dimanche 29 avril 2012

Au commencement était la guerre...13/Kolobanov le Valeureux : les KV-1 dans la tourmente


Article publié simultanément sur le site de l'Alliance Géostratégique.

Dimanche 29 avril, 21h20 : mise à jour de l'article avec des corrections sur la biographie de Kolobanov et son exploit (sources russes).

Il est fréquent, dans la presse spécialisée en histoire militaire, magazines de vulgarisation en particulier, de trouver, depuis de nombreuses années maintenant, des articles consacrés aux grands as de la Panzerwaffe : Michael Wittmann, Otto Carius1, pour ne citer que les plus connus. Paradoxalement, alors que l'historiographie de la Seconde Guerre mondiale et en particulier celle du conflit germano-soviétique a réalisé des progrès considérables ces dernières années -les ouvrages de Jean Lopez en France, mais pas seulement, bien sûr-, la vision de la performance de l'Armée Rouge durant la Grande Guerre Patriotique reste ancrée dans un certain nombre de certitudes héritées de l'historiographie de la guerre froide. Ainsi, les exploits des tankistes soviétiques, homologues des as allemands, demeurent relativement méconnus, alors même que certains cas sont particulièrement bien documentés. L'exemple de l'embuscade menée en août 1941 par le lieutenant Kolobanov contre deux colonnes de la 8. Panzerdivision devant Léningrad est intéressante à plus d'un titre. C'est l'occasion, d'abord, de présenter enfin « l'autre côté de la colline »2, et de prouver par l'exemple que les tankistes soviétiques, pendant Barbarossa, n'ont pas démérité. Mais c'est surtout un prétexte pour démontrer que l'Armée Rouge, malmenée par les purges de Staline et par le choc de l'attaque allemande, recèle déjà les germes d'un renouveau qui vont éclore sur les ruines du désastre tactique, voire opératif -mais pas stratégique- de 1941. L'historique de la machine utilisée par Kolobanov, le char KV-1, l'illustre bien. Le nom de Kolobanov, d'ailleurs, n'est pas oublié non plus dans le monde russe3.


Un char : le KV-1


Le KV-1 est issu de la réflexion menée par plusieurs Etats, dont l'URSS, sur l'utilisation des chars pendant la Première Guerre mondiale. Une des idées avancées est de développer un char lourd capable de mener les opérations de percée du front adverse. Les Français conçoivent ainsi le char FCM 2C, et les Britanniques leurs propres modèles : ce sont de véritables « cuirassés terrestres » avec souvent plusieurs tourelles et plusieurs canons embarqués. En URSS, le concept séduit mais il faut attendre les années 30, et les premiers résultats de l'industrialisation à marche forcée lancée par Staline, pour en avoir les moyens. De 1932 à 1935, le T-354 est le premier char de ce type construit en série, mais il apparaît bientôt qu'il devient obsolète.

samedi 28 avril 2012

Renaud BEFFEYTE, L'art de la guerre au Moyen Age, Histoire, Rennes, Editions Ouest-France, 2005, 127 p.

Les éditions Ouest-France publient depuis plusieurs années une collection Histoire dont les titres sont généralement destinés au grand public : les auteurs sont parfois des spécialistes, parfois non, et les volumes sont inégaux, mais certains sont d'une grande qualité. Renaud Beffeyte, qui depuis longtemps s'est attelé à la reconstitution de machines de guerre médiévales, signe cet exemplaire sur l'art de la guerre au Moyen Age.

La "caution" universitaire est donnée par Philippe Contamine, éminent historien médiéviste et spécialiste de l'histoire militaire, qui signe la préface. Celui-ci rappelle que la démarche expérimentale de Beffeyte présente autant d'intérêt que les méthodes plus conventionnelles : l'analyse de textes, des oeuvres d'art... elle met en lumière les nombreuses inventions réalisées par les hommes du Moyen Age, et en particulier dans le domaine des machines de guerre. Les reconstitutions de l'auteur ont ainsi convaincu l'historien plutôt sceptique sur les performances réelles des machines utilisées dans les sièges du Moyen Age.

Ci-dessous, extrait de l'émission, déjà ancienne, de C'est pas sorcier ! Un Château très très fort. Renaud Beffeyte y intervient pour présenter, notamment, le trébuchet, avec Armedieval, devant le château de Castelnaud. Cliquer vers 0:45 pour l'écouter.

 

Car si le titre est l'art de la guerre au Moyen Age, la moitié du livre est en fait consacrée aux machines de guerre créées lors des sièges. L'introduction, d'ailleurs, se concentre sur ces machines en balayant les débuts du Moyen Age, avec la disparition des machines à torsion héritées de l'Antiquité gréco-romaine, jusqu'à l'arrivée de l'artillerie et des armes à poudre. La présentation des différents types de combattants est un peu rapide ; Beffeyte comble l'espace en évoquant le feu grégeois (seul élément de la guerre navale !), notamment, et en terminant sur la présentation des armements offensifs et défensifs -des passages cette fois-ci fort instructifs.

La deuxième partie, sans doute la plus aboutie, revient sur les sièges de place en précisant d'abord l'évolution des fortifications puis en cataloguant les types de machines de siège. Le propos est surtout centré sur l'Europe mais ne néglige pas l'apport oriental, notamment à l'époque des croisades. Un long développement est consacré aux sources médiévales sur les engins de guerre et un autre est dédié aux ingénieurs à proprement parler. La dernière partie qui expose le développement de l'artillerie est bien menée.

Comme tous les volumes de la collection, l'ouvrage est richement illustré. Renaud Beffeyte a inclus une bibliographie de référence dont la présentation serait à revoir, même si l'on y trouve des titres utiles. Le problème du volume est sans doute d'aborder un sujet trop vaste pour la centaine de pages impliquée : les exemples sur l'art de la guerre du Moyen Age ne sont pas nombreux, le tout manque de charpente, et l'on a plutôt un catalogue de thématiques traitées les unes à côté des autres sans logique d'ensemble, ce qui est sans doute le plus grand défaut de l'ouvrage. Mais c'est une bonne entame pour connaître les grandes lignes du sujet.

vendredi 27 avril 2012

RENOT et ERSEL, Le Zouave, tome 1 : Mourir d'aimer, Paris, Glénat, 2010, 48 p.

Lors de l'intervention française au Mexique (1862-1867) qui vise à installer un empereur favorable aux intérêts de Napoléon III qui dirige alors la France. Alexandre Clément s'engage dans les zouaves pour échapper à la justice. Après avoir séparé deux camarades qui en venaient aux mains sur le pont du navire, Ferchault et Cravache, il fait le reste de la traversée -2 mois- à fond de cale. Une fois débarqués à Vera Cruz, les zouaves rejoignent la garnison de Fort Auteuil où Clément se lie avec Ferchault, un dessinateur qu'il avait défendu contre Cravache sur le bateau. L'homme reste perdu dans le souvenir d'une femme (prostituée ?) rencontrée à Paris et assassinée dans d'étranges conditions, aventure qu'il raconte à son camarade. Les révolutionnaires de Juarez attaquent le fort car les zouaves, sans le savoir, convoyaient un chargement de munitions. Cravache trahit les siens et nombre de Français périssent dans l'engagement. Clément est grièvement blessé, mais en réchappe, laissé par ses camarades dans un village mexicain où il se rétablit progressivement. Bientôt son passé finit par le rattraper...



Les deux réalisateurs de la BD ont une bonne idée de départ : mettre une scène une unité prestigieuse et chatoyante de l'armée française, les zouaves, dans un conflit plutôt méconnu, l'intervention française au Mexique de Napoléon III -en dépit des exploits de la Légion à Camerone- et dans un pays lointain, voire exotique. Comme le fait remarquer un critique, on se demande bien pourquoi Glénat insère cette série dans sa collection Graphica, et non pas Vécu, celle des aventures historiques -à laquelle d'ailleurs un des auteurs a contribué précédemment. Le dessin est plutôt bon -avec des pages intéressantes présentant les croquis du zouave dessinateur, justement- mais peine peut-être à rendre vivantes les expressions des personnages. L'histoire, en revanche, peine à se mettre en route : les événements sont laborieux à la compréhension et l'ensemble n'est pas très clair. Certes, cela arrive fréquemment dans les premiers tomes où l'intrigue se met en place, mais ici, c'est un demi-succès. Par ailleurs, il n'y a pas de références historiques claires dans le volume (année du déroulement des faits ?) ni de sources mentionnées en fin de tome, ce qui est dommage -mais ce n'est pas l'essentiel, bien sûr. L'intervention française au Mexique n'est pas du tout mise en perspective : on a l'impression qu'elle sert de toile de fond au vécu des personnages, mais les événements s'enchaînent et s'embrouillent parfois et une relecture s'impose pour bien comprendre ce qui se passe. Certains dialogues en espagnol traduits en bas de page n'aident pas à améliorer la fluidité, et on relève au passage quelques fautes dans le texte. Il faudra donc voir le deuxième tome pour déterminer si la série vaut le détour ou non...

Isabelle DETHAN, Julien MAFFRE, Le tombeau d'Alexandre, tome 2 : La porte de Ptolémée, Paris, Delcourt, 2010, 48 p.

Suite de l'aventure semi-archéologique dans l'Egypte du XIXème siècle, dont j'avais commenté le premier tome ici. A Alexandrie, en 1858, 7 ressortissants français découvrent par hasard un monument dédié à Alexandre le Grand. Afin d'arriver jusqu'à la mythique chambre funéraire du héros macédonien, ils se lancent sur les traces du manuscrit de Cyrène, non moins mythique plan du tombeau. Ce document a été divisé en trois fragments au fil des siècles. Les Français ont récupéré l'un des fragments, mais à quel prix ! Les fabuleuses richesses prêtées à la tombe d'Alexandre attirent toutes les convoitises. Dans ce tome 2, les Français vont devoir affronter l'archéologue anglais Towerton, bien décidé à récupérer le dernier fragment du manuscrit, celui qui permet d'entrer dans la chambre funéraire...

Le deuxième tome confirme la qualité du premier, avec peut-être un tout petit peu moins d'action et plus de réflexion sur certains personnages, en particulier Lazare, le franco-égyptien, et Towerton, l'archéologue anglais qui entre en scène dans ce volume.  Une idylle prévisible se noue, la suspicion entre à l'intérieur du groupe et la course au trésor se déroule sous le signe du "tout est permis" ou "la fin justifie les moyens". Géographiquement, l'aventure se déplace plus au sud puisque les Français et leurs adversaires remontent le Nil et arrivent devant Thèbes, puis sur l'île de Philaé. Comme dans le premier tome, Isabelle Dethan sait ménager le suspense à la fin pour donner envie de découvrir la suite du récit. Le dessin est toujours agréable sans être exceptionnel. L'auteur de la fameuse série Sur les terres d'Horus (que j'avais à peine commencé il y a quelques années sans continuer, je n'ai que le premier tome) arrive à rendre à merveille cette Egypte de la seconde moitié du XIXème siècle qui tombe sous la coupe des puissances européennes -dont les représentants ne se privent pas, d'ailleurs, de manifester leur supériorité raciste à l'égard des natifs. Autre trait saillant d'Isabelle Dethan : des femmes au caractère bien trempé, qui jouent toujours un rôle important dans le scénario.

Ci-dessous, interview d'Isabelle Dethan pour France 3 Poitou-Charentes en janvier dernier où elle commente, entre autres, le troisième et dernier tome de la série Le tombeau d'Alexandre.

 

Ci-dessous, en premier, planche du tome 1 de la série Sur les terres d'Horus ; en second, première planche du tome 1 de la série Le tombeau d'Alexandre.




jeudi 26 avril 2012

Walter E. KAEGI, Byzantium and the early Islamic conquests, Cambridge University Press, 1992, 313 p.

Walter Kaegi est professeur d'histoire à l'université de Chicago. Il est spécialiste des structures politiques, militaires, sociales et religieuses de l'Empire romain tardif et de l'Empire byzantin, de l'histoire militaire et de la stratégie de Byzance et du monde musulman. Il se concentre sur la période couvrant les IVème-XIème siècle ap. J.-C, et en particulier sur le VIIème siècle qui voit la naissance de l'islam et les conquêtes arabes sur l'Empire byzantin. On lui doit notamment une biographie de l'empereur Héraclius qui affronte sans succès la nouvelle menace après avoir redressé l'empire, au bord de l'écroulement durant la dernière grande guerre contre les Sassanides.

Cet ouvrage-ci aborde un sujet qui fascine souvent les spécialistes de la question : la conquête par les musulmans des provinces orientales de l'Empire byzantin et la chute de l'empire sassanide, sous les règnes des deux premiers califes, Abou Bakr et Omar, suite à la mort de Mahomet (632). Kaegi, réexaminant les sources, qui restent toujours les mêmes, envisagent cette conquête fulgurante du point de vue byzantin et tente de comprendre comment l'Empire y a fait face et les causes de son échec. Les textes byzantins sont postérieurs et comportent une part d'artifice rhétorique qui ne permet pas de les juger plus fiables que les sources arabes.

De Nuremberg à Nuremberg (1989) de Frédéric Rossif

De Nuremberg à Nuremberg est sans doute considéré comme une des quintessences du documentaire sur la Seconde Guerre mondiale. Réalisé par Frédéric Rossif, servi par la musique de Vangelis, le texte est écrit et lu par Philippe Meyer, le tout étant produit par Jean Frydman. Le titre fait bien sûr référence aux grands rassemblements nazis de Nuremberg (où furent adoptées d'ailleurs les lois éponymes, en 1935) et au procès tenu après la fin de la Seconde Guerre mondiale pour juger les criminels nazis.

Ce DVD de 2010 des éditions Montparnasse regroupe les quatre parties du documentaire, qui durent environ une heure chacune : La Fête et le triomphe, Le Temps de la résistance, Le Tournant décisif et La Défaite et le Jugement. On y ajouté un documentaire américain sous-titré des actualités de l'époque retraçant le procès de Nuremberg. L'ensemble représente plus de 5h de visionnage. Les quatre parties du documentaire suivent un plan chronologique : montée du nazisme, début de la guerre jusqu'à la défaite de la France pour la première, suite de la guerre jusqu'à l'invasion de l'URSS et la guerre en Afrique du Nord et dans le Pacifique pour la seconde, le tournant jusqu'à la contre-offensive des Ardennes en décembre 1944, enfin la défaite nazie et celle des Japonais et le jugement à Nuremberg.

Le documentaire a en fait été achevé dès 1987, mais Antenne 2 ne l'a diffusé qu'en 1989. Il faut rappeler qu'on était alors en pleine guerre froide et qu'il mentionnait des faits encore niés par l'URSS, notamment les dessous du pacte germano-soviétique d'août 1939 et la fourniture de matériaux stratégiques -le carburant alimentant les bombardiers allemands qui attaquaient Londres- jusqu'au déclenchement de Barbarossa.

Ci-dessous, le début du documentaire De Nuremberg à Nuremberg.

 

Je dois pour ma part beaucoup à ce documentaire qui a renforcé ma passion pour la Seconde Guerre mondiale et ma volonté d'apprendre, mon goût du savoir. Mais il faut bien reconnaître que De Nuremberg à Nuremberg a un peu vieilli, surtout si on le compare aux productions actuelles comme Apocalypse, autre documentaire qui lui non plus n'est pas exempt de défauts. Si les techniques ont changé et déclassent un peu cet "ancêtre" (images en couleur, cartes dynamiques, animations, etc), ce n'est pas seulement ici une question de forme. En effet, la recherche historiographique a beaucoup évolué depuis 1989, avec la chute de l'Union Soviétique en particulier, et les informations du documentaire se trouvent souvent dépassées, voire fausses (il suffit de revoir la présentation des opérations sur le front de l'Est). En outre, la voix-off conserve, encore aujourd'hui, une certaine profondeur, mais qui ne la met pas à la portée de tous, et encore moins de nos jours, contrairement aux travaux récents comme Apocalypse davantage conçus pour le grand public. Par ailleurs, De Nuremberg à Nuremberg appartient à ces documentaires qui noient le téléspectateur sous une avalanche d'images qui ne correspondent pas forcément aux événements traités : ainsi, lorsqu'il est question de la bataille de Midway, dans le Pacifique, on nous sert des images bien postérieures de 1943, 1944 ou 1945. Et ce n'est qu'un exemple. On fait beaucoup mieux depuis.

Début du documentaire Apocalypse (2009). Fortement inspiré de la série Les grandes batailles des années 70, il est par certains côtés beaucoup plus moderne que De Nuremberg à Nuremberg. Mais dans la présentation des faits et la voix-off, on relève aussi certains partis pris et certaines lacunes. Cependant il s'adresse davantage au grand public et rattrape le bond de l'historiographie depuis la fin de la guerre froide.

 

Enfin, les causes de la montée du nazisme sont rapidement traitées et cela laisse un goût d'inachevé ; il n'est par ailleurs guère question du fascisme italien, très vite expédié. De même pour le traitement des fronts de la Seconde Guerre mondiale : De Nuremberg à Nuremberg s'intéresse surtout à l'Europe occidentale, bâcle le front de l'Est et néglige beaucoup la guerre du Pacifique. On retrouve la même chose à propos du procès de Nuremberg (d'ailleurs il n'est pas question de celui de Tokyo) qui mentionne seulement les crimes commis à l'ouest. On note aussi que le documentaire traite de la Shoah surtout par les images, insoutenables, et moins par l'explication : comme si l'on souhaitait faire appel au pathos des téléspectateurs mais sans chercher à véritablement comprendre les logiques de l'extermination, ce qui rejoint un certain discours mémoriel voire historiographique. Reste évidemment ces films horribles des atrocités commises dans les camps nazis. Mais est-ce suffisant en soi ? La question mérite d'être posée. De Nuremberg à Nuremberg est une véritable mise en scène du conflit, à grands renforts de témoignages -malheureusement plutôt peu mis en valeur- et de la musique omniprésente de Vangelis. Il reste un classique, mais qui devient de plus en plus obsolète au regard des avancées de la recherche et des progrès des médias.

mercredi 25 avril 2012

TARDI, Jean-Pierre VERNEY, Putain de guerre ! 1917-1918-1919, Paris, Casterman, 2009, 69 p.

Deuxième volume de la rétrospective de la Première Guerre mondiale vue à travers les yeux d'un poilu, sous le crayon de Tardi et le regard documentaire de Jean-Pierre Verney. J'avais commenté le premier volume il y a deux mois et demi.

Sur la forme, il n'y a rien à rajouter de particulier : la technique est toujours la même chez le dessinateur, qui n'hésite pas à mettre devant les yeux de son lecteur la violence crue de la guerre des tranchées -destinant plutôt la BD à un public adulte, quand même. Il y a des passages très réussis comme les planches consacrées à 1919, ou celles juste avant sur les gueules cassées, ou bien encore celles sur les mutineries de 1917 et l'offensive Nivelle.

Le discours est toujours celui d'une dénonciation de la guerre, de ses horreurs, avec un narrateur qui ne cache pas sa sympathie pour les théories socialistes du temps et pour la révolution russe naissante (d'ailleurs il y a une référence appréciable aux troupes russes présentes en France et qui subissent le contrecoup des événements de 1917, p.12). C'est un parti pris qui se respecte. Néanmoins, il n'est peut-être pas exempt de certaines faiblesses. A force de rejeter la guerre pour ce qu'elle est et de montrer son côté abject, Tardi et Verney ne reviennent pas trop, finalement, sur les causes profondes du conflit, ce qui manque un peu. Il en est de même, à la fin, sur les conséquences de la Première Guerre mondiale. Si le point de vue est francocentré en raison du choix du personnage principal, on regrette aussi que les autres camps ou les autres fronts soient moins présents -c'est cependant moins vrai dans ce second tome. Enfin, si le volet documentaire en fin de volume est appréciable, il ne mentionne aucune référence bibliographique -ce qui est bien dommage, pour un travail de cette envergure et sur un sujet qui peut intéresser chaque habitant de l'Hexagone.



C'est ainsi, comme je le rappelais dans la critique du premier volume, que la bande dessinée de Tardi s'inscrit plus dans la mémoire que dans l'histoire, et contribue à façonner un discours particulier sur la Grande Guerre, engagé, partisan ? Libre à chacun d'y adhérer ou non.


Quelques ajouts aux blogolistes

Quelques blogs ajoutés aux listes ces jours-ci :

- Aggiornamento histoire-géo, un carnet de réflexions et de propositions sur l'enseignement de l'histoire-géographie de la maternelle à l'université, avec la participation d'enseignants "du terrain".

- le blog du magazine Carto, la référence désormais pour la vulgarisation de la géographie en maison de presse, et dont je commente régulièrement les numéros ici.

- Soviet Hammer, un blog dédié à la machine militaire soviétique, avec des articles inégaux mais certains sont intéressants.

- Trois-Ponts, le blog de Nicolas Mioque (qui poste de temps en temps des commentaires depuis peu), qui traite de la marine à voile entre 1650 et 1850, avec un intérêt particulier pour les marines du Premier et du Second Empire.

mardi 24 avril 2012

13, rue Madeleine (1947) de Henry Hathaway

1944. Bob Sharkey (James Cagney) est instructeur pour les recrues de l'OSS (Office of Strategic Services) et doit former un nouveau contingent, le n°77. Il est averti par son supérieur de la présence d'un agent allemand au sein de son groupe : à charge pour lui de le démasquer. Sharkey réussit à déterminer que celui-ci ne peut être que Billy O'Connell (Richard Conte), qui passe l'entraînement avec beaucoup trop de facilité. Le supérieur de Sharkey, Charles Gibson (Walter Abel) confirme sa découverte et lui apprend que O'Connell est en réalité un agent nazi du nom de Wilhelm Kuncel, envoyé pour recueillir des informations sur le débarquement à venir en Europe. Gibson demande à Sharkey de faire comme si de rien n'était afin d'intoxiquer le haut commandement allemand avec de faux renseignements. Après la fin de l'entraînement du contingent 77, trois agents, la Française Suzanne de Beaumont (Annabella), l'Américain Jeff Lassiter (Frank Latimore) et O'Connell sont sélectionnés pour deux missions séparées en France occupée. Avant le départ, Sharkey informe Lassiter de la véritable identité de O'Connell, avec lequel celui-ci avait sympathisé pendant l'entraînement. Mais le jeune agent américain, encore inexpérimenté, ne réussit pas à cacher ses émotions à l'agent nazi qui, dans l'avion les emmenant en France, coupe la sangle du parachute de Lassiter, provoquant sa mort. Sharkey se propose alors pour sauter en France afin de mener à bien la mission et de traquer l'agent nazi responsable de la mort de Lassiter... 

 

Le titre du film (qui est le même dans la version originale) fait référence au siège de la Gestapo dans la ville du Havre, où se déroule la fin du film. Il a été tourné en grande partie dans la ville de Québec, au Canada. Le film s'inscrit dans la production d'après-guerre valorisant le combat des Etats-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, pour la défense de la démocratie et des valeurs américaines, avec un angle quasi-documentaire inspiré des actualités cinématographiques ou des films de propagande réalisés pendant la guerre. Henry Hathaway est un spécialiste du genre, ayant déjà réalisé La maison de la 92ème rue (1945) et L'impasse (1946). Le film est assez conventionnel mais se regarde pourtant facilement.

En revanche, le prologue indique que la plupart des scènes a été tournée dans les lieux mêmes de l'action représentée, ce qui est faux, comme on vient de le dire ci-dessus. La présentation de l'OSS et de ses missions au début du film sonne un peu creux si l'on se remémore que le film était au départ prévu pour se calquer sur le parcours et la contribution d'un véritable architecte de l'OSS, William Donovan, qui a finalement refusé l'idée d'une infiltration de l'organisation par un agent nazi, entre autres. Il a donc fallu faire sans. James Cagney est le personnage central, héros d'une Amérique portée au pinacle dans la première moitié du film, sans doute la plus instructive, où sont présentées les techniques d'entraînement de l'OSS. La seconde moitié est plus décevante car sans surprise : un agent allemand (trop ?) vite démasqué, une peinture de la société française sous l'Occupation caricaturale, mais, toutefois, une action un peu crue (avec notamment des combats mortels au corps-à-corps). A noter, pour finir, l'apparition furtive de Karl Malden, acteur promis à un brillant devenir, en tant que responsable du saut dans le B-24 chargé d'acheminer les trois agents en France occupée. Bref, voilà un film loin d'être original, mais qui est assurément un classique : le thème rejoint celui de Decision before dawn (1951) que j'évoquais pour la chronique cinéma de l'Alliance Géostratégique.

Batailles et blindés n°48 (avril-mai 2012)

Recension du dernier numéro de Batailles et Blindés, que je me mets à lire ces temps-ci, si vous n'aviez pas remarqué. Progressivement j'essaye de me réconcilier avec les revues grand public en histoire militaire que j'avais longtemps délaissées... mais cette fois-ci, je fais le tri entre le bon grain et l'ivraie. L'éditorial engagé de Yannis Kadari sur les tueries de Toulouse et de Montauban montre que la revue appartient à la première catégorie. Foin de German Bias ou autre panzerophilie, le rédacteur en chef ne perd pas de vue la question du nazisme et du national-socialisme au sein de l'armée allemande... rassurant par les temps qui courent.

- Blindorama, Afghanistan 1919-2003 de Xavier Tracol : on parle beaucoup depuis dix ans de l'Afghanistan mais on sait peu que ce pays a cherché à se doter, dès l'après Première Guerre mondiale, d'une force blindée, qui au final est plus qu'hétéroclite. Original et intéressant (SVP, un petit encadré bibliographique pour creuser, même avec un seul ouvrage !).

- Panzerzug 3 1938-1944 de Paul Malmassari : comme mon collègue Bir Hacheim, j'ai toujours été fasciné par les trains blindés (souvenir de Docteur Jivago ?). Voici donc un article qui se présente plus sous la forme d'un reportage photo qu'une étude de fond, sur un train blindé allemand ayant servi à l'est. Cette fois, un encadré bibliographique avec les ouvrages de Sawodny qui sont effectivement une référence.

Ci-dessous, extrait du Deutsche Wochenschau, octobre 1943. Les combats d'une Lufwaffe Feld-Division devant Leningrad. A partir de 2:10, un train blindé allemand (Panzerzug) en action dans le secteur central du front de l'est.

 


- Les lions de Maczek d'Alexandre Thers : voici un article classique sur l'histoire de la 1ère division blindée polonaise, sans surprise, efficace, avec quelques pistes bibliographiques et Internet pour creuser. Ca manque peut-être un peu de cartes...

- Küstrin, dernière bataille avant Berlin de Martin Benoist : un des grands sièges menés par l'Armée Rouge au moment de la pause opérationnelle entre l'offensive Vistule-Oder et celle, décisive, du 16 avril 1945. Un récit convenu mais trop germanocentré à mon goût, et sans références. Dommage car je suis persuadé -pour le moment...- qu'on aurait pu faire mieux : Tony Le Tissier a signé un ouvrage sur le siège de Küstrin (je ne l'ai pas lu mais il y a fort à parier qu'on puisse y trouver des choses) et peut-être qu'on a quelques sources accessibles côté soviétique... par ailleurs la carte p.33 n'est pas très claire (Allemands ? Soviétiques ?).

Ci-dessous, extrait des derniers moments du Deutsche Wochenschau en 1945, dans le secteur de Küstrin et Francfort-sur-l'Oder.

*

- Chroniques africaines de Xavier Tracol, avril-mai 1942 : suite de la guerre en Afrique du Nord, toujours selon le même schéma. Des encadrés intéressants sur l'opération Salaam et Lili Marleen. Le reportage photo présente la bataille de Bir Hakeim.

Ci-dessous, générique du film Enfants de salauds (1968) sur fond de Lili Marleen.

 

- L'enfer de Bobruïsk, la 20. Panzerdivision et la Sturmgeschütz-Brigade 244 dans la tourmente : suite de l'article de Didier Laugier commencé dans le n°47. C'est toujours bien documenté et bien raconté côté allemand, manque toujours le côté soviétique. Les cartes sont meilleures ici (p.51 par exemple). Je ne l'avais pas mentionné la dernière fois mais les extraits de sources sont mis en rouge, ce qui permet de les distinguer rapidement sur la page, ce n'est pas bête du tout. Un peu déçu par la bibliographie qui explique cependant l'aspect germanocentré : à part les rapports allemands, seul l'ouvrage de François de Lannoy sur Bagration chez Heimdal est cité. Or il y a pléthore à lire en anglais sur Bagration (plusieurs ouvrages commentés ici même) : quant à Lannoy, c'était tellement mauvais (bataille vue du côté allemand, lamentation sur la destruction du Groupe d'Armées Centre, Soviétiques réduits à la description de l'ordre de bataille et du matériel) que je m'en suis débarrassé il y a peu (poubelle !).

Ci-dessous, Bagration vue par le Deutsche Wochenschau.

 

- Bir El Gobi, la bataille vue par les Italiens de David Zambon : l'auteur est bien connu pour essayer de redonner sa juste place à l'armée italienne en Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale, en particulier. C'est ce qu'il montre ici en relatant l'expérience italienne de la bataille de Bir El Gobi, ou comment les Italiens font plutôt bien avec le peu qu'ils ont. Juste une requête : regrouper les références citées en notes dans un encadré en fin d'article, ce serait bien !

- 1917-1918, les "essenciers de la Grande Guerre", comment ravitailler l'artillerie spéciale ? de Nicolas Legrand : on parle beaucoup de la performance française de 1918 ces temps-ci, qui repose en partie sur l'emploi des chars. Mais qui dit chars dit essence, qui dit essence dit logistique appropriée. Un vrai défi au vu de la consommation gargantuesque des premiers modèles. Tour d'horizon rapide dans ce petit article.

Au final, le numéro est plutôt équilibré et se lit bien. Seule petite fausse note, les deux articles front de l'est encore trop orientés "allemands" à mon goût. Pour le reste, sinon, c'est plutôt bon et original, mais pas assez de hors-Seconde Guerre mondiale, peut-être. La critique est facile, mais si l'on veut mieux, il faut aussi contribuer (eh eh).

Mise à jour 1 : J'ai oublié de le préciser -et y compris dans la critique du n°47- mais les profils couleurs de Batailles et Blindés restent excellents, sans doute les meilleurs ou parmi les meilleurs du marché.

lundi 23 avril 2012

Elections présidentielles 2012, 1er tour

Petit détour quand même, actualité oblige, par le résultat du premier tour de l'élection présidentielle tenu hier -ci contre, un détournement de la campagne par les créateurs des Sims, qui en ont profité eux aussi... alors, que retenir de ce scrutin ?

- une gauche plutôt haut placée, avec un total de voix frôlant les 45%, ce qui met François Hollande en bonne position pour le deuxième tour, dans quinze jours.

- Jean-Luc Mélenchon qui réalise un score moindre que celui "anticipé" par les sondeurs, mais qui représente tout de même le plus haut total à gauche du PS depuis Georges Marchais en 1981, preuve du succès de la campagne. Le Front de Gauche est une force avec laquelle il faut compter. Cependant son score fait penser à celui des communistes en 1981, justement : François Mitterrand n'était alors plus "l'otage" du PCF, tout comme Hollande ne sera pas celui du Front de Gauche.

- Eva Joly qui termine à un peu plus de 2%, symbole de l'échec d'une campagne, d'une candidate mais aussi de l'écologie politique qui visiblement n'est plus au rang des priorités de beaucoup et ne peut réussir à elle seule à s'imposer dans la vie politique française. Par ailleurs l'écologie a souffert de la campagne du Front de Gauche, intégrant l'écologie, et beaucoup plus "mordante".

 

- l'échec de Nicolas Sarkozy, avec une campagne calamiteuse à l'image de sa porte-parole, Nathalie Kociuscko-Morizet (NKM en abrégé), qui s'est montrée très agressive hier soir sur les plateaux de télévision en lieu et place d'essayer de présenter le projet du président sortant pour l'entre-deux-tours. Le candidat président, au vu de son propre score et de celui du Front National, est condamné à pêcher dans l'électorat frontiste, ce dont témoigne d'ailleurs son discours d'hier soir. La stratégie de Patrick Buisson est donc maintenue...

- la progression du Front National, peut-être l'élément le plus important car elle marque sans doute l'amorce d'une véritable recomposition à droite. Le score entre les deux formations, UMP et FN, est en effet beaucoup plus proche (malgré l'écart restant), que celui entre PS et Front de Gauche. Le FN a probablement récupéré beaucoup de voix à droite parmi les déçus de Nicolas Sarkozy, et la campagne a bien fonctionné, tout comme le "passage de relais" de Jean-Marie Le Pen à sa fille, qui a rénové l'image du parti. L'UMP a donc cessé d'être la "vitrine" du FN : celui-ci peut en imposer à une droite libérale affaiblie. Cela augure mal de l'avenir du paysage politique français à droite.


 



- le niveau de participation, enfin, est relativement élevé, avec 80% de votants, soit moins qu'en 2007, mais plus qu'en 2002. Néanmoins demeurent les 20% d'abstentionnistes, qui ne constituent pas, malgré tout, une réserve suffisante pour Nicolas Sarkozy afin de l'emporter.

- géographiquement, quelques éléments intéressants : Hollande l'emporte dans l'Outre-Mer, mais aussi dans l'Ouest en métropole. Il reprend 35 départements dans lesquels Sarkozy était en tête en 2007, Paris et le Nord-Pas de Calais par exemple, et il s'impose aussi, de manière plus classique, dans les grandes villes (dont Marseille, chose rare pour un candidat de gauche). Nicolas Sarkozy l'emporte dans les terres traditionnelles de la droite, mais pas dans les villes de ses ministres ou affidés : Meaux, fief de Coppé, et Longjumeau, celui de NKM, ont voté Hollande... Le FN, quant à lui, reste très fort dans ses zones traditionnelles d'implantation et progresse ailleurs (Corse). Mélenchon a percé à Paris. Remarquons aussi que l'abstention a été très forte, cette fois-ci, en Seine-Saint-Denis.

MAJ 1 : je me garde bien de tout triomphalisme en ce qui concerne la victoire à venir de François Hollande, car rien n'est gagné, bien au contraire. Les reports de voix vont être déterminants tout comme l'affrontement entre les deux candidats dans l'entre-deux-tours. En revanche il y a fort à parier que la victoire de Nicolas Sarkozy, si cela arrivait, se ferait avec les voix du FN, ce qui ne serait pas sans conséquences pour la suite de la droite française.

Adrian GOLDSWORTHY, Les guerres romaines 281 av. J.-C.-476 ap. J.-C., Atlas des Guerres, Paris, Autrement, 2001, 224 p.

La collection Atlas des Guerres de Autrement avait été lancée au début des années 2000 et était censée couvrir, en 24 volumes, l'ensemble des guerres, de la Préhistoire à la période actuelle. La collection n'a pas été achevée mais certains volumes restent intéressants : ils font oeuvre de vulgarisation tout en mettant à jour les connaissances historiographiques (d'il y a dix ans) pour le grand public. Sous la direction de John Keegan, c'est donc un historien britannique, Adrian Goldsworthy, qui s'est chargé du tome sur Rome.

Dans la préface, Jacques Gaillard, de l'université Marc Bloch (Strasbourg), rappelle combien la guerre est liée à l'existence même de Rome. La pax romana, pour lui, n'est qu'une paix armée. La chute de l'Empire romain d'Occident marque la fin des grandes armées, des grands espaces politiques en Europe.

Goldsworthy, dans son introduction, souligne que les guerres romaines sont marquées par une grande férocité, car les Romains recherchent la victoire à tout prix. Ce qui ne les empêche pas d'être constructifs en intégrant les populations vaincues. Par certains côtés, l'armée romaine est incroyablement moderne, mais elle porte l'empreinte de la société qui l'a vue naître : clientélisme, népotisme, etc. Les légionnaires étaient méthodiques et pragmatiques : leurs grands travaux laissent encore, parfois, une trace de leur passage dans le paysage. En raison du format du volume, l'historien a cherché à évoquer plutôt l'évolution des pratiques militaires et de l'armée, en se basant sur une bibliographie essentiellement anglo-saxonne. 

Ci-dessous, extrait de la bataille entre Spartacus et Crassus dans le film de Stanley Kubrick (1960). La scène est impressionnante par le nombre de figurants mobilisés.


 

Les chapitres sont chronologiques et privilégient plutôt la période impériale (plus de la moitié du texte). Dans le premier, Goldworthy évoque la Rome des origines jusqu'à la conquête de l'Italie. L'historien décrit l'évolution de l'armée romaine qui, au IIIème siècle, en est devenue le pôle dominant, passant de batailles rituelles sous la royauté à de véritables campagnes organisées avec des armées soldées par l'Etat. Rome a su aussi construire un réseau d'alliances solide tout en montrant, déjà, un acharnement à l'emporter qui constitue une force essentielle. Le chapitre deux traite des guerres contre Carthage et les royaumes hellénistiques. Rome en vient à dominer le bassin méditerranéen : selon Polybe, qui écrit au IIème siècle, les Romains sont supérieurs grâce à leur constitution équilibrée et à leur excellente organisation militaire. C'est l'heure de gloire de la légion manipulaire, mais c'est aussi le moment où Rome bâtit ses premières vraies flottes et s'impose sur mer face à Carthage. La volonté romaine de gagner à n'importe quel prix lui permet de surmonter les épreuves face à Hannibal et de l'emporter après Cannes (sic). En troisième lieu, l'historien britannique décrit la conquête du monde (202 av. J.-C.-14 ap. J.-C.). La milice de citoyens romains devient une armée professionnelle, composée de soldats de métier, au service d'une aristocratie dont le but est de faire la guerre pour accroître son pouvoir, ses richesses, et la puissance de Rome. La piètre performance de l'armée romaine pendant la seconde moitié du IIème siècle avant notre ère conduit, selon l'auteur, aux réformes de Marius, qui reprennent des évolutions commencées précédemment. En recrutant parmi les couches défavorisées cependant, l'armée romaine commence à se couper de la société et à obéir à ses chefs plutôt qu'à la République. La naissance de l'Empire marque la fin de l'expansion : le désastre de Varus en 9 ap. J.-C. constitue un véritable coup d'arrêt, selon Goldsworthy.

Un aspect oublié de la puissance romaine : la mer. Rome s'impose en effet face à Carthage sur ce terrain dès la première guerre punique. Vient ensuite le règne du "Mare Nostrum" en Méditerranée. Un des rares films à en rendre compte : Ben Hur, de William Wyler (1959). Ci-dessous, cliquer vers 13:35 pour voir la bataille entre galères romaines (inspirées plutôt des galères vénitiennes de Lépante) contre des pirates macédoniens.

 

Le quatrième chapitre s'intitule le contrôle du monde (14-193 ap. J.-C.). Pour Goldsworthy, l'Empire aurait été capable de s'étendre davantage, en particulier en Germanie ou contre les Parthes : mais pour des raisons politiques, l'empereur ne pouvait se permettre de laisser un général devenir trop puissant, ou bien de s'absenter trop longtemps du coeur de l'Empire pour conduire la guerre. Rome affronte ainsi pendant trois siècles l'empire parthe dans une véritable impasse. Les effectifs de l'armée sont réduits, mais compétents et très mobiles : les Romains demeurent offensifs, malgré la disposition des troupes aux frontières ou dans les provinces, et savent s'adapter aux différents types d'ennemis. La frontière n'est pas un mur mais bien un tremplin pour rappeler la puissance de Rome au-delà et décourager les attaques. Le chapitre 5 explique la crise et la réforme de l'armée romaine : souvent battue par les Perses et les Germains, affaiblie par les guerres civiles, celle-ci parvient néanmoins à survivre, transformée par certains empereurs comme Dioclétien ou Constantin. Pour Goldsworthy, les guerres civiles ont notoirement contribué à distraire l'armée romaine de la défense des provinces et de la lutte contre les invasions extérieures. A force de remplir la mission de l'emporter dans des engagements limités (contre des raids de barbares par exemple), l'armée romaine aurait aussi perdu progressivement sa capacité à mener des batailles rangées. C'est ce que l'on voit selon lui lors de la déroute d'Andrinople en 378 ou dans les guerres contre la Perse sassanide. L'armée romaine perd en souplesse, la séparation entre pouvoirs civil et militaire réduit l'efficacité à l'armée tout comme celle entre limitanei et comitatenses. La faiblesse de l'autorité centrale assure le développement de forces régionales qu'il est désormais difficile de déplacer dans l'Empire. Pour l'historien, ce sont bien les guerres civiles qui minent l'outil militaire romain car le pouvoir central n'est plus capable de contrôler son armée. Dans le chapitre 6, il est question de la chute de l'Empire romain d'Occident et de la résurgence en Orient. L'historien sépare l'implosion d'un Occident où s'installe progressivement des Barbares fédérés, véritable corps étranger qui mine l'Empire de l'intérieur, à une survie de l'Orient où l'empereur reste puissant, les provinces prospères, peuplées, et culturellement liées par le grec. L'armée orientale voit bientôt la prédominance de la cavalerie. En Occident, la forme que prend la guerre à la fin de l'Empire romain annonce déjà le Moyen Age.

Le siège romain de Masada (73 ap. J.-C.), défendue par les zélotes juifs, symbolise à la fois l'extraordinaire capacité des légionnaires dans la poliorcétique et l'acharnement de Rome à triompher de ses ennemis. Pour les Juifs, le suicide collectif devient une forme de résistance dramatique inspirant le terme de "complexe de Masada" aux historiens contemporains. Ci-dessous, extrait du téléfilm Masada (1981) avec la montée de la tour d'assaut romaine sur la rampe construite au pied de la forteresse : l'ensemble témoigne d'ailleurs d'un grand effort de reconstitution.

 

En conclusion, Adrian Goldsworthy affirme que l'armée romaine a bien changé le monde en fondant un empire dont l'héritage demeure présent en Europe. L'armée romaine et la puissance de Rome sont des symboles de splendeur et de gloire. La longévité de cette institution s'explique à la fois par sa discipline, son entraînement, son équipement, son soutien logistique mais aussi, et surtout, par sa souplesse. Les unités savaient s'adapter aux conditions locales et battre des adversaires différents. Refusant d'admettre la défaite, capable de supporter de lourdes pertes, les Romains étaient un ennemi difficile à vaincre. Pour l'historien, le plus important reste, cependant, la faculté d'intégration des anciens adversaires à l'armée romaine.

Ci-dessous, extrait du téléfilm Attila (2001) avec Gerald Butler dans le rôle titre. La reconstitution est mauvaise et fait perdurer l'image d'une armée romaine immuable du Haut Empire sous l'Antiquité Tardive, incapable de s'opposer aux Huns. Cliquer vers 3:50 pour voir l'affrontement entre des Wisigoths et Francs face aux Romains d'Aétius (Powers Boothe) soutenus par des Huns commandés par Attila.

 

Les annexes sont relativement fournis : cursus honorum des sénateurs romains au IIème siècle av. J.-C., la légion au début du Principat, effectifs et structures des unités auxiliaires (Ier-IIIème siècle), etc. L'auteur a également rajouté un lexique des termes latins militaires utilisés, les biographies des principaux personnages et des sources primaires. La bibliographie, majoritairement anglo-saxonne comme on l'a dit, comprend des ouvrages généraux et des références par chapitre. Une chronologie indicative est aussi présente en début de volume. La collection Atlas des guerres comprend par ailleurs de nombreuses illustrations et beaucoup de cartes : c'est bien le cas ici, mais certaines gagneraient à être plus visibles. Les schémas des batailles importantes sont, en revanche, plaisants. Quelques coquilles à signaler dans la traduction, cependant.

jeudi 19 avril 2012

Il est revenu...

Ce n'est pas le clown tueur bien sûr inspiré des romans de Stephen King dont je parle dans ce billet, mais du blog En Vérité et de son auteur Stéphane Taillat, spécialiste de la contre-insurrection en Irak, notamment, et membre de l'Alliance Géostratégique.



Et qui dit retour dit peau neuve (image ci-contre). Souhaitons-lui, donc, une bonne reprise, et lisons avec attention (il était resté dans ma blogoliste Alliance Géostratégique).

mardi 17 avril 2012

Qu'est-ce-que l'art opératif ? (7) La Russie (L'art opératif soviétique 1917-1936)

Je poursuis le résumé des articles sur la Russie dans l'ouvrage du Center of Military History de l'US Army. Aujourd'hui, celui de Jacob W. Kipp (traducteur par ailleurs d'un ouvrage de Trandiaffilov, commenté sur Ma pile de livres) à propos de la naissance de l'art opératif soviétique entre la révolution d'Octobre et les purges staliniennes, "The Origins of the Soviet Operational Art 1917-1936" (p.213-247).

- l'art opératif soviétique et l'apport de l'URSS constituent une des avancées majeures de l'historiographie de ces trente dernières années. On reconnaît aujourd'hui la très grande avances des Soviétiques dans ce domaine dans les années 20 et 30 (véritable âge d'or de la pensée militaire de l'Armée Rouge) et l'importance de certains personnages comme Toukhatchevsky, qui construit la théorie des opérations en profondeur, par exemple.

- cet art opératif soviétique est le produit d'un groupe en particulier, celui des anciens officiers tsaristes devenus des "spécialistes" et recrutés par les cadres bolcheviks pour former l'Armée Rouge. Ce groupe encadre cette force naissante pendant la guerre civile, un véritable laboratoire qui va permettre aux penseurs militaires soviétiques de bâtir, en analysant le conflit, le concept d'opérations en profondeur.

- un débat pas forcément dépassionné mais fécond anime alors l'Armée Rouge sur l'art opératif, les opérations en profondeur et même la mécanisation des forces armées. Verkhovsky, un des "spécialistes" de l'Armée Rouge, enseignant au Département des Tactiques de l'académie militaire de l'Armée Rouge des Paysans et des Travailleurs, voit un débat entre ceux qu'il appelle les réalistes, les conservateurs et les futuristes. Les premiers sont des "spécialistes" comme lui, engagés alors dans une guerre sur deux fronts et ouverts à la réforme de l'armée. Les conservateurs veulent maintenir les vieilles pratiques sous prétexte qu'elles appartiennent à des lois de la science militaire immuables. Les futuristes, quant à eux, se basent sur les réussites de la révolution et la guerre civile pour prôner une expression simple de la guerre et l'agitation politique derrière les lignes ennemies -lutte classe contre classe.

- au départ, à l'académie militaire, on parle d'abord de "grande tactique" ou de "petite stratégie" pour désigner ce qui va devenir l'art opératif. Un des leaders dans ce domaine est Svietchine, l'officer tsariste qui dès avant la Première Guerre mondiale réfléchit sur la conduite des opérations comme fondement de la guerre moderne industrielle. C'est lui qui, en 1923-1924, va formuler clairement, pour la première fois, le concept d'art opératif. C'est un pont entre la stratégie et la tactique, le moyen par lequel l'officier supérieur transforme une série de succès tactiques en "bonds" opératifs liés ensemble par les intentions initiales et la planification de l'officier, tout en offrant le succès stratégique sur le théâtre des opérations.

- durant la même période Varfolomeev, chef adjoint du Département de la Stratégie, note que les objectifs de la guerre ont changé de même que la nature des batailles, en raison de la mobilisation d'armées comprenant des millions d'hommes et des avancées technologiques. La tactique devient alors véritablement la conduite de la bataille. L'engagement se déroule lui sur un front plus large et sur une profondeur plus grande, au-delà du rayon de commandement de l'officier. Varfolomeev décrit lui aussi ce pont entre la tactique et la stratégie, l'opération, comme la totalité des manoeuvres et des batailles dans un secteur donné du théâtre des opérations dirigées vers la réalisation d'un objectif commun, déterminé comme final à un moment précis de la campagne. Pour lui, la conduite des opérations ne relève plus de la tactique, mais bien de l'art opératif. Bientôt, une chaire de Conduite des opérations apparaît au sein du Département de Stratégie de l'académie militaire, grâce à l'intervention de Toukhatchevsky, chef d'état-major adjoint de l'Armée Rouge.

- la chaire disparaît au bout d'une année mais l'académie Frunze crée à son tour un département similaire en 1931. Cette nouvelle catégorie dans la science militaire soviétique a un profond impact sur l'Armée Rouge, avant la politisation de la théorie militaire, le culte de la personnalité de Staline, l'invention d'une pseudo-histoire de la guerre civile, obscurcissant le rôle des personnages clés développant l'art opératif dans l'entre-deux-guerres. La plupart des concepteurs sont éliminés par les purges de Staline. Le manuel rédigé par Toukhatchevsky juste avant sa disparition, en 1936, montre pourtant l'ampleur des progrès accomplis.

- la Première Guerre mondiale se révèle une guerre industrielle, de masse : les nouvelle armes étendent la largeur et la profondeur du champ de bataille, la létalité du feu, elles remettent en question la pratique traditionnelle de combinaison des armes. La mobilisation des troupes devient plus rapide et les définitions traditionnelles de la stratégie (contrôle des unités avant l'engagement) et de la tactique (conduite des troupes sur le champ de bataille) s'effondrent. Tablant sur une guerre courte pourtant, le ministère de la Guerre russe ferme l'académie militaire et envoie les étudiants au front. Elle est réouverte seulement en 1916. Avec la révolution et l'avancée des Allemands, elle est réinstallée à Kazan, où la plupart des étudiants préfère rejoindre l'amiral Koltchak, contre-révolutionnaire, en Sibérie. Une minorité suit le nouveau gouvernement soviétique à Moscou.


- l'Armée Rouge, qui se forme pendant la guerre civile, a massivement recours aux "spécialistes" de l'ancienne armée tsariste. Un tiers des officiers viennent de ce vivier et le nombre est encore plus élevé aux échelons supérieurs. Un débat oppose d'ailleurs à l'académie d'état-major soviétique les tenants des penseurs réformateurs tsaristes d'avant-guerre, menés par Frunze, à ceux plus conservateurs.


- la guerre civile russe va se révéler une expérience inédite. Les bolcheviks doivent en effet faire face à une désintégration de l'économie. Le communisme de guerre réussit tant bien que mal à y pallier. C'est une guerre civile et donc sans quartier, mais où les Rouges contrôlent la partie centrale du pays et bénéficient donc des avantages du chemin de fer. Dans cette guerre de mouvement, la cavalerie rejoue un rôle considérable, et même stratégique.


- c'est l'étude des opérations pendant la Première Guerre mondiale et de la guerre civile qui amène un groupe d'officiers soviétiques, dont Svietchine, à réfléchir sur la conduite des opérations puis à formuler le concept d'art opératif. Svietchine lui-même s'intéresse beaucoup à la préparation de la nation à la guerre. Il rejette les considérations allemandes sur la guerre courte décidée par une bataille d'annihilation et parie au contraire sur une guerre longue, insistant sur les objectifs politiques et économiques de la stratégie aux dépens des forces armées adverses. Svietchine plaide également pour une mobilisation totale de l'arrière sous la coupe de l'Etat.


- Varfolomeev, qui arrive à l'académie en 1924, s'intéresse quant à lui à la poursuite en profondeur pour la destruction de l'adversaire. Il lie étroitement la percée et la pénétration en profondeur, analysant l'échec de Toukhatchevsky devant Varsovie, et se pose la question de la destruction des réserves opérationnelles de l'ennemi amenées pour combler la brèche. Il étudie beaucoup les offensives allemandes et alliées de 1918 à l'ouest, et en particulier celle d'Amiens (août 1918).


- Triandafillov, autre théoricien arrivé à l'académie militaire en 1928, réfléchit quant à lui sur la nature des opérations menées par les armées modernes. Il s'intéresse aux progrès technologiques et à la mécanisation, mais aussi à la mobilisation de la population. La percée et l'exploitation en profondeur dépendent d'une bonne appréciation des problèmes logistiques, de l'étude du théâtre des opérations et d'une planification sur le terrain minutieuse.


- Toukhatchevsky, quant à lui, plaide pour une mécanisation totale des forces de l'Armée Rouge qui passe par une militarisation complète de l'économie afin de fournir les moyens nécessaires aux opérations en profondeur, soutenu par un autre théoricien, Isserson, et face à Svietchine, revenu au début des années 30 à la guerre d'attrition. Toukhatchevksy se heurte violemment aux dirigeants communistes encadrant Staline, qui au nom du marxisme-léninisme dénie toute crédibilité à cette nouvelle science militaire : il est éliminé pendant les purges et l'art opératif connaît alors un coup d'arrêt, jusqu'à 1939 au moins.


- Barbarossa trouve ainsi l'Armée Rouge en plein déshérence conceptuelle. Les débuts de la guerre à l'est confirment pourtant les vues de Triandafillov sur "l'arrière paysan" et les premières opérations successives combinées menées devant Moscou en décembre 1941 -avec infanterie et cavalerie, chars, avions et infanterie motorisée manquant. Les chefs soviétiques apprennent ensuite à tirer les enseignements des travaux de Toukhatchevsky et des autres penseurs de l'âge d'or soviétique, tout en y ajoutant leurs propres réflexions.

dimanche 15 avril 2012

Sans retour (Southern Comfort) de Walter Hill (1981)

1973, Louisiane. Des membres de la Garde Nationale de l'Etat arrivent dans le bayou et les marécages pour s'entraîner lors de manoeuvres hebdomadaires habituelles de leur unité. Le caporal Hardin (Powers Boothe) vient tout juste d'être transféré de la Garde Nationale du Texas à celle de Louisiane. Il regarde d'un mauvais oeil le comportement indiscipliné et arrogant de sa nouvelle escouade. Homme marié, il ne veut pas prendre part à la rencontre avec les prostituées que le soldat Spencer (Keith Carradine) a organisé sur le chemin de la patrouille de leur escouade. Ce qui ne l'empêche pas de sympathiser avec Spencer, l'un des seuls qui fasse preuve de bon sens selon lui. Partie en patrouille dans les marais, l'escouade finit par se perdre : elle n'a d'autre choix que de prendre des pirogues appartenant aux Cajuns, qui peuplent la région, ou de revenir à son point de départ. Montés dans les pirogues, les gardes nationaux voient alors plusieurs Cajuns apparaître sur la rive qu'ils viennent de quitter. Pour se moquer d'eux, le soldat Stuckey (Lewis Smith) tire sur eux avec sa mitrailleuse M60 chargée de balles à blanc, comme toutes les armes des gardes nationaux. Les Cajuns répliquent avec leurs fusils de chasse et tuent le commandant de l'escouade, le sergent Poole (Peter Coyote). Les autres hommes rejoignent tant bien que mal la rive après que leurs pirogues aient chaviré. Isolés en plein milieu du bayou, pratiquement sans munitions, ils vont devoir se frayer un chemin au milieu d'une population hostile bien décidée à réparer l'affront qui lui a été fait.

Ci-dessous, la bande originale de Ry Cooder.


 


Walter Hill réalise, en 1981, un film qui rappelle beaucoup Les guerriers de la nuit (The Warriors) sorti pour sa part en 1979 : un groupe de guerriers chassé par un grand nombre d'adversaires sur un terrain hostile, le tout pour regagner un lieu sûr. L'environnement du film est cette fois-ci situé en Louisiane, mais la trame est toujours celle inspirée de L'Anabase de Xénophon. La musique du film a été en grande partie conçue par Ry Cooder, un compagnon de longue date de Walter Hill, et elle intègre des morceaux cajuns. Ce film est aussi la première grande apparition de certains acteurs américains, comme Fred Ward.

Hill s'essaye ici au genre du survival (après le fameux Délivrance de John Boorman, en 1972), mais en plaçant l'action en 1973 -alors que le film sort en 1981-, on fait immédiatement le parallèle avec la guerre du Viêtnam (il suffit de regarder aussi l'affiche ci-dessus), qui se termine justement pour les Etats-Unis cette année-là. Comment ne pas faire le rapprochement avec ces paysages de marécages et de bayou où un groupe de soldats américains -ici la Garde Nationale- est décimé par des adversaires utilisant des techniques de guérilla -la seule différence étant qu'ils sont Américains eux aussi, et non vietcongs. Le film est donc une pique envoyée contre l'absurdité et la cruauté de la guerre du Viêtnam, au passage.

L'atmosphère du bayou (qui devient finalement un personnage en soi), et la musique lancinante qui l'accompagne, font également beaucoup dans l'oppression qui s'installe autour de ce voyage "sans retour" : d'ailleurs, on ne voit jamais les assaillants sauf dans la scène finale du film, et excepté le trappeur (Brion James) capturé dans un geste de désespoir par les gardes nationaux -dont ils ne comprennent même pas la langue cajun, d'ailleurs, ce qui renforce le clin d'oeil au Vietcong. Le film profite aussi beaucoup du jeu d'acteurs qui ont par la suite surtout tenu des seconds rôles (Keith Carradine, Powers Boothe, Brion James). L'ironie du film est résumée à elle seule dans le titre original : Southern Comfort est en effet le nom du bourbon servi à La Nouvelle-Orléans... le titre français n'est cependant pas usurpé car Hill, à travers l'évocation de la guerre du Viêtnam, montre un groupe de soldats américains où les dissensions éclatent sous l'effet de la peur et qui en viennent à commettre, sans s'en rendre, des exactions : l'ennemi des Américains est à la fois extérieur et intérieur, rejoignant ainsi les préoccupations du réalisateur dans Les Guerriers de la Nuit.

D'aucuns  y voient même le meilleur film de Walter Hill, mettant en lumière "l'ennemi intime" auquel doit faire face chaque Américain... car c'est bien le racisme, l'incompréhension et l'arrogance des gardes nationaux qui entraîne la mécanique infernale de la traque dans le film.

Qu'est-ce-que l'art opératif ? (6) La Russie (L'héritage impérial, 1878-1914)

Après l'Allemagne, la Russie... suite de la lecture des articles de l'ouvrage du Center Of Military History de l'US Army consacré à l'art opératif et paru en 2005. On entame l'apport russe avec l'article de Bruce W. Menning dédié à l'héritage tsariste dans la conception de l'art opératif, "The Imperial Russian Legacy of Operational Art, 1878-1914" (p.189-213).

- on postule souvent que l'art opératif soviétique est né du retour d'expérience de la Première Guerre mondiale vécue sur le front de l'est côté russe et de la guerre civile consécutive à la révolution d'Octobre. En réalité, il semble bien que les origines de l'art opératif soviétique soient dans des changements militaires et des influences intellectuelles survenues à la fin de la période tsariste. A partir des notions traditionnelles de Leyer se greffent de nouvelles réflexions bâties notamment par Mikhnevich, Neznamov et Svietchine. Les trois derniers survivent à la Première Guerre mondiale et à la révolution et marquent indiscutablement le lien entre art opératif soviétique et héritage de l'armée tsariste.

- le bouillonnement se fait autour d'une réflexion : celle sur la manière de conduire les opérations. Les Russes redéfinissent alors ce qu'est une opération et sa préparation, et essayent de trouver un concept pour lier les deux, distinct de la stratégie et de la tactique. Cela les amène à redéfinir, en fait, les trois niveaux : tactique, opération et stratégie. C'est une définition nouvelle de l'art militaire et de la science militaire qui émerge alors côté russe. Cette pensée attribue une place de premier ordre à l'histoire militaire. D'après Menning, cette réflexion constitue la base de ce qui va devenir l'art opératif soviétique.

- les Russes, pourtant, peinent à tirer une expérience valable de la guerre franco-prussienne de 1870-1871 et de leur propre guerre contre les Turcs en 1877-1878. Ils s'accrochent encore à l'interprétation des guerres napoléoniennes par Jomini, qui valorise l'offensive et sépare la politique de la stratégie, tout en recherchant la bataille décisive. L'influence du positivisme conduit les penseurs russes à essayer de déterminer des lois pour la science militaire, sans forcément se baser sur les faits.

- dans ce contexte, Leyer devient une référence pour ses travaux sur la stratégie. Fasciné par Napoléon, celui-ci résume la stratégie à son objectif et à sa direction. La stratégie au sens restreint traite de la conduite des opérations sur le théâtre d'action militaire. Leyer relie la stratégie au théâtre des opérations (qu'il appelle "tactiques du théâtre des actions militaires") mais échoue dans une définition au sens large de la stratégie. Les défauts de Leyer sont de référer uniquement à Napoléon et d'être trop théorique, sans tenir compte des exemples fournis par les conflits récents.

- en 1892 pourtant, Bloch, un Polonais amateur de pensée militaire, théorise déjà, à l'encontre de l'idée de guerre courte et de bataille décisive, l'idée d'une guerre d'attrition. Il est suivi par certains penseurs militaires russes qui contestent Leyer. Gulevich, par exemple, table lui aussi sur des guerres désormais totales : pour lui d'ailleurs, l'arriération de la Russie est un avantage car son système n'en sera que plus préservé en cas de conflit prolongé. Mikhnevich, qui a beaucoup suivi Leyer, essaye de fournir, en 1899, une définition plus large de la science militaire.

- la guerre russo-japonaise de 1904-1905 met toute la théorie de Leyer par terre. Le conflit ne se limite pas à une seule bataille décisive et les opérations s'étalent sur des mois. L'utilisation des chemins de fer, du télégraphe, du téléphone de campagne, changent le rapport au temps et à l'espace. L'influence allemande de la conception de la guerre, et en particulier celle de Moltke l'Ancien, commence alors à filtrer chez les Russes. Ceux-ci, en raison de la létalité accrue des armements, prône l'offensive de façon à réduire cette dernière caractéristique ! Mais comment combiner le tout ? En 1907, le colonel Gerua formule un nouveau concept, entre la stratégie de Leyer et les tactiques de Dragomirov -référence d'alors de l'armée russe. Il le baptise "stratégie appliquée". Un peu plus tard, sans doute sous l'influence du terme allemand operativ, il parle d'operatika. Mais il faudra attendre Svietchine et les penseurs soviétiques des années 20 pour voir apparaître le terme "d'art opératif".

- un autre auteur important est Neznamov, qui a combattu en Mandchourie et puise chez les penseurs allemands. Brillant tacticien, il essaye de lier les trois niveaux de la guerre, la stratégie, l'opération et la tactique. Chapochnikov, qui sera plus tard chef d'état-major de l'Armée Rouge, suit avec attention les cours de Neznamov. Mais celui-ci sera victime d'un rejet quand les officiers s'aperçoivent qu'il s'inspire d'un penseur allemand, Von Schlichting, traduit en russe en 1909. Conflit d'époque entre slavophiles et occidentaux.

- Mikhnevich en vient à penser, lui aussi, que les guerres à venir seront longues et prendront un caractère d'usure. Il convient que la Russie possède à ce titre plusieurs avantages, se rattachant au courant slavophile. Il encourage les souverains à gonfler les effectifs de l'armée et se préoccupe des évolutions technologiques. S'il relie stratégie et opérations, Neznamov va plus loin en y articulant la conduite des opérations et les batailles. L'issue de la guerre se décide, pour lui, dans une série d'engagements articulés entre eux. Il plaide pour l'engagement total de la nation dans le conflit, révélant ses sources allemandes -Schlichting, mais aussi Clausewitz, longtemps négligé en Russie. Il met au point un plan de guerre qui vise à imposer sa volonté à l'adversaire par une série d'offensives. Les batailles sont des composantes des opérations qui doivent être menées par plusieurs -et non plus une seule- armées. Le commandant militaire doit également veiller à être bien informé et à gérer le tempo de la campagne. Dans les guerres à venir, Neznamov voit un vaste front stratégique où les enveloppements et les ruptures de front prennent une place considérable. Contrairement aux Allemands, les Russes cherchent rapidement à combiner les deux.

- le colonel Svietchine, lui, doute dès 1913 que l'offensive à outrance puisse emporter la décision dès le début de la guerre. Il prépare ses lecteurs à une guerre qui peut durer. Ancien officier de l'armée impériale, il assure la transmission de cette réflexion tsariste de l'état-major impérial à l'école de pensée soviétique des années 20 qui définit l'art opératif.