mercredi 29 février 2012

"Un coin d'enfer" : réflexions sur la bataille de Peleliu (15 septembre-27 novembre 1944)

Dans ma chronique histoire pour l'Alliance Géostratégique, j'ai déjà eu l'occasion de revenir, dans l'un des premiers volets, sur la bataille de Peleliu, l'une des plus sanglantes de la guerre du Pacifique, et l'une des plus controversées, aussi. Je propose ici quelques éléments de réflexion pour creuser un petit peu la question.

1) La principale question qui fait débat, à propos de l'opération Stalemate (nom de code du débarquement), est celle de son utilité. En effet, celle-ci intervient alors que le 13 septembre 1944, deux jours avant le débarquement sur Peleliu, l'amiral Halsey, qui dirige la IIIème flotte ayant mené les raids contre les Palaus et les Philippines, indique que la résistance rencontrée au-dessus de ce dernier archipel est beaucoup moins forte que prévue. Il propose donc d'avancer la date du débarquement à Leyte, aux Philippines -ce en quoi il est écouté par Nimitz et MacArthur-, et d'annuler les débarquements dans les Palaus -là, en revanche, il ne sera pas entendu. Nimitz ne s'est jamais véritablement expliqué à ce sujet, prétextant que les forces étaient déjà en mer à ce moment-là et qu'ils ne pouvaient les rappeler -ce qui n'aide d'ailleurs pas les historiens à y voir plus clair. Pourtant, Halsey était convaincu que l'appui-feu naval et aérien pouvait à lui seul neutraliser les aérodromes des Palaus, motif principal de l'assaut amphibie, ceux-ci constituant un danger pour le débarquement aux Philippines. Le report de l'assaut aurait permis d'éviter 9500 pertes chez les Marines et les GI's de l'US Army. Pour les Japonais, en revanche, il faut noter que les Palaus, acquises sur les Allemands en 1914 puis par mandat de la SDN, avaient pris une importance considérable depuis 1941 comme zone de transit et d'entraînement pour les secteurs de combat du Pacifique. En septembre 1944, les Palaus sont intégrées dans la ligne de défense de la "Mère Patrie".

Un canon japonais double 25 mm type 96 capturé par les Marines à Saïpan. La chute des îles Mariannes et la défaite retentissante de l'aéronavale japonaise lors de la bataille de la mer des Philippines force l'empire nippon à renforcer la défense des Palaus et de Peleliu, devenus première ligne de défense du territoire national.


David NICOLLE, Angus MCBRIDE, Armies of the Muslim Conquest, Men-at-Arms 255, Osprey, Londres, 1993, 48 p.

L'expansion par la conquête des premiers siècles de l'islam à partir de l'Arabie reste l'un des événements les plus extraordinaires de l'histoire. En un siècle, ces conquérants mettent sous leur domination un territoire s'étendant de l'océan Atlantique à l'Inde et du sud de l'Arabie à l'Asie Centrale, couvrant une zone encore plus vaste que celle de l'empire romain. Chez les bédouins nomades, la guerre est un aspect normal de l'existence, à l'époque.

David Nicolle, auteur bien connu des éditions Osprey, spécialisées dans les publications de petit format en histoire militaire, signe ce volume de la collection Men-at-arms (48 pages, ce qui est peu, pour cette collection : juste de quoi faire une introduction au sujet).

Nicolle insiste d'abord sur la permanence des traditions arabes de l'art de la guerre dès les débuts de l'islam, ce que l'on voit dans les batailles que mène Mahomet pour imposer la nouvelle religion (Badr, 624 ; Uhud, 625). La codification de la guerre et une organisation un peu plus sophistiquée n'interviennent vraiment que sous les 4 premiers califes, avec la nomination de gouverneurs des régions conquises assurant les pouvoirs militaires, et la formation d'armées régionales. Si la tactique de la razzia est largement employée au départ, les califes en viennent à recruter de plus en plus de soldats dans le monde urbain et non plus parmi les bédouins. Les archers à pied jouent également un grand rôle dans les premières armées musulmanes. Les villes nouvelles créées par les califes sont autant de points d'appui à la progression de la conquête ; sur les frontières avec des ennemis irréductibles, comme les Byzantins, les combats sont laissés à des volontaires fanatisés -les ghazi. Le degré de résistance ou de coopération rencontré par les musulmans dans leur progression diffère d'une région à l'autre ; cependant, les califes ont l'intelligence d'incorporer au fur et à mesure de nombreux combattants non-arabes dans leurs armées.

Sous les Omeyyades (à partir de 661), le territoire musulman se transforme en monarchie beaucoup plus centralisée -autour de Damas, victoire de la Syrie et de la famille triomphant contre Ali- et qui mate toutes les tentatives de rébellion internes. Il y a peu de changements organisationnels mais l'armée omeyyade est le socle du pouvoir. La cavalerie progresse en nombre et les unités d'élite du régime sont syriennes. Il n'y a pas d'uniforme, mais le blanc est souvent arboré car c'est la couleur officielle de la dynastie. Une différence s'installe déjà entre les garnisons des villes intérieures, de faible qualité, et les armées de campagne, beaucoup plus solides. Les armées omeyyades sont mieux équipées que celles des premières années de la conquête ; la solde est payée grâce aux impôts, même si les officiers reçoivent parfois des terres, un peu comme dans l'empire byzantin. Les Arabes, de fait, ont mené la conquête à partir de leur propre tradition militaire, déjà élaborée au temps de Mahomet, en raison des influences sassanides, byzantines, et bientôt turques. La guerre psychologique et la ruse sont déjà poussées à un niveau élaboré. Le dernier calife omeyyade, Marwan II (744-750), cherche à codifier davantage l'art de la guerre, mais c'est d'abord pour répondre à une menace interne (les rebelles kharidjites). Un des aspects les plus originaux de l'expansion musulmane, c'est l'organisation de campagnes à longue distance  : siège de Constantinople à deux reprises, conquête de l'Espagne wisigothique, expéditions en Asie Centrale.

La révolution abbasside est le fait d'Arabes installés à l'est de l'Iran, dans l'ancien empire sassanide, et qui sont restés plus martiaux, en raison des combats pour étendre la conquête, que les Arabes installés en Irak ou en Syrie. Les Abbassides reprennent en main l'armée dont ils héritent par des purges sanglantes, et s'assure sa fidélité en nommant des soldats de leur région d'origine aux postes-clés. Ainsi l'armée devient plus la propriété du calife que de l'Etat. Le djihad prend une connotation agressive, à la fois contre les ennemis de l'intérieur mais aussi à l'extérieur. Le choix de Bagdad, créée comme capitale, n'est pas un hasard : située au centre de l'empire, au milieu des voies de communication, elle permet aussi de cantonner les troupes fidèles, dont la couleur est désormais le noir, celle de la nouvelle dynastie. La cavalerie joue un rôle déterminant, avec des armées à cheval et des lanciers cuirassés inspirés de ceux d'Asie Centrale. Des traités militaires sont élaborés et traduits du grec, du latin, du perse et du sanskrit. L'armée abbasside devient professionnelle et réduite et incorpore, au fil du temps, de plus en plus de mercenaires turcs. Ces Turcs, remarquables cavaliers qui forment la garde personnelle du calife, interviennent sur tous les champs de bataille. Les califes cessent d'ailleurs bientôt de conduire leur armée en personne sur le champ de bataille.

Pour creuser le sujet, David Nicolle propose une bibliographie indicative ; en guise d'illustration, comme toujours chez Osprey, on consultera en encart central les illustrations couleurs d'Angus McBride (récemment disparu). Les cartes utilisées dans l'ouvrage ont le mérite de la simplicité, mais elles font un peu datées au niveau de la présentation -il faut dire que le volume est plutôt ancien, dans l'historique d'Osprey.

mardi 28 février 2012

Günter SCHMITZ, Die 16. Panzer-Division 1938-1945, Bewaffnung, Einsätze, Männer, Dörfler Zeitgeschichte, 176 p.

Ce livre en allemand -mais qui bénéficie d'une traduction anglaise en parallèle, pour le texte et les illustrations- retrace l'histoire de la 16. Panzerdivision. Cette division blindée allemande de la Seconde Guerre mondiale est issue de la 16. Infanterie Division, transformée en 1940. Son premier commandant a été le fameux général Hube. Elle participe à la campagne dans les Balkans en avril 1941 avant de prendre part à Barbarossa au sein du groupe d'armées Sud. Encerclée et détruite à Stalingrad, elle est reformée et combat en Sicile et en Italie à partir de l'été 1943. A la fin de cette année, la division repart sur le front de l'Est où elle est engagée dans de violents combats en Ukraine. Mise en repos en Pologne, elle participe à nouveau aux combats à l'est jusqu'à sa reddition en Tchécoslovaquie en mai 1945.

Il n'y a pas de date d'édition mentionnée mais tout porte à croire que cet ouvrage est en fait une réédition d'un volume plus ancien : il est en effet préfacé par le général allemand Nehring, décédé en... 1983. En soi, le fait constitue presque une escroquerie puisque cela n'est mentionné nulle part dans le livre. Dans sa préface, Nehring fait d'ailleurs l'éloge de l'unité, qu'il a eu sous ses ordres en tant que commandant de formations plus importantes comme la 1. Panzerarmee. Pour lui, cette division a atteint le sommum de son efficacité en 1941, accomplissant merveilleusement son devoir -sic- contre la "supériorité matérielle écrasante de l'ennemi" (p.8). Le ton est donné d'entrée.

Le livre se présente, plus, à vrai dire, comme un album photo -mal- commenté. Je dis mal commenté car, d'abord, le récit des campagnes de l'unité ne prend que quelques pages (13, et pas des plus longues...), le reste étant formé des photos rassemblées par les vétérans de la division, regroupés comme cela a souvent été le cas en association après la guerre. Ensuite, ce récit est déséquilibré : les "jours glorieux" de 1939-1941 (puisqu'il est aussi question de l'unité-mère, la 16. Infanterie-Division) reçoivent un traitement plus soigné que, par exemple, les deux dernières années de la guerre, où la division subit revers sur revers. Enfin, les photos elles-mêmes, qui forment le coeur de l'ouvrage, souffrent à la fois du même déséquilibre (27 pages de photos sur Barbarossa jusqu'en décembre 1941 ; 15 à peine pour 1944-1945 ; même si l'on prend en compte le nombre moindre de clichés pour la fin de la guerre, avec des raisons bien compréhensibles, c'est tout de même un peu gros, d'autant plus que les documents proviennent des collections personnelles des vétérans et non de la propagande nazie) et sont insuffisamment ou mal légendées. Les blindés ou les armements ne sont fréquemment pas identifiés, et parfois, quand ils le sont, c'est avec des erreurs. Par-dessus tout, là encore comment trop souvent dans ce type d'ouvrage, l'ennemi soviétique n'est vu que comme une "horde barbare" dont on ne se prive pas de rappeler les crimes commis à l'encontre des prisonniers, notamment en 1941 -tout en évitant soigneusement de parler du comportement de la Wehrmacht à l'est.

Un ouvrage de peu d'utilité, donc, ce qui ne saurait surprendre quand on jette un oeil à la partie "Sources", p.167 : aucune référence postérieure à 1976. Intéressant juste pour les photos -et encore, les reproductions ne sont pas d'une qualité époustouflante !

lundi 27 février 2012

L'Etoile (Zvezda), de Nikolai Lebedev (2002)

Mai 1944. L'Armée Rouge, qui a l'initiative des opérations sur le front de l'Est, prépare dans le plus grand secret son offensive d'été visant à libérer les dernières parties de la Russie soviétique sous contrôle allemand : ce sera l'opération Bagration. Pour ce faire, elle envoie des groupes d'éclaireurs récolter des renseignements sur les arrières ennemis. Après plusieurs missions infructueuses, le lieutenant Travkin se voit confier la même tâche avec son groupe de reconnaissance (nom de code : Etoile, Zvezda en russe). Sur fond de romance avec une jeune opératrice radio relayant les informations récoltées, le lieutenant Travkin s'enfonce en territoire ennemi bien décidé à localiser les troupes allemandes.

Avec les studios Mosfilm, qui éditaient sous l'URSS les oeuvres de propagande comme celles d'Eisenstein, aujourd'hui devenus une compagnie privée, Nikolaï Lebedev renouvelle avec L'Etoile le genre du film de guerre russe. Sous l'ère soviétique, les films de guerre se caractérisaient par le souvenir quasi sacré de la Grande Guerre Patriotique où des millions de Russes périrent contre l'envahisseur nazi. Le récit prenait souvent la forme d'une lutte entre le Bien -communiste- et le Mal, où les Soviétiques triomphaient, prouvant la validité de leur idéologie. Rien à voir avec tout ça dans L'Etoile : on patauge avec un groupe d'éclaireurs -unités par ailleurs souvent oubliées dans l'historiographie du front de l'est, et ancêtres des Spetsnaz- dans les marais de Biélorussie, à la veille de l'opération Bagration, 1944 étant aussi une période fort peu traitée par le cinéma abordant le front russe. Pourtant le film est basé sur un roman d'Emmanuel Kazakevich écrit juste après la guerre, en 1947, et qui s'inspire de l'expérience personnelle de l'auteur au sein de l'Armée Rouge. Le film, remake d'un classique des années 50, est parmi les favoris de Poutine -ce qui pourrait le rendre suspect : et, évidemment, la Grande Guerre Patriotique fait figure, aussi, de "dernière guerre juste" menée par la Russie sous un Etat autoritaire, aujourd'hui battu en brèche...

Le film tente de se détacher des canons soviétiques traditionnels des films de guerre, mais ne réussit qu'en partie. Il y a une certaine inspiration hollywoodienne. Mais la grande force du film, ce sont les scènes consacrées aux éclaireurs eux-mêmes, quand ils déplacent furtivement pour accomplir leur mission. La romance n'est là que pour faire décoration, et la voix off allemande annonçant que l'équipe des éclaireurs est traquée après chaque découverte de cadavre nazi fait un peu penser aux ancêtres du cinéma soviétique. Le propos semble d'ailleurs plus de glorifier le groupe d'éclaireurs dans son ensemble que les individus -fort peu mis en valeur, à part ceux dont les acteurs ont le plus de personnalité (Aleksei Kravchenko, par exemple). Le mérite principal du film est sans doute, pour les Occidentaux, de montrer une vision tout russe de ce que fut la Grande Guerre Patriotique... avec les qualités et les défauts inhérents au propos. Néanmoins, cela reste un bon film de guerre.

Les studios Mosfilm ont en 2011 mis en ligne une partie de leurs grands classiques, dont L'Etoile, pour le voir, c'est par ici.

dimanche 26 février 2012

Brisants humains (Away all boats) de Joseph Pevney (1956)

1943. Le capitaine MacDougall, de la marine marchande, s'est engagé dans l'US Navy et, au prix d'un déclassement financier et de grade, se retrouve commandant des embarcations de l'USS Bellinda (APA-22), un transport d'assaut amphibie. Le commandant du navire est le capitaine Hawks (Jeff Chandler), vétéran des combats navals de Guadalcanal. La tâche de ce dernier sera de gérer les tensions parmi les officiers, de former un équipage inexpérimenté à la réalité de la guerre, et d'assurer au mieux la conduite des opérations amphibies à partir de son navire. De Makin à Okinawa, le capitaine Hawks mettra tout en oeuvre pour assurer la survie de son navire, et ce même confronté, en 1944-1945, au péril kamikaze.


Le film est inspiré d'un roman de Kenneth M. Dodson, paru en 1953. Dodson a lui-même servi pendant la guerre à bord de l'USS Pierce (APA-50), un transport d'assaut amphibie dont le parcours sert de base, d'ailleurs, à celui du roman et du film. Ce dernier s'est servi de l'USS Randall (APA-224), un autre transport d'assaut amphibie lancé à la fin de la guerre, en 1944, pour le tournage. La classe Haskell à laquelle appartient l'USS Randall est une classe de transport d'assaut amphibie entrée en service en 1944-1945 et conçu par l'US Navy pour transport 1500 hommes armés avec leur matériel et les débarquer à l'aide des péniches de débarquement montées sur le bateau. 117 ont été lancés avant la fin du conflit.

Le film est à retenir pour la représentation des fameuses attaques kamikazes, notamment à Okinawa. C'est aussi l'occasion de mettre en scène les transports d'assaut amphibie, héros méconnus des opérations de la guerre du Pacifique. Universal a par ailleurs bénéficié du soutien de l'US Navy, avec la possibilité d'assister aux manoeuvres dans les Caraïbes en mars 1955 et d'y faire des prises de vue. C'est dans ce film aussi que Clint Eastwood fait l'une de ses premières et courtes apparitions, dans le rôle d'un infirmier soignant le capitaine du navire, blessé.

Ci-dessous, la bande annonce du film.

Les ailes de la guerre (Dogfights)

Les ailes de la guerre (Dogfights en version originale) est une série télévisée présentant des reconstitutions de combats aériens depuis les origines de l'aviation jusqu'à nos jours (fin des années 90 en gros). La série a d'abord été diffusée sur History Channel. Elle est basée sur les témoignages d'anciens pilotes racontant leurs exploits aériens, et sur la Computer-generated imagery (CGI, images de synthèse) qui restitue les combats aériens à proprement parler. La série a démarré en 2006 et s'est achevé en 2008 après deux saisons (30 épisodes en tout).

Les ailes de la guerre ne se contentent pas forcément du combat aérien puisque plusieurs épisodes évoquent aussi des batailles navales : la poursuite du cuirassé allemand Bismarck, par exemple, ou bien la bataille de Samar opposant la flotte japonaise aux porte-avions et destroyers d'escorte américains pendant la bataille du golfe de Leyte. Le gros morceau de la série, c'est bien sûr la Seconde Guerre mondiale, mais plusieurs épisodes traitent du Viêtnam, de la guerre de Corée, et même de combats plus originaux comme ceux des guerres israëlo-arabes. La contrepartie, malheureusement, c'est que le point de vue est très "américanocentré" : les pilotes survivants qui témoignent sont dans leur écrasante majorité américains, malgré la présence de quelques Allemands ou Japonais. Néanmoins, c'est une série qui vaut le détour, même si elle n'est pas "incontournable".

Ci-dessous, le début de l'épisode sur le F6F Hellcat


Ci-dessous, début de l'épisode sur les combats de Mig Alley, en Corée.

samedi 25 février 2012

Guerres et Histoire n°5

Un autre bon numéro de la nouvelle revue Guerres et Histoire. Je l'ai trouvé plus équilibré que le précédent : le dossier, en particulier, m'a semblé plus pertinent.

Le témoignage exclusif est celui d'un plongeur et sous-marinier américain engagé dans une aventure rocambolesque avec son bâtiment classe Sturgeon lors d'une tentative d'infiltration du port de Vladivostok. La distance critique est bien présente puisqu'un encadré est consacré à la surévaluation de la menace sous-marine soviétique pendant la guerre froide par les Etats-Unis et à la témérité de leurs commandants de sous-marins qui mène parfois à la quasi catastrophe.

Le reportage photo traite de la guerre civile au Libéria, un conflit méconnu et marqué surtout, malheureusement, par l'utilisation des enfants-soldats. Point intéressant, la mise en contexte n'est pas découpée en deux comme cela était le cas souvent dans les numéros précédents, et elle semble un peu plus fournie que de coutume.

A noter aussi dans les questions/réponses une interview de Guy Sajer, l'auteur du Soldat Oublié, dont l'authenticité fait toujours débat, en particulier chez les Américains. En tout cas Guy Sajer, malgré son âge avancé, ne s'est guère départi de ses prises de position idéologiques.

vendredi 24 février 2012

L'Assaut (2011) de Julien Leclercq

Samedi 24 décembre 1994 : 4 membres du GIA s'emparent de l'Airbus A-300 d'Air France (vol 8969) reliant Alger à Paris sur l'aéroport Boumediene. Les terroristes, armés et très déterminés, demandent la libération de leurs compagnons d'armes et le décollage immédiat de l'avion. Les négociations entre les gouvernement algérien et français traînent en longueur et ce n'est qu'après l'exécution de trois otages que l'avion peut enfin décoller. Le 26 décembre, à 3h33, l'appareil, à court de carburant, se pose sur l'aéroport de Marignane, à Marseille. C'est sur ce tarmac que le GIGN va réussir une de ses opérations les plus délicates, mettant fin par la force à la prise d'otages. Le film confronte les points de vue de Thierry, l'un des membres du GIGN, Carole Jeanton, technocrate ambitieuse du ministère des Affaires Etrangères et de Yahia Abdallah, le chef du commando du GIA.

L'Assaut est le premier film à mettre en scène la prise d'otages du GIA et l'assaut à Marignane, 17 ans après les faits -un décalage bien français, soit dit en passant, contrairement aux Américains, par exemple. Il s'inspire d'un ouvrage coécrit notamment par un ancien du GIGN de l'époque. Le film de Julien Leclercq réussit certainement mieux le côté "action" que le côté jeu des acteurs. On peut cependant trouver quelques points forts : la tension chez les otages, prisonniers d'un jeu complexe qui ne leur appartient pas ; les manoeuvres politiciennes qui ne mènent nulle part (le jeu de la technocrate Carole Jeanton, avec cette scène complètement décalée dans le film où elle rencontre dans une cave un des chefs du GIA, en France) ; une vision n'opposant pas les "méchants terroristes" aux bons du GIGN, même si les membres du commando sont montrés sans complaisance, en personnes ayant choisi de faire le sacrifice de leur vie et de celles des autres pour la cause. Malheureusement, tous ces aspects ne sont sans doute pas assez développés et le film peine à se départir de son "gros morceau" : l'assaut final du GIGN qui réutilise d'ailleurs abondamment les images de l'époque que 21 millions de téléspectateurs avaient suivi en direct.  

Ci-dessous, la vidéo de l'assaut du GIGN. 



Ci-dessous, les auteurs du livre à l'origine du film racontent les faits.


Terrorisme : La vérité sur l'assaut de l'avion... par tv5mondelinvite

Ci-dessous, dans le film, le début de l'assaut du GIGN.

 

Le gros point fort du film, c'est évidemment la reconstitution de l'assaut du GIGN, qui a activement collaboré à la réalisation de la scène cruciale, et qu'on attend en fait jusqu'au bout. Une opération réussie mais qui a connu aussi certains problèmes, comme tout assaut du genre en milieu confiné (9 blessés graves, tout de même, chez les membres du GIGN). Avec le côté pré-11 septembre (une des hypothèses de la prise d'otages par le GIA est bien le crash volontaire de l'avion sur une cible de Paris, peut-être la Tour Eiffel), c'est sans doute l'aspect documentaire qui assure à L'Assaut un succès relatif. Relatif parce que les motivations des preneurs d'otages restent sommairement traitées, de même que le jeu diplomatique complexe qui eut lieu en arrière-plan ; et puis, le GIGN fait tout de même un peu sa pub, c'était sans doute nécessaire à sa collaboration, mais cela se voit.

Le pantalon (1997) d'Yves Boisset

Février 1915, sur le front de l'Aisne. Lucien Bersot, maréchal-ferrant franc-comtois, rejoint la 8ème compagnie du 60ème régiment d'infanterie. Quand il prend possession de son paquetage, on ne lui donne pas le pantalon rouge garance réglementaire, qui n'est plus en stock pour sa taille, mais un pantalon blanc. La compagnie de Bersot tente, sans succès, de s'emparer de la côte 165, avec de lourdes pertes pour seul résultat. Un peu plus tard, Bersot refuse de prendre le pantalon rouge garance d'un soldat mort que lui donne le sergent fourrier. Pour avoir refusé ce pantalon, Lucien Bersot sera "fusillé pour l'exemple" sur ordre du colonel Auroux, commandant le régiment, qui cherche à tout prix à maintenir une discipline de fer parmi les nouveaux appelés de 1915...







Ci-dessous, le téléfilm "Le pantalon". Pour voir les charges folles de l'infanterie française en rouge garance contre les Maxim allemandes, cliquer à 3:18, 15:10 et 20:45. Pour voir l'épisode du pantalon qui va condamner Bersot au peloton d'exécution, cliquer à 33:30.

  

En 1997, le téléfilm d'Yves Boisset, Le pantalon, est alors le premier long-métrage français à évoquer le sort des "fusillés pour l'exemple" de la Grande Guerre (Kubrick, américain, l'avait déjà fait dans Les sentiers de la gloire en 1957, un film d'ailleurs interdit en France jusqu'en 1975). En novembre 1998, le Premier Ministre socialiste Lionel Jospin, lors d'un discours à Craonne, sur le Chemin des Dames, réhabilite les mutins de 1917 qu'il assimile à des "fusillés pour l'exemple". Mais ce faisant, comme l'explique l'historien Nicolas Offenstadt, il assimile mutins à fusillés pour l'exemple, et fusillés à la répression des mutineries de 1917. Or le problème est plus compliqué.

mercredi 22 février 2012

Qu'est-ce-que l'art opératif ? (2) Les Français

Suite de ma découverte de l'art opératif à l'aide de l'ouvrage du Center of Military History de l'US Army. Ce deuxième billet porte sur l'art opératif à la française, entre 1888 et 1940, à partir de l'article de Robert A. Doughty, "French Operational Art : 1888-1940" (p.69-110). Un billet d'autant plus instructif que le dernier numéro de Guerres et Histoire (que je viens de recevoir et que je n'ai volontairement pas commencé) consacre son dossier à l'armée de française de 1918 et pose la question de savoir, si oui ou non celle-ci a mis au point l'art opératif à la fin de la Première Guerre mondiale. Il sera donc intéressant de faire la comparaison avec les conclusions de cet article fouillé ; là encore, je me suis limité à la période allant jusqu'à l'entre-deux-guerres, je vous laisse lire la suite.

Les Français, s'ils ont compris l'existence d'un niveau intermédiaire entre la stratégie et la tactique, ne le voit que comme une transition entre les deux : il parle d'ailleurs de "grande tactique". La clé de ces grandes tactiques, pour les Français, est de combiner les unités de combat pour les employer de façon coordonnée vers un but commun. Les penseurs français ne s'attachent donc pas beaucoup à théoriser ce niveau intermédiaire, mais mettent au point  les groupes d'armées, armées et corps d'armées pour tester les aspects pratiques de leur utilisation. Pour eux, l'essence de la "grande tactique", c'est l'utilisation de ces vastes formations. Ainsi, les Français n'ont pas compris tous les tenants et les aboutissants de l'art opératif. Pire : leur interprétation a modifié la tactique utilisée avant la Première Guerre mondiale, et à l'inverse la pratique opérative de la Grande Guerre a modifié les concepts tactiques avant la Seconde Guerre mondiale. Ces distorsions ont affecté la performance de l'armée française durant les deux conflits.


François BOUGARD, Paul Diacre. Histoire des Lombards, Miroir du Moyen Age, Brépols, 1994, 207 p.

L'Histoire des Lombards de Paul Diacre est la dernière grande histoire "nationale" parmi celles écrites par les peuples germaniques qui se sont installés en Occident sur les ruines de l'Empire romain (Grégoire de Tours pour les Francs, Bède le Vénérable pour les Anglo-Saxons, etc). Paul Diacre raconte la migration des Lombards depuis la Scandinavie, leur invasion de l'Italie à partir de 569 et va jusqu'à la mort du roi lombard Liutprand en 744. Mais son texte diffère des précédents en ce sens qu'au moment où il est écrit, les Lombards sont un peuple vaincu, passé sous la domination franque.

Probablement né après 725, Paul Diacre est un Lombard du Frioul, qui s'enorgueillit de l'ancienneté de sa famille qui remonte à l'installation de son peuple en Italie. Il est donc d'origine noble, mais cadet, ce qui le voue à la carrière ecclésiastique. Envoyé à la cour de Pavie, il y fait sa formation et reçoit notamment les enseignements du grammairien Flavien. Il est ensuite présent au coté du duc de Bénévent Arechis (758-787) et de sa femme Adelperge, fille du roi Didier. Il prend aussi l'habit de moine au Mont Cassin. Chargé de l'instruction d'Adelperge, il lui offre une Histoire romaine, et sert probablement de conseiller au duc. En 774, Charlemagne met la main sur le royaume lombard. Mais en mars 776, le duc du Frioul Rotgaud se révolte ; vaincu, il est exilé avec Paul, le frère d'Arechis. De passage à Rome en 781, Charlemagne voit arriver Paul Diacre qui plaide la cause de son protecteur. Il est invité à la cour -comme Alcuin- et y reste jusqu'au printemps 785. De retour au Mont Cassin, il continue ses activités tout en élargissant la réforme intellectuelle souhaitée par Charlemagne. En 787, le souverain, de passage, lui commande un exemplaire de la règle de Saint Benoît. Paul Diacre meurt à la fin du VIIIème siècle, en 797 ou peu après. 

C'est dans la dernière décennie de sa vie qu'il s'attèle à l'Histoire des Lombards, une oeuvre incomplète sans doute en raison de sa mort. Il manque une introduction et les 30 dernières années du royaume avant la conquête franque. Paul Diacre cherche à y défendre son peuple : invité en Italie par la puissance byzantine, ce sont ses souverains qui, faute de respecter la morale chrétienne, le mènent au conflit avec les Francs, qui ne sont que l'instrument de Dieu. Loin d'être revanchard, Paul Diacre fait une oeuvre religieuse, une histoire qui s'interprète en fonction des desseins du Tout-Puissant comme nombre de chroniques ecclésiastiques de l'époque. Il n'en demeure pas moins foncièrement anti-byzantin. L'Histoire des Lombards aurait peut-être aussi de "miroir des princes" pour le jeune roi lombard Grimoald III (788-806) : le livre conseille, en effet, de maintenir l'alliance franque pour survivre. Paul Diacre centre son récit sur trois régions : celle de Pavie, le Frioul et le duché de Bénévent. Les Francs et les Byzantins sont évidemment très présents, les Anglo-Saxons et les Wisigoths n'apparaissent qu'à la marge. Les sources de Paul Diacre sont d'abord celles du milieu lombard et italien, mais il n'oublie pas les auteurs antiques (géographes, auteurs chrétiens), et par le passage à la cour de Charlemagne, il emprunte à Grégoire de Tours. L'élément original de son récit, c'est l'incorporation d'une tradition orale propre aux Lombards, un peu à la manière des sagas islandaises. Paul Diacre transmet ainsi les valeurs de la société lombarde mais fait surtout de l'exemplum, notamment dans les portraits de souverains : Alboin l'héroïque, Agilulf le converti, Rothari le Juste, législateur mais hérétique, en direction des deux modèles : Grimoald Ier et Liutprand. L'Histoire des Lombards a été abondamment diffusée au Moyen Age puisqu'on en a conservé plus de 200 manuscrits, et elle a été continuée par d'autres auteurs dès le IXème siècle.

On trouvera en fin d'ouvrage une bibliographie indicative, deux cartes et un livret de photos sur des documents illustrant l'Histoire des Lombards.

mardi 21 février 2012

Qu'est-ce-que l'art opératif ? (1) Les origines

Il est beaucoup question, ces dernières années, de l'art opératif (operational art en anglais), dans la production littéraire francophone spécialisée en histoire militaire. Que l'on pense à la revue Guerres et Histoire, qui a fêté son premier anniversaire, et qui a déjà largement abordé la question à travers les 5 numéros parus (voir le dossier du n°5 sur l'armée française de la fin de la Première guerre mondiale). Jean Lopez, le rédacteur en chef, a vulgarisé en quelque sorte le terme d'art opératif en remettant au goût du jour l'apport et les réalisations des Soviétiques, des années 20 à la Seconde Guerre mondiale, dans ses ouvrages consacrés au front de l'est. Ainsi, l'art opératif est devenu, en quelque sorte, un thème incontournable de la pensée actuelle en histoire militaire, une mode, aussi, probablement. Personnellement, je ne m'intéresse que depuis peu à l'art opératif et je tente actuellement de combler mes lacunes en multipliant les lectures appropriées. Ainsi je profite de la mise en ligne d'un ouvrage important sur le sujet, Historical Perspectives of the Operational Art, édité en 2005 par le Center of Military History de l'US Army, sous la direction de Michael D. Krause et R. Cody Phillips, pour proposer un résumé de différentes contributions, réalisées par des spécialistes, à cet ouvrage. Première partie : "Operational Art's Origins", un article de Bruce W. Menning (p.3-24). Je me suis volontairement limité à la partie traitant des origines jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, bien que l'article évoque aussi la suite : à vous de poursuivre la lecture.



lundi 20 février 2012

François JOST, De quoi les séries américaines sont-elles le symptôme ?, Paris, CNRS Editions, 2011, 62 p.

Les séries américaines ont pignon sur rue depuis quelques années. Au même titre que les films, elles sont devenues des oeuvres -ce qu'implicitement sous-entend l'un des slogans d'une chaîne de télévision américaine, HBO. A un point tel que les livres écrits sur le sujet sont légion : elles sont considérées comme faisant partie du domaine artistique, et la sériphilie remplace de plus en plus la cinéphilie. C'est pourquoi François Jost cherche à comprendre d'où vient cet engouement, parfois cette addiction, en d'autres termes : de quoi les séries américaines sont-elles le symptôme ? Pour l'auteur, la réussite de ces séries réside moins dans les secrets de fabrication (les Américains seraient de meilleurs concepteurs, un argument souvent ressassé) que dans le bénéfice symbolique que les séries procurent aux spectateurs. Pour le prouver, ils s'attachent en particulier aux séries qui sont en tête des audiences (en 2011) et non à celles encensées par les critiques (ce ne sont pas les mêmes, en général). Etant moi-même un ancien aficionado des séries américaines (j'ai un peu arrêté de suivre il y a quelques années), en particulier des Experts et ses différentes déclinaisons (une série pourtant bourrée de clichés et de messages peu codés), c'est avec intérêt que j'ai lu ce petit essai vite assimilé (une soixantaine de pages).

Pour François Jost, les séries américaines comblent un vide chez le spectateur, dans une soif d'apprendre sur les moments critiques où se dessine le passage de la vie à la mort (maladie, assassinat). Les séries se déroulant dans des hôpitaux, avec leur vocabulaire ultra-technique, où celles mettant en scène des personnages bénéficiant de pouvoirs spéciaux ou paranormaux, confinant presque à la magie, attestent d'un besoin de croire en des "forces supérieures de l'esprit" (tout comme les investigations de la police scientifique, accomplies en un tour de main dans les épisodes). Ces savoirs sont tous parallèles et en porte-à-faux par rapport aux savoirs légitimes et aux institutions officielles. En jouant sur la croyance et non sur la connaissance, les séries apportent une autre vérité que la "vérité officielle" ("La vérité est ailleurs", pour rappeler X-Files). Le héros satisfait le téléspectateur car il lui apporte une revanche sur les institutions qui le dominent. Les héros des séries actuelles se construisent sur des "expériences formatrices" qui visent ensuite à débusquer un "secret" (souvent un mensonge, en particulier quand cela se passe dans le domaine politique). Le procédé se voit aussi dans d'autres domaines, assimilant facilement secret à mensonge dès lors qu'on entre dans la sphère gouvernementale. Ce souci de "transparence absolue" pourrait vite conduire, selon l'auteur, à un Big Brother mondialisé où la vie privée n'aurait plus de sens. Surtout, les séries américaines, en s'acharnant à débusquer la vérité, offrent d'après l'auteur une compensation symbolique aux téléspectateurs dans des démocraties où la véritable transparence a souvent disparu. C'est pourquoi les séries sont bien le reflet de nos aspirations.

dimanche 19 février 2012

71 : Into the Fire (2010) de Lee Jea-Han

25 juin 1950 : l'armée de la Corée du Nord, dirigée par Kim-Il-Sung, envahit la Corée du Sud de Syngman Rhee. C'est le début de la guerre de Corée (1950-1953), le premier grand conflit de la guerre froide. Dans les premières semaines de l'invasion, l'armée sud-coréenne, complètement surprise, est balayée par l'offensive nord-coréenne soutenue par des avions, des blindés et de l'artillerie lourde. L'ONU condamne l'agression nord-coréenne et les Etats-Unis prennent la tête d'une force expéditionnaire chargée de contrer l'invasion nord-coréenne. En attendant le débarquement des renforts, les Sud-Coréens se retranchent autour du port de Pusan, au sud-est du pays, seule partie du pays encore entre leurs mains devant l'avancée nord-coréenne. Entre les 5 et 20 août 1950, la bataille fait rage à Pohang-dong, une ville située sur le périmètre défensif des forces sud-coréennes et américaines déjà débarquées. Trois divisions nord-coréennes tentent de percer par la côte est, montagneuse. Pohang-Dong est vitale car elle protège la ligne de ravitaillement principale des forces de l'ONU située à Taegu. Après deux semaines de combat acharnées, les Nord-Coréens, dont les lignes de ravitaillement sont brisées, et qui ont subi de nombreuses pertes, jettent l'éponge. 71 : Into the Fire raconte l'histoire de jeunes étudiants sud-coréens, jetés sans aucune expérience du feu en plein coeur de la bataille, pour combler les terribles pertes du début de la guerre, et qui défendent une école devant l'assaut d'un régiment nord-coréen. Il est inspiré d'un journal tenu par l'un des étudiants pour sa mère.

Ci-dessous, extrait d'un documentaire sur la guerre de Corée (avec des images en couleur). Cliquer vers 1:47 pour avoir la partie sur l'invasion de la Corée du Sud par le Nord dans la première partie. Pour la deuxième partie, cliquer vers 1:17 pour avoir la partie sur la bataille autour de la poche de Pusan (cliquer sur CC pour les sous-titres).




Ci-dessous, le début du film.

 

Le film est sorti le 16 juin 2010, soit à quelques jours du 60ème anniversaire du début de la guerre de Corée. Il a fait le plein au box-office coréen pendant un mois. Il est magnifique esthétiquement parlant (cadrage, jeux de lumière). En revanche, il est quelque peu décevant sur la représentation des combats de la guerre de Corée (on retrouve un peu les mêmes limites que dans Frères de sang) et sur la profondeur des personnages (inexistante ou presque). Certaines scènes sont inutiles et on a l'impression qu'elles servent juste à introduire des acteurs secondaires ou à faire décoration. Le film s'articule en fait autour des états d'âme d'un des étudiants, qui a déjà vu le feu sans s'en tirer très bien, et qui est nommé commandant du détachement de ses camarades par un capitaine sud-coréen dont l'unité quitte l'école pour aller se battre sur la rivière Nakdong, autre partie importante du périmètre défensif autour de la poche de Pusan. Comme dans Frères de sang, le film ne s'interroge pas tellement sur les causes profondes de la guerre de Corée ni ses manifestations, mais propose plutôt un point de vue réconciliationniste (les deux camps sont présentés comme équivalents : les Sud-Coréens se servent des étudiants comme chair à canon, mais le capitaine vient tout de même les secourir quand ils sont en difficulté ; le colonel du régiment nord-coréen tente d'épargner les étudiants, mais en vient finalement à mener l'assaut et exécute au passage son commissaire politique...). Le film ne change donc pas beaucoup de la production sud-coréenne sur le conflit, qui reste à n'en pas douter un centre d'intérêt pour la population actuelle, qui n'a pas connu la guerre, dans sa très grande majorité, mais en vit encore les effets (partition des deux Corées, tensions avec la Corée du Nord).

samedi 18 février 2012

Au commencement était la guerre...11/From the Halls of Montezuma... to the sands of Vietnam (1)


Article publié simultanément sur le site de l'Alliance Géostratégique.

Le film We were soldiers (2002) de Randall Wallace, avec Mel Gibson, a popularisé l'idée selon laquelle la 1st Cavalry Division, unité de l'US Army, aurait livré le premier grand combat de la guerre du Viêtnam, en novembre 1965. Cela est vrai dans le sens où les hommes de la division à l'emblème du cheval affrontent des unités de l'armée régulière nord-viêtnamienne (NVA, North Vietnamese Army, en anglais). Pourtant, ce sont les Marines de la III Marine Amphibious Force qui livrent le premier combat d'envergure de la guerre du Viêtnam, non pas contre la NVA mais contre le Vietcong, la branche armée du Front National de Libération, créé en 1960 et soutenu par Hanoï. Ce premier affrontement d'envergure, c'est l'opération Starlite, du 17 au 24 août 1965, déclenchée officiellement par les Marines pour mettre un terme à la menace que constitue le 1er régiment vietcong sur la nouvelle base aérienne de Chu Lai. L'opération Starlite n'a pas reçu le même traitement historiographique que la bataille de Ia Drang, qui l'a un peu éclipsée. Elle a trouvé son historien avec l'ancien Marine Otto Lehrack, qui a signé le seul ouvrage en anglais, relativement complet, sur la question. Récemment, le blog L'écho du champ de bataille abordait l'opération Starlite, reprenant l'idée selon laquelle les Marines ne font que réagir à la supposée menace du 1er régiment vietcong contre Chu Lai1. Pourtant, est-ce vraiment le cas ? Le prisme que constitue notre vision souvent américanocentrée du conflit -en raison des sources disponibles- ne conduit-elle pas à adopter un peu trop vite le point de vue de l'USMC ? Qu'en est-il si l'on prend en compte, aussi, le point de vue du Vietcong ? Cette étude en deux parties vise à comprendre comment les Marines se sont retrouvés sur le terrain, au nord du Sud-Viêtnam, comment s'est déroulée leur rencontre initiale avec le Vietcong, mais aussi comment celui-ci s'était installé dans la région et comment il réagit à l'arrivée des Américains. Enfin, il s'agit de tirer les enseignements de l'opération Starlite, l'un des premiers engagements d'envergure du conflit.


Les Marines en première ligne : l'escalade de l'engagement américain


Les Américains sont en fait présents, alors, depuis un certain nombre d'années dans ce pays, bien avant le début de la guerre du Viêtnam. On se rappelle que l'OSS (Office of Strategic Services), l'ancêtre direct de la CIA, aide Hô Chi Minh, Giap et leur mouvement, le Vietminh, durant l'occupation japonaise -alors que leur « armée », en 1944, se résume à une quarantaine d'hommes tout au plus2. Avec la guerre froide et le conflit en Corée (1950-1953), les Américains soutiennent aussi financièrement, et avec du matériel, l'armée française en Indochine, à partir de 1950. Après la défaite française de 1954 et la partition du Viêtnam, Washington se range derrière Diem, qui tient le Sud : les conseillers militaires américains du Military Assistance and Advisory Group (MAAG) aident à former l'ARVN (Army of The Republic of Vietnam), l'ossature du nouveau régime. Les premiers morts américains sont d'ailleurs des conseillers militaires tués le 8 juillet 1959 dans un attentat à la bombe. En février 1964, les Américains et les Sud-Viêtnamiens, dans la directive OPLAN34A, mettent également au point une guerre secrète contre le Nord (sabotage, infiltration de commandos pour détruire des installations le long du littoral, etc). Parallèlement, l'effort des conseillers militaires est renforcé avec la création en 1962 du MACV (Military Assistance Command, Vietnam) dirigé par le général Harkins puis, à partir de juin 1964, par le général William Westmoreland, qui reste à ce poste jusqu'en 1968.

Si les Américains renforcent leur présence, c'est que la situation militaire du Sud-Viêtnam ne cesse de se dégrader. Dans un premier temps, Diem a mené la vie dure aux maquis survivants du Vietminh qui avaient subsisté au Sud, entre 1956 et 1959 : ceux-ci sortent décimés des combats contre l'ARVN. En 1959, Hanoï décide de relancer la guerre révolutionnaire au Sud en réanimant ce qui devient, en 1960, le Front National de Libération (baptisé aussi Vietcong), l'instance qui va mener la luttre contre Diem. Le Vietcong reprend l'initiative et renverse la situation, ce qui conduit indirectement, avec d'autres facteurs, à la chute et à la mise à mort de Diem suite à un coup d'Etat, en novembre 1963. L'instabilité politique chronique qui se développe alors au Sud-Viêtnam (pas moins de 9 gouvernements différents jusqu'en février 1965) encourage le Vietcong, soutenu par le Nord, à amplifier ses opérations. Dès la fin de 1964, celui-ci opère dans certains secteurs à l'échelle du régiment, ce qui ne s'était jusqu'alors pas produit. Le 31 octobre 1964, il attaque la base aérienne de Bien Hoa, près de Saïgon, et frappe la veille de Noël dans la capitale même, tuant et blessant de nombreux Américains.

jeudi 16 février 2012

Guerres et Histoire n°5 : la couverture et les éléments du sommaire

Le N°5 de Guerres et Histoire sort demain. En avant-première, voici la couverture du magazine où seront notamment traités les thèmes suivants :

- le témoignage exceptionnel du numéro porte sur un plongeur de l'US Navy embarqué à bord d'un sous-marin de la classe Sturgeon, et qui eut maille à partir avec la flotte soviétique... ça promet !
- le porfolio traite des enfants-soldats du Libéria... une réalité consternante.
- un article est consacré à la bataille de Qadesh.
- un autre à la bataille de Towton, pendant la guerre des Deux Roses à la fin du Moyen Age anglais.
- le dossier, enfin, porte sur l'armée française en 1918, qui a atteint un sommum d'efficacité et restera la référence mondiale après la guerre, avant de décliner jusqu'au désastre de 1940.

Bref, un sommaire bien alléchant ! Et ce n'est pas tout : on nous annonce la sortie, le 2 mars, d'un premier hors-série Guerres et Histoire consacré à la guerre d'Algérie, sujet sensible et d'actualité s'il en est... la cadence s'accélère, les nouveautés aussi (qu'on pense aux vidéos sur l'art opératif mises en ligne ici il y a peu), la revue garde le tempo initial.

Jules MICHELET et Paul VIALLANEIX, Jeanne d'Arc et autres textes, Folio, Paris, Gallimard, 1974, 319 p.

Toujours dans les lectures sur Jeanne d'Arc, voici le texte de Jules Michelet sa mise en perspective par Paul Viallaneix, parus en 1974 dans la collection Folio de Gallimard.

Michelet a en effet consacré, en 1841, un ouvrage à la Pucelle, qu'il intègre dans le tome V de son Histoire de France. L'historien romantique s'interroge sur l'exemplarité du sacrifice auquel fut confronté la Pucelle. Michelet essaye de décrypter cette "vivante énigme", non sans mettre en exergue l'affrontement entre l'Eglise (ses juges) et Jeanne d'Arc, fondamentalement tournée vers le passé et en même temps à l'origine, pour lui, de la nation française moderne. Fille du peuple, Jeanne d'Arc fait preuve de "bon sens", et ses visions témoignent avant tout de la foi paysanne, populaire, qui s'oppose aux spéculations des théologiens et à l'Eglise "visible". Mais c'est aussi le texte de Michelet qui fait de Jeanne d'Arc une des héroïnes incontournables de l'histoire de France telle qu'elle fût enseignée sous la IIIème République et au-delà.

Paul Viallaneix intègre le tableau de Jeanne d'Arc chez Michelet au centre d'un réseau de textes qui lui sont liés. Le modèle en est la Passion, prônée par le fameux texte de la fin du Moyen Age : L'Imitation de Jésus-Christ. Ainsi en est-il de Louis le Débonnaire, fils de Charlemagne, qui maintient l'unité de l'empire au prix de nombreuses humiliations personnelles ; de Thomas Beckett, archevêque de Cantorbéry, assassiné par le roi d'Angleterre Henri II ; du long excursus sur la croix et la Passion au Moyen Age, que Michelet développe à la fin du livre III de l'Histoire de France, après le récit de la mort de Saint-Louis ; du Grand Ferré luttant contre les Anglais dans la campagne après la défaite de Poitiers (1356) ; du passage sur les danses macabres après la mort de Charles VI (1422), et de celui consacré à L'Imitation de Jésus-Christ ; enfin, dans la seconde partie du Peuple, Michelet définit l'homme de génie et reprend la galerie de tous ces héros.

Comme je le disais l'autre jour, alors que la figure de Jeanne d'Arc ne cesse de faire l'objet de récupérations et de débats, on lira avec intérêt ce texte fondateur de la mémoire de Jeanne d'Arc au sein de l'histoire de France et la construction du récit par Michelet, également détaillée par l'auteur à la fin du livre, où on trouvera aussi une chronologie de la vie de l'historien.

mercredi 15 février 2012

Les Boucaniers (The Buccaneer), d'Anthony Quinn (1958)

1814. Les Etats-Unis sont à nouveau en guerre contre l'Angleterre depuis 1812. Les troupes britanniques s'emparent de Washington, la capitale américaine, et incendient le Capitole. Le général Andrew Jackson reste seul à s'opposer à l'Angleterre avec une armée en haillons, composée de trappeurs et de volontaires. Il doit s'opposer à la tentative britannique de prendre la ville de La Nouvelle-Orléans, en Louisiane. Mais la région est sous la coupe de Jean Lafitte, un boucanier qui n'est a priori pas disposé à se ranger sous la bannière étoilée...

Ce film est en fait un remake d'un autre, réalisé en 1938 par Cecil B. DeMille. Il prend place pendant la guerre de 1812, un conflit relativement méconnu en France, contrairement à la guerre d'Indépendance américaine, toujours traitée dans les programmes scolaires (en 4ème par exemple). C'est une version romancée du soutien qu'apporta le pirate Jean Lafitte aux Américains pendant la bataille de la Nouvelle-Orléans. Cecil B. DeMille intervient aussi dans le film de 1958 mais laisse la réalisation à Anthony Quinn -ce sera d'ailleurs le seul film qu'il réalisera. Yul Brynner joue le rôle de Lafitte, et Charlton Heston campe un fabuleux Andrew Jackson dans un rôle qui reste cependant secondaire (c'est alors la deuxième fois dans sa carrière qu'il joue le personnage). Le film n'a pas été bien accueilli à sa sortie : il faut dire qu'il manque parfois singulièrement de rythme.

Ci-dessous, la bataille de La Nouvelle-Orléans dans Les Boucaniers.


 

La guerre de 1812 est déclarée à l'initiative des Etats-Unis qui souffrent des restrictions au commerce provoquées par la guerre en Europe, du soutien apporté par l'Angleterre aux tribus indiennes et à plusieurs incidents maritimes vécus comme des humiliations côté américain. Les mains liées en raison de la guerre contre Napoléon jusqu'en 1814, les Anglais adoptent au départ une stratégie défensive et repoussent des tentatives d'invasion au Canada. Cela n'empêche pas les Américains de s'emparer du lac Erié en 1813, de briser toute création d'une confédération indienne sous patronage britannique, tandis qu'Andrew Jackson écrase les Indiens Creeks à la bataille d'Horseshoe Bend en 1814. Libéré de Napoléon, les Britanniques passent à l'offensive en 1814 avec trois armées : ils battent les Américains à Bladensburg en août, s'emparent de Washington où ils brûlent le Capitole. Entre septembre 1814 et janvier 1815, les Américains défont en revanche les trois assauts britanniques contre New York, Baltimore et La Nouvelle-Orléans. La guerre se déroule sur trois théâtres : en mer, des corsaires opèrent des deux côtés, les Britanniques installent le blocus de la côte atlantique et des engagements individuels opposent les navires américains aux frégates anglaises, sans compter la guerre lacustre (sur le lac Erié). Des batailles terrestres et navales ont lieu sur la frontière, dans la région des Grands Lacs et sur le Saint-Laurent. Au sud, dans la région du Golfe du Mexique, les batailles sont terrestres, les Américains battant les Indiens alliés de l'Angleterre et les troupes de cette dernière comme à La Nouvelle-Orléans. Chaque camp a mené des incursions en territoire adverse et en contrôle d'ailleurs une partie à la fin des hostilités, mais la paix va ramener la situation à la normale. Pour les Américains, les victoires à la Nouvelle-Orléans et à Baltimore (cette dernière à l'origine d'ailleurs de l'hymne américain, The Star Spangled Banner) créent un climat d'euphorie et quasiment de seconde guerre d'Indépendance contre les Britanniques. Ceux-ci n'y voient qu'un affrontement secondaire alors que la vraie guerre, pour eux, se joue en Europe : d'ailleurs la fin du conflit ouvre une période de relations beaucoup plus apaisées avec les Etats-Unis.

A propos de l'aigle de sang chez les Vikings

Dans ma dernière chronique histoire pour l'Alliance Géostratégique, où j'évoquais les raids vikings en Europe au Haut Moyen Age, j'avais évoqué la pratique bien connue de l'aigle de sang, qui confirme la politique savamment mise au point de terreur pratiquée par les Vikings durant leurs expéditions. Cette méthode d'exécution est parfois mentionnée dans les sagas nordiques ou dans la poésie des scaldes : on pense que certains grands personnages mis à mort par les Vikings en ont été les victimes, tel le roi Aelle de Northumbrie (tué en 867). Comme me le précisait Spurinna, du blog Casa Libri, l'historicité de la pratique est effectivement disputée.

On la trouve mentionnée, par exemple, dans la Saga des Orcadiens (appelée aussi Histoire des comtes des Orcades : Orkneyinga Saga), un document islandais qui raconte la colonisation des îles Orcades par les Norvégiens au IXème siècle jusqu'au XIIIème siècle. Torf-Einarr, un des jarls des Orcades (années 890-920), poursuit des renégats, en rattrape un et pratique sur lui "l'aigle de sang" : il lui coupe les côtes le long de la colonne vertébrale, les casse pour les faire ressembler à des ailes teintées de sang, et arrache les poumons de la cage thoracique (souvent, du sel est aussi répandu sur les blessures). Dans la saga du héros Norga-Gest, il est également question de l'aigle de sang.

Enfin, un document anglo-saxon, la fameuse Chronique anglo-saxonne, sans doute rédigée à la fin du IXème siècle dans le royaume du Wessex d'Alfred le Grand, mentionne pour l'année 867 l'exécution du roi Aelle de Northumbrie par Ivar Ragnarsson, qui mène la grande armée danoise qui envahit l'East Anglia en 865. Le père d'Ivar, Ragnard Lodbrok, un célèbre chef viking héroïsé par les sagas, avait d'ailleurs probablement été mis à mort par Aelle de Northumbrie. Ivar exécute Aelle après l'avoir défait devant York, ayant aussi profité des divisions à l'intérieur du royaume de Northumbrie. Le même événement est rapporté dans le poème de Sigvat le Scalde, un Islandais qui vit au XIème siècle.

Le débat est de savoir si les scaldes, souvent allusifs, et les sagas, qui magnifient les grands héros vikings, reflètent ou non une pratique réelle. En tout cas, il reste certain que l'aigle est associé, chez les Vikings, à la mort et au sang. Certains pensent que l'aigle de sang est représenté sur certaines scènes des célèbres pierres gravées de l'île de Gotland, dans la Baltique, et que cette torture serait confirmée par des découvertes archéologiques. L'historien britannique Ronald Hutton y voit une déformation chrétienne d'une mauvaise lecture des textes scandinaves : un mythe, donc. Au contraire, Alfred Smyth soutient que le mot existe bien dans la langue viking, ce qui tendrait à prouver qu'il s'agit bien d'un rituel, peut-être même dédié au dieu Odin, sous la forme d'un sacrifice humain. Roberta Frank pense que l'aigle de sang décrit par les sagas et les scaldes renvoient plutôt à des descriptions de charognes humaines après des défaites vikings sur le champ de bataille (mutilées par des charognards, ou des aigles) ou à celles de tortures infligées par les Vikings à des chrétiens et ressemblant au martyr de Saint Sébastien (tué à coups de flèches à un point tel que ses côtes et les organes internes sont exposés). Ce serait donc une reconstruction. Comme on peut le constater, la pratique de l'aigle sang est donc loin d'être avérée, mais elle a été soigneusement mise en scène dans les sources scandinaves ultérieures, en particulier la littérature islandaise.

mardi 14 février 2012

Le nombre du jour : 500

- c'est le nombre de billets publiés sur ce blog, créé en janvier 2010 pour mémoire, et que j'ai dépassé avec la "bordée" lâchée hier (référence à Capitaine Sans Peur, pour ceux qui n'ont pas suivi). Un rythme de publication espacé, donc, et concentré sur quelques moments où j'ai beaucoup écrit. Malheureusement, mon activité professionnelle ne me permet pas pour l'instant de faire plus, mais cela ne devrait pas tarder à changer.

- c'est aussi le nombre de visiteurs uniques par jour sur ce blog en ce moment. Mais il est sans doute temporaire car lié, justement au rythme de publication. En résumé : quand je publie régulièrement, les visiteurs affluent (hier, plus de 630 visiteurs uniques même !). Sinon : ça redescend immédiatement. Actuellement le nombre de visiteurs tend à augmenter, et ce depuis le mois de décembre. Le même phénomène s'était produit sur 2010-2011 à une époque où j'avais aussi beaucoup publié. Visiblement, les articles sur la guerre du Viêtnam intéressent beaucoup de visiteurs car plusieurs figurent dans le top 10 des billets les plus lus (Khe Sanh, la fiche de lecture de l'ouvrage de Murphy sur Dak To). Au passage, je remercie Mars Attaque qui m'amène beaucoup de monde, tout comme le site de l'Alliance Géostratégique, d'ailleurs, suivi de peu par Mon Blog Défense. Les mots clés "guerre du Viêtnam" et "historicoblog" sont d'ailleurs parmi les plus utilisés pour accéder à ce blog...

- en revanche, le nombre de commentaires reste deux fois moins important que 500 (un peu plus de 250, mais en enlevant les miens, on doit atteindre la centaine ou un peu plus). C'est sans doute lié à la nature des billets, aux sujets traités, ou à autre chose que je ne m'explique pas.

Damien CHAUSSENDE, La véritable histoire du premier empereur de Chine, Paris, Les Belles Lettres, 2010, 186 p.

Cette collection des éditions Belles Lettres se propose de fournir de petits volumes concentrant toutes les sources importantes sur un personnage historique donné. La plupart des tomes parus jusqu'ici concernait plutôt l'Antiquité grecque ou romaine. Cet exemplaire-ci est original puisque les textes collectés portent sur le premier empereur chinois, Ying Zheng (247-210 av. J.-C.). A la tête du royaume de Qin, qui s'impose comme l'Etat le plus puissant dans une Chine morcelée aux IVème et IIIème siècle, Yin Zheng conquiert tous les royaumes chinois et crée en 221 un nouveau système politique : l'empire. Cet empire ne survit pas à son fondateur mais ses réformes idéologiques et administratives influencent les empires successeurs. C'est donc l'histoire de ce personnage que conte Damien Chaussende, notamment à partir des Mémoires historiques de Sima Qian (140-86), l'une des principales sources sur le premier empereur chinois.

Le film Hero de Zhang Yimou (2002) s'inspire de la tentative d'assassinat du roi de Qin, futur premier empereur, par Jing Ke, en 227 av. J.-C. On a reproché au réalisateur, d'ailleurs, de tenir un discours politique en plaidant pour la réunification de la Chine, point qui reste sensible encore aujourd'hui... ci-dessous, la fameuse scène où l'armée de Qin met le siège devant l'école de calligraphie dans le royaume de Zhao.

 

L'on découvre ainsi le royaume de Qin avant l'arrivée du premier empereur, et les réformes légistes qui s'y produisent ; comment le marchand Lü Buwei installe sur le trône le père de Yin Zheng, Zichu ; la montée sur le trône de Yin Zheng ; l'exécution du philosophe Han Fei ; les tentatives d'assassinat contre le souverain (qui ont inspiré le film Hero de Zhang Yimou, en 2002, par exemple) et la conquête du royaume de Yan ; la conquête des derniers royaumes, Wei, Chu et Qi ; la création de l'empire ; les tournées d'inspection réalisées par le monarque, avec ses stèles commémoratives érigées sur les hauteurs ; la persécution des lettrés ; la construction d'un immense palais ; la mort de l'empereur et les querelles de succession ; la chute des Qin ; et enfin la postérité de l'empereur dans les sources ultérieures, qui construisent beaucoup l'image du personnage.

C'est toujours le même constat avec cette collection "La véritable histoire de..." : elle est pratique car elle met à disposition l'essentiel des textes primaires sur un personnage historique donné (ici plutôt rarement traité, ce qui est un plus), et en même temps, l'apparat critique "secondaire", limité au strict minimum, laisse un peu sur sa faim et conduit à vouloir lire une vraie biographie ou d'autres travaux plus massifs. C'est peut-être le but recherché par la collection, mais à force, c'est un peu frustrant. A ne pas bouder néanmoins, c'est une bonne introduction pour la découverte du premier empereur chinois...

En annexes : une chronologie, une liste des dynasties chinoises, un arbre généalogique, un glossaire, une biographie des principales sources citées, une bibliographie indicative et deux cartes de situation.

Jonathan TRIGG, SS Flamands. L'histoire de la 27ème division SS de grenadiers volontaires Langemarck, Paris, Editions Jourdan, 2010, 351 p.

Ce livre, paru aux éditions Jourdan en 2010, est la traduction d'un ouvrage anglais sorti en 2007 : Hitler Flemish's Lions. Ce dernier a été écrit par Jonathan Trigg, ancien militaire et professeur à l'université de Glasgow, qui avait déjà signé un autre ouvrage sur la division Charlemagne.

Autant le dire tout de suite, la traduction est mauvaise : erreurs de date, phrases parfois mal tournées, termes militaires visiblement approximatifs, etc... et les cartes présentes ont directement été prises dans l'original, sans réadaptation (elles sont donc en anglais).

Sur le fond, Jonathan Trigg offre un aperçu a priori dépassionné sur la contribution des Flamands à la Waffen-SS, qui proportionnellement fournissent un des plus gros contingents relativement à la population de leur région d'origine, si l'on compare avec le reste de l'Europe (23 000 volontaires au moins pour 5 millions d'habitants). Trigg met bien en exergue la vivacité de l'extrême-droite flamande bien avant la guerre, avec une collaboration ouverte dès la Première guerre mondiale dans la zone occupée par les Allemands, et des mouvements qui s'implantent durablement dans l'entre-deux-guerres. On est moins convaincu en revanche par son très rapide portait historique de la Flandre (avec une lourde insistance, dès l'introduction, sur la bataille de Courtrai, en 1302, qui fait partie du mythe de l'extrême-droite flamande...).

L'historien explique la formation des différentes unités flamandes ayant combattu dans la Waffen-SS. L'évolution principale réside dans le passage de groupes de combat à fort encadrement allemand au départ, souvent associées à des unités germaniques dans les combats, à une unité qui, au final, dispose d'un encadrement presque entièrement flamand et combat en tant que division constituée (27ème division de la Waffen-SS). Cette transition s'effectue grâce à l'expérience accumulée par les SS flamands, qui fait prendre conscience aux dirigeants SS de leur valeur au combat, mais aussi de l'inflation certaine de la Waffen-SS à la fin de la guerre, en 1944-1945, qui devient une véritable "armée dans l'armée".

Ci-dessous, extrait des actualités allemandes montrant le départ de volontaires flamands pour la Waffen-SS.

 

Le récit de Trigg se lit quasiment comme un roman, car il s'appuie massivement sur des témoignages d'anciens membres de l'unité. Malheureusement, ce choix implique une certaine forme de compassion à l'égard du sujet de son livre. Entendons-nous bien : Trigg ne cesse de rappeler en plusieurs endroits de son propos que le régime nazi et les Waffen-SS sont une abomination. Cependant, à la lecture de ses lignes, on n'en sort pas véritablement convaincu. Cela transparaît déjà quand il évoque l'exécution par les gendarmes français de Joris Van Severen, le leader d'un des partis d'extrême-droite flamands, le Dinaso, au moment de l'attaque à l'ouest en mai 1940 : il semble le déplorer... en conclusion, fasciné par les performances des Waffen-SS flamands, il regrette qu'autant de courage "fût mis au service d'une cause détestable". Ce qui ne l'empêche pas d'affirmer que les anciens SS flamands ont activement participé, après la guerre, à la mise en route du Vlaams Blok devenu ensuite Vlams Belang, le parti d'extrême-droite flamand contemporain. L'historien écossais manifeste une certaine empathie, visiblement, pour le nationalisme flamand -ce qui au vu de son origine, ne surprend peut-être pas tant que cela. Et comme trop souvent dans ce genre d'ouvrages sur les Waffen-SS, l'adversaire soviétique est expédié sans procès, de la masse humaine et matérielle à une Armée Rouge renouvelée, mais on n'en saura guère plus (hormis le fait qu'elle subit de lourdes pertes ou qu'elle commet déprédation sur déprédation lors de l'entrée en Allemagne : des poncifs du genre). Ce n'est certes pas le sujet du livre, mais le traitement aurait mérité d'être plus soigné.

Cet ouvrage est donc plus un récit sur le vécu des SS flamands -mais avec suffisamment de distance par rapport aux témoignages ?- que sur les motivations profondes de l'engagement de ces hommes dans la Waffen-SS, sur lesquelles Jonathan Trigg passe -trop ?-vite (pour lui, c'est l'anticommunisme qui domine) ou l'idéologie qui en découle. La conclusion semble également un peu courte et l'on n'est pas forcément obligé de le suivre quand il relie engagement dans la Waffen-SS pendant la guerre à l'extrême-droite apparue après le conflit. Le livre s'adresse donc plus aux aficionados des unités de la Waffen-SS plutôt qu'à des personnes souhaitant trouver un travail d'historien abordant de manière plus large les unités SS flamandes (ce qui se voit aussi à la bibliographie de l'auteur).

Colette BEAUNE, Jeanne d'Arc, Tempus 269, Perrin, Paris, 2009 (1ère éd. 2004), 540 p.

Les éditions Perrin rééditent dans leur collection Tempus cet ouvrage de l'historienne Colette Beaune, maître de conférences à la Sorbonne puis professeur d'histoire médiévale à l'université Paris-X Nanterre, initialement paru en 2004. Une forme de pied-de-nez au piège tendu par Arte à l'historienne ainsi qu'à deux de ses confrères : en effet, un documentaire de mars 2008 les utilisait savamment pour accréditer des théories fumeuses, comme l'origine royale de Jeanne d'Arc ou la survie de la Pucelle à travers la fameuse "Dame des Armoises", hypothèses depuis longtemps infirmées par des travaux sérieux.

Le livre de Colette Beaune est donc aussi un plaidoyer pour défendre le métier d'historien et pour expliquer combien Jeanne d'Arc a été victime de récupérations, que ce soit des adeptes du complot ou bien des partis politiques -l'on pense, bien sûr, au Front National. La question posée est bien celle de savoir comment Jeanne a été vue par ses contemporains : qu'avait-elle de commun, ou au contraire, d'exceptionnel ?

Ci-dessous, le début du documentaire, Vraie Jeanne, fausse Jeanne, réalisé par Arte en 2008. Ce documentaire accrédite des thèses plus que douteuses sur l'histoire de Jeanne d'Arc et n'hésite pas à déformer le discours d'historiens amenés à participer au débat mais sans en connaître la finalité...

 
1-5 la vrai et la fausse jeanne par grandeetoile

Et de fait, Jeanne d'Arc est issue d'un milieu rural dont elle partage nombre de croyances, sans toutefois aller jusqu'à reconnaître devant ses juges qu'elle allait régulièrement à "l'Arbre aux fées" de Domrémy. Les juges s'intéressent aussi à son "martin", le bâton qu'elle promène sans cesse durant sa mission, et sur lequel Colette Beaune écrit des pages remarquables. Jeanne grandit aussi dans pays de frontières, ravagé par des routiers bourguignons, mais où la fidélité à la cause des Armagnacs ne se dément pas. Elle sait pourtant conserver son indépendance et n'est pas "manipulée", comme on voulut le croire nombre d'auteurs postérieurs. Sa mission est quasi eschatologique : pour elle, faire sacrer Charles VII n'est qu'une étape avant de l'emmener reconquérir Jérusalem et de l'asseoir comme l'empereur de la fin des temps. Ce n'est pas pour rien qu'elle choisit elle-même de s'appeler "la Pucelle" : la pureté est le symbole de sa mission, pour ses juges cela l'assimile aux sorciers et sorcières, aux magiciens. Jeanne s'inscrit au demeurant dans un courant antérieur de mysticisme féminin et de prophétesses qui contactent le roi de France : la différence, c'est qu'elle traduit ses paroles en actes. Et Jeanne dérange la société de son temps : une femme combattante, cela ne se conçoit pas à l'époque, et la situation entraîne nombre de jalousies et de médisances. Elle n'est d'ailleurs pas intégrée dans la liste des Preuses qui sont toutes des héroïnes de l'Antiquité (il faudra attendre le XVIème siècle). Le procès de nullité de 1456, lavant la condamnation de 1431, fit beaucoup, avec ses théologiens et ses juristes, pour imposer l'image d'une Jeanne guerrière : une femme peut prendre les armes si elle est inspirée par la volonté divine, et d'autant plus si elle mène une guerre juste, défensive, selon la définition consacrée de Saint-Augustin. Jeanne devient alors chef de guerre aux côtés d'un roi Charles VII sacré et qui a triomphé des Anglais. Cela permet aussi de "gommer" les autres aspects plus dérangeants du phénomène, que met bien en exergue Colette Beaune dans le reste du livre.

Si les notes sont bien présentes en fin d'ouvrage, on aurait aimé une bibliographie indicative -sur un tel sujet, ce n'est pas du luxe. Il n'y a pas de cartes non plus, ce qui est un peu dommage. Si l'on songe à la récente polémique autour de Jeanne d'Arc qui a encore agité la campagne présidentielle il y a quelques semaines, on comprendra que la lecture de cet ouvrage de référence s'impose pour y voir plus clair, et ne pas dire n'importe quoi.