, une quarantaine de dirigeables et une centaine de ballons d'observation embarqués. Des hommes comme Barès et Duval avaient fourni à l'aviation une doctrine stratégique et la volonté d'indépendance institutionnelle, en insufflant à l'arme un esprit de corps. A l'heure de la guerre industrielle, il avait aussi fallu bâtir un appareil de production et de formation des pilotes, qui à la fin de la guerre était capable de sortir une centaine d'avions et 150 propulseurs par jour. Néanmoins, les enseignements de la guerre furent oubliés : l'industrie de l'aviation s'effondra, la branche revint à l'armée de terre et ne devint indépendante qu'en 1933. La France ne réussit plus alors à innover, à inventer, à relever le gant comme elle l'avait fait en 1914-1918.

Ce hors-série se veut plus analytique que descriptif : il ne faut pas y chercher un récit des opérations aériennes menées par l'aviation française durant la Grande Guerre mais plutôt une explication de la naissance et du développement d'une nouvelle branche des forces armées. En 1914, l'Aéronautique militaire française est une force respectable, qui a surmonté bien des déboires et des réticences. Un noyau d'industrie existait déjà, qui ne restait qu'à développer. Le 3 août, avec 27 escadrilles et 162 appareils dédiés à la reconnaissance et au réglage d'artillerie, l'aviation ne demandait qu'à faire ses preuves. En 1914-1915 émerge le concept de spécialisation des avions entre chasse, bombardement et reconnaissance pour l'essentiel. Les Français glissent progressivement en faveur du bombardement stratégique mais les moyens de l'époque ne sont pas encore aptes à soutenir ces doctrines de pointe. Résultat : la chasse est négligée et la France souffre face aux Fokker. La bataille de Verdun, en 1916, va fournir l'occasion de corriger cette erreur en développant un outil adapté pour emporter la maîtrise de l'air. Les chefs comme Foch, qui avaient été sceptiques sur le rôle de l'aviation avant la guerre, reconnaissent son utilité. Joffre, qui fit beaucoup pour l'arme, refuse cependant de l'élever en tant que branche indépendante : la pression des artilleurs est encore trop forte. Barès et Duval, deux grands accoucheurs de l'aviation française, plaident déjà en 1916 pour une utilisation autonome de l'arme. C'est alors le temps des as, pilotes ayant remporté au moins 5 victoires, terme forgé par les journalistes, héros de la propagande, dans la lignée des exploits "sportifs" de l'aviation avant la guerre. Cette petite élite n'était en fait qu'une réalité bien déformée de l'aéronautique militaire. Branche méconnue par exemple de l'aviation française de la Grande Guerre : celle du renseignement, qui joua pourtant un rôle capital, à Verdun, sur la Somme ou lors des grandes offensives de 1918 - avec des succès et des échecs. En 1917, l'industrie tourne à plein régime, les avions sont meilleurs et disponibles en quantité : leur utilisation va encore évoluer. Duval, soutenu par Pétain, forme la première division aérienne en mars 1918 afin de balayer du ciel l'aviation ennemie pour ensuite faciliter le bombardement au sol. Ce concept, qui subit d'autres modifications, montre son efficacité lors des grandes offensives alliées de l'été-automne 1918. La division aérienne fut rendue possible par l'énorme effort industriel mis en oeuvre à l'arrière par le ministère de la Guerre. L'industrie française fabriqua 5 500 Bréguet XIV, 7 300 SPAD XIII, en tout plus de 52 000 avions de 365 types différents et 92 000 moteurs. Les écoles brevetèrent plus de 16 000 pilotes. La chasse prédomine largement avec 40% de la production en avions. La marine française, elle, était plutôt en retard en 1914 avec seulement 25 appareils opérationnels. Développée en particulier pour la lutte anti-sous-marine, elle aligne à la fin de la guerre plus de 2 000 avions et 33 centres d'aviation. En Orient, vu comme un front secondaire, les Français envoient du matériel démodé, et l'aviation française ne donne sa pleine mesure qu'en septembre 1918, lors de la rupture du front bulgare.

Un hors-série complet et plutôt bien mené, avec quelques fautes, bien illustré par des photos et tableaux, mais qui pèche peut-être par son absence de sources, regrettable pour un format finalement imposant -130 pages tout de même. Si la France disposait d'une aviation correcte en 1914, le propos met plus en lumière, à mon sens, plutôt qu'une bonne anticipation, les modifications qui sont faites -non sans peine et autres réticences- à la lumière des échecs survenus durant le conflit. D'ailleurs il faut attendre 1917 pour que l'aviation française dispose d'une puissance comparable voire supérieure à son homologue allemande, qui va briller en 1918. C'est tout le paradoxe que de voir l'aéronautique militaire à son zénith à la fin de la guerre, avant de retomber dans les lacunes qui la condamneront en 1940.

mardi 24 juillet 2012

Ajouts aux pages du blog-mardi 24 juillet

L'auteur du blog :


- j'ai rajouté dans le titre de la page Stéphane Mantoux.


Pourquoi ce blog ? Pour une nouvelle histoire bataille !



Sur Amazon :




Webothèque :


- ajouts de liens supplémentaires (page toujours en construction...).

John Rabe de Florian Gallenberger (2009)

Nankin, fin 1937. L'homme d'affaires allemand John Rabe (Ulrich Tukur), directeur de la succursale locale de Siemens, réside dans la ville avec sa femme Dora (Dagmar Manzel) depuis près de 30 ans. Rabe est cependant démoralisé par son retour prochain en Allemagne et le passage de témoin à son successeur, Fliess (Mathias Hermann). Pendant la cérémonie de ses adieux, le bâtiment est bombardé par l'aviation japonaise. Rabe ouvre les portes de son entreprise aux civils chinois et, en déployant un grand drapeau nazi dans la cour de l'usine, sauve un grand nombre de vies. Le lendemain, quand les feux sont éteints et les dommages évalués, les étrangers restants dans la ville se rencontrent pour savoir que faire face à la menace de la guerre qui approche de Nankin. Le docteur Rosen (Daniel Brühl), un attaché allemand à l'ambassade d'ascendance juive, évoque l'exemple de la zone de sécurité créée à Shanghaï. Sa proposition d'en créer une similaire à Nankin est chaudement accueillie par son supérieur, l'ambassadeur Trautmann (Gottfried John), et Valérie Duprés (Anne Consigny), qui dirige le collège international de jeunes filles. John Rabe est proposé pour la direction du comité international patronnant l'ensemble, en raison de ses origines allemandes. Le comité approuve la décision malgré les réticences du docteur Wilson (Steve Buscemi), un médecin américain dirigeant un hôpital qui ne voit en Rabe qu'un nazi...

Sujet ô combien délicat que le massacre de Nankin (1937), qui oppose encore régulièrement la Chine et le Japon dans une vraie guerre de mémoire... l'historiographie plus qu'heurtée du sujet se double d'une abondante filmographie, depuis quelques années. A un documentaire français réalisé en 2007 s'ajoutent les films de Gallenberger, de Lu Chuan (City of Life and Death, 2009, que je n'ai pas encore vu) et récemment de Zhang Yimou (Les fleurs de la guerre, 2011, pas encore vu non plus).  Le film John Rabe s'attache, lui, à présenter un homme dont l'action fut importante dans le cadre du massacre de Nankin : John Rabe, méconnu en Europe mais célébré comme un héros en Chine, membre du parti nazi mais qui a tenté de protéger les habitants de Nankin de la barbarie japonaise.

 

Le réalisateur a pris le parti de construire l'intrigue autour des carnets de John Rabe, où celui-ci a consigné son expérience des événements survenus à Nankin. D'où le côté parfois un peu trop romancé du film. C'est en revanche un questionnement intéressant sur le nazisme : car à Nankin, c'est la croix gammée déployée à tout vent qui sert à empêcher les bombes japonaises de s'abattre sur les civils sans défense... sans tomber dans l'apologie, car Fliess, le successeur de Rabe à la tête de l'antenne Siemens locale, est un pur et dur. Rabe est cependant montré raciste à l'égard des Chinois -plutôt dans le style du "fardeau de l'homme blanc" de Kipling... le film souffre pourtant d'une réalisation tiède : le jeu des acteurs est inégal et, surtout, d'une peinture très "soft" du massacre de Nankin. Si le choix a été fait de bien montrer les massacres de prisonniers chinois, peu est fait sur les attaques sur les civils et en particulier sur la question des viols, très soigneusement évitée. On ne peut pas dire que le massacre de Nankin soit dépeint dans toute son horreur et son intensité...

Bartolomé BENNASSAR, Un siècle d'or espagnol (vers 1525-vers 1648), Les hommes et l'histoire, Paris, Robert Laffont, 1982, 332 p.

Bartolomé Bennassar, professeur émérite à l'université Toulouse II-Le Mirail, est un historien spécialiste de l'Espagne moderne et contemporaine. Il s'intéresse secondairement à l'histoire de l'Amérique latine.

Dans ce livre déjà ancien -1982-, il traite de ce que l'on a appelé en France le Siècle d'Or de l'Espagne. Paradoxalement, le terme n'existe pas en espagnol et on ne le trouve pas non plus dans les dictionnaires français ou britanniques de l'époque : son invention est due à un historien français, Marcelin Desfourneaux, dans la préface à son livre La vie quotidienne en Espagne au Siècle d'Or. Bartolomé Bennassar reprend l'expression pour l'appliquer à la période où l'Espagne a exercé une influence dominante sur les affaires du monde, aux XVIème et XVIIème siècle. Une vision globale du Siècle d'Or, donc. Pourquoi 1525 ? Parce que les débuts du règne de Charles Quint sont heurtés et que cette date marque le commencement d'une période apaisée. Pourquoi 1648 ? Parce que cette date représente la fin de la prépondérance militaire de l'Espagne, la perte des Pays-Bas et qu'une crise intérieure grave ravage le pays. Il n'y a en réalité pas d'Espagne stricto sensu d'ailleurs, mais bien une collection de royaumes et de principautés -sans parler des colonies- qui gardent leurs droits, leurs institutions propres... malgré les tentatives d'unification. L'Espagne d'alors comprend la Cerdagne et le Roussillon ; la Castille y tient la première place ; au niveau territorial, le royaume atteint un apogée politique.

Le Siècle d'Or s'achève par une série de désastres dans les années 1640 : Rocroi, Lens, le traité de Westphalie. Et la défaite contre la France met en jeu l'existence de l'Espagne comme nation avec la révolte des Catalans. En outre l'Espagne est frappée par la peste et la famine, la monnaie se déprécie : le royaume n'a plus les moyens de sa politique de grandeur. Les grands écrivains et artistes, Calderon, Velazquez, sont alors morts et n'ont plus de successeurs. Le temps est venu du recul, qu'annonçait déjà les letrados pessimistes au début du XVIIème siècle. Le thème de la décadence de l'Espagne avait la vie dure depuis le règne de Philippe III (1598-1621) : dépopulation, Espagnols oisifs en surnombre par rapport aux Espagnols producteurs, mauvais gouvernement, dépendance auprès de la main-d'oeuvre immigrée et du commerce international... pour Bartolomé Bennassar, l'or et l'argent du Siècle d'Or ont apporté la grandeur mais ont aussi créé les conditions du déclin.

Le livre se lit très bien mais manque de cartes et d'illustrations. Une chronologie indicative en début de volume permettra au lecteur d'avoir en tête les principales dates de l'Espagne avant le Siècle d'Or. Une autre concernant le Siècle d'Or complète la première en fin de volume, ainsi qu'un glossaire et une bibliographie indicative.

jeudi 19 juillet 2012

Le commando des Tigres noirs (Good Guys Wear Black) de Ted Post (1978)

Il faut bien parler d'un ou deux nanars de temps en temps. Je l'avais déjà fait une fois avec Invasion USA de Joseph Zito (1985), dont la vedette était, là encore, Chuck Norris. J'y reviens avec cet autre film "de légende" du genre, plus ancien, Le commando des Tigres noirs -traduction française bien plus épique que le titre original, on l'aura remarqué...

On ne présente plus Chuck Norris, acteur devenu superstar par la force des choses, victime d'une enfance malheureuse (un père alcoolique et souvent absent). On sait moins peut-être que Norris a servi un temps dans l'US Air Force -la police militaire de cette branche, en fait- entre 1958 et 1962 en Corée du Sud, sur la base d'Osan. C'est là qu'il y gagne son surnom de Chuck et sa passion pour les arts martiaux, avant de revenir ouvrir une chaîne d'écoles consacré à son hobby en Californie. Il subit plusieurs échecs dans les tournois internationaux de karaté avant de finir par s'imposer définitivement en 1969.

C'est d'ailleurs la même année que Norris entame sa carrière d'acteur. Un des points qui m'avait toujours taraudé était de comprendre pourquoi Chuck Norris s'était engagé dans tant de films sur la guerre du Viêtnam, avec un point de vue bien à lui... la réponse est toute trouvée : son jeune frère Wieland, soldat dans la 101st Airborne Division, est tué dans un accrochage près de la Firebase Ripcord en juin 1970 -le lieu verra l'un des derniers grands affrontements entre soldats américains et nord-viêtnamiens en juillet. Norris dédie d'ailleurs à son frère la série des films Portés Disparus -trois opus qui obtiennent sans doute la palme du nanar dans la filmographie de l'acteur, aux côtés des Delta Force... L'acteur est un chrétien -créationniste- et un républicain -il s'est déclaré hostile aux homosexuels- convaincu, il défend également le port des armes à feu. Tout un programme. 

Ci-dessous, images de la bataille autour de la Firebase Ripcord entre Américains et Nord-Viêtnamiens en juillet 1970. Peu de temps auparavant, en juin, le frère cadet de Chuck Norris avait été tué dans un accrochage près de la base. On comprend mieux que Chuck ait aligné les films revanchards et patriotiques ad nauseam sur la guerre du Viêtnam...

 

Revenons au film Le commando des Tigres Noirs. Il a été réalisé par Ted Post, que l'on a connu mieux inspiré -il a notamment réalisé le très bon Magnum Force dans la série des Inspecteur Harry et, la même année que Le commando des Tigres Noirs, Le Merdier, un très bon film sur le Viêtnam, par contre. Une fois n'est pas coutume, le générique est des plus déconcertants en ce qui concerne les productions de la Cannon. Au départ, on a l'impression qu'il s'agit d'une vue infrarouge de mauvaise qualité d'une frappe aérienne nocturne par un AC-130 de la piste Hô Chi Minh, par très mauvais temps (!). En fait, plus sérieusement, il faut voir en décalque l'ami Chuck en train d'exercer son art sur la tronche des bad guys (faut se concentrer, hein...).

Le film commence enfin. Le scénario n'est pas plus élaboré que ne le seront ceux des Portés Disparus. Lors de la conférence de paix à Paris, en 1973, un sous-secrétaire d'Etat, Conrad Morgan (James Franciscus), mène les négociations avec le Nord-Viêtnam (ah bon ?). Le rôle de ce Morgan est d'incarner le politicien arriviste et carriériste (dans les films de Chuck, une constante) : celui-ci accélère les négociations en échangeant les agents de la CIA infiltrés chez le Vietcong contre quelques prisonniers américains. Pour faire encore mieux, il envoie au suicide un commando d'élite, les Tigres Noirs, dans une tentative pour récupérer des prisonniers -qui bien sûrs ne sont plus là.

C'est là qu'entre en scène John T. Booker (Chuck Norris), le chef du commando des Tigres Noirs, chargé de mener l'opération secrète. Evidemment, s'ils s'appellent les Tigres Noirs, c'est qu'ils sont habillés en noir, avec de super belles casquettes que ne renieraient pas nos fashion victims d'aujourd'hui. Par ailleurs, ils ont un armement des plus hétéroclites -il y en a même un avec un pistolet-mitrailleur Thompson à chargeur circulaire, comme les gangsters de Chicago !. Tout ce beau monde embarque dans un Huey et voilà les Tigres noirs dans la nuit, prêts à l'attaque... sauf qu'évidemment c'est un piège, il n'y aucun prisonnier, que des Vietcongs avec des bandanas, qui réussissent quand même à blesser Chuck malgré quelques prises de karaté. Manque de bol pour les survivants, il n'y a pas d'hélico pour les prendre.

Et hop ! Nous voilà 5 ans plus tard. On ne sait pas comment les survivants du commando ont regagné leurs lignes depuis le Nord-Viêtnam -plus tard dans le film, on apprend qu'ils l'ont fait en trois semaines et que Chuck est resté deux mois à l'hosto. Revenu en Californie, Booker fait de la course automobile tout en s'étant laissé pousser une superbe moustache (il ne l'avait pas dans la jungle), ne rêve que de s'envoyer des filles en l'air après ses courses et enseigne aussi à l'école -il s'est reconverti dans le discours "Nous n'aurions jamais dû aller au Viêtnam"...bouh ! mauvais perdant.

Chuck abandonne finalement la blonde du circuit de course pour une journaliste châtain qui vient le narguer dans son cours d'histoire -très rapide d'ailleurs, puisque Chuck rend des copies, ça sonne et deux élèves lui disent qu'il est super... ladite journaliste, Margaret (Anne Archer, qu'on a connu mieux inspirée dans les adaptations de Tom Clancy, devenue scientologue aussi) semble savoir pas mal de choses sur l'opération secrète : forcément elle a tiré les vers du nez à un mec bourré lors d'un cocktail qui n'est autre que l'assistant de Morgan (le politicien carriériste).

Et là patatra ! Chuck, qui venait juste de mettre la journaliste dans son lit, fait son jogging et voit s'arrêter à côté de lui une voiture avec un de ses anciens copains de la CIA. Lequel a constaté sur son PC -l'ancêtre, au passage !- que bizarrement les anciens survivants du commando sont tous morts dans des circonstances étranges, dans une opération baptisée "Sandstone" -ce n'est pas encore Treadstone et Jason Bourne. Il lui demande donc de prévenir les autres qu'ils sont en danger car visiblement quelqu'un (je vous laisse deviner qui) ne veut pas que l'affaire du Viêtnam s'ébruite trop (embêtant quand on veut devenir secrétaire d'Etat).


Oh le méchant, il a tué ma copine ! Soon-Tek-Oh est l'habitué des rôles de l'Asiatique pervers, fourbe, et communiste dans les films de Chuck Norris.



Je ne dévoile pas la suite du scénario qui est du même acabit : notons simplement que le film n'est pas des meilleurs dans le genre Chuck Norris et que les scènes d'actions, déjà pas nombreuses, ont mal vieilli. Petite originalité peut-être : le nombre de répliques ridicules dans la version française -Chuck les accumule, mais là, il y en a pas mal. Morceaux choisis :

1) 5 ans après son odyssée dans la jungle, Chuck fait son tour d'auto sur un circuit. Il s'arrête, regarde le moteur sa belle bagnole, son ami mécano lui signale qu'un fille l'attend au bord de la piste. "Merde, je l'avais complètement oubliée celle-là !" dit-il ; le mécano : "Si t'en es là, c'est que t'as besoin d'un bon graissage-vidange". Chuck : "Je vais me la foutre au pieux !".

2) La journaliste vient chercher Chuck à son cours d'histoire. Journaliste : "Je vous invite à dîner. Passez me prendre à 19 heures. " Chuck : "19 heures, c'est trop tard. Pourquoi pas 17 heures ?" Journaliste : "A Washington à 17 heures, on sort à peine de table." Chuck : "A Washington, on sort toujours de table !".

3) Le pote noir de Chuck, qui fait toujours partie de la CIA, se fait cirer les chaussures dans la rue par un Asiatique. Une fois le cirage fini, le premier dit au second :  "Dommage que vous ne soyez pas noir, vous auriez pu faire une carrière !" . L'Asiatique lui sort : "Eh Monsieur, vous oubliez votre journal ! 3 francs 50...". Et le Noir part sans payer -et l'Asiatique ne dit rien, vachement commerçant.

En somme, pour faire un bon film d'action sur fond  de conflit à la Chuck Norris, mélangez :

1) Des policitiens corrompus ou carriéristes (ou les deux) qui sont des planqués et qui trahissent les "vrais" combattants au front.

2) Des soldats d'élite -commandos, forces spéciales- qui incarnent les vraies valeurs de l'Amérique -ils aiment la bière, les femmes, les grosses voitures et les répliques débiles.

3) Des bad guys sans foi ni loi, qui dévoient les faux Américains et fournissent des cibles aux vrais -Chuck et ses amis.

Servez, c'est tout prêt !

Robert M. CITINO, The German Way of War. From the Thirty Years' War to the Third Reich, University Press of Kansas, 2005, 428 p.

Robert M. Citino est un historien américain qui travaille aujourd'hui comme professeur associé à l'université du Nord-Texas. Spécialisé sur l'histoire militaire allemande, il a écrit plusieurs livres sur le sujet dont celui-ci ; on l'a vu également intervenir souvent comme consultant pour History Channel à propos de la Seconde Guerre mondiale ou des tactiques militaires allemandes. L'ouvrage ci-contre était mentionné en bibliographie indicative du dossier de Guerres et Histoire n°7, consacré au mythe de la supériorité militaire allemande.

Dans son introduction, Citino part d'une description anonyme de la "grande course des traîneaux" de Frédéric  Ier, le Grand Electeur du Brandenbourg, en 1678-1679, en Prusse-Orientale et en Samogitie, contre les Suédois, pour montrer que l'on peut appliquer le même schéma à la bataille de Tannenberg en 1914, au Plan Jaune de 1940 ou à l'opération Barbarossa de 1941. Il y a peu d'évidences aussi fortement martelées, en effet, que l'excellence militaire allemande. Du roi-soldat Frédéric II en passant par la révolution militaire du XIXème siècle menant à Sadowa et Sedan, aux grandes offensives de 1914 et 1918 qui mènent presque l'armée allemande à la victoire, de la seconde révolution militaire de l'entre-deux-guerres incorporant l'avion et le char jusqu'aux encerclements géants de Barbarossa, peu de faits semblent mettre en doute le brio de l'art de la guerre allemand. Et pourtant les Allemands n'en ont pas eu le monopole. Et eux-mêmes réfutaient suivre un ensemble de principes immuables, la guerre étant justement un art, donc évolutif. D'ailleurs, quant on dit allemand, il faut bien entendre prussien, car c'est bien cet art de la guerre que les historiens modernes ont envisagé -Sadowa étant finalement remporté contre d'autres "Allemands", les Autrichiens. L'historien cherche donc à démontrer qu'il y eut bien, oui, un art prussien de la guerre. Les dirigeants de ce petit et pauvre état européen reconnaissent assez tôt la nécessité pour eux de mener des guerres "courtes et rapides". Devenue puissance centrale en Europe, l'Allemagne, environnée d'ennemis, n'a pas les moyens de mener une guerre d'attrition. Il faut donc trouver la possibilité de remporter vite une victoire décisive sur le champ de bataille pour dissuader l'ennemi de poursuivre la guerre. La solution trouvée est d'insister sur un niveau intermédiaire entre la stratégie et la tactique, l'opératif, employant les armées, les corps d'armées et les divisions. Les Allemands font manoeuvrer ces unités de manière rapide et audacieuse dans ce qu'ils appellent "die Bewegungskrieg" -la guerre de mouvement au niveau opératif. Il s'agit d'amener ses unités pour frapper le plus fort possible, par une attaque de flanc, par surprise, ou encore mieux sur les arrières de l'ennemi. Cette conception suppose un outil militaire adapté : une armée agressive, un corps d'officier prêt à attaquer et ce même placé en situation défavorable et un grand niveau d'initiative -parfois même déplacé- chez les commandants de terrain. Les Allemands développent ainsi, en fonction de leur culture et de leurs traditions, et de leur position géographique, une certaine forme de guerre. Ce faisant, s'ils excellent dans la manoeuvre opérative et la bataille d'annihilation, ils négligent totalement la logistique, de même que le renseignement et le contre-renseignement. Par ailleurs, le modèle de guerre voulu par les Allemands convient à merveille en Europe centrale et occidentale, où le réseau de route est développé et le climat tempéré. Il l'est beaucoup moins dans les steppes russes ou les sables de l'Afrique du Nord. The German Way of War se propose d'analyser la construction de cet art de la guerre allemand, des campagnes de Frédéric Ier jusqu'à l'offensive allemande devant Moscou. En somme, comme Citino le dit lui-même, cela revient à étudier l'art de la guerre allemand sur la longue durée, chère à Fernand Braudel. L'historien cherche ainsi à montrer que certains concepts vus comme révolutionnaires -la Blitzkrieg par exemple, sur laquelle on est déjà beaucoup revenu...- trouvent en fait leurs racines très loin dans l'histoire prussienne. Il veut aussi expliquer que le corps des officiers prussiens a joué un rôle non négligeable dans l'élévation de ce petit Etat négligeable du nord-est de l'Europe en une grande puissance mondiale au XXème siècle. En outre, il se base largement sur la description des campagnes pour les analyser et non sur les travaux théoriques liés à la guerre.

La conclusion de Citino est que l'art de la guerre allemand se caractérise par plusieurs constantes. Les principales : une guerre courte, en remportant une victoire décisive sur le champ de bataille le plus rapidement possible. Les Allemands ont poussé à leur paroxysme les manoeuvres à l'échelon opératif, recherchant la surprise, l'enveloppement avec l'ensemble de leurs corps de bataille, pour mener une bataille d'annihilation. Pour remporter une guerre rapidement, l'Allemagne doit souvent être l'agresseur et recherche le contact avec l'ennemi. Le corps des officiers prussiens, du haut vers le bas, est éminemment offensif. En conséquence, les hommes d'action ont été aussi importants que les théoriciens -Clausewitz, Moltke l'Ancien, Schlieffen- pour forger cet art de la guerre, et ce même en désobéissant aux ordres donnés. Tout comme le terme Blitzkrieg, celui d'Auftragstaktik relève plus du mythe que de la réalité. Les Allemands, comme Moltke, parlent plutôt d'indépendance des commandants subordonnés aux chefs du niveau opératif. La pratique serait liée au système social prussien et sa caste des Junkers. Les missions définies par le commandant suprême ne prennent jamais le pas sur l'impulsion d'un commandant de terrain : cela aussi est constitutif de l'art allemand de la guerre. Ce système fonctionne assez bien jusqu'en 1914, mais plus ensuite, amenant la défaite sur la Marne et celle de Barbarossa, ce qui pousse d'ailleurs Hitler et la Wehrmacht elle-même à détruire ce principe d'insubordination des commandants de terrain. De la même façon, les Allemands n'ont pas inventé la Blitzkrieg dans l'entre-deux-guerres. Ayant tenté d'appliquer encore une fois la Bewegungskrieg en 1914 et ayant échoué, embourbés dans une Stellungskrieg (guerre de positions) pendant trois ans, les Allemands voient dans le char et l'avion les outils pour revenir à la guerre de mouvement telle qu'ils la pratiquaient précédemment. L'expérience de la Première Guerre mondiale n'a donc pas bouleversé le schéma traditionnel de l'art de la guerre à l'allemande. Et si les vainqueurs de 1945 se sont bien accordés sur une chose, ce fut sur la destruction de la Prusse, l'Etat  qui avait mis au point les guerres "courtes et rapides", impensables à l'âge des armes nucléaires...

Le livre de Robert M. Citino est stimulant intellectuellement car c'est une vraie construction sur l'art allemand de la guerre. Une des faiblesses de la démonstration est peut-être d'appliquer des hypothèses aussi loin qu'à la fin du XVIIème siècle, sous l'Electeur du Brandenbourg Frédéric Ier (il n'est pas d'ailleurs beaucoup question, contrairement au titre, de la guerre de Trente Ans), à une époque où on ne peut sans doute pas encore parler de manoeuvre opérative -le tournant semblant se situer avec les armées de la Révolution et surtout de l'Empire, où le général en chef n'est plus capable de commander seul à une armée entière en raison du gonflement des effectifs et du matériel. D'ailleurs Citino n'aborde peut-être pas assez la question des influences étrangères sur l'art de la guerre allemand : n'est-ce pas justement Napoléon qui développe, au niveau opératif, voire stratégique, la manoeuvre rapide pour détruire l'armée ennemie en une bataille ? En outre, à trop se focaliser sur les campagnes elles-mêmes, Citino perd de vue les considérations plus larges de la "nouvelle histoire bataille" : il ne s'attarde pas sur les pauvres ressources de la Prusse qui sont pourtant selon lui l'un des facteurs explicatifs de son art de la guerre, ni sur l'importance du nationalisme pour son effort militaire -passant par l'éducation, la littérature, les aptitudes techniques. En revanche le primat de l'offensive et la nécessité de mener des guerres courtes sont des points rarement soulignés auparavant : d'ailleurs, il aurait peut-être fallu insister sur la situation "sur le fil du rasoir" de nombre de conflits que les Prussiens ont remporté, mais qu'ils auraient pu tout aussi bien perdre. Néanmoins l'ouvrage est abordable pour le grand public et ne comprend que quelques erreurs d'édition (Königgratz -Sadowa en français- remplacée par Königsberg p.236), tout en fournissant une longue bibliographie et d'abondantes notes de bas de page. Par contre, il est assez pauvre en cartes, ce qui est bien dommage pour un ouvrage si attaché aux campagnes militaires. L'intérêt de l'ouvrage de Citino réside dans le fait qu'il montre un chemin constant suivi par la Prusse jusqu'au nazisme dans le domaine militaire : mais Citino ne parvient pas à montrer si ce chemin est bien spécifique aux Allemands ou non, faute de comparaison. Il a cependant le mérite de casser quelques lieux communs sur l'histoire militaire allemande, encore souvent portée au pinacle alors qu'elle a été battue deux fois au XXème siècle dans les plus grands conflits qu'aient connu l'humanité.

mardi 17 juillet 2012

Philippe CONTAMINE, Olivier BOUZY, Xavier Hélary, Jeanne d'Arc. Histoire et Dictionnaire, Paris, Robert Laffont, 2012, 1214 p.

Philippe Contamine est un médiéviste français spécialiste de la guerre à la fin du Moyen Age. Son volume paru aux PUF dans la collection Nouvelle Clio fait encore autorité sur la question. Olivier Bouzy, docteur en histoire, est directeur adjoint du Centre Jeanne d'Arc depuis 1988, et il a été conseiller technique sur le film de Luc Besson en 1999. Xavier Hélary, maître de conférences à Paris IV, est également spécialiste de la guerre à la fin du Moyen Age : on lui doit récemment un volume sur la bataille de Courtrai (1302) dans la collection L'histoire en batailles, chez Tallandier. Ces trois historiens professionnels offrent en cette année 2012, pour le 600ème anniversaire de la naissance supposée de Jeanne d'Arc, cette somme sur ce personnage ô combien disputé de l'histoire de France. Le but de l'ouvrage est bien de remettre en perspective la Pucelle, de ses origines à sa mort sur le bûcher. L'intervention de Jeanne d'Arc fut dès son époque considérée comme l'oeuvre de Dieu et rattachée à l'histoire "providentielle" du royaume de France et de ses souverains. La Pucelle a donc une postérité abondante, selon qu'on l'adule ou au contraire qu'on la dénigre. Pas étonnant, dès lors, qu'elle soit très liée à la question du sentiment national, en formation dans ce XVème siècle où elle est actrice des événements, et à celle de l'identité nationale, encore récemment mise sous les feux de la rampe. Les trois historiens cherchent donc à proposer un aperçu fouillé de l'historiographie récente sur Jeanne d'Arc, pleinement resituée dans son époque, avec ses enjeux, et son écriture aussi -car paradoxalement, si beaucoup d'inepties sont écrites au sujet de la Pucelle, les sources, elles, abondent.

Comme souvent dans la collection Bouquins de chez Robert Laffont, cette somme comprend d'abord, en à peu près 500 pages, une présentation de quasiment tous les aspects liés à Jeanne d'Arc sous forme d'articles successifs écrits par les trois historiens, suivant l'ordre chronologique. Le tout est précédé d'une chronologie détaillée accompagnée de quatre cartes : encore une fois je regrette que celles-ci ne soient pas en parallèle du texte, ce qui est tout de même beaucoup plus pratique pour suivre, et qu'il n'y en ait pas plus. J'ai été particulièrement intéressé par l'aspect militaire ayant trait à Jeanne d'Arc : on trouvera là une des meilleures descriptions des combats, sièges et campagnes de 1429 à 1430 pendant l'intervention de Jeanne d'Arc. Mention spéciale au siège d'Orléans particulièrement bien décrit et analysé. Bien évidemment, le procès de condamnation et celui de réhabilitation occupent une grande place dans cette partie, car c'est de là que provient la majorité des sources par lesquelles nous connaissons Jeanne d'Arc. J'ai par contre été un peu déçu par la dernière partie consacrée au souvenir de la Pucelle, qui à mon sens s'arrête un peu trop tôt (la récupération par le Front National, par exemple, n'est que survolée). Sans arriver à de l'histoire immédiate, j'aurais aimé qu'il y ait un peu plus de matière. Je crois aussi qu'il manque quelque chose sur la persistance des mythes et autres théories du complot autour de Jeanne d'Arc -un article aurait été bien utile en raison de la persistance de certaines de ces théories d'ailleurs développées dès le Moyen Age.

Pour compléter la partie texte, on trouvera en fin de volume un article consacré aux sources écrites concernant Jeanne d'Arc jusqu'à sa capture et un dernier sur la filmographie de Jeanne d'Arc, ce qui est une excellente idée également. Le dictionnaire occupe les 600 pages centrales : je n'ai lu pour l'instant qu'un article par lettre pour me faire une idée, mais les notices sont tout à fait instructives, l'ensemble doit être donc d'un niveau comparable. On trouvera bien sûr une bibliographie pour approfondir tel ou tel aspect en fin d'ouvrage.

En résumé, l'ouvrage indispensable sur Jeanne d'Arc, écrit par des historiens sérieux, que toute personne intéressée par la question se doit d'avoir dans ses rayons.

lundi 16 juillet 2012

Webdocumentaire de l'ECPAD : La conquête d'As-Salman-La grande aventure de la division Daguet

Le 24 février 2012, l'ECPAD (Etablissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense, fondé en 2001) a mis en ligne son premier webdocumentaire consacré à l'opération Daguet, à savoir l'engagement de l'armée française pendant la Première Guerre du Golfe (1990-1991). En 2011, en effet, l'Amicale des Anciens de la division Daguet avait sollicité l'ECPAD pour réaliser un documentaire. Le réalisateur Frédéric Bousquet a choisi d'en faire un webdocumentaire en utilisant les nouveautés offertes par l'utilisation d'Internet.

Avec plus de 5h30 de vidéos (j'ai quasiment tout regardé pour ma part, en tout cas tous les témoignages !), le résultat est impressionnant et correspond à un DVD bien rempli. L'ECPAD a étroitement collaboré avec l'armée et avec le général Derville, qui intervient d'ailleurs dans le webdocumentaire, et qui est le président de l'Amicale des Anciens de Daguet. Les témoignages couvrent une large palette d'officiers militaires mais aussi de civils, ainsi que celui de Colin Powell, alors chef d'état-major de l'armée américaine.

Le webdocumentaire est découpé en 5 parties : Prologue-Opération Bouclier du Désert-Opération Tempête du Désert-Retour en France-Epilogue. L'historien de formation universitaire que je suis vous dira que les témoignages constituent des sources primaires et sont donc sujets à recoupements -comme c'est le cas ici- et vérification, surtout quand ils ont lieu plus de 20 ans après les faits : ils sont aussi à compléter par de savantes lectures, en français ou en anglais par exemple. Néanmoins on ne peut que saluer le travail qui a été fait, facile d'accès, gratuit et très simple à la navigation. Un régal pour tous ceux qui comme moi s'intéressent à ce conflit. Cliquez sur la capture d'écran ci-dessous pour avoir accès au webdocumentaire.


dimanche 15 juillet 2012

Le discours d'un roi (The King's Speech) de Tom Hooper

Le prince Albert, duc de York (Colin Firth), deuxième fils du roi anglais George V, est incapable de prononcer sans balbutier le discours qu'il doit faire pour la clôture de l'Exposition impériale britannique de 1925, au stade de Wembley. Il est en effet atteint de sévères troubles de l'élocution et a abandonné tout espoir de guérison. Sa femme Elizabeth (Helena Bonham Carter) le persuade pourtant de rencontrer Lionel Logue (Geoffrey Rush), un thérapeute australien de l'élocution qui travaille à Londres. Pendant leur première rencontre, Logue casse la lourdeur de l'étiquette royale et insiste pour appeler le prince "Bertie", un surnom utilisé seulement dans la famille royale et à des fins de secret. Révolté, le prince s'apprête à partir quand Logue l'interpelle et le met au défi, contre un shilling, de réciter la fameuse tirade "To be or not to be" de Shakespeare correctement tout en écoutant de la musique avec un casque sur un gramophone. Logue l'enregistre mais le prince s'emporte et quitte la pièce, persuadé qu'il a bégayé durant tout l'enregistrement. Logue lui offre pourtant l'enregistrement. Pendant ce temps, le roi George V (Michael Gambon) s'apprête à prononcer à la radio le discours de Noël 1934 et explique à son fils l'importance de ce nouveau média pour la monarchie de son temps. Il lui dit aussi que son fils aîné, "David" (Edward, le prince de Galles-Guy Pearce), ruinera la monarchie s'il monte sur le trône, laissant l'Angleterre impuissante face à Hitler et Staline. Le roi George demande donc à son fils Albert de faire un effort et de s'entraîner : celui-ci tente de lire le discours de son père, sans succès. Désespéré, Albert finit par écouter l'enregistrement et découvre qu'il a récité le texte sans bégayer. Il va donc retourner chez Logue pour tenter, enfin, de venir à bout de son problème d'élocution...


Le film s'inspire d'événements parfaitement authentiques, bien que la chronologie ait été décalée pour les besoins du scénario. Le futur George VI commence à suivre un traitement avec Lionel Logue dès octobre 1926, dix ans avant l'abdication de son frère, et les effets furent relativement rapides, contrairement à ce qui est suggéré dans le film. Logue a témoigné en 1952 que le prince Albert avait prononcé un discours pour l'ouverture du Parlement australien à Canberra sans bégayer ou presque. Les modifications ont été faites pour accentuer l'effet dramatique du film, ce que confirme la présence de Churchill, reconnaissable par tous les Britanniques à l'inverse des Lords Hoare ou Halifax. Le petit-fils de Logue lui-même doute de la reconstitution du traitement appliqué à George VI, tandis qu'un historien britannique pense que les personnages de George V, Edouard VIII et Wallis Simpson ont été un peu simplifiés pour faciliter les oppositions de caractère. Un des autres problèmes du film est de ne pas montrer George VI en accord avec la politique d'appeasment prônée par Chamberlain : or, en septembre 1938, il lui envoya une voiture à son retour de Munich. Par ailleurs, Baldwin ne démissionne pas parce qu'il est lassé de l'action politique mais bien parce qu'il refuse la politique de réarmement de la Grande-Bretagne.


  

Et pourtant le film emporte l'adhésion, on ne peut en ressortir que transporté. Peut-être parce qu'il arrive à toucher tous les publics. Dépassement de soi, réflexion sur la communication, à une époque où la radio s'impose comme un média de masse tout en étant perfectible. Cependant le film suggère qu'avec peu de mots, on peut en fait dire beaucoup. Le film ne serait pas ce qu'il est sans le jeu des acteurs : au magistral Colin Firth répond le tout aussi magistral Geoffrey Rush, et même Timothy Spall tient la route en Churchill. Bien filmé, bien joué, bien écrit, Le discours d'un roi cumule beaucoup de qualités pour séduire. Un régal.


 

Le Pont (Die Brücke) de Bernhard Wicki (1959)

Avril 1945. L'Allemagne nazie est à la veille de la défaite. Les Alliés pénètrent sur le territoire allemand à l'ouest et à l'est. Dans une petite bourgade où un pont enjambe un cours d'eau, les premières bombes tombent autour de l'ouvrage. Cela ne fait que renforcer l'excitation de sept jeunes garçons de la localité, avides de gloire et de combat et qui attendent avec impatience leur ordre de mobilisation dans la Volkssturm, la levée en masse de tous les Allemands de 16 à 60 ans décrétée par Hitler en septembre 1944. Mais si les jeunes garçons se montrent bravaches, ils vivent tous des situations compliquées en raison de la guerre : Karl, amoureux secrètement de l'assistante de son père coiffeur, Barbara, est choqué de les voir coucher ensemble ; Klaus est maladroit avec sa camarade de classe Franziska, follement éprise de lui ; Walter, le fils du dirigeant local du parti nazi, a un comportement rebelle face à l'attitude plus que lâche, et désinvolte, de son père à l'égard de sa mère. Bientôt, les jeunes garçons sont mobilisés dans le bataillon local. Le capitaine de leur compagnie, auquel leur professeur a demandé sans succès de ne pas les envoyer au combat, finit par les expédier défendre le pont de leur village, qui ne représente pas un objectif stratégique en soi. Les Allemands ont d'ailleurs prévu de le faire sauter. Parti chercher du café dans le village, le sous-officier qui encadre les garçons est abattu par la Feldgendarmerie qui le prend pour un déserteur. Les 7 adolescents, contre toute attente, vont défendre avec acharnement le pont contre les premiers éléments américains qui se présentent bientôt devant l'ouvrage, et affronteront leur destin...

Encore une fois, Guerres et Histoire a eu une très bonne idée en proposant en numéro deux dans sa collection des chefs d'oeuvre du film de guerre Le Pont, un des premiers films ouest-allemands à aborder directement la période de la Seconde Guerre mondiale. Devenu un classique en Allemagne, il a d'ailleurs fait l'objet d'une réadaptation pour la télévision en 2008. Comme pour La Mer Cruelle, le film s'inspire d'un roman, celui de Gregor Dorfmeister, publié en 1958. Il évoque l'engagement dans les derniers jours de la guerre, dans un lieu indéterminé (la Bavière ?), d'une poignée d'adolescents de la Volkssturm défendant un pont perdu contre les pointes avancées de l'armée américaine. Des adolescents, d'ailleurs, équipés d'uniformes et de casques rutilants, de MG 42 de StG 44 et de Panzerfaüste, sans doute de manière plus abondante que dans la réalité (sauf pour les Panzerfaüste).


Ci-dessous, le film. Le combat pour le pont commence vers 1h17.





 


Comme pour le premier volet, le DVD s'accompagne d'un livret explicatif qui est peut-être, par contre, un peu en deçà de celui qui avait été fait pour La Mer Cruelle. En effet, le premier article du livret présente la situation générale de l'Allemagne dans les derniers mois de la guerre -on notera dans la chronologie p.5 un petit désordre, le premier convoi à Anvers le 28 novembre étant avant la prise d'Aix-la-Chapelle le 4 octobre. P.8-9, Jean Lopez revient sur la Volkssturm, à partir d'éléments qui sont en fait déjà présents dans son ouvrage sur les grandes offensives soviétiques de 1945. Certes c'est utile, mais pour le coup on aurait préféré quelques pages de plus sur la Volkssturm elle-même et surtout sur les engagements auxquels elle a pu participer sur le front de l'ouest, puisque le film traite de ce théâtre d'opérations-là. Il doit bien y avoir quelques études de cas à faire sur le sujet, en cherchant bien. Le livret est peut-être un peu trop général et ne s'attache pas assez aux aspects particuliers abordés dans le film -Volkssturm, derniers combats sur le front de l'ouest en 1945. Par ailleurs, contrairement au premier livret, et à part l'ouvrage de Jean Lopez déjà cité, il n'y a pas de case "Pour en savoir +".

En revanche, l'interview finale d'Ulrich Gregor, critique cinématographique, sur le film, est sans doute la partie la plus intéressante du livret. Il explique comment sa sortie, en 1959, dans une RFA ralliée à l'OTAN, constitue un tournant, puisqu'elle met enfin les Allemands devant leurs responsabilités. Cependant, plus qu'une dénonciation du nazisme, le film plaide surtout pour l'absurdité de la guerre, incarnée par la résistance futile de ces 7 adolescents à quelques jours de la fin de la Seconde Guerre mondiale. La dimension pacifiste conduit d'ailleurs l'Allemagne à fréquemment utiliser Le Pont dans les écoles. Contrairement au livre qui s'étale un peu plus sur les motivations des adolescents, le film insiste sur l'action et l'horreur : ainsi, pas de générique au départ, mais des bombes qui tombent à côté du pont, sans transition.


Ci-dessous, la vidéo de Jean Lopez présentant la collection de DVD. La présentation du film Le Pont est à 2:20.







Au final, donc, bon choix de film, mais livret à revoir quelque peu, à mon sens.