samedi 30 juin 2012

Le Fana de l'aviation n°20 : Objectif Berlin

Je fais un peu de tri dans mes revues et j'ai ressorti récemment ce hors-série de la revue Le Fana de l'Aviation, que l'on peut toujours trouver en kiosque d'ailleurs -la revue, pas ce numéro-. Il date de 2003, ça ne me rajeunit pas (!). Il traite du premier grand raid diurne mené par la 8th US Air Force sur Berlin, le 6 mars 1944. Pour être précis et honnête, signalons tout de suite que c'est en fait la traduction d'un ouvrage anglais signé de deux grands spécialistes de l'aviation militaire, Alfred Price et Jeffrey Ethell : Target Berlin : mission 250 : 6 march 1944, édité pour la première fois en 1981 et constamment réédité depuis.


La structure est classique mais efficace. Après avoir présenté le pourquoi du raid -porter un coup au complexe industriel de la ville, ébranler les Allemands en frappant leur capitale de jour, attirer la chasse allemande pour la détruire en vol-, les auteurs décrivent en long, en large et en travers la mission elle-même avant de conclure -peut-être un peu trop rapidement, mais la traduction n'a probablement pas arrangé l'affaire- sur les résultats de la mission 250 du 6 mars 1944. 

Ci-dessous, le raid vu par les actualités américaines de l'époque (premier reportage).




L'ouvrage se base sur une quantité impressionnante de témoignages recueillis parmi les aviateurs américains et allemands ayant combattu dans le ciel ce jour-là. Il met bien en évidence la complexité d'organisation et de mise en oeuvre qui entouraient les raids de bombardiers diurnes de la 8th USAAF, une machine à proprement parler colossale. Autre point intéressant : on est alors en pleine période d'introduction du P-51 Mustang, ici dans sa version B, qui permet d'escorter les bombardiers au-dessus de toute l'Allemagne. D'ailleurs les P-51 tirent ici leur épingle du jeu face aux chasseurs allemands, contrairement aux P-47 qui s'en sortent cette fois moins bien. L'enseignement principal réside en outre dans le fait que même des formations impressionnantes de B-17 et de B-24 (le raid engage 810 bombardiers !) se couvrant par leurs feux croisés de mitrailleuses ne peuvent rien contre les assauts de chasseurs, en particulier de face, comme c'est le cas ici, qui sont redoutables de par les pertes infligées. Côté allemand, la doctrine du "faire feu de tout bois" se révèle également catastrophique : les bimoteurs Me 110 sont étrillés, les appareils de chasse de nuit employés de jour ne s'en sortent pas mieux, et même les monomoteurs, s'ils subissent moins de pertes, n'en sortent pas indemnes. Et surtout, les pertes sont très difficiles à remplacer côté allemand à ce stade de la guerre. Les erreurs de navigation ont parfois des erreurs catastrophiques pour les bombardiers puisque l'une d'entre elles, pendant cette mission, permet aux chasseurs allemands d'attaquer au moment le plus propice lors du premier assaut au-dessus d'Haselünne. Au-dessus de Berlin, on notera que les conditions météo pénalisent encore fortement la précision des bombardements, et que la Flak, particulièrement dense au-dessus de la capitale du Reich, marque beaucoup plus les équipages que les chasseurs alors qu'elle inflige moins de pertes (sentiment d'impuissance bien connu chez les pilotes). Il faut noter aussi que les équipages de bombardiers abattus bien à l'intérieur du territoire ennemi avaient peu de chances de s'échapper, tout comme ceux crashés dans la Manche ou la mer du Nord ont peu de probabilité d'en sortir vivant à moins d'être secourus très rapidement.

L'ampleur de la bataille aérienne du 6 mars est visible de par les chiffres des pertes, qui donnent le vertige : 70 bombardiers et 11 chasseurs d'escorte américains abattus, avec la perte de 700 hommes dont 400 capturés. En face les Allemands perdent 67 chasseurs, tous types confondus : la différence n'est donc pas énorme. Cependant, la 8th USAAF, malgré des pertes sévères, avait prouvé qu'elle pouvait frapper Berlin en plein jour : elle recommencera d'ailleurs à le faire dès la suite du mois de mars 1944. Côté allemand, si la défense est hargneuse, les pertes en pilotes, et particulièrement ceux les plus expérimentés, sont irremplaçables. Au cours du premier semestre 1944 précédant le débarquement en Normandie, la Luftwaffe fut ainsi rayée du ciel par une offensive aérienne alliée sans précédent.

Ainsi, cette traduction permet d'approcher au plus près la réalité concrète du bombardement stratégique et de la défense mise en place pour le contrer au-dessus de l'Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, avec force illustrations. La traduction souffre de quelques coquilles, mais rien qui n'entrave trop la lecture.

Quand la guerre fait son cinéma...13/Le Renard du Désert (1951)



Titre original : The Desert Fox : The Story of Rommel.
Date de réalisation : 1951.
Réalisateur : Henry Hathaway.


L'histoire : Nuit du 17 au 18 novembre 1941. Un commando britannique débarqué par sous-marin attaque une villa près de Beda Littoria, en Libye. L'endroit est supposé être le QG d'Erwin Rommel (James Mason), le commandant en chef de l'Afrika Korps. Mais Rommel n'est pas là et l'attaque échoue avec de lourdes pertes. Après cette brève introduction, la parole revient au lieutenant-colonel Desmond Young (Michael Rennie), qui en tant que prisonnier de guerre a l'occasion d'apprécier la magnanimité de Rommel, en 1942. Après la guerre, il se fixe la tâche de déterminer le sort véritable du maréchal pendant les dernières années de la guerre jusqu'à sa disparition le 14 octobre 1944. Le film revient alors en octobre 1942, au moment de la contre-offensive britannique à El Alamein. Malade, Rommel revient d'Allemagne pour reprendre le commandement de l'Afrika Korps, qui se trouve bientôt dans une situation critique. La situation devient dramatique lorsqu'Hitler (Luther Adler) ordonne de tenir ou de mourir sur place, et ce en connaissance de cause de la supériorité alliée, logistique et matérielle. Malgré la retraite enfin ordonnée par Rommel et acceptée bon gré mal gré par le Führer, Rommel commence à perdre ses illusions sur Hitler. Renvoyé en Allemagne avant la fin de la campagne, il assiste impuissant à la destruction de l'Afrika Korps, contraint à la reddition en Tunisie en mai 1943. A l'hôpital, il est approché par le docteur Karl Strolin (Sir Cedric Hardwicke) qui lui demande de rejoindre le complot pour renverser Hitler. Rommel, d'abord ulcéré par cette proposition, devient de plus en plus hésitant sur la conduite à suivre...

L'histoire (vraie) : A la question posée dans mon cercle familial, auprès de personnes qui ne sont pas forcément intéressées par l'histoire ou la Seconde Guerre mondiale, de citer le nom d'un grand général ou maréchal allemand de ce conflit, la réponse est presque unanime : Rommel. Erwin Rommel, le « Renard du Désert », est sans doute l'un des généraux allemands les plus célèbres de la Seconde Guerre mondiale. Les grandes phases de la légende de Rommel sont bien identifiées : vainqueur pendant longtemps des Britanniques en Afrique du Nord avant d'être battu par Montgomery en octobre-novembre 1942, organisateur du mur de l'Atlantique et des défenses côtières pour repousser le débarquement en 1944, avant de rejoindre la résistance militaire contre Hitler et de le payer de sa vie, en octobre de la même année.

vendredi 29 juin 2012

France RICHEMOND, THEO, Lorenzo PIERI, Le Trône d'Argile, tome 5 : La Pucelle, Paris, Delcourt, 2012, 64 p.

1424. La position de Charles VII, dauphin non sacré mais devenu roi de France par la force des choses après la mort de son père Charles VI, est plus que précaire. Face au redoutable duc de Bedford, l'armée de Bourges subit une écrasante défaite à Verneuil. Malgré l'alliance retrouvée mais chancelante du duc Jean V de Bretagne et la nomination de son frère Arthur de Richemont comme connétable, Charles VII, qui a du mal à s'imposer y compris à sa cour devant ses favoris, doit chasser les anciens Armagnacs mêlé à l'assassinat de Jean Sans Peur à Montereau, en 1419, dont Tanneguy du Châtel. Bientôt, une nouvelle armée anglaise débarque en France, commandée par Salisbury, un des capitaines anglais les plus expérimentés. Bedford se range à ses avis et décide d'attaquer Orléans, porte du royaume de Bourges, sur la Loire. Alors que le Bâtard de Dunois et d'autres capitaines français mènent une résistance héroïque, mais désespérée, Yolande d'Aragon, belle-mère de Charles VII, a mis en marche, avec la complicité de Tanneguy du Châtel, une mécanique redoutable autour d'une jeune paysanne lorraine particulièrement pieuse : Jeanne d'Arc. Celle-ci doit sauver le royaume de la ruine et accomplir l'ancienne prophétie promettant qu'une pucelle sauvera la France de l'envahisseur anglais...

Le Trône d'Argile est une série de bandes dessinées dont le premier tome, Le chevalier à la hache, est sorti en 2006. Elle met en scène la fameuse période de la guerre de Cent Ans où la France est à la fois déchirée par la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons (cf l'ouvrage de référence de Bertrand Schnerb que j'ai commenté ici) et menacée par l'invasion anglaise du royaume de France, d'abord menée par Henri V, puis à sa mort, poursuivie par son frère Bedford, régent au nom du petit Henri VI. L'action démarre en 1418 avec la prise de Paris par les Bourguignons de Jean Sans Peur et met en scène, en particulier, un personnage important du moment : Tanneguy du Châtel, prévôt de Paris et membre du parti armagnac.

Ce tome 5, La Pucelle, est intéressant car il permet de bien mettre en lumière les forces et les faiblesses de cette bande dessinée. Commençons par les points forts. Il y a un énorme travail de documentation sur les lieux, les armées et les armements, les conditions de vie de l'époque telles qu'elles peuvent être brossées par les historiens modernes. Je m'attacherai ici, pour le montrer, à l'histoire militaire, puisque c'est ma spécialité. La représentation de la bataille de Verneuil (1424), p.18-21, est excellente. Il faut dire que la bataille a laissé beaucoup de traces puisque près de vingt sources de l'époque l'ont racontée : il y a donc moyen d'en parler correctement. Mais les cases de la BD font vrai : du choix d'un combat à mort aux cris de guerre poussés par les deux armées en venant au contact, jusqu'aux moulinets de hache du duc de Bedford -détail parfaitement véridique. On peut dire la même chose à propos du siège d'Orléans : la place de l'artillerie dans la défense y est bien soulignée (cf la mort de Salisbury) et il y a un bon passage sur la fameuse bataille des Harengs (février 1429). Ca en est à un point tel qu'on regrette qu'il n'y ait pas des planches sur une ou deux pages pour les scènes de bataille ou de siège, justement. Car l'autre point fort de la BD, ce sont ses dessins. On le comprend rien qu'en voyant l'arbre aux fées de Domrémy, sur la première page. Mais les éléments d'architecture sont tout aussi magnifiques -cf la vue d'Orléans p.50-51 dont on regrette qu'elle ne soit pas plus grande. Bref, Le Trône d'Argile, ça en jette, pour ainsi dire. Et cela demeure important pour le succès d'une bande dessinée. Seul bémol peut-être : il y a beaucoup de personnages et même si leurs visages sont associés à des noms derrière le quatrième de couverture, dans la page intérieure, ils ne se pas tous mentionnés dans les cases et il est parfois difficile de s'y retrouver et de reconnaître tout le monde. Niveau documentation, on regrette presque que les auteurs ne nous gratifient pas d'une case "Pour en savoir plus" quelque part, sans être encore une fois trop exigeant (mais vu la qualité du travail ici, on est en droit de l'être).

Est-ce à dire que Le Trône d'Argile peut faire figure de bonne introduction sur la période pour le quidam intéressé par cette phase de la Guerre de Cent Ans ? Malheureusement non. Et sans doute, d'ailleurs, beaucoup seront trompés par l'étiquette apposée sur ce tome 5 et signalant que la BD est "recommandée par Historia", gage pour un grand nombre de personnes d'authenticité... or, si la réalisation de forme est impeccable, il y a à redire sur le fond, et pas qu'un peu. Premier problème : le parti pris pro-armagnac est très net, et ce dès le premier tome. Les auteurs s'inscrivent dans la vieille histoire nationale et patriotique type IIIème République qui fait des Bourguignons les grands méchants et les suppôts des Anglais (pas très sympathiques eux non plus, il suffit de voir le portrait d'Henri V pour s'en convaincre, mais Bedford n'est pas mieux traité), et des Armagnacs les défenseurs de la cause du royaume (c'est quand même un peu moins caricatural que ça, j'exagère). C'est assumé et, à la limite, on peut avoir quand même une bonne BD à partir de ce postulat. Sauf que cela laisse quand même tous les acquis de la recherche historiographique, de longue date, de côté. Ainsi le personnage principal au départ, Tanneguy du Châtel, prévôt de Paris, est présenté comme un preux chevalier, et l'attentat de Montereau contre Jean Sans Peur en 1419 comme un accident. Or, même si l'événement reste très difficile à interpréter, on penche aujourd'hui plus pour la théorie de l'acte prémédité, en particulier par les conseillers armagnacs du Dauphin, dont Tanneguy du Châtel, le futur Charles VII ayant donné son accord tacite, même si le crime le hantera jusqu'à sa mort, comme le montre par contre très bien la bande dessinée. A force de montrer trop de blanc et de noir, Le Trône d'Argile finit par oublier que la période a surtout été propice au gris.

Mais ce n'est pas tout. Le tome 5 met en fait en parallèle deux des personnages centraux du moment, Charles VII et Jeanne d'Arc. Le roi de Bourges est montré comme foncièrement timoré, manquant de décision, ce qui reflète sans doute en partie la vérité. Etait-il pour autant complètement soumis aux caprices de ses courtisans et manipulé par son entourage ? Cela reste à vérifier, et Le Trône d'Argile ne montre pas non plus que Charles VII a dû jouer un jeu compliqué avec des moyens somme toute limités. On retombe ici dans le piège classique consistant à montrer un roi faible qui n'a pas de prises sur les événements, déterminés par des "hommes de l'ombre" -d'ailleurs ici plutôt des "femmes de l'ombre", preuve que les mentalités de notre société évoluent également, ou que la scénariste est une femme, aussi...- ou des caractères mieux trempés que le sien. Or cela ne semble pas correspondre au portrait que l'on dresse désormais de Charles VII. Mais le pire ici est sans doute la présentation de Jeanne d'Arc, et de ses visions. Personnage ô combien tourmenté que Jeanne d'Arc, qui n'en finit pas d'alimenter les spéculations bien au-delà de la simple historiographie. Il y avait pourtant quantité de moyens de la mettre en scène au moment de son intervention dans la destinée du royaume de France, quitte à en rester à l'interprétation classique de l'histoire type IIIème République. Or les auteurs choisissent la thèse contestable de la manipulation de la jeune paysanne lorraine par Yolande d'Aragon, utilisant les services d'un alchimiste sicilien pour enduire de lumière un moine et une dame d'honneur censés représenter Saint Michel, Sainte Catherine, etc. On retombe ainsi dans les errements du complot, de la manipulation, de la création ex nihilo de Jeanne d'Arc- et encore, on a échappé à l'histoire de la demi-soeur de Charles VII, cela aurait pu être pire. C'est d'autant plus regrettable que les auteurs utilisent par contre à bon escient quantité de faits avérés et pertinents de la vie de la Pucelle : l'arbre aux fées de Domrémy et sa marraine, les pélerinages locaux, l'histoire du sonneur de cloches, la vie de la famille d'Arc qui n'est pas une famille de pauvres paysans, l'attaque des routiers et le refuge à Neufchâteau chez la Rousse, le mariage prévu et rejeté par Jeanne, les visites au capitaine Robert de Baudricourt... et cela se comprend : France Richemond, la scénariste, a bien une formation d'historienne, au départ. On ne peut en être que plus déçu du parti pris choisi.

Ci-dessous, reportage de TF1 consacré au Trône d'Argile à l'occasion de la sortie du 4ème tome. Ou comment ériger en oeuvre d'histoire ce qui n'en est pas une -sic... ça rappelle quelque chose. Le Métronome ? Non, vous croyez ?



 

En résumé, il faut bien faire attention avec cette série de bandes dessinées : elle est bien faite -au sens esthétique du terme-, mais cela ne reste qu'une interprétation -partisane et parfois un tantinet en dehors des sentiers balisés, comme j'ai essayé de le montrer rapidement- à propos d'une période parmi les plus troublées mais aussi les plus fascinantes de l'histoire de France. D'ailleurs sur le net, je ne suis pas le seul à avoir perçu l'album ainsi : voir par exemple ici ou ici. Sur Jeanne d'Arc, je ne peux que recommander la lecture de l'ouvrage de Colette Beaune dont j'ai fait la recension ici. Plusieurs historiens français viennent par ailleurs d'éditer un dictionnaire de Jeanne d'Arc, dont j'ai commencé la lecture, et j'en profiterai dans mon commentaire à venir pour retourner sur les points développés ici. Malgré tout Le Trône d'Argile est une fresque épique et plaisante à souhait, sans doute la référence en France sur le Moyen Age, malgré les défauts évoqués ci-dessus.

Marshall L. MICHEL III, Clashes. Air Combat over North Vietnam 1965-1972, Naval Institute Press, 1997, 340 p.

La guerre aérienne menée par les Etats-Unis au-dessus du Nord-Viêtnam pendant la guerre du Viêtnam, entre 1965 et 1972, est souvent relayée au second plan des analyses au profit de ses implications politiques, en dehors des fameux bombardements de 1972 sur Hanoï qui auraient précipité les communistes à la conclusion des accords de Paris de janvier 1973. Le constat est particulièrement valable pour l'opération Rolling Thunder (1965-1968), symbole pour beaucoup de la "riposte graduée" de l'administration Johnson, en totale opposition avec les opérations Linebacker montées par l'administration Nixon en 1972. Marshall L. Michel, ancien pilote de F-4 au Viêtnam et retraité comme colonel en 1992, lui, pense que la guerre aérienne au-dessus du Nord-Viêtnam a été l'aspect le plus important du conflit et que leçons qui en ont été tirées côté américain ont été décisives dans le cadre de la guerre froide et de l'hypothèse d'une confrontation en Europe avec les Soviétiques - et ce bien plus que la dimension terrestre de la guerre au Sud-Viêtnam. 

Etats-Unis et URSS ont pu tester ici les matériels les plus récents : F-4 Phantom contre SA-2 et chasseurs MiG guidés par radar. La guerre aérienne au-dessus du Nord-Viêtnam a été la première guerre aérienne "moderne" où les missiles ont joué le rôle principal. Les SA-2 ont représenté l'essentiel de la défense anti-aérienne de Hanoï et les Américains ont été obligés de développer d'imposants systèmes de contre-mesure électroniques pour y faire face, les SAM prélevant parfois un lourd tribut sur les appareils américains -comme au début de Linebacker II. Les tactiques développées contre les SAM ont rendu les avions des Etats-Unis vulnérables aux autres armes des communistes, les MiG, dès la fin de 1966. Pour la première fois, les Américains ont en fait affronté un système de défense antiaérienne intégré sur le modèle soviétique.


jeudi 28 juin 2012

Gilles CHAILLET, Christian GINE, Les boucliers de Mars, tome 1 : Casus Belli, Paris, Glénat, 2011, 54 p.

Sous le règne de l'empereur Trajan, au moment des guerres daciques (101-102 ou 105-106 ap. J.-C. : les dates ne sont pas indiquées dans la BD, mais on comprend à la lecture qu'on est probablement pendant la deuxième). Alors que les Romains cherchent à vaincre les Daces sur le Danube pour instaurer enfin une Pax Romana durable, un bouclier de Mars conservé par les Saliens se détache lors d'une cérémonie rituelle et vient se planter non loin de l'ambassadeur Vahram qui représente les Parthes, le grand voisin et rival de l'Empire romain en Orient. L'incident jette le trouble parmi les alliés de Rome présents, et Vahram dénonce aussi un complot. Inquiet, Trajan a chargé le centurion Charax d'enquêter sur la chute du bouclier, qui s'avère ne pas être accidentelle. Devenu préfet de camp à Zeugma, l'un des camps fortifiés de la IVème légion Scythica sur l'Euphrate, face à l'empire parthe, Charax, qui doit faire face à l'hostilité du tribun Bestia, fils de sénateur, va voir les événements s'accélérer : le dieu Mars est manifestement en colère...


Gilles Chaillet (décédé en septembre 2011, après la sortie de ce premier tome) était un habitué de la bande dessinée consacrée à l'Antiquité. Le dessin de Christian Gine, dans le style de la BD franco-belge, est correct, sans plus, mais la couleur est un peu lourde et passe mal, parfois. Il y a de belles cases cependant sur les paysages et les décors, en particulier les monuments. Un gros effort de documentation a été fait sur la période et la BD fait revivre pour le lecteur le quotidien de garnison d'une légion romaine sur la frontière orientale du Haut Empire, la IVème Scythica, qui effectivement était bien stationnée à Zeugma - et qui n'avait pas bonne réputation, comme cela est montré dans la BD. L'attaque du fort par les Parthes semble en revanche créée pour les besoins du scénario. Les Parthes eux-mêmes sont aussi très bien représentés. La deuxième partie de la BD ressemble d'ailleurs, comme le disent certains commentateurs sur la toile, à la transposition d'un western (les Romains jouant le rôle des tuniques bleues, les Parthes celui des Indiens, l'Orient mésopotamien faisant figure de Far West).


 
LES BOUCLIERS DE MARS T1 / Bande-annonce par GLENATBD

Pourtant le scénario, original, peine à démarrer. L'intrigue principale du complot au sein de la Rome de Trajan, dont on sent les ramifications avec les Parthes, n'est qu'effleurée et laisse un peu sur sa faim, n'incitant pas forcément le lecteur à vouloir acheter la suite. Heureusement, seulement trois tomes sont prévus (le deuxième est sorti en mars derniers) et un cycle court renforcerait sans doute le propos. La comparaison avec une fresque comme Murena, par exemple, souffre de ce point de vue. Au final, le premier tome des boucliers de Mars est pas mal, mais il lui manque un je ne sais quoi qui en ferait un volume d'exception. Une introduction à la série qui ne met peut-être pas suffisamment l'eau à la bouche...

Robert MICHULEC, Panzertruppen at War, Armor at War 7018, Concord Publications, 1998, 72 p.

Les publications Concord sont spécialisées dans l'édition d'ouvrages de petit format (70-80 pages) traitant de l'histoire militaire contemporaine, et particulièrement de la Seconde Guerre mondiale. L'intérêt principal de ces livres, ce sont leurs illustrations : photos commentées et profils couleur centraux qui constituent le gros de la matière, accompagnés de quelques pages de textes présentent la campagne, l'unité ou le type de véhicule traités. Contrecoup : les volumes sont très inégaux selon les auteurs, d'autant plus qu'ils ne citent jamais ou presque leurs sources. Certains peuvent être, cependant, tout à fait intéressants (celui de Steven Zaloga sur les chars de la guerre de Corée, par exemple, dont je m'étais servi récemment).

Dans ce volume, Robert Michulec offre un petit texte d'introduction très classique sur les Panzer et leurs différents modèles, du Panzer I au Panzer VIB Tigre II. On peut regretter d'ailleurs qu'au vu du titre "Panzertruppen at war", Michulec ne présente pas aussi les autres matériels importants des divisions blindées allemandes : semi-chenillés, automoteurs d'artillerie, chasseurs de chars, StuGe... 

Les photos commentées et les profils couleurs feront le bonheur des amateurs de la Panzerwaffe. A noter le déséquilibre entre les campagnes dans les photos choisies : la Pologne prime (mais l'auteur vient de Pologne, rien d'étonnant), ainsi que le front de l'est et l'Afrique du Nord, alors que le front de l'ouest est relativement absent. De la même façon, les deux tiers des photos sont dédiées aux périodes des grandes victoires de 1939-1942, et l'année 1945 doit se contenter de trois malheureuses photos (une en Italie et deux du même reportage sur le front de l'est). Symptôme d'une propagande qui a évidemment, propos et conditions de guerre obligent, mieux couvert les succès que les défaites.

Il faut donc prendre ce livre pour ce qu'il est, un simple recueil de photographies commentées accompagnées de profils couleurs : pour le reste, on doit aller voir ailleurs.


mercredi 27 juin 2012

Ajouts aux blogolistes

Voici un petit moment que je n'avais pas rajouté de blog aux listes refondues de la colonne de droite... entre autres choses à faire sur Historicoblog !

- Cartes et figures du monde : histoire de la cartographie, cultures et savoirs géographiques.

- Afrique-Défense : l'actualité de la défense sur le continent africain.

- Darisinikesana : un blog dédié aux questions de sécurité en Indonésie.

 - Aviationbookreviews : un blog d'un passionné de l'aviation devenu aviateur lui-même et qui commente des ouvrages ayant trait à l'aéronautique, civile ou militaire.

- War Studies Publication : un blog lancé par Olivier Schmitt, doctorant au département des War Studies du King's College de Londres, membre du séminaire des jeunes chercheurs de l'IRSEM. Il présente les publications relatives aux domaines de la guerre, de la sécurité, etc, dans le monde anglo-saxon.

- Les actualités de www.3945km.com : le blog du site www.3945.com qui recense les parutions d'ouvrages et de revues dédiées à la Seconde Guerre  mondiale. Pratique aussi pour retrouver un article de revue sur un sujet précis. Le blog fait par exemple la recension de Batailles et Blindés n°49 dans lequel j'ai écrit un article sur Lauban.

Les matous persans. Brève histoire des F-14 Tomcat iraniens


Le F-14 Tomcat, appareil de légende immortalisé par le film Top Gun1, a représenté un idéal du pur intercepteur pour l'US Navy. Il a cependant dû céder sa place face à l'appareil polyvalent, le chasseur-bombardier embarqué ultime, que constitue le F/A-18 Hornet, les derniers Tomcats en service étant retirés des porte-avions américains fin 2006. Pourtant, et cela est moins connu, il reste un pays à travers le monde mettant en oeuvre des Tomcats -le seul à en avoir reçu d'ailleurs, fournis par les Américains- : l'Iran. Avant la révolution islamique de 1979, le shah avait en effet acquis un lot de 80 F-14 auprès de son allié, les Etats-Unis. Depuis le changement de régime et l'hostilité latente entre la République islamique d'Iran et les Américains, les spéculations vont bon train sur la capacité des Iraniens à maintenir leur flotte de Tomcats opérationnelle. D'aucuns voient ces derniers cloués au sol par manque de pièces de rechange et de pilotes qualifiés ; d'autres, pendant les dernières années de la guerre froide, se plaisent à imaginer des duels entre F-14 de la Navy et F-14 de l'IRIAF au-dessus du golfe Persique. Une trilogie d'albums de Buck Danny met même en scène des pilotes iraniens de Tomcats recrutés par un groupe terroriste gauchiste des années 80 pour larguer, à partir de Tomcats américains capturés, une bombe atomique sur le sommet de Cancun (1981)2. A l'heure où Israël menace régulièrement de conduire des frappes aériennes contre le complexe nucléaire iranien, retour sur la réalité d'une menace fantasmée ou au contraire balayée d'un revers de main, celle de l'intervention dans la bataille aérienne au-dessus de l'Iran de F-14 Tomcats sortis du néant, pour ainsi dire.


Tomcats contre Foxbats


Pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1941, les Anglais et les Soviétiques occupent conjointement l'Iran dont le shah manifeste des sympathies pronazies, et le forcent à abdiquer en faveur de son fils, Mohammad Reza Pahlavi. Le but est bien sûr de protéger l'approvisionnement en pétrole des Alliés tiré des champs possédés sur place par l'Anglo-Iranian Oil Company. Dix ans plus tard, au début de la guerre froide, le Premier ministre iranien, Mohamed Mossadegh, nationalise cette compagnie pétrolière : il est aussitôt renversé par un coup d'Etat monté par la CIA à la demande du MI6 britannique, l'opération Ajax (août 1953). Les Américains prennent alors le relais des Britanniques en Iran, qui devient un Etat-client des Etats-Unis. Le shah utilise ses revenus pétroliers pour augmenter et améliorer son matériel militaire en profitant des opportunités offertes par le protecteur américain, et en particulier dans le domaine de l'aviation3.

mardi 26 juin 2012

Vidéo : trailer du volet 13 de la chronique cinéma, Le Renard du Désert (1951)

Dans le cadre de la chronique cinéma pour l'Alliance Géostratégique, voici le nouveau trailer réalisé par mes soins sur le billet à venir (qui sera publié cette semaine), consacré au film Le Renard du Désert (1951) réalisé par Henry Hathaway, ou le mythe de Rommel revisité. Petit ajout supplémentaire : les extraits du films étant en VO, j'ai réalisé une piste de sous-titres (cliquez sur CC en bas à droite pour l'activer). 


Hugh KENNEDY, The Great Arab Conquests, Da Capo Press, 2007, 421 p.

Hugh Kennedy est professeur d'arabe à l'Ecole des études orientales et africaines de Londres. Il a été également professeur d'histoire médiévale à l'université St Andrews. Sa recherche se concentre sur le Moyen-Orient musulman, l'archéologie de l'islam et l'Espagne musulmane. Il a publié quantité d'ouvrages sur ces sujets depuis une trentaine d'années. Celui-ci, consacré à la période des grandes conquêtes des débuts de l'islam, comme l'indique le titre, est le dernier en date. Livre dense, plutôt descriptif, c'est la synthèse la plus récente pour comprendre comment les Arabes musulmans ont réussi à forger leur empire dans le premier siècle de l'islam, grosso modo.

Comme il le rappelle dans sa préface, pour les vaincus, tels les Byzantins, le phénomène des grandes conquêtes musulmanes des VII-VIIIème siècle est incroyable. Un moine décrit ainsi, vers 680, l'arrivée des musulmans comme le juste châtiment divin pour les péchés commis par les chrétiens. Aujourd'hui, et ce que le livre se propose de faire, on cherche à mieux comprendre comment les Arabes ont réussi à vaincre plusieurs grands empires et à annexer une telle étendue de territoires en si peu de temps. Kennedy offre donc une description, d'abord, de la conquête, menée par des assaillants souvent inférieurs en nombre. Il propose ensuite de comprendre comment les vainqueurs, noyés dans une population vaincue plus nombreuse, conservent leur identité en procédant notamment à la conversion à l'islam de cette population. Enfin, il analyse la mémoire de la conquête à partir des sources arabes, plus dignes d'intérêt qu'on ne l'a dit malgré leur caractère postérieur, souvent de beaucoup, aux événements racontés. Le livre traite la période comprise entre la mort de Mahomet, en 632 -les musulmans avancent alors en dehors de la péninsule arabique-, et la fin du califat omeyyade, 750 -où les frontières du monde musulman sont à peu près établies pour plusieurs siècles. Comme le rappelle Kennedy, la particularité des conquêtes de l'islam n'est pas tant leur rapidité -d'autres conquêtes ont été aussi fulgurantes dans l'histoire- mais leur impact beaucoup plus durable sur la religion, la langue des terres conquises. Retracer cette période est difficile car elle est à la charnière entre l'Antiquité et le Moyen Age, est donc en partie négligée par l'historiographie. Par ailleurs les sources écrites sont rares et dans des langues parfois complexes à maîtriser (arabe, perse). Cependant Hugh Kennedy s'est attelé à la tâche. Il dépeint les phases de la conquête selon un plan à la fois géographique (Syrie-Palestine, Irak, Egypte) et chronologique, pour faciliter la compréhension du lecteur. On peut se demander cependant s'il n'aurait pas été plus judicieux de regrouper les campagnes contre les Byzantins et les Sassanides. Kennedy fait précéder son propos d'un état des lieux des sources et de la société arabe préislamique. Il s'appuie il est vrai, dans son travail, surtout sur les sources écrites et finalement assez peu sur l'archéologie, ce que l'on pourrait aussi lui reprocher.

En 750, l'islam s'étend sur des frontières qui s'arrêtent pour près de 300 ans. En superficie et en population, c'est un empire comparable à l'Empire romain : l'empire chinois des Tang est son seul rival. A l'inverse du premier cependant, l'islam ne s'enferme pas derrière des frontières fortifiées, sauf exception -Anatolie contre les Byzantins, Espagne contre les royaumes chrétiens du nord. Il ne subit pas d'énormes pressions des voisins extérieurs à l'empire, il est économiquement auto-suffisant et confiant militairement. Aux IXème-Xème siècle, le monde musulman survit à la désintégration de son pouvoir central, chose que n'avait pas su faire l'Empire romain d'Occident du Vème siècle. Comment expliquer un tel succès ? Premier élément qui a joué : le déclin démographique que connaît le monde méditerranéen et moyen-oriental, en particulier après la réapparition de la peste bubonique vers 540. Il affaiblit la résistance et explique que certaines grandes cités -Antioche, Carthage pour l'Empire byzantin, Tolède en Espagne- se soient rendues sans combat ou presque. La dernière grande guerre byzantino-sassanide a affaibli l'Empire byzantin, ravageant un grand nombre de ses provinces, diminuant son contrôle sur les régions occupées par les Perses. La défaite sassanide contre Héraclius a entamé la fidélité à la dynastie perse, base de l'Etat, qui commence donc à décliner au moment de l'arrivée de l'islam. Par ailleurs, les Byzantins, après la mort d'Héraclius en 641, sont divisés par des luttes intestines pour le pouvoir et donc moins enclins à combattre les musulmans. De plus, la centralisation des deux empires, byzantin et perse, a joué contre eux : les Arabes ne sont pas perçus comme la menace principale et une fois que l'armée de campagne est détruite, les forces locales ne peuvent pas faire grand chose contre l'envahisseur. Les musulmans rencontrent davantage de résistance dans des régions où le pouvoir est fragmenté : Arménie, Transoxiane, montagnes cantabriques du nord de l'Espagne. Les musulmans profitent aussi de dissensions internes, notamment sur le plan religieux : les monophysites égyptiens, mais aussi les paysans irakiens opprimés par les Sassanides, ne sont pas fâchés de voir arriver les musulmans, sans forcément collaborer étroitement avec eux.

Cependant les Arabes musulmans ne l'ont pas emporté seulement en raison des faiblesses de leurs adversaires. Les conquérants forment une armée bien organisée, et qui ne comprend pas beaucoup de civils. Cette armée est capable de se déplacer rapidement : les terres de l'islam couvrent, vers 750, 7000 km d'ouest en est !  L'existence rude des bédouins leur a permis de faire fi ou presque des contraintes logistiques, et de se montrer d'excellents combattants nocturnes. Les armées musulmanes sont commandées par des généraux compétents : Khald ibn al-Walid, Amr al-As, Tariq Ziyad, Musa Nusayr. Les califes supervisent les opérations de conquête, en particulier Omar, le deuxième des califes dit Rashidun (bien guidés). Il y a très peu de révoltes de gouverneurs ou de commandants d'armées, à l'inverse par exemple de l'Empire byzantin. En outre, les musulmans imposent des conditions très acceptables aux vaincus, contrairement aux Mongols du XIIIème siècle par exemple qui balaient tout sur leur passage. Lorsqu'ils s'installent, les conquérants le font en dehors des villes qui se sont rendues et en créent de nouvelles (Koufa, Bassora, Kairouan) ce qui évite les frictions avec les habitants. Certaines zones conquises ne voient pas arriver les conquérants, qui ont poursuivi leur marche en avant, avant plusieurs décennies, ce qui désarme les résistances. Les conversions forcées à l'islam sont très rares : c'est un processus beaucoup plus lent, par incitation fiscale, pour entrer dans l'administration ou l'armée ou faire partie de la nouvelle élite dirigeante. D'autant plus que dans ce premier siècle de conquête, la société musulmane reste très ouverte. Nusayr, le conquérant musulman de l'Espagne, est ainsi un ancien prisonnier de guerre de l'islam en Irak,  converti à la nouvelle religion et nommé gouverneur d'Afrique du Nord. Contrairement aux peuples barbares qui détruisent l'Empire romain d'Occident mais adoptent la langue et la religion des vaincus, les Arabes, confiant dans leur culture, imposent leur langue, tout comme la conquête va imposer, en plusieurs siècles, l'islamisation. La conquête exercée dans le premier siècle de l'islam est donc bien le produit d'un extraordinaire concours de circonstances : celle d'une nouvelle foi portée par des bédouins sûrs d'eux-mêmes, partant à l'assaut d'un monde post-antique en mal d'identité et de moyens pour résister. Contrairement à ce que disait le moine de 680, rien n'était inéluctable ! Dans un chapitre à la fin de l'ouvrage présentant la voix des vaincus, Kennedy montre bien comment les points de vue divergent sur les musulmans : considérés par certains comme de véritables barbares, ou comme supérieurs aux Byzantins par d'autres !

L'ouvrage se complète d'une bibliographie synthétique. Les cartes sont toutes situées au début du livre, ce qui n'est pas forcément pratique pour trouver toutes les localisations -il faut sans cesse revenir au début. Un livret photo central vient enrichir le texte de Kennedy.

lundi 25 juin 2012

DSI n°81, mai 2012

Après l'avoir retrouvé, je l'ai terminé, quand même... et c'est plutôt une bonne lecture -et je ne dis pas ça parce qu'on parle de moi à la fin (lol). J'ai apprécié la plupart des articles du numéro. Entre autres :

- Olivier Kempf, allié du blog EGEA, fait le point sur les enjeux du sommet de l'OTAN à Chicago (le numéro date de mai).

- Pierre Wencker signe la première partie d'une comparaison RETEX entre l'opération Harmattan en Libye et l'opération "Allied Force" contre la Serbie en 1999, deux opérations de nature différente, mais on s'aperçoit que les enseignements tirés en 1999 sont toujours valables dix ans plus tard.

- Grégory Boutherin présente, cas original, le mouvement anti-drones qui commence à se développer dans les pays occidentaux, et en particulier aux Etats-Unis. Il en souligne certes les limites mais ne revient pas sur les arguments et les contre-arguments, c'est dommage.

- Pierre Jubelin revient sur l'efficacité de la lutte contre la piraterie au large de la Somalie. Le constat me semble pertinent (l'effort des marines occidentales s'essoufle, les pirates s'adaptent), mais les causes réelles du phénomène pirate, clé du problème, ne sont qu'effleurées au début de l'article, comme trop souvent.

- Alexandre Sheldon-Duplaix dresse le portrait d'une marine indienne qui change de dimension. Très intéressant, surtout pour un néophyte comme moi au sujet des forces armées de l'Inde, puissance montante en Asie.

- L'allié Romain Mielcarek offre quant à lui un article sur les blessés français en Afghanistan et leur traitement dans le système médical français des armées. Instructif mais j'aurais aimé voir apparaître aussi les problèmes des chocs post-traumatiques et les difficultés rencontrées par les soldats de retour d'opération et victimes de ces "blessures invisibles"...

- encore un allié, Benoist Bihan, qui brosse un tableau des forces aériennes russes. La modernisation s'accélère depuis 2009 et l'impulsion donnée par le RETEX sur la guerre en Géorgie. Les VVS ont tendance à s'autonomiser au sein des forces armées russes, après des années passées à être finalement une prolongation du poing blindé terrestre. A noter la comparaison intéressante faite par l'auteur entre les Marines américains et les forces aéroportées et leur flotte de transport, qui seraient leurs homologues côté russe.


Ci-dessous, vidéo présentant les principaux matériels en service dans les VVS en 2012, dont le chasseur de 5ème génération encore au stade de prototype.

 

- au niveau technologie, Emmanuel Vivenot traite du remplacement de la M249 SAW chez les Marines, à la lumière des opérations de la décennie écoulée. A nouvel armement, nouveau type d'engagement sur le terrain. Mais cela ne satisfait pas tout le monde !

Enfin, je remercie encore une fois la rédaction de DSI pour avoir cité Historicoblog p.114 dans la rubrique "Le monde des publications" !

dimanche 24 juin 2012

Qu'est-ce-que l'art opératif ? (9) Les Etats-Unis, les origines

Et c'est reparti pour boucler, avec quelques articles consacrés au point de vue américain, la série de billets sur la définition de l'art opératif, à partir de l'ouvrage en ligne du Center of Military History de l'US Army. On commence avec cet article sur les origines de l'art opératif aux Etats-Unis, de Harold W. Nelson : "The Origins of the Operational Art" (p.333-349).




- Nelson met en avant l'idée selon laquelle l'armée américaine a combattu pendant 200 ans sans concevoir le niveau opératif, que l'on peut pourtant retrouver selon lui chez Clausewitz et Jomini qui utilise tous les deux le terme "d'opérations". L'auteur pense aussi que le terme d'art opératif ne témoigne pas d'un changement profond de la nature de la guerre mais bien de la vision de celle-ci.

- le Dictionnaire Militaire du colonel Scott, publié pendant la guerre de Sécession, fournit encore une définition incertaine des opérations. En 1881, on en est toujours à la séparation entre stratégie et tactique de Jomini : les opérations ne sont que les déplacements de l'armée en campagne sur le théâtre. Cependant, Junius B. Wheeler, dans son manuel destiné aux cadets de West Point, commence à séparer les opérations des deux autres niveaux et à les rejeter hors du champ théorique. William Kobb, lui, en reste à une définition inspirée de Clausewitz. Il est vrai que certaines campagnes de la guerre de Sécession semblent confirmer le processus culminant vers une bataille décisive (Gettysburg). Le manuel de l'US Army de 1905 prend cependant acte des préliminaire de cette bataille, de plus en plus étendus dans l'espace et le temps en raison de la modernité des armements, et qui sont bien qualifiés d'opérations. Celui de 1910 reprend la même idée et développe des considérations sur l'armement.

-aucun changement notable n'intervient avant la Grande Guerre. Arthur Wagner en reste au lien napoléonien entre tactique et stratégie. Eben Swift se focalise sur le niveau tactique avec l'utilisation des tranchées et de l'artillerie à longue portée. Cela est dû aussi au format réduit de l'armée américaine. Après la guerre, les officiers américains commencent à réfléchir à la formation de grandes unités pour mener ce nouveau type d'opérations. Il traduise le manuel français sur l'emploi des grandes unités. Le manuel de l'armée de 1923 prend acte de ces changements. Les cours de l'Army War College réfléchissent à ces théories dans l'immédiat après-guerre, avant qu'elles ne soient bientôt délaissées.

- en 1922, Hugh Drum publie un ouvrage pour le collège de Fort Leavenworth. L'année suivante, celui-ci commence à réfléchir à l'organisation de groupes d'armées. Ce qui les met en difficulté pour lier stratégique et tactique, cette dernière devant primer selon eux. Le manuel sur l'emploi des grandes unités de 1930 peine encore à séparer les deux niveaux. Cependant, les étudiants de Fort Leavenworth suivent un cours de "Conduite de la guerre" les forçant à réfléchir à des exemples historiques sur des bases qui sont celles de l'art opératif, même si la terminologie fait encore défaut. L'expérience de la Grande Guerre à l'ouest les fait se pencher sur la manoeuvre et la puissance de feu ; la guerre aux Philippines les places devant l'exigence logistique.

- la victoire de 1945 provoque peu de changements. Certains croient que l'arme nucléaire et le bombardier stratégique rendent obsolètes les forces terrestres. Les Soviétiques, en revanche, ont mis au point l'art opératif, l'ont théorisé et cherchent à mettre leur armée en adéquation avec ses principes. Ils pointent aisément le retard des Américains, qui définissent le groupe d'armées comme tactique, disant ailleurs que ceux-ci et les armées et corps sont stratégiques. Ils soulignent aussi que les Etats-Unis n'ont pas de vraie science militaire et se reposent sur l'arme atomique et la capacité décisive attribuée à l'arme aérienne.




Vidéo : les F-14 iraniens

L'article correspondant sera publié la semaine prochaine : c'est une brève histoire des F-14 iraniens, depuis leur acquisition sous le shah jusqu'à aujourd'hui.


 

vendredi 22 juin 2012

Richard D. NOLANE, MAZA, Wunderwaffen, tome 1 : Le pilote du diable, Paris, Soleil, 2012, 48 p.

Avril 1944 : Joukov et son état-major périssent sur le front de l'est, fin de l'offensive soviétique. 6 juin 1944 : échec du débarquement en Normandie. 8 mai 1945 : Hitler échappe à un attentat qui lui coûte un bras et le laisse défiguré. Août 1946 : alors que le Japon a été vaincu par l'utilisation d'une bombe atomique sur Hiroshima, la guerre continue en Europe, à l'ouest comme à l'est. Face aux flottes de bombardiers américains déversant leurs cargaisons de bombes sur l'Allemagne, les nazis déploient leurs "Wunderwaffen" (armes miracles) aériennes. Le major Murnau, à la tête de l'escadrille Dora (inspirée de la véritable escadre JG 52, l'une des plus fameuses de la Luftwaffe = WW52 dans la BD, sans doute pour Wunderwaffen) de Lippitsch P13A (des chasseurs supersoniques à aile delta, cf la couverture), sème la désolation au sein des B-29. Les P-80 Shooting Star d'escorte semblent impuissants. Murnau, décoré par le Führer qu'il n'estime pas, se voit affublé du surnom improvisé de "pilote du diable". Pendant ce temps, à Londres, le général De Gaulle, Churchill et Jacques Bergier, évadé de Buchenwald, tentent de casser le secret entourant la production des Wunderwaffen et celui sur la zone spéciale d'Auschwitz. Pourquoi les Allemands ont-ils instauré le secret total sur ce secteur ?




L'uchronie -réécriture de l'avenir à partir de la modification d'un événement du passé- est très à la mode ces temps-ci. Cela finira par passer, probablement. Après Delcourt qui nous a déjà gratifié de la série Le Grand Jeu -que je commentais encore il y a peu- ou de la série Jour J -les tomes 8 et 9 sont parus-, c'est Soleil qui s'y colle avec Wunderwaffen, ou les armes miracles des nazis. Il y a d'ailleurs des similitudes entre ces séries puisque le tome 1 de Wunderwaffen a un personnage en commun avec Le Grand Jeu, Jacques Bergier.

Ci-dessous, bande annonce du tome 1 de Wunderwaffen.

 

Plus précisément il est question ici des armes miracles nazies dans le domaine aérien, dont certaines n'avaient jamais quitté la planche à dessins, ainsi que cela est rappelé dans le livret sur les Wunderwaffen en fin de volume, excellente initiative qui aurait été encore meilleure si quelques références avaient été ajoutées pour faire bonne mesure (je sais, je sais, je suis lourd, merci). Cependant le livret est bien construit et évoque même la postérité des Wunderwaffen après la Seconde Guerre mondiale (théorie du complot, lien avec les OVNIS, etc). Il est peut-être un peu court, par contre, ce qui pose la question de son utilité : il faut soit faire massif et à la limite monter le prix (U-47 par exemple), ou ne rien faire du tout pour ne pas décevoir, justement. On regrette ici que le livret ne soit pas plus fourni.

Comme le dit un autre blogueur pour le passionné de l'aviation, Wunderwaffen, c'est un peu la traduction de ce que tout  aficionado de la Seconde Guerre mondiale rêve un jour de voir comme une réalité au sujet des armes secrètes nazies : des escadrilles de Lippisch P13A contre des B-29 et face à des P-80 Shooting Star américains, des Horten Ho 229 qui escortent le Ju 290 du Führer, des B-24 Liberator équipés de canons de 20 mm guidés par radar pour contrer l'action des chasseurs à réaction nazis, les premiers missiles air-air... et j'en passe.

La grande force de l'album, c'est d'abord son scénario qui est très crédible et bien mené. En particulier, la peinture d'Hitler rendu encore plus paranoïaque par un énième attentat qui le laisse à moitié vivant est particulièrement crédible. L'intrigue est intéressante et ménage le suspens, et cet album procure déjà un certain nombre de rebondissements. L'utilisation de la propagande à fins des militaire est bien amenée (le personnage de Goebbels, bien rendu lui aussi), tout comme la thématique de la recherche par les nazis sur les Wunderwaffen et les efforts des alliés pour infiltrer ce programme. La plus grande originalité de la BD, c'est peut-être le portait de Göring, moins falot et caricatural que dans beaucoup d'autres productions y compris hors bandes dessinées. Bref, que du bon. Un regret toutefois : contrairement à la série Jour J par exemple, qui dans son tome 2 se sert aussi comme base de l'uchronie d'un échec du débarquement en Normandie, dans Wunderwaffen on n'en connaît pas (encore ?) les raisons. Cela aurait été intéressant de le mentionner. L'auteur bâtit toutefois quelque chose d'original et de plutôt réaliste sur un thème éculé (les armes secrètes nazies). La difficulté du propos est de ne pas déséquilibrer l'histoire en faveur des dogfights, qui prennent quand même beaucoup de place dans ce premier tome. Espérons que le deuxième ramène davantage l'intrigue au premier plan.

Autre point fort : le dessin, et en particulier bien sûr les scènes de combat aérien ou mettant en scène des avions. Les planches sur les attaques par les Lippisch P13a des bombardiers américains sont tout simplement sublimes. Comme le signale le blogueur que je mentionnais tout à l'heure, le dessinateur utilise des planches allongées, des couleurs fortes qui rendent bien sur l'album.


Au final, une BD qui vaut le détour, sur de nombreux points, et qui a en plus l'avantage de ne pas être une ode au IIIème Reich, car le sujet, malheureusement, compte aussi son nombre de nervis nostalgiques de la période. Ici, qu'on se rassure, c'est loin d'être le cas, et c'est bien réalisé. On en redemande ! A priori la série devrait compter plus de deux tomes, c'est une bonne chose.

Le lion du désert (Lion of the Desert) de Moustapha Akkad (1981)

1929. Le dictateur italien Benito Mussolini (Rod Steiger) doit toujours faire face à la guérilla menée depuis vingt ans, et les débuts de la colonisation italienne, des Lybiens. Il veut pourtant à tout prix établir son "quatrième rivage" (celui d'Afrique du Nord) dans le cadre de la "Mare Nostrum" voulue par les fascistes, avec la restauration de la gloire de l'ancien empire romain. Mussolini désigne donc comme sixième gouverneur consécutif, en quelques années, le général Rodolfo Graziani (Oliver Reed), espérant que ce soldat impitoyable saura mater la rébellion. La guérilla est dirigée par Omar Mukhtar (Anthony Quinn), un instituteur qui ne fait la guerre que contraint et forcé, sachant très bien par ailleurs qu'il ne vaincra pas les Italiens. Les fascistes utilisent tous les moyens modernes à leur disposition (chars, avions) et n'hésitent pas à employer des moyens cruels pour venir à bout de la résistance : destruction des récoltes, exécution des prisonniers, déplacements forcés des bédouins dans des camps de concentration pour priver la guérilla de sa base...

Cinq ans après la réalisation du film Le Message, la grande fresque sur les débuts de l'islam destinée à l'Occident, Moustapha Akkad (réalisateur disparu en 2005) traite un sujet tout autre : la résistance des bédouins libyens face à la colonisation italienne sous l'ère fasciste. On retrouve d'ailleurs une partie des acteurs du film Le Message dans Le lion du désert : Anthony Quinn, Irène Papas... il vaut le détour pour les derniers événements survenus en Libye et qui ont conduit à la chute et à la mort du colonel Kadhafi : en effet, ce dernier avait financé le tournage, qui met au pinacle le combat des Libyens contre les oppresseurs occidentaux, rejoignant certains points de l'idéologie développée par l'auteur du Livre Vert... ce qui avait valu un accueil très froid au film en Occident. En Italie, le film a été interdit pendant longtemps, sous prétexte qu'il "salissait l'honneur de l'armée" (déclaration du Premier Ministre italien en 1982). Preuve que le passé fasciste, encore une fois, avait du mal à passer en Italie. Finalement, il est diffusé sur une grande chaîne italienne, lors de la visite du colonel Kadhafi à Silvio Berlusconi, en 2009. Pendant cette visite d'ailleurs, Kadhafi portait une image de Mukhtar autour du cou et avait amené avec lui le fils aîné de Mukhtar en Italie. Pendant la révolte contre Kadhafi, Mukhtar devient le symbole d'une Libye libre et unie et les rebelles nomment une de leurs brigades avec son patronyme.


Ci-dessous, le début du film. 


 
Le Lion Du Desert Vf partie 1.00 par bengousaid

Mukhtar, élevé par la confrérie soufie des Senoussis, avait combattu contre les Français au Tchad en 1899. Son surnom, le Lion du Désert, lui aurait été donné quelques années plus tôt lors d'un voyage sur les routes du Soudan où il aurait tué un lion qui menaçait les caravanes. Les Italiens, qui débarquent en Libye en 1911, contrôlent surtout le littoral. Les tribus de l'intérieur continuent cependant à résister, en particulier dans le djebel Akhdar, zone désertique à l'est de la Libye. Mukhtar s'avère un excellent tacticien de la guérilla et ses succès font enrager les gouverneurs italiens successifs. Avec l'arrivée des fascistes, les Italiens changent de tactique. Ils essayent d'acheter les chefs de la guérilla en leur promettant des pensions. Le leader de la confrérie senoussie signe ainsi la paix avec les Italiens, qui n'est pas reconnue par Mukhtar. Mussolini dépêche alors Graziani pour mener une lutte impitoyable contre les bédouins. Graziani utilise des moyens terribles (regroupement des populations civiles dans des camps de concentration ou périssent 40 000 personnes, politique de la terre brûlée) et cherche à couper le ravitaillement de la guérilla en dressant un mur de barbelés de 300 km à la frontière égyptienne. Les Italiens emploient pour la première fois les chars dans le désert, ainsi que leur aviation. Ils s'emparent de l'oasis de Koufra en janvier 1931 et isolent progressivement Omar Mukhtar, dont l'armée se retrouve à court de vivres et de munitions. En septembre 1931, celui-ci est finalement capturé dans une embuscade dont il reste le seul survivant. Expédié à Benghazi, il est jugé rapidement par un tribunal militaire et condamné à mort par pendaison. Il est exécuté devant plusieurs milliers de personnes et aurait déclaré avant sa mort : "Ma vie est plus longue que ceux qui me pendent." . Figure majeure de l'indépendance de la Libye, Mukhtar passe ainsi pour le héros de l'anticolonialisme aux yeux de Kadhafi et de ses partisans. 

Quant à Graziani, il gagne auprès des fascistes le surnom de "Pacificateur de la Libye" et auprès de ses adversaires celui de "boucher du Fezzan". Il participe à l'invasion de l'Ethiopie en 1935 où il se distingue encore par sa férocité. Commandant de l'état-major de l'armée italienne en 1939, il remplace le maréchal Italo Balbo après sa mort accidentelle en 1940 en tant que commandant en chef des troupes italiennes en Afrique du Nord. A ce titre, il mène l'incursion italienne en septembre 1940, bientôt défaite et repoussée par la contre-offensive britannique en novembre. Il est démis de ses fonctions en mars 1941. Graziani est le seul maréchal à rester fidèle à Mussolini lors de la chute du fascisme en 1943 et il devient ministre de la Défense de la République de Salo, l'Etat-croupion du Duce en Italie du Nord à la solde de l'Allemagne nazie. Emprisonnée par les Alliés en 1945 et condamné à 19 ans de détention, il est finalement relâché en 1948. Il participe au mouvement néofasciste italien avant de mourir de cause naturelle en 1955.

jeudi 21 juin 2012

François BOURGEON, Les passagers du vent, tome 1 : La fille sous la dunette, Paris, 12bis, 2009 (1ère éd. 1979), 48 p.

XVIIIème siècle, sous le règne de Louis XVI. A bord d'un navire de la Marine Royale française, le 74 canons baptisé Le Foudroyant, Hoël, un gabier breton de l'équipage, croit apercevoir deux jeunes femmes sous la dunette du vaisseau, alors qu'il est dans l'un des canots. Pénétrant dans la zone interdite à l'équipage du navire où se trouvent les deux jeunes femmes, Hoël est surpris par un fusilier et mis aux fers. L'une des deux jeunes femmes, nommées Isa, vient lui rendre visite dans la cale : elle lui promet de lui épargner devant le supplice de la "grande cale" qui l'attend en échange de son silence sur sa véritable identité, qui doit demeurer secrète aux yeux de l'équipage...


Voilà une série de grand renom que je n'avais pas encore parcourue. Pourtant, on nous la recommande dans le cadre du nouveau chapitre sur les traites au sein du programme de 4ème tout neuf. Cette série valut à François Bourgeon une grande renommée et la qualification de meilleur dessinateur au Festival d'Angoulême 1980. D'aucuns y voient aussi un précurseur de la bande dessinée moderne. La série, achevée au quatrième tome en 1984, a été prolongée en 2009-2010 par deux tomes supplémentaires. Ce premier tome est surtout l'occasion de mettre en scène la vie à bord d'un bâtiment de guerre de la Royale dans les années Louis XVI, avec son quotidien, ses châtiments, ses combats navals et les dégâts et blessures qui en résultent (cela nous ramène d'ailleurs, avec le 74 canons, à certaines pages du n°6 de Guerres et Histoire sur le sujet).


Ci-dessous, entretien avec François Bourgeon, l'auteur des Passagers du Vent.

 

Quant au scénario, il se tient, même s'il est servi par un dessin qui a un peu vieilli. Ce premier tome se passe en mer parmi un équipage et sur un navire français, mais la fin laisse entrevoir un deuxième tome à l'anglaise, pour ainsi dire. A suivre donc...


La piste de Santa Fe (Santa Fe Trail), de Michael Curtiz (1940)

1854. La nouvelle promotion de l'école militaire américaine West Point reçoit ses diplômes. Parmi elle, des noms qui s'illustreront quelques années plus tard au cours de la guerre de Sécession : George Armstrong Custer (Ronald Reagan), Philip Sheridan (David Bruce), James Longstreet (Frank Wilcox), George Pickett (William Marshall) et J.E.B. Stuart (Errol Flynn). Ce dernier, sudiste bon teint, s'oppose à l'un de ses camarades, Carl Rader (Van Heflin), abolitionniste et partisan de John Brown. Suite à une bagarre entre les deux élèves, Rader est chassé de l'école par le directeur, Robert E. Lee (Moroni Olsen), futur commandant en chef des armées confédérées, pour n'avoir pas respecté la neutralité politique au sein de l'armée. Lee punit cependant Stuart et les siens, si l'on peut dire, en les affectant sur la frontière au 2ème régiment de cavalerie, qui doit maintenir l'ordre dans la région du Bloody Kansas, déchiré par les luttes entre esclavagistes et abolitionnistes, à Fort Leavenworth. Custer et Stuart se disputent alors l'amour de Kit Carson Holliday (Olivia de Havilland), la fille d'un constructeur de chemin de fer, Cyrus K. Holliday (Henry O'Neill). Bientôt les nouveaux officiers de cavalerie doivent faire face à l'agitation des abolitionnistes menés par John Brown (Raymond Massey), fanatique intolérant prêt à sacrifier ses propres enfants pour la cause, et qui menace la paix de ce territoire mais aussi du pays tout entier...

Ci-dessous, le début du film.

 

Le film est réalisé en 1940, à la veille de l'entrée des Etats-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. C'est le dernier exemple de la collaboration entre le réalisateur Michael Curtiz et l'acteur Errol Flynn, après une longue série de chefs d'oeuvre entamée avec Captain Blood en 1935. Le titre est trompeur car il est finalement assez peu question de la piste de Santa Fe, qui relie le Nouveau-Mexique au Missouri, explorée dès 1821 et qui joue un rôle important au niveau commercial et militaire jusqu'à l'installation du chemin de fer en 1880. Les Américains l'empruntent notamment pour envahir le Mexique pendant la guerre de 1846 contre ce dernier pays. Ce n'est peut-être pourtant pas un hasard, au vu du contenu.

En fait, ce n'est pas un western mais bien un film historique évoquant les causes profondes de la guerre de Sécession. Le parti pris choisi est celui de l'historiographie dite "de la cause perdue", qui tente de prouver que les Confédérés n'étaient pas à l'origine de la guerre, voire auraient pu l'emporter pendant le conflit. C'est pourquoi le personnage principal est Jeb Stuart, l'un des grands héros de la guerre côté confédéré, entouré comme Lee ou Stonewall Jackson d'une aura de légende. Le réalisateur a choisi de réunir dans la même promotion de West Point de futures grandes figures militaires de l'Union ou de la Confédération (alors que ce n'est pas le cas en réalité) pour montrer qu'une amitié martiale, en dehors des prises de parti liées à l'esclavage, peut être brisée par des fanatiques fauteurs de guerre. Le rôle échoit ici à John Brown, dépeint de manière très sombre dans le film jusqu'à l'assaut raté contre Harper's Ferry en Virginie, sa capture et son exécution. Au contraire, les sudistes comme Stuart sont présentés dans le film comme modérés, davantage soucieux de défendre les droits des Etats plutôt que l'esclavage -une idée caractéristique d'ailleurs de l'historiographie de "la cause perdue" qui cherche justement à minimiser le rôle de l'esclavage dans le déclenchement de la guerre. De leur côté, les abolitionnistes sont soit des fanatiques -Brown- soit des personnes intéressées et égoïstes -Carl Rader, le condisciple chassé de West Point et qui rejoint John Brown pour de l'argent. Le film caricature à l'excès le personnage de John Brown, très controversé, qui a certes fait preuve de beaucoup de violence mais qui a introduit aussi sur le devant de la scène la question de l'esclavage aux Etats-Unis. Le réalisateur pousse l'audace jusqu'à montrer des Noirs libérés par John Brown regretter d'être indépendants et souhaitant regagner leurs pénates au Sud. Evidemment, le film s'inscrit aussi dans une époque où les Noirs, affranchis par la guerre de Sécession, ne disposent pas des mêmes droits que les Blancs dans des Etats-Unis qui pratiquent largement, au Sud en particulier, la ségrégation, y compris dans l'armée. Enfin, on ne peut s'empêcher de penser qu'en 1940, tenir un tel discours revient à se ranger dans le camp des isolationnistes, alors relativement puissants dans l'opinion publique américaine, et qui ne souhaitaient pas que leur pays entre en guerre contre l'Allemagne nazie. C'est pourquoi le film a très mal vieilli et témoigne davantage d'une époque plutôt sombre des Etats-Unis. On ne peut pas parler véritablement de chef d'oeuvre...

Malgré ce parti pris, il faut noter que le film, qui date un peu, se laisse pourtant très bien regarder. Le réalisateur Michael Curtiz témoigne d'un sens consommé de la mise en scène comme lors de la scène finale de l'assaut du dépôt de munitions à Harper's Ferry. Au final le film est plus intéressant de par l'analyse de son engagement que pour le contenu à proprement parler.

mercredi 20 juin 2012

Dernière minute...

Quelques nouvelles sur les chantiers en cours ou à venir et autres publications :

- l'article sur le Nord-Kivu a finalement été publié sur l'Alliance Géostratégique, c'est par ici.

- je commence à remplir tout doucement la page Webothèque ci-dessus. Evidemment il faudra du temps pour qu'elle est une ampleur conséquente...

- à venir prochainement : la fin des articles sur Qu'est-ce-que l'art opératif ?, avec les Américains.