samedi 31 mars 2012

Guillaume PREVOST, Le bal de l'Equarrisseur, Grands Détectives 4533, Paris, 10/18, 2012, 308 p.

Juin 1919. La France est, avec ses alliés victorieux de la Grande Guerre, en pleine négociation sur le traité de Versailles, qui doit solder le conflit. A Paris, le cadavre d'une femme est retrouvée aux abattoirs de La Villette. Le meurtrier, qui se fait bientôt connaître sous le nom de "l'Equarrisseur", cherche manifestement à s'en prendre au Tigre, Clémenceau, qui a mené la France à la victoire pendant la fin du conflit et dirige maintenant la partie pour son pays dans les négociations. L'inspecteur François-Claudius Simon est chargé de l'enquête. Celle-ci va se révéler, au final, bien plus complexe qu'il n'y paraît, et rouvrira de vieilles blessures...

C'est le deuxième volet -encore une fois, je n'ai pas lu le premier, mais ça ne m'a pas empêché de suivre- des aventures de l'inspecteur Simon, oeuvre de Guillaume Prévost. Ce dernier, agrégé d'histoire (sic), est enseignant en lycée. Outre des ouvrages spécialisés, il avait déjà publié chez 10/18 trois enquêtes policières indépendantes que je n'ai pas encore lues non plus. La série de l'inspecteur Simon est donc la première qu'il bâtit au fil des tomes, le troisième étant paru en grand format récemment.

C'est une lecture assez plaisante car Guillaume Prévost réussit finalement assez bien à retranscrire l'atmosphère du Paris de 1919, dans la France saignée par la Grande Guerre, au beau milieu de négociations où les Allemands se voient imposés la responsabilité du déclenchement du conflit et de lourdes réparations. Dans l'enquête, évidemment, il est beaucoup question du parallèle entre les abattoirs et la "boucherie" qu'a constitué la guerre. Au niveau de l'intrigue, j'ai trouvé que le tout était assez bien construit. Assez bien car Guillaume Prévost manie bien ses personnages, leur vécu et leur insertion dans leur époque ; en revanche, le dénouement est un petit peu raté, il est surprenant quand on découvre la logique des meurtres (et c'est bien), mais la scène finale est peut-être un peu trop convenue ou prévisible. Néanmoins, Le bal de l'Equarrisseur demeure un bon roman policier, voilà une série à découvrir -enfin moi, je dois rattraper mon retard en lisant le premier tome ! A noter cependant que l'auteur, historien de formation, ne cite pas quelques sources utilisées dans une bibliographie indicative, c'est dommage (tout comme l'absence de cartes, c'est malheureusement souvent le cas dans la collection Grands Détectives.

vendredi 30 mars 2012

Alerte aux marines (The Fighting Seabees) d'Edward Ludwig (1944)

1942. Wedge Donovan (John Wayne), entrepreneur dans le bâtiment, construit des terrains d'aviation pour l'US Navy dans le Pacifique. Il se fâche avec son officier de liaison, le Lieutenant Commander Robert Yarrow (Denis O'Keefe), car ses hommes, civils non armés, subissent des pertes quand ils sont attaqués par les Japonais. Accompagnant ses ouvriers sur l'île où doit être bâti le prochain aérodrome, Donovan mène finalement ses hommes au combat lorsqu'une force japonaise débarque et menace le terrain. Mais ce faisant, il lance un assaut désordonné qui entraîne beaucoup de pertes, alors que les soldats américains étaient sur le point de prendre en embuscade de manière efficace les Japonais. Suite à cet échec, et grâce aux remords de Donovan, Yarrow convainct l'US Navy de former des bataillons de construction militaire (Construction Battalion, les initiales C.B. donnant le surnom de Seabees, les abeilles de la mer) avec le soutien de l'entrepreneur, les deux hommes étant par ailleurs en concurrence pour emporter le coeur d'une correspondante de guerre, Constance Chesley (Susan Hayward)...


 

Le film, sorti en 1944, relève du genre du film de propagande en temps de guerre. Il a été tourné de septembre à décembre 1943 à Hollywood, San Diego et dans le ranch de Chatsworth, à Los Angeles. Il met en scène, et incite au recrutement pour cette branche, les bataillons de construction de la marine américaine, les fameux "Seabees", héros méconnus du conflit. Ce sont en effet eux qui construisent les aérodromes et les autres installations qui permettent à la machine de guerre américaine de prendre son élan dans le Pacifique et de culbuter les Japonais.

Le besoin d'unités du génie militaire pour la marine américaine se pose dès l'après Pearl Harbor : en effet, en raison de la convention de Genève, on ne peut utiliser des civils armés pour assurer ces tâches, car s'ils sont pris, ils sont considérés comme des irréguliers et donc promis au poteau d'exécution. Le contre-amiral Ben Moreell (responsable du Bureau of Yards and Docks de la marine) obtient l'autorisation, le 5 janvier 1942, de former un Naval Construction Regiment composé de 3 bataillons. C'est le début des Seabees, dont la devise est ainsi formulée : "Nous construisons, nous combattons". Mais bientôt se pose une question embarrassante : qui doit commander ces unités ? La logique voudrait que ce soit des ingénieurs du génie civil, plus aptes à remplir les missions, mais l'US Navy grince des dents. Finalement, le 19 mars 1942, le Secrétaire à la Marine donne l'autorisation à ces officiers du génie civil d'exercer des prérogatives militaires sur les hommes qu'ils commandent. Un poids d'importance est levé. Le recrutement se fait sur la base du volontariat, mais on prend parmi les personnes expérimentés : au départ, l'âge moyen des Seabees est de 37 ans ! En décembre 1942, le président Roosevelt stoppe le recours au volontariat et impose la sélection standard. Au total, 325 000 hommes servent dans les Seabees pendant la guerre, dont près de 8 000 officiers du génie civil. Les Seabees reçoivent une formation militaire basique dans des centres d'entraînement, d'autant plus utiles qu'en ces premiers jours de la guerre, ils vont avoir maille à partir avec les Japonais. Chaque bataillon de construction navale aligne en théorie plus d'un millier d'hommes. Au fur et à mesure de la guerre, les bataillons sont regroupés en régiments, en brigades, voire en force plus grande pour pallier aux besoins. On compte ainsi 55 000 Seabes engagés dans l'opération contre Okinawa (avril-juin 1945), regroupés en 11 régiments et 4 brigades. Des bataillons spéciaux sont créés au cours de la guerre pour s'occuper spécifiquement du déchargement des cargos sur les plages de débarquement, pour la maintenance, etc.

Dans la guerre du Pacifique, les Seabees jouent un rôle fondamental dans la victoire américaine. Ils construisent 111 aérodromes de grande envergure, 441 jetées, plus de 2500 dépôts de munitions, 700 blocs d'entrepôts ou d'hôpitaux pouvant accueillir 70 000 patients, des casernes pour abriter 1,5 millions d'hommes, entre autres. Ils perdent 200 tués au combat durant leurs opérations de construction et récoltent 2000 Purple Hearts. Le 1er bataillon de construction est expédié en janvier 1942 dans les îles de la Société, à Bora Bora. La mission des "Bobcats" est de construire un stock de carburant pour ravitailler les bateaux et les avions assurant la défense des lignes de communication vers l'Australie (épisode dont s'inspire sans doute le film, d'ailleurs). En dépit du climat, de la maladie et du manque de moyens, les Seabees réussissent leur mission ce qui joue un rôle certain dans la victoire américaine de la mer de Corail, en mai 1942. Bientôt, les 2ème et 3ème bataillons de construction arrivent à leur tour dans les Tonga et les Nouvelles-Hébrides. Le 3ème bataillon est chargé de construire un aérodrome sur Espiritu Santo, en vue de l'assaut imminent sur Guadalcanal, ce qu'il réalise en 20 jours. Lors du débarquement sur Guadalcanal, les Marines sont suivis par le 6ème bataillon de construction qui s'attèle à la remise en état du terrain d'aviation, bientôt baptisé Henderson Field, constamment réparé en raisons des bombardements aériens et navals des Japonais. Le premier Seabee décoré est le 2ème classe Lawrence C. "Bucky" Meyer, qui répare une mitrailleuse du terrain et s'en sert pour abattre un chasseur japonais Zero, le 3 octobre 1942 (il reçoit la Silver Star à titre posthume, étant tué 13 jours après lorsqu'un tir naval japonais touche la barge de carburant sur laquelle il se trouvait). Ce sont également les Seabees qui construisent à Tulagi, île proche de Guadalcanal investie en même temps que celle-ci, une base de vedettes lance-torpilles et de réparation qui va s'avérer précieuse dans les combats du "détroit", entre Guadalcanal, Tulagi et l'île de Savo (pour en savoir plus sur les Seabees pendant la Seconde Guerre mondiale, c'est ici).

Le film constitue donc un hommage vibrant aux Seabees, artisan de la victoire dans le Pacifique, mais reste un film de propagande, appelant au recrutement, et sans doute pas le meilleur du genre. La vision des Japonais est évidemment très caricaturale, et le récit un peu manichéen. Le scénario mélange un peu tous les genres, comédie balourde, romance effleurée et film de guerre, ce qui plombe fortement l'ensemble alors que l'idée de départ était bonne (faire connaître les Seabees). L'armée américaine n'a pas fourni tout l'équipement que l'on aurait pu attendre, et pour cause : la guerre du Pacifique fait encore rage. Les soldats américains du film n'ont donc pas de fusils M1 Garand mais de vieux Springfield M1903, ce qui était cependant encore souvent le cas en 1942 (l'année où est censée se dérouler l'action).  Le plus pitoyable est sans doute la scène où des chars japonais "maquettes" se font éventrer par les bulldozers des bataillons de construction (!). Ces lacunes ne sont malheureusement pas compensées par le jeu des acteurs, un peu terne -et ce même chez John Wayne, pas très inspiré. A regarder, donc, mais à oublier, si on le souhaite.

Pierre D'OVIDIO, Le choix des désordres, Grands Détectives 4532, Paris, 10/18, 2012, 286 p.

Paris, 1946. Le général De Gaulle vient de quitter le Gouvernement Provisoire de la République Française installé par la Libération. La guerre a commencé en Indochine contre le Viêtminh. La France craint pour ses colonies. L'inspecteur Maurice Clavault est chargé de surveiller l'activité des nationalistes malgaches dans la capitale. Ce faisant, il prend langue avec un membre du tout nouveau SDECE (Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage : l'ancêtre de la DGSE). Bientôt, on l'envoie sur l'île de Madagascar où un colon français éminent est porté disparu. Sur place, l'inspecteur Clavault devra faire face non seulement à une enquête policière, mais aussi aux soubresauts d'un peuple qui cherche à se libérer de la pesante domination française...

C'est le deuxième roman mettant en scène l'inspecteur Maurice Clavault que signe ici Pierre d'Ovidio, auteur de romans policiers depuis quelques temps déjà. Je n'ai pas encore lu, malheureusement, le premier tome, mais l'on peut suivre sans peine le deuxième sans cette lecture. J'ai beaucoup aimé la mise en scène du Paris de l'immédiat après-guerre, dans le contexte d'une France épuisée par le second conflit mondial, l'Occupation et les méandres de la Libération. Pierre d'Ovidio signe aussi une belle fresque du Madagascar avant et pendant la révolte de 1947, écrasée dans le sang par le colonisateur.

L'île, ralliée à Vichy, est occupée par les Anglais en 1942. Remise aux partisans de De Gaulle à la fin de la guerre, Madagascar subit un régime de réquisitions forcées et une application stricte du statut de "l'indigénat". Les élites malgaches, quant à elles, se basent sur la Charte de l'Atlantique et rêvent d'une intégration complète à la République française. Les 3 députés malgaches de l'Assemblée Constituante fondent à Paris, en 1946, le Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache (MDRM). L'un des trois, Joseph Raneta, crée aussi la Jina (société secrète) en vue d'un soulèvement armé pour obtenir l'indépendance. La Jina est bien accueillie dans les villes de la côte est de l'île. Les gouvernants de la IVème République sont informés du projet d'insurrection par des agents infiltrés dans le Jina par le commissaire de la Sûreté Maurice Baron, mais n'en tiennent pas compte. Le 29 mars, plusieurs centaines d'hommes attaquent à la machette et à la sagaie les colons mais aussi les Malgaches travaillant avec eux, et le mouvement s'étend dans la partie est de l'île malgré les appels à la non violence du MDRM -certains accusent les colons d'avoir arraché les affiches de ce dernier pour pousser au conflit ! Pris au dépourvu, le gouvernement de la IVème République réagit avec brutalité : des renforts sont expédiés sur place (essentiellement des troupes coloniales, tirailleurs sénégalais notamment : 18 000 hommes en tout) et la répression est féroce. Le 6 mai, le commandant du camp de Moramanga fait mitrailler plusieurs centaines de militants du MRDM enfermés dans des wagons. L'armée française jette des suspects d'avions en vol au-dessus de leurs villages, pour terroriser la population. Le gouvernement parle au départ de 89 000 victimes, mais les chiffres ont probablement été gonflés : les historiens s'accordent aujourd'hui sur 30 à 40 000 morts dont 10 000 de manière violente, les autres de faim, de maladie, etc -ce qui est déjà énorme pour une population estimée à 700 000 habitants. Les forces coloniales perdent 1900 hommes, essentiellement des supplétifs malgaches ; 550 Européens ont été tués, dont 350 militaires. La disproportion des pertes tient à l'absence d'armes à feu en nombre côté malgache. La répression de l'insurrection malgache fut plus ou moins cachée en métropole, la presse ne s'en faisant pas l'écho, préoccupée surtout par les grèves, le rationnement et la guerre froide qui s'annonce en Europe. L'événement a disparu de la mémoire collective française mais aussi malgache, car ce fut une véritable guerre civile.

Pierre d'Ovidio s'est, pour ce faire, inspiré de 5 ouvrages d'historiens traitant de l'insurrection malgache de 1947 et qu'il mentionne à la fin du livre. Son livre vaut surtout pour le contexte : en ce sens, c'est plus une fresque historique prétextant une enquête policière, que je n'ai pas trouvée très passionnante pour ma part. De nombreuses séries de la collection Grands Détectives ont le même aspect. Je recommande donc la lecture à ceux qui seraient intéressés par les événements dépeints, pas pour l'intrigue elle-même. A noter que l'auteur a placé une carte de Madagascar en début d'ouvrage, ce qui est fort pratique pour se repérer de temps en temps.

jeudi 29 mars 2012

Le Traître/Ballade à Sarajevo/19 filles et un marin (1971) de Milutin Kosovac

1943, dans les montagnes de Yougoslavie. Les Allemands traquent un groupe de partisans communistes de Tito. Ceux-ci expédient leurs blessés à l'arrière et couvrent leur retraite. Les blessés sont convoyés par un groupe de femmes partisans. Parmi eux, un important dirigeant partisan, blessé, qui doit être sauvé à tout prix, mais dont la présence reste secrète. Bientôt, la chef du groupe poursuivi par les Allemands, comprend qu'un traître renseigne leurs adversaires sur leur position et sur la présence du chef blessé. Il va falloir le démasquer au plus vite afin de mener à bien la mission qui leur a été confiée...

Ce film, méconnu en France, a récemment été réédité en 2011 pour fêter les 20 ans de la mort de Serge Gainsbourg. La réédition le baptise Le Traître, mais il est aussi parfois appelé 19 filles et un marin (traduction du titre yougoslave) ou Ballade à Sarajevo (alors qu'il n'y a pas de ballade à proprement parler et que l'action ne se déroule pas à Sarajevo...). Le film vaut surtout par la rencontre de Gainsbourg et de Jane Birkin (qui se sont connus cependant quelques années auparavant, mais la romance du film a quelque chose d'authentique : certains affirment même que c'est sur ce tournage qu'ils se sont rencontrés), car pour le reste, il faut bien dire qu'il manque un peu de souffle, et certains acteurs de conviction... sans parler du montage, quelquefois défaillant. Le doublage n'est pas extraordinaire non plus. On sait par ailleurs que Gainsbourg avait l'habitude de tourner dans des films "alimentaires" : Le Traître n'est pas le premier, ni le dernier, même s'il en a composé aussi la musique. L'ensemble est en outre relativement court (1h10 chrono). Le Traître rappelle cependant que la Yougoslavie s'était faite une spécialité, sous la férule de Tito, du tournage de films à la gloire des partisans avec la participation de vedettes occidentales (La bataille de la Neretva, en 1969, avec Yul Brynner ou Orson Welles, par exemple), mais aussi d'autres films de guerre américains sur la Seconde Guerre mondiale, les coûts de production locaux étant moins onéreux (c'est ainsi que le fameux De l'or pour les braves avec Clint Eastwood a été tourné en Yougoslavie). Il faut cependant bien reconnaître que les films sur le sujet (la guerre des partisans en Yougoslavie) ne sont pas légion. Autre caractéristique de ces tournages : la présence d'un matériel allemand d'époque, ce qui se vérifie ici, malgré les "remplacements" habituels (à noter toutefois les canons soviétiques transformés en Pak 40 antichars).

Bref, un film sans aucune prétention à voir pour ceux qui seraient intéressés par le thème (et c'est tout !).

Pendant la guerre froide, un certain nombre de films de guerre occidentaux sont tournés dans la Yougoslavie titiste, comme De l'or pour les braves (Kelly Heroes) en 1970 (ci-dessous, le thème du film, Burning Bridges). 

COLLECTIF, A l'origine des croisades, Le Monde de la Bible, Bayard, 167 p.

Le mot croisade prend aujourd'hui une signification particulière : on se souvient que Ben Laden utilisait fréquemment le mot "croisé" pour désigner les suppôts de l'Occident et les alliés d'Israël qui, dans son esprit, méritaient d'être victimes d'attentats terroristes. Une terminologie que reprend d'ailleurs ce qui reste d'Al Qaïda. Pourtant, les croisades, si elles n'ont pas eu l'impact économique qu'on leur a souvent prêté, ont joué un rôle important dans la civilisation occidentale et sa culture religieuse. Les laïcs font irruption au milieu d'une Eglise en peine réforme grégorienne et pour la première fois, prennent conscience de leur identité de Latins. Cet événement que constituent les croisades renvoie aussi à l'image que l'on se fait de Jérusalem, une ville sainte vers laquelle les voyages se multiplient dès le IVème siècle et le règne de Constantin. Urbain II, en 1095, confère un caractère de guerre sainte et de combat pour la foi à la reconquête de cette ville, tombée entre les mains des musulmans depuis quatre siècles. La lutte contre l'infidèle, puis contre l'hérétique -cathare par exemple- fournit une mission à l'aristocratie laïque et correspond à son mode de vie désormais christianisé. La première croisade se déroule aussi dans un univers marqué par l'eschatologie. La croisade est bien un phénomène occidental : les Byzantins orthodoxes y sont d'ailleurs presque totalement hermétiques. Bien accueillis par les chrétiens d'Orient, les "Francs" créent les Etats latins d'Orient. Mais après les premières défaites, la chute d'Edesse, puis la reprise de Jérusalem par Saladin, en 1187, la croisade se transforme en démarche pénitentielle, d'abord entreprise par les souverains, puis récupérée par la papauté sous Innocent III. Cependant la prise de Constantinople durant la IVème croisade, en 1204, souligne le rôle politique et économique des cités marchandes italiennes au détriment du motif religieux. C'est aussi le moment de la croisade des Pastoureaux, où de jeunes enfants partent en masse vers la Terre Sainte, sans y parvenir d'ailleurs. La papauté dévoie aussi la croisade en la lançant à tort et à travers, contre les hérétiques, contre ses ennemis politiques (Frédéric II). Une lassitude s'installe à l'égard du phénomène, perceptible dès les deux croisades menées par Saint Louis (1248 et 1270). L'esprit de croisade survit pourtant jusqu'à la fin du Moyen Age et donne lieu, encore, à quelques grandes expéditions, qui s'achèvent en désastres : Nicopolis (1396) ou Varna (1444). La préface d'André Vauchez pose donc la question qui articule cet ouvrage collectif, publié par les éditions Bayard, de tradition catholique : quelle est, pour les chrétiens d'Occident, la signification de la croisade et le sens de leur présence en Terre Sainte.

Les historiens fournissent des contributions regroupés en trois parties. Les plus intéressantes sont les deux premières : Reconquérir Jérusalem et Rencontres et affrontements, qui correspondent d'ailleurs à la question posée dans la préface. La dernière, L'oeuvre des bâtisseurs, est peut-être la plus faible, faute de place, et surtout faute d'illustrations, un des reproches que l'on peut faire au livre (il y en a, mais pas en quantité suffisante). Malheureusement il n'y a pas de conclusion, qui aurait été bienvenue. Une sorte de place mal dégrossie faite à l'histoire de l'art, dommage. C'est au final une petite introduction au sujet des croisades qui n'apporte pas de connaissances vraiment nouvelles mais permet de faire le point sur l'essentiel. On creusera avec les ouvrages mentionnés en bibliographie, classés par partie et séparés des sources. En annexes, quelques textes importants sur les croisades dans la section "Documents".

mercredi 28 mars 2012

Les Guerriers de la nuit (The Warriors) de Walter Hill (1979)

New York. Cyrus (Roger Hill), le chef du gang Gramercy Riffs, le plus puissant de la ville, a appelé tous les chefs de gangs new-yorkais à se réunir à minuit, en groupes de neuf membres, non armés, au parc Van Courtland. Les Warriors, gang de Coney Island, à Brooklyn, viennent comme tant d'autres à la réunion ce soir-là. Cyrus propose une trêve générale entre les gangs pour permettre à ceux-ci de contrôler totalement la cité. Alors qu'il est acclamé pour cette proposition, Cyrus est abattu au revolver par Luther (David Patrick Kelly), le chef du gang des Rogues, qui fait immédiatement accuser les Warriors d'avoir assassiné Cyrus. La police arrive alors sur les lieux. Dans la pagaille générale, les 8 Warriors survivants -leur chef a été mis à mort par la foule- parviennent à évacuer la place. Mais les Riffs commanditent une chasse à l'homme à l'aide d'un DJ parlant sur une station radio, ce qu'ignorent les Warriors... Swan (Michael Beck), le seigneur de guerre du gang, prend la tête du groupe et cherche à les conduire à la prochaine station de métro...

Ci-dessous, le générique du film, où l'on voit les différents gangs se diriger vers la réunion, sur fond de discussion entre les membres des Warriors.

 

A l'époque de sa sortie, Les Guerriers de la nuit a provoqué un débat houleux car on craint que la jeunesse soit incitée à entrer dans les gangs, qui, comme le proclame l'affiche du film, sont cinq fois plus nombreux que les forces de police de New York (!). Ainsi, le film a été censuré plusieurs mois en France où le paysage audiovisuel commençait à exploser avec l'arrivée de la chaîne 5, qui diffusait des films "originaux" à l'instar de Canal +, chaîne payante. Pourtant, derrière cette image un peu scabreuse, il reste une oeuvre intéressante qui est probablement la meilleure de Walter Hill, qui a coécrit le scénario d'Alien (1979) avec Ridley Scott et a réalisé 48 heures avec Eddy Murphy (1982).

Au départ, The Warriors est un roman écrit en 1965 par Sol Yurick et directement inspiré de L'Anabase de Xénophon, le récit du retour en Grèce de mercenaires servant un concurrent au trône perse victorieux (Cyrus le Jeune) mais tué dans la bataille décisive contre son adversaire (Artaxerxès II, en 401 av. J.C.)... Yurick a déclaré être déçu par le film de Hill, qu'il jugeait plus sentimental et moins violent que le roman. Pourtant, c'est justement à mon sens une des qualités du film que de ne pas surenchérir dans la violence, même si les scènes d'action sont bien présentes : la violence est plutôt esthétique, accompagnée par la musique des années 70. Le film comprend quelques scènes d'anthologie (sans en dévoiler trop) : le générique, où l'on voit les différents gangs en train de se diriger à la réunion, la scène de poursuite entre les Warriors et un autre gang, les Baseball Furies, le gang féminin des Lizzies qui fait penser aux Sirènes de L'Odyssée, la bataille dans les toilettes de la station d'Union Square, la scène du dénouement final sur la plage à Coney Island. Paradoxalement, le film n'a pas assuré la gloire à ses acteurs principaux : le seul à s'en être bien sorti est James Remar (Ajax), qui s'est spécialisé dans les rôles de méchant. Pourtant, le film n'a pas vieilli et se  regarde encore bien trente ans après, preuve de sa qualité.


Ci-dessous, un des grands moments du film, la course-poursuite et le combat entre les Warriors et les Baseball Furies.

 

Alors que l'Amérique est au plus mal dans la guerre froide, après le retrait du Viêtnam et la poussée soviétique de la fin des années 70, le cinéma américain met en lumière les contradictions de la société américaine : Les Guerriers de la Nuit montrent ce monde souterrain, une jungle urbaine composée de milliers de "rats" (le parallèle est clairement fait dans le film). Il appartient au genre de films américains de la décennie montrant un monde occidental -américain- civilisé en proie à des fortes secousses : L'inspecteur Harry (1971), Assaut (1976), New York 1997 (1981). Le film de Hill témoigne déjà des tensions communautaires et d'une vision identitaire des Etats-Unis, 25 ans avant le Gangs of New York de Scorsese : simplement, le discours est plutôt que l'Amérique risque de retourner dans la rue d'où elle est sortie. Les gangs du film ressemblent d'ailleurs aux tribus indiennes du Far West, tout comme l'ambiance nocturne rappelle le contexte des pionniers, et le chemin de croix des Warriors indique la tonalité religieuse. Walter Hill montre les Warriors prisonniers d'un labyrinthe urbain et le cadrage, où transparaît l'influence de Sam Peckinpah, avec les ralentis, met en valeur les scènes d'action. Le film oscille ainsi entre mythologie (L'Anabase, L'Odyssée qui ont certainement inspiré le roman d'origine), le jeu de plate-forme (un gang à affronter à chaque étape du parcours) et le comic ou la bande dessinée.

Au final, un classique qui n'a rien perdu de son authenticité et même de son message. Pour en savoir plus, deux articles dont s'est inspiré ce billet, ici et ici.


Frédéric DELACOURT, L'affaire bande à Bonnot, Histoire, Paris, De Vecchi, 2006, 200 p.

La bande à Bonnot a terrorisé la France de la Belle Epoque, celle de l'immédiat avant-Première Guerre mondiale. A criminels exceptionnels, policiers exceptionnels : la bande à Bonnot sera en grande partie démantelée par l'action des brigades régionales de police mobile, les fameuses Brigades du Tigre (en référence à Clémenceau, qui en fut l'un des initiateurs). Le sujet a d'ailleurs été choisi pour faire partie du scénario du film éponyme, sorti en 2006, plutôt inégal tant sur la forme que sur le fond. Précédemment, en 1968, un film de Philippe Fourastié (avec notamment Bruno Cremer et Jacques Brel) avait pris pour sujet la bande à Bonnot, avec un point de vue très partisan, pro-anarchistes. Paradoxalement, en revanche, les ouvrages sur le sujet ne sont pas légion. Frédéric Delacourt, dîplomé de lettres, enseignant, traducteur et auteur, s'intéresse particulièrement aux affaires judiciaires qui ont marqué l'époque contemporaine. Comme il le précise dans son introduction, son intention est de faire une chronique dépassionnée de la bande à Bonnot, souvent interprétée aux deux extrêmes : criminels sans foi ni loi ou au contraire Robins des Bois idéalistes, sommum de l'anarchisme de l'époque. Frédéric Delacourt part du postulat que ces anarchistes, regroupés autour de Bonnot à partir de 1911, ont mené une véritable guerre contre la société française en utilisant les moyens modernes du moment. L'auteur se propose donc de répondre à trois questions : comment, qui, pourquoi. 

L'attaque de la rue Ordener dans le film de Fourastié, La bande à bonnot (1968).


la bande a bonnot 1968 par fandor91

La France de la Belle Epoque est alors en pleine industrialisation et urbanisation : le vieux monde rural côtoie l'éclairage, l'automobile, les média de masse du monde urbain. La bande à Bonnot -un terme inventé par la presse et qui cadre plutôt mal avec l'absence de structure des anarchistes hors-la-loi- opère entre ces deux mondes : utilisant les voitures et jouant avec la presse, mais rejoignant aussi la galerie des bandits de grand chemin de l'histoire de France. Bonnot en est l'illustration : fils d'ouvrier, très tôt confronté à la police, professionnellement instable, il opère dans la région lyonnaise comme spécialiste de la mécanique et de la fausse monnaie. A l'automne 1911, il fuit vers Paris pour échapper à l'arrestation et assassine peut-être en route un camarade italien, Platano. Il bascule alors de la délinquance à la criminalité et s'associe aux anarchistes illégaux pratiquant "la reprise individuelle". La bande opère sur une période courte, entre décembre 1911 et mai 1912. Elle gagne sa notoriété avec l'attaque de la rue Ordener, quatre jours avant la Noël 1911. Ce jour-là, la bande agresse un commis de la Société Générale chargé d'espèces et de titres au porteur, sur laquelle elle fait feu, le laissant pour mort, avant de s'enfuir en auto au nez et à la barbe des policiers. La violence monte ensuite progressivement : double meurtre d'un rentier et de sa bonne à Thiais (2 janvier), vols de voitures avec violence... La bande, qui déroute les services de police, confrontés à une nouvelle forme de criminalité, passionne et affole à la fois la population. Le manque de moyens de la police est certes flagrant mais les déprédations commises par la bande à Bonnot vont conduire à un renforcement. Les brigades mobiles, opérationnelles dès 1908, sont renforcées en véhicules. L'attaque frontale de la société par les anarchistes conforte, paradoxalement, les forces de l'ordre : ce ne sera pas le moindre des reproches faits à Bonnot par les milieux révolutionnaires après la fin de la cavale. Bonnot, qui a abattu le sous-chef de la Sûreté Publique, Jouin, lors d'une tentative d'arrestation, est cerné le 28 avril 1912 dans un petit garage de la commune de Choisy-le-Roi. La fusillade est particulièrement violente et le préfet Lépine a recours à la dynamite pour venir à bout de l'anarchiste résolu à se défendre jusqu'au bout. Bonnot trouve la mort dans l'assaut. Bientôt la République s'interroge sur les moyens employés : des centaines d'hommes, des explosifs, fallait-il vraiment en arriver là ? Cela n'empêchera pas la police d'utiliser des méthodes toujours aussi musclées pour procéder à l'arrestation des derniers comparses de Bonnot, Garnier et Valet, à Nogent.

Ci-dessous, la scène du siège de Choisy-le-Roi dans le film Les Brigades du Tigre (2006).

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L'ouvrage de Frédéric Delacourt est une bonne synthèse sur le fil des événements et répond donc plutôt bien à deux des trois questions : le comment et le qui. Je reste plus réservé sur le pourquoi. Le format ne se prête guère en effet à des considérations plus en profondeur sur l'anarchisme, sur la société française de la Belle Epoque et sur les développement de la criminalité. Un point faible confirmé par la bibliographie fournie, plutôt courte. Il faudra donc se tourner vers des ouvrages savants, universitaires, pour en savoir un peu plus sur ces points. Manque aussi, peut-être des illustrations : car l'affaire Bonnot eut un retentissement certain dans la presse, avec force images dans Le Petit Parisien ou Le Petit Journal, qui en dresse d'ailleurs une image d'Epinal. Il aurait été intéressant de l'évoquer.

mardi 27 mars 2012

Enfin...

... c'est le mot. J'attendais en effet depuis plusieurs années -quasiment depuis que j'ai commencé mes blogs sur l'histoire militaire- le site Internet des éditions Economica, bien connus des amateurs et avertis de notre sujet. Quand on cherchait le site, on tombait précédemment toujours sur une page "En travaux" ou consort... l'ami Bir Hacheim m'a devancé pour la nouvelle, que je relaie (d'ailleurs l'image ci-contre vient de ce blog).

Voici donc un site basique où l'on peut trouver, notamment, la liste des ouvrages parus, en particulier dans les collections qui ont fait la renommée de la maison pour l'histoire militaire : Campagnes et Stratégies (où l'on trouve par exemple les livres de Jean Lopez), Bibliothèque Stratégique, etc. Ouf !

Le Secret du rapport Quiller (The Quiller Memorandum) de Michael Anderson (1966)

Berlin. Au milieu de la nuit, un homme marche dans une rue déserte. Il entre dans une cabine de téléphone, compose un numéro, avant d'être abattu par une balle tirée d'un fusil à lunette. Jones est le deuxième agent britannique à être tué par une organisation néo-nazie, Phoenix. Les services secrets anglais envoient alors l'agent Quiller (George Segal) à Berlin. Dans le stade construit pour les Jeux Olympiques de 1936, celui-ci rencontre son "contrôleur", Pol (Alec Guiness), qui lui explique qu'une nouvelle génération de nazis est apparue, difficile à cerner car elle se fond dans la population. Pol lui ordonne de trouver le QG de l'organisation. Pour amener ses adversaires à se démasquer, Quiller va choisir de s'offrir comme appât... 

Ci-dessous, la bande-annonce du film.


Le Secret du Rapport Quiller apparaît alors comme en réaction à la série des James Bond qui démarre au début des années 60 (James Bond contre Dr No en 1962), et suite à un renouveau du film d'espion, entamé pour certains avec La Mort aux Trousses d'Hitchcock (1959). Face à ces block-busters, les réalisateurs ont plusieurs possibilités : en rester à un réalisme froid, pousser l'extravagance jusqu'au comique ou garder le côté décalé du héros de Ian Fleming, ce que choisit notre film. Le thème lui-même est accrocheur puisqu'il repose sur le fantasme de la menace néo-nazie dans l'Allemagne de l'ouest de la guerre froide, un grand classique du temps. Le film est l'adaptation d'un roman d'espionnage, The Berlin Memorandum, écrit par Elleston Trevor (sous le pseudonyme d'Adam Hall) en 1965. L'agent Quiller est le héros d'une série comprenant une vingtaine de romans. Le film  a été tourné aux studios Pinewood en Angleterre et dans Berlin-Ouest, à l'époque. Il a été adapté par Harold Pinter, l'un des maîtres anglais de l'absurde et des rapports de domination. C'est ainsi que l'agent Quiller, dans le film, est plutôt victime de forces qui le dépassent et le jouet de ceux qui l'environnent : ses propres supérieurs qui suivent avec nonchalance sa mission à Londres, les dirigeants du groupe néo-nazi, qui l'attendent de pied ferme après avoir éliminé les deux premiers agents. Le héros, désillusionné, verse dans une mélancolie traduite par le thème musical de John Barry. Berlin apparaît comme une ville menaçante remplie de figures étranges, ce qui pousse le héros à la paranoïa ou presque. Après la scène de torture menée par Max Von Sydow, on verse dans un conte pour enfants qui se termine mal, comme si Quiller était encore sous l'effet des drogues ou sérums de vérité qu'on lui a administré. La chute, sous-entendue mais qui laisse aussi des portes ouvertes, peut décevoir. George Segal compose un agent Quiller honnête autour de quelques grandes figures plus épisodiques -Alec Guiness trouve un rôle bien taillé pour lui, tout comme Max Von Sydow. Défaut du film peut-être : ses longueurs, car à force de voir les mêmes personnages, les mêmes lieux, les mêmes situations, on tourne un petit peu en rond. L'intérêt de l'oeuvre réside cependant dans le fait de montrer que la mission est peu de choses au regard du dénouement, que l'on attend dès le milieu du film : un coup d'épée dans l'eau face à une menace renaissante.


K.A. KITCHEN, Ramsès II. Le pharaon triomphant, Paris, Editions du Rocher, 1985, 365 p.

C'est à la suite de la lecture de l'article consacré à la bataille de Qadesh, dans le numéro 5 de Guerres et Histoire (le livre figurait dans la bibliographie indicative), que j'ai décidé d'acheter cette biographie de Ramsès II écrite par un égyptologue anglais, Kenneth Anderson Kitchen (grand spécialiste de la période ramesside), et déjà ancienne puisque l'édition originale remonte à 1982, la traduction française suivant trois ans plus tard. Et le moins que l'on puisse dire est que je ne suis pas déçu.

J'étais intéressé par le personnage de Ramsès II, souvent présenté comme un pharaon modèle, héros, voire miracle. La vérité est un peu moins emphatique, mais tout aussi intéressante. Kitchen offre ici un portrait du pharaon pour le grand public, mais appuyé sur les recherches récentes de son temps et de nombreuses citations de textes contemporains. A noter que la traduction française est pourvue de nombreuses illustrations et de cartes placées en parallèle du texte, ce qui est idéal (malheureusement je trouve qu'il n'y en a pas encore assez).

Ramsès II, qui monte sur le trône en 1279 av. J.-C., hérite d'un royaume remis sur pied en interne par ses prédécesseurs, mais où les menaces ne sont pas absentes. Dans un Proche-Orient en pleine recomposition politique, il lui revient de mettre un terme aux grandes expéditions égyptiennes censées marquer la suprématie de l'Egypte jusqu'en Syrie. La bataille de Qadesh, bien qu'amplifiée et déformée par la propagande du pharaon, n'en est pas moins l'un des temps forts du règne : l'affrontement avec les Hittites suppose une organisation du royaume égyptien pour le mettre de taille face à son adversaire et un certain talent stratégique de ses pharaons, Thoutmosis III ou Ramsès II, en l'occurrence. Bataillant pour mieux définir ses frontières, construisant des forteresses, Ramsès II signe avec Hattousil III, en l'an 21 de son règne, un traité de paix qui met fin temporairement à une guerre lancinante.

Le règne de Ramsès II ne se résume pourtant pas qu'aux exploits guerriers. Il est aussi marqué par une intense reprise économique : ouverture de mines et de carrières, extension des domaines agricoles, perception de tributs importants notamment aux marges du royaume. Une construction frénétique a lieu dans la Vallée des Rois après les affres du règne d'Akhenaton ; Ramsès II est un grand bâtisseur, et laisse notamment sa marque dans le Ramesseum de Thèbes-Ouest. Résidence royale, temples et chapelles, tout montre une population alors soucieux d'honorer les dieux. Louqsor, Abydos, Karnak, Abou Simbel résonnent des coups des artisans qui n'hésitant pas, par ailleurs, à innover dans les techniques de construction et de décoration. Ramsès II a su s'entourer des élites de son temps, comme le montre le tombeau de Nefertari dans la Vallée des Reines ou celui réservé aux fils du pharaon. La poésie et la littérature se développent aussi, marquant l'héritage culturel et intellectuel du règne : on rédige des recueils classiques, la langue s'enrichit d'un vocabulaire nouveau.

Dans Les Dix Commandements de Cecil B.DeMille (1956), Ramsès II, pharaon de l'Egypte, doit faire face à Moïse menant l'exode des Hébreux. Ci-dessous la fameuse scène de la mer Rouge : Moïse dresse une colonne de feu devant les chars du pharaon, ouvre les eaux de la mer, puis les referme sur les Egyptiens.


 

La main d'oeuvre étrangère qui prend part à ce renouveau bénéficie d'un statut plutôt favorable. Ramsès II est plutôt partisan de l'ouverture et certains étrangers accèdent à de hautes fonctions. Le pharaon se marie par ailleurs avec quatre princesses étrangères. On débat toujours pour savoir s'il faut placer l'exode des Hébreux sous le règne de ce pharaon, immortalisé par Cecil B.DeMille sous le traits de Yul Brynner dans Les Dix Commandements. Le règne de Ramsès est incontestablement marqué par un certaine stabilité politique, par la prospérité économique et par la tranquillité sociale. C'est donc un grand règne, mais un règne trop long : 67 années, où le dynamisme des débuts finit par laisser place à la stagnation. Merenptah, fils et successeur de Ramsès II, prend la tête d'une Egypte assoupie qui n'a pas vu se profiler les menaces extérieures et les tensions intérieures.

Une bonne synthèse complétée par quelques annexes utiles (chronologie des dynasties, du règne de Ramsès).


lundi 26 mars 2012

Billets remarquables : Schoendoerffer, Mohamed Merah

J'ai été silencieux ces deux dernières semaines, en raison de soucis liés à mon activité professionnelle. Mais on ne peut pas être sur tous les fronts simultanément... heureusement mes camarades d'AGS continuent de publier des billets de qualité sur l'actualité récente.

- le réalisateur Pierre Schoendoerffer, auteur de La 317ème section, La Section Anderson et Dien Bien Phu entre autres, est mort le 14 mars dernier. Chronique nécrologique par les blogs Terrorismes, guérillas, stratégie et autres activités humaines et Si Vis Pacem.

- sur l'affaire Mohamed Merah : le blog Terrorismes, guérillas, stratégie et autres activités humaines a signé deux billets intéressants, le premier qui privilégiait déjà la piste du djihadiste, le second faisant un peu le bilan après l'identification de Mohamed Merah. Instructif et décapant, c'est ici et ici.

Bonne lecture !

Ci-dessous, extrait du Dien Bien Phu de Schoendoerffer (1992) avec le fameux concerto de George Delerue. J'ajouterai qu'étant donné ma situation professionnelle actuelle, cette ambiance crépusculaire est de circonstance...




En dessous, la dernière vidéo en date de l'assaut du RAID contre l'appartement de Mohamed Merah, filmé par un membre de l'unité, mise en ligne par Le Figaro.

Aux postes de combat (The Bedford Incident) de James B. Harris (1965)

Pendant la guerre froide. Le destroyer américain USS Bedford (DLG-113) détecte un sous-marin soviétique dans le "GIUK gap" (une ligne imaginaire de l'Atlantique Nord représentant une voie de passage importante pour les navires de guerre : Groenland, Iceland, United Kingdom), près de la côte du Groënland. Le capitaine Eric Finlander (Richard Widmark) traque sans relâche son adversaire, ce qui n'est pas sans inquiéter le reporter Ben Munceford (Sidney Poitier), embarqué sur le navire, et le conseiller naval de l'OTAN, le commandant (et ancien capitaine de U-Boot) Wolfgang Schrepke (Eric Portman). Comme le sous-marin soviétique n'a pas de réacteur nucléaire, sa capacité d'immersion est limitée. Cela donne à Finlander un avantage, mais par contrecoup, le sous-marin aura peut-être recours à des tactiques désespérées. Le destroyer américain accueille également, comme nouvelles recrues, l'enseigne Ralston (James McArthur), un jeune officier inexpérimenté constamment critiqué par le capitaine pour des erreurs bénignes, et le Lieutenant Commander Chester Potter (Martin Balsam), de la réserve de l'US Navy, qui devient le nouveau médecin du navire. Tous se retrouvent engagés dans une course-poursuite qui se terminera en un face-à-face mortel entre le sous-marin et le destroyer.


 

Ce film s'inspire d'un ouvrage de Mark Rascovich, paru en 1963 et dont l'histoire a formé la trame du scénario de James Poe. Le roman et le film font un parallèle très net avec Moby Dick d'Herman Melville. Le film est réalisé par James B.Harris, qui fut un temps le producteur de Stanley Kubrick. A l'époque, les deux hommes se sont séparés sur le plan professionnel et suivent chacun leur voie : Kubrick réalise Docteur Folamour (1964) alors que Harris s'attaque à ce film-ci, les deux traitant du même thème (la guerre froide, ses risques, son absurdité). Le film est co-produit par Richard Widmark, qui trouve un rôle bien taillé pour son envergure. A noter également une des premières apparitions de l'acteur Donald Sutherland, dans le rôle d'un des infirmiers du destroyer américain. Le film a été tourné aux studios Shepperton, en Angleterre, avec quelques plans en mer. Un navire britannique est utilisé pour représenter le vaisseau-mère russe, et deux frégates de la Royal Navy simulent le Bedford (HMS Wakeful et Troubridge), un destroyer lance-missiles fictif de l'US Navy. Ce dernier est censé être un destroyer de la classe Farragut, basé sur l'USS MacDonough (DLG-8/DDG-39).

Ce film se veut réaliste, et le réalisateur s'est acharné sur le sens du détail : que l'on pense à ces infirmiers du bord qui récupèrent les déchets laissés en mer par les sous-mariniers soviétiques (pelures de chous !) pour estimer leur présence et leur horaire de passage, ou bien encore au rôle de Schrepke, ancien commandant nazi de U-Boote reconverti en "conseiller technique" du capitaine de destroyer américain... si les acteurs jouent un jeu formidable, la traque elle-même se résume à attendre la confrontation finale, certes grandiose, mais un peu longue à venir. Le duel entre le destroyer et le sous-marin, baptisé "le Grand Rouge", résume l'affrontement entre les deux superpuissances, Etats-Unis et URSS. Le cauchemar de la guerre froide, c'est l'apocalypse nucléaire et la "destruction mutuelle assurée" (MAD) qui sous-tend tout le film. Le réalisateur prend aussi le parti de ne pas montrer "l'ennemi" communiste, dont on ne voit jamais le visage (l'écho sonar du sous-marin, le vaisseau-mère et ses membres d'équipage, mais de loin). Au contraire, l'ancien sous-marinier allemand, Schrepke, qu'on aurait pu penser acharné à détruire le Grand Rouge, se montre parfois déchiré entre sa mission et la solidarité du sous-marinier. Un regret peut-être : l'aspect un peu trop carton-pâte des icebergs et des navires, dans certaines séquences. Néanmoins c'est un film qui mérite plus que le détour.


Ken FOLLETT, Le Scandale Modigliani, Le Livre de Poche 32185, Paris, 2011, 343 p.

Premier roman de Ken Follett (merci Aurore, à nouveau) qui me tombe sous la main. Follett est surtout connu pour ses romans policiers, mais il a aussi signé quelques fresques historiques comme Les Piliers de la Terre (que je n'ai pas encore lu). Ce roman policier-ci, Le Scandale Modigliani, est en fait l'un des premiers de Follett, initialement paru en 1976. Comme il le rappelle dans l'introduction, l'auteur voulait pondre quelque chose de nouveau, mais n'était au final pas très content du résultat -évidemment, il a quelque peu changé d'avis depuis, au vu du succès rencontré.

Pour ma part, je l'ai trouvé assez inégal, avec certaines longueurs, mais il y a des passages intéressants en particulier sur le monde de l'art et son hypocrisie. Probablement, Follett en était à ses débuts et s'est fait un peu la main avec roman. Cela se ressent avec les intrigues croisées, qui ne sont heureusement pas trop difficiles à suivre, et qui préparent la conclusion, qui survient à point nommé avant qu'on ne se lasse un peu. Car le romancier a une fâcheuse tendance aux digressions, et l'intrigue principale ne revient que dans les dernières dizaines de pages.

Ce n'est donc certainement pas le livre par lequel il faut commencer à se plonger dans l'oeuvre de Follett (néanmoins, je n'avais pas le choix !). Malgré ses défauts, il se lit quand même plutôt bien.A découvrir pour qui est intéressé par le sujet...

mardi 13 mars 2012

Andrea H. JAPP, Les mystères de Druon de Brévaux. Aesculapius, Roman 9486, J'ai Lu, 2010, 415 p.

Même si l'essentiel de mes lectures concerne l'histoire et a fortiori l'histoire militaire, cela ne m'empêche pas de me détendre de temps en temps avec un roman se déroulant dans un univers historique précis (quand même). En l'occurrence, je remercie Aurore de m'avoir offert ce petit roman sans prétention paru chez J'ai Lu en format de poche, initialement paru chez Flammarion.

Andrea H. Japp (c'est un pseudonyme d'auteur) est auteur de romans policiers, qui se déroulent souvent dans un contexte historique précis, d'ailleurs. Elle a traduit en français certains romans de Patricia Cornwell, pour ceux qui connaissent mieux que moi -je ne les connais que de nom.

Ce que j'ai aimé dans ce roman ? D'abord l'inspiration historique, justement -ça se passe dans le royaume de France du XIVème siècle, c'est donc un monde bien particulier- et l'effort d'adaptation à l'ancien français de l'époque, ça donne une touche d'authenticité (étant entendu que cela reste un roman quand même). J'ai également l'apprécié l'histoire, qui m'a un peu effrayé au début, car j'ai eu peur de me lasser en vite. En fait, une fois les personnages installés, ça reprend normalement et l'enquête se déroule comme un parchemin de velin fin. C'est bien monté, et même si j'avais deviné certains éléments, je me suis dépêché de l'avaler pour connaître le dénouement. En outre, en fin d'ouvrage, l'auteur a pris la peine d'expliquer un peu ses sources d'inspiration, et on trouvera un glossaire fort utile pour comprendre certains termes, en particulier ceux propres à l'époque, bien sûr. Une bibliographie, avec des ouvrages savants, et d'autres moins, est également proposée.

Ce que j'ai moins aimé ? Le début un peu lent, l'histoire promise à être développée dans les tomes ultérieurs autour d'une mystérieuse pierre rouge en possession des Templiers et recherchée par tout le monde, Guillaume de Nogaret et l'Inquisition essentiellement -excusez du peu-, car ça sent la théorie du complot ou le conspirationnisme ou autre chose à plein nez. Enfin, certains éléments de l'enquête du premier tome sentent un peu le réchauffé, comme les emprunts à l'affaire de la bête du Gévaudan. Et puis surtout, il faut aimer lire un énième roman policier sur le Moyen Age. Pour ma part, je ne m'en lasse, mais je comprends que certains puissent soupirer...

lundi 12 mars 2012

Bertrand SCHNERB, Armagnacs et Bourguignons. La maudite guerre 1407-1435, Tempus 282, Paris, Perrin, 2009, 409 p.

Bertrand Schnerb est l'un des universitaires français spécialiste du duché de Bourgogne sous les quatre grands ducs Valois. Il a d'ailleurs signé un ouvrage sur l'Etat bourguignon (1363-1477) également réédité dans la collection Tempus. Perrin a également inclus dans celle-ci ce volume consacré à la véritable guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, qui déchire le royaume de France entre 1407 et 1435 (l'ouvrage est initialement sorti en 1988).

Le terme de maudite guerre qui figure dans le sous-titre de l'ouvrage est de la plume des contemporains eux-mêmes. D'après les chroniqueurs en effet, tous les maux s'abattent sur le royaume de France à partir du moment où Armagnacs et Bourguignons en viennent à s'affronter par les armes. Cette guerre civile est sans doute l'une des crises les plus graves connues par le royaume français avant la Révolution de 1789. Traditionnellement on l'associe à la faiblesse du pouvoir royal incarné par Charles VI le Fol ; les rivalités entre princes entraînent le retour des Anglais et la mise en coupée réglée de la France par Henri V, avant que l'intervention de la Pucelle ne sauve la situation pour Charles VII. L'historiographie a désormais tendance à voir les choses différemment. Bertrand Schnerb veut montrer combien cette guerre civile est en fait profondément moderne : deux conceptions de l'Etat qui s'affrontent (renforcement du pouvoir royal contre conservatisme, maintien de la tradition), une propagande active et un recours à l'opinion publique, l'emploi de vastes moyens de coercition et de contrôle des populations... paradoxalement, comme il le rappelle, le conflit entre Armagnacs et Bourguignons survient alors que les deux camps, la France et l'Angleterre, sont sur le point de négocier la paix (la première, exsangue financièrement, avait cependant surmonté les premiers revers ; la seconde allait de déception en déception sous le règne de Charles V qui reconquiert une bonne partie du royaume, perdue sous son père et son grand-père).

dimanche 11 mars 2012

Les marches militaires : Alte Kameraden

Retour de la rubrique des marches militaires avec cette fois-ci un exemple célèbre de marche militaire allemand : Alte Kameraden (Vieux Amis).

Alte Kameraden a été écrite sous le IIème Reich, vers 1889, à Ulm, par le compositeur allemand de musique militaire Carl Teike (1864-1922). Après l'avoir présenté à ses supérieurs, il aurait dit : "Nous avons déjà bien assez de marches militaires. Jetez-là donc au feu !". Après le refus de cette composition, il démissionne de l'armée pour rejoindre la police. Et pourtant, Alte Kameraden devient l'une des marches militaires allemandes les plus jouées jusqu'à la Seconde Guerre mondiale et au-delà.

On retrouve aussi cette musique dans de nombreux documentaires ayant trait à la Seconde Guerre mondiale ou à l'Allemagne nazie, ainsi que dans de nombreux films se rapportant à ces sujets. Ainsi, dans la scène finale du célèbre La nuit des généraux (1967) d'Anatole Litvak.

 

David IRVING, La destruction de Dresde, J'ai Lu, Paris, Robert Laffont, 1964, 374 p.

Le bombardement de Dresde, entre les 13 et 15 février 1945, par la RAF et l'USAAF, qui rase une bonne partie de la ville et tue un nombre considérable de civils allemands, est l'un des événements les plus controversés de la Seconde Guerre mondiale, renvoyant au débat de savoir, si oui ou non, le bombardement stratégique mené par les Alliés contre le IIIème Reich était fondé. 1 300 bombardiers lâchent en effet 3 900 tonnes de bombes sur Dresde, anéantissant 39 km² du centre-ville. Dès 1953, l'US Air Force publie un rapport pour tenter de justifier l'attaque. Mais d'aucuns remettent en cause cette initiative jugée malheureuse, contre une ville, Dresde, parfois baptisée "la Florence de l'Elbe", et qui n'aurait pas constitué un objectif militaire de valeur justifiant de telles destructions. Les nazis se servent du raid sur Dresde dès 1945, et les derniers mois de la guerre, pour leur propagande, chiffrant le nombre de morts à plus de 200 000, voire jusqu'à 500 000. Des estimations plus faibles ont été avancées depuis par des travaux dignes de foi : 35 000 victimes, voir 25 000, un chiffre encore confirmé par le conseil municipal de Dresde en 2010.

Cet ouvrage traitant du bombardement de Dresde est célèbre en raison de son auteur : David Irving. Né en 1938, celui-ci est aujourd'hui très connu pour ses positions négationnistes, déniant la Shoah, l'existence des chambres à gaz et les crimes nazis. Spécialisé sur l'histoire politique et militaire de la Seconde Guerre mondiale, il s'est très vite passionné pour l'Allemagne hitlérienne. Son père est officier de la Royal Navy et sert à bord du croiseur HMS Edinburgh : il échappe de peu à la mort lorsque son bâtiment est torpillé en escortant le convoi PQ-11 dans la mer de Barents, en mai 1942. Dès cet époque, David Irving est connu comme un provocateur et un farceur : il n'hésite pas à sortir dans les rues de sa localité et à crier "Heil Hitler !". Durant ses études, après la guerre, il seconde Oswald Mosley, le leader de la British Union of Fascists, les nazis version britannique. Après avoir terminé ses études, en 1959, il se rend en Allemagne de l'Ouest où il travaille comme métallo dans les industries Thyssen, au sein de la Ruhr. Il en profite également pour apprendre l'allemand. Il déménage ensuite en Espagne, où il est homme de bureau sur une base aérienne. En 1962, il rédige une série de 37 articles sur le bombardement allié pendant la guerre, pour le journal allemand Neue Illustrierte.

Ces articles constituent la base de son premier ouvrage, La destruction de Dresde, paru en 1963, traduit en français l'année suivante. Le débat sur la moralité du bombardement stratégique allié est déjà, alors, bien entamé, et spécialement au Royaume-Uni. Le livre de David Irving remporte un franc succès, et devient vite un best-seller : son auteur est mondialement reconnu. Dans la première édition qui est celle que je commente ici, Irving fixe le nombre de morts à un chiffre très élevé, entre 100 000 et 250 000 - qui sera repris ensuite dans de nombreuses autres publications. Dans les éditions ultérieures, il baisse le total entre 50 et 100 000 victimes. Lors d'un procès intenté par Irving pour une autre affaire en 2000, on a établi que son travail ne se base que sur des rumeurs et sur aucune source ou témoignage crédible. On s'accorde aujourd'hui à un chiffre global de 25 à 35 000 tués lors des bombardements sur Dresde. Il s'avère qu'Irving s'est surtout inspiré des documents produits par la propagande nazie de Joseph Goebbels durant les derniers mois de la guerre, et des déclarations d'un ancien fonctionnaire nazi de Dresde, peu soucieux d'objectivité. Irving cherche clairement, dans son ouvrage, à culpabiliser les Alliés et à dédouanner, au contraire, les nazis. Finalement, on en viendrait à croire, en fermant le livre, que les premiers ont même été pires que les seconds.

Malheureusement, la postérité du livre de David Irving est certaine. Dresde a fini par devenir le symbole de la cruauté de la guerre aérienne, rejoignant Coventry, Guernica, Hiroshima et Nagasaki dans la triste galerie des "raids de terreur" conçus pour briser la résistance des civils sans aucun but militaire. Une opinion que l'on retrouve même jusque dans certains manuels scolaires récents en France. Dresde devient quasiment un "crime de guerre", portant avec elle le chiffre fantasmé des 135 000 victimes du livre d'Irving. Celui-ci, écrivant sous une apparence pseudo-scientifique lui gagnant facilement la légitimité intellectuelle nécessaire, a ainsi bâti une véritable "légende de Dresde".

Premier pan de la légende, on l'a déjà évoqué : le nombre de victimes. Irving le fixe à 135 000, chiffre communément admis depuis, en se basant sur les estimations de la propagande nazie elle-même. Ironie du sort : Dresde, qui se trouve ensuite en RDA, devient aussi dans le bloc soviétique le symbole du bombardement aveugle anglo-américain (guerre froide oblige), et les communistes retiennent eux aussi des estimations très élevées... Deuxième pan : Dresde n'était pas un objectif militaire, les Anglo-américains ne l'ont bombardée que pour impressionner Staline à la conférence de Yalta. En fait, Dresde avait déjà été visée dès 1944 et par ailleurs, c'est une importante ville industrielle, de garnison, et un noeud ferroviaire de premier ordre, alors même que le front se rapproche à l'est, côté soviétique. Troisième pan : un nombre considérable de civils ont été mitraillés et tués au sol par les chasseurs d'escorte de la 8th Air Force, et en particulier les P-51 Mustang du 20th Fighter Group, Irving évoquant le chiffre de 10 000 morts (!). Or ces allégations ont également été réfutées depuis une trentaine d'années.

En conclusion, La destruction de Dresde est bien, malheureusement, l'ouvrage qui a lancé la carrière de révisionniste, puis de négationniste patenté, de David Irving. En ce sens, il faut le prendre pour ce qu'il nous dit sur son auteur, et non sur les faits relatés eux-mêmes, vous l'aurez deviné.


samedi 10 mars 2012

Blogolistes : mise à jour

Quelques ajouts récents aux listes de blogs de la colonne de droite, repérés chez les alliés ou lors de recherches :

- Letters from Europe, un blog sur la politique européenne, rédigé la plupart du temps en anglais, et qui s'intéresse aux affaires de l'UE. Il cherche à mieux faire connaître les politiques autour de cette dernière institution. Ce qui ne l'empêche pas d'aborder d'autres sujets. L'auteur, Craig James Willy, ayant grandi en France, utilise régulièrement des sources de l'Hexagone. Il a eu la gentillesse de me mettre dans sa liste de liens avec ce descriptif : "Sporadic posting, but a very solid French blog with in-depth posts on issues sometimes “obscure” in the West (such as the Second Congo War)."

- Fragments sur les Temps Présents (FTP), un regroupement d'auteurs universitaires publiant des chroniques politiques et culturelles, dans une démarche de vulgarisation des connaissances. On y trouve par exemple l'historien Olivier Dard. Beaucoup de billets sont consacrés à l'extrême-droite.

- La Boîte à Outils des Historiens, un blog tenu par deux doctorantes en histoire qui veulent diffuser des connaissances liées à l'utilisation de l'informatique pour la recherche en histoire (surtout quantitative).

- Farmlandgrab.org, un site de veille qui recense tous les articles autour de la question des achats de terres arables ou autres par les Etats à travers le monde.

- Le blog de l'OPSA (Observatoire Politique et Stratégique de l'Afrique), créé en 1994 au sein du CRIS (Centre des Relations Internationales et Stratégiques) de l'université Paris-I Sorbonne. La présidente se nomme Dominique Bangoura.

Claudia MOATTI (dir.), Les guerres puniques, Folio Classique 4819, Paris, Gallimard, 2008, 731 p.

Les trois guerres puniques (qui s'étalent entre 264 et 146 av. J.-C., année de la destruction de Carthage : 264-241, 218-201 et 149-146 respectivement) ont marqué l'imagination des contemporains et bien plus encore celles de leurs successeurs de l'Antiquité, qui ont laissé les principaux témoignages de ce conflit. Polybe, un Grec qui a vécu dans la première moitié du IIème siècle av. J.-C., est ainsi l'auteur du seul témoignage ou presque sur la première guerre punique, ayant pour objet la Sicile. Il cherche à montrer la supériorité de l'impérialisme romain pour un public grec, ou hellénisant. Tite-Live, le grand historien romain, à cheval sur le Ier siècle avant et le Ier siècle après notre ère, est notre principale source pour la deuxième guerre punique, "la" guerre contre Hannibal. Fervent défenseur de la puissance romaine, Tite-Live construit dans ses livres le mythe national romain : la grande guerre contre le "perfide" Carthaginois en fait partie. Enfin, Appien, historien du Haut-Empire, ayant vécu au IIème siècle ap. J.-C., a laissé le récit le plus long sur la dernière guerre punique, qui voit la destruction de Carthage. Il dresse un bilan de la conquête romaine, en se servant de ses prédécesseurs et en s'inscrivant également dans la tradition des géographes antiques (Strabon). Ce sont ces trois sources que rééditent dans la collection Folio les éditions Gallimard : celle de Polybe, due à Denis Roussel, est une reprise de l'édition de 1970 dans la collection Quarto, les autres sont originales, réalisées par un collectif d'auteurs. Il ne s'agit pas de l'intégralité des sources disponibles sur les guerres puniques, mais on a là, tout de même, l'essentiel.

Un mot sur l'introduction, signée Claudia Moatti, la bibliographie et les annexes. La première présente bien le sujet, mais ce qui est frappant, c'est que la deuxième comprend des ouvrages récents et pertinents (ceux de Yann Le Bohec, par exemple), cités mais pas exploités à fond, dans cette courte introduction. Les références restent assez datées comme on peut le voir dans les notes de bas de page de celle-ci. Si le glossaire et l'index des noms de personnes et de lieux sont fournis, toutes les cartes sont reportées en fin de volume, ce qui n'est guère pratique quand on cherche à se repérer dans l'espace au fil du texte -et on en a souvent besoin. En annexes, on trouve un corpus de textes supplémentaires que les auteurs ont eu la bonne idée d'ajouter : un recueil de sources sur la construction du mythe de Régulus (personnage malheureux de la première guerre punique), un autre sur les origines de la deuxième guerre punique, enfin un dernier sur la guerre et l'impérialisme romain.

Pour le reste, les sources sont là, même si quelques mots, en particulier dans le lexique militaire, sentent parfois la traduction un peu approximative. Néanmoins, le texte est dense mais se lit comme un roman, les trois sources étant quand même des "classiques". Une petite présentation de chaque auteur précède le récit. Au final, un petit (en format, pas en contenu) volume bien commode pour avoir sous la main les textes importants traitant des guerres puniques : en ce sens, l'objectif est parfaitement rempli.

vendredi 9 mars 2012

The Military History Institute of Vietnam (trad. Merle L. PRIBBENOW), Victory in Vietnam. The Official History of The People's Army of Vietnam 1954-1975, University Press of Kansas, 2002, 494 p.

Pour qui s'intéresse à la guerre du Viêtnam, il est un obstacle que l'on a parfois du mal à franchir : celui de prendre en compte le côté nord-viêtnamien et du Vietcong, surtout en raison de la barrière de la langue. L'historiographie du sujet est en effet dominée, en Occident, par nombre de travaux américains qui n'ont pas forcément un parti pris affiché, mais qui se servent souvent de sources exclusivement occidentales, négligeant un camp entier de la guerre (sans parler de la distinction Nord-Viêtnam/Vietcong, on peut aussi mentionner le gouvernement du Sud-Viêtnam et l'ARVN, régulièrement minorés). En 2002, les éditions de l'université du Kansas ont publié, pour combler en partie cette lacune, l'histoire officielle de la guerre du Viêtnam écrite par l'Institut d'Histoire Militaire de Hanoï. Le traducteur, Merle L. Pribbenow, a passé plusieurs années au Viêtnam à la fin de la guerre dans son service à la CIA, en tant qu'officier et interprète (1970-1975).

Ce qui manquait peut-être, ce n'était pas tant la description de la formation et du développement de l'armée nord-viêtnamienne qu'une analyse détaillée de la guerre menée au Sud-Viêtnam par cette institution. C'est ce que fournit cet ouvrage officiel publié, pour sa seconde édition, en 1994 au Viêtnam, et initialement publié en 1988. C'est en fait le second volume de l'histoire officielle de l'armée nord-viêtnamienne. Il est intéressant de constater que les Nord-Viêtnamiens dressent la chronologie du conflit entre 1954 et 1975 : autrement dit, dès la signature des accords de Genève et la partition du Viêtnam en deux Etats, le nord communiste, selon son historiographie officielle, se trouve en guerre contre Saïgon et ses soutiens américains.