mercredi 25 janvier 2012

Nouveaux membres dans l'Alliance Géostratégique

Ca y est, c'est officiel : l'Alliance Géostratégique incorpore 5 nouveaux membres. Il n'y a pas de surprise, ce sont des blogs actifs sur la toile et dont j'ai moi-même parlé ces derniers mois en les rajoutant à mes blogolistes :


- Michel Goya, La voie de l'épée.

- E. H., Si Vis Pacem Para Bellum (c'est à cause de ce blog que j'avais hésité sur le choix de ce titre pour ma chronique histoire...).

- Guilhèm Penent, De la terre à la lune.

- Le marquis de Seignelay, Le Fauteuil de Colbert.

Bienvenue à vous, donc, et ne soyez pas surpris si je tarde un peu à vous déplacer dans la blogoliste "Alliance Géostratégique", pour le moment, je suis débordé au boulot...


Gilles MARTINEZ, La Shoah, Mémo 113, Paris, Seuil, 1999, 64 p.

Le travail de prof reprend ses droits et me voilà à présent bien moins présent sur le blog... sans compter que ma chronique histoire pour l'Alliance Géostratégique est encore en retard ! Il va falloir corriger tout ça... pourtant, je trouve encore le temps de lire un peu, à l'exemple de ce court ouvrage consacré à la Shoah. L'auteur, Gilles Martinez, agrégé, docteur en histoire et professeur d'histoire-géographie dans le secondaire, tout comme moi, cherche ici à fournir une petite synthèse sur le sujet.

La première partie du livre détaille la transformation de l'antijudaïsme en Allemagne, phénomène ancien, en antisémitisme, apparu au XIXème siècle. Celui-ci découle de l'idée que les Juifs exercent une sorte de domination sur la société allemande, au détriment de celle-ci. L'antisémitisme devient une donnée importante en Allemagne, avec une poussée nette pendant la Première Guerre mondiale. Il se maintient durant les années 20 et fait partie intégrante du programme politique nazi.

Pour Hitler, qui a vécu une partie de sa jeunesse à Vienne, l'antisémitisme repose sur l'idée du complot juif mondial (cf Les Protocoles des Sages de Sion). Les Juifs sont également responsables, pour lui, de la défaite de 1918. Il existe donc un problème juif que l'Etat allemand doit prendre en charge, sans laisser libre cours aux pogroms. Dans la conception des races d'Hitler, les Juifs sont un élément corrupteur, d'autant plus qu'ils complotent à l'échelle du monde : la lutte est donc sans merci. Les nazis ont longtemps hésité sur le sort à réserver aux Juifs : les séparer de la société, les prendre comme otage, les exterminer. Au-delà du débat entre intentionnalistes (Hitler avait l'intention d'exterminer les Juifs très tôt) et fonctionnalistes (la guerre permet de réaliser cet objectif), un historien comme Philippe Burrin pense que c'est l'échec du projet d'Hitler et la victoire du complot juif, dans sa théorie, qui précipitent l'extermination.


mercredi 18 janvier 2012

Petite visite chez Guerres et Histoire

Aujourd'hui, courte montée à Paris pour rendre visite à l'équipe de Guerres et Histoire et notamment à son rédacteur en chef, Jean Lopez, auteur désormais consacré sur le conflit germano-soviétique, au siège des éditions Mondadori situé à Montrouge.

Ce fut un grand moment pour moi que de rencontrer enfin M. Lopez, qui est l'un des auteurs en histoire militaire que j'ai le plus apprécié dans mes lectures de ces dernières années. J'ai par ailleurs eu l'occasion de voir les épreuves du futur n°5 de Guerres et Histoire, et le sommaire est toujours aussi alléchant. M. Lopez m'a aussi fait faire le tour du propriétaire et a répondu à toutes les questions que j'ai pu lui poser, ce qui montre combien il est abordable, et sans prétention -et ce aussi bien sur le groupe Mondadori que sur Guerres et Histoire, ou sur autre chose.

La discussion a dépassé le cadre de la revue et a été fort enrichissante, à tout point de vue. Jean Lopez a par ailleurs eu la gentillesse de m'offrir un exemplaire du seul livre de sa plume que je ne possédais pas encore, Grandeur et Misère de l'Armée Rouge, paru il y a peu. Et j'ai eu droit aussi à ma petite dédicace sur le dernier numéro de Guerres et Histoire... je l'avoue, j'étais assez ému, presque retombé en enfance. Ces instants ont toujours, je trouve, quelque chose de magique...

dimanche 15 janvier 2012

Dominique CLEVENOT, L'art islamique, Sentiers d'art, Paris, Nouvelles Editions Scala, 2009, 128 p.

Les Nouvelles Editions Scala, spécialisées dans les publications en histoire des arts, propose ce petit volume, du format d'un Que-Sais-Je (mais autrement plus riche du point de vue des illustrations), consacré à l'art islamique. Il est signé Dominique Clévenot, professeur à l'université Toulouse-Le Mirail (Toulouse 2), enseignant les arts plastiques et les sciences de l'art, spécialiste de l'art islamique sur lequel il a publié plusieurs ouvrages seul ou en collaboration.

Dans l'introduction, Dominique Clévenot rappelle combien la conquête islamique vit l'avènement pour les populations soumises à l'islam non pas seulement d'une nouvelle religion ou d'une nouvelle domination politique, mais bien d'une nouvelle civilisation, celle de l'Islam. Celle-ci couvre plus de douze siècles d'histoire et s'étend géographiquement du Maghreb à l'Inde : elle est donc extrêmement riche et variée, y compris sur le plan artistique. Et pourtant, malgré les différences, les oeuvres islamiques présentent des caractéristiques communes qui les rapprochent, au-delà du temps et de l'espace. Ainsi, l'ornementation a pris le pas, partout, sur la statuaire. L'artiste islamique cherche à embellir, car le monde terrestre n'est que transitoire, et il faut le rendre le plus agréable possible et souligner son caractère éphémère.

L'ouvrage nous guide à travers cette variété et cette unité de l'art islamique par le choix d'oeuvres, qui sont commentées. D'abord l'islam constructeur, avec les villes, et les mosquées, par l'étude de celle de Kairouan, mais aussi des autres grandes mosquées musulmanes et de leurs différences régionales. L'image est exposé à travers deux exemples, celui de la Taverne d'Anah (XIIIème siècle, Irak) et de la folie du Shayk Sanan (XVIème siècle, Boukhara). La calligraphie est présentée par la comparaison d'une feuille d'un parchemin coufique et par la Tughra (signature officielle) de Soliman le Magnifique. L'art de la calligraphie a ainsi évolué du coufique au cursif. Le chapitre 5 revient sur l'essentiel de l'art islamique avec l'ornementation : Panneau à l'oiseau d'Egypte (IXème siècle), Panneau de céramique, arabesques (Tunisie, XVIIIème siècle) et un frontispice de Coran orné du motif de l'étoile (Espagne, 1304). Les objets et leur langage sont décryptés avec le tapis de prière turc (XVIIème siècle) pour la foi, la pyxide de Cordoue (Xème siècle) pour le pouvoir et l'astrolabe (vers 640) pour le savoir. Le dernier chapitre propose une analyse guidée de miniatures, celles du poème épique persan de Ferdowsi (940-1020), Le Livre des Rois, tirées d'un manuscrit persan du XVIème siècle.




En annexes, on trouvera un plan des principales mosquées -malheureusement un peu sommaires : on aurait aimé avoir plus de détails, même sur un seul exemple, dans la deuxième chapitre-, une présentation détaillée des grands centres culturels et artistiques de l'islam (12), et une double page sur l'intérêt porté à l'art islamique en Occident, curieusement placée à la fin alors qu'on l'attendrait plutôt au début. Elle souligne en tout cas l'essor pris après la campagne d'Egypte de Bonaparte et l'importance en France de la création de l'Institut du Monde Arabe en 1987 et la place du musée du Louvre à partir de 1993. Un lexique est également présent en fin de volume, mais on ne trouve pas de bibliographie indicative, ce qui en soit, pour ce petit ouvrage, n'est pas si grave, tous les documents étant, par exemple, correctement référencés.

Le format se prête idéalement à la démarche pédagogique, et cette sélection commentée de 12 oeuvres importantes de l'art islamique atteint pleinement son but, combinant d'ailleurs oeuvres importantes et plus mineures. L'auteur n'hésite pas aussi à décortiquer la symbolique présente sur les objets (oiseau, étoile, etc), par exemple. Au final, une excellente introduction au sujet, superbement illustrée.




Ouiza AIT AMARA, Les soldats d'Hannibal, Illustoria, Les Editions Maison, 2009, 85 p.

Les éditions Maison, basées à Clermont-Ferrand, publient depuis quelques temps dans leur collection Illustoria de petits volumes consacrés à l'histoire militaire antique et médiévale, maintenant, également. Cette collection s'inspire sans doute très fortement des volumes de la très célèbre maison anglo-saxonne Osprey : un thème bien choisi, traité par un auteur qui se veut spécialiste de la question, et fortement illustré (cf le titre de la collection : Illustoria).

Ce volume-ci est de la plume d'Ouiza Aït Amara, professeur d'histoire à l'université d'Alger. Il évoque les soldats du légendaire Hannibal, celui-là même qui faillit faire tomber Rome au cours de la deuxième guerre punique (218-202 av. J.-C.). Dans l'introduction, l'historien définit son propos : Hannibal, dont on ne sait d'ailleurs pas grand chose au vu de la pauvreté des sources, en plus de son génie militaire, n'a-t-il pas réussi aussi grâce à son armée ? Une armée disparate dont il a su tirer le meilleur parti, et notamment de la cavalerie numide qui eut un rôle si important dans le conflit.

Le premier chapitre présente Hannibal lui-même, un général influencé par la culture héllénistique et dont le modèle fut Alexandre le Grand. Montrant l'exemple, se rapprochant ainsi de la troupe, Hannibal emploie aussi souvent la ruse et le stratagème, dont certains auteurs antiques firent des traités. Plutôt novateur sur le plan militaire, il tira profit de l'utilisation de son abondante cavalerie contre les Romains.

Le deuxième chapitre est sans doute le plus intéressant car c'est celui qui présente l'armée d'Hannibal. L'historien évoque d'abord les statuts juridiques (citoyens, sujets, alliés, mercenaires) puis aborde les rôles tactiques : infanterie légère, infanterie lourde, cavalerie lourde, cavalerie légère, "Indiens", marins, pour ensuite voir leur utilisation au combat. Cette présentation détaillée des soldats d'Hannibal forme incontestablement le coeur de l'ouvrage.

Etrangement, le troisième chapitre est dédié aux Romains, qui sont bien les adversaires, mais le livre ne porte-t-il pas sur les soldats d'Hannibal ? Ce chapitre a au moins le mérite de présenter, à côté de Scipion l'Africain, deux autres généraux moins connus généralement, Marcellus et Fabius Maximus.

Les quatre chapitres suivants présentent les campagnes d'Hannibal, depuis le départ en Espagne en 218 jusqu'à la défaite de Zama en 202. Ils n'apportent rien de particulièrement neuf, car ils s'inspirent très fortement de l'ouvrage de Yann Le Bohec, un historien français spécialiste de l'armée romaine, Histoire militaire des guerres puniques (1995) -l'historien est d'ailleurs remercié au début du livre. La conclusion fait parfois un peu répétition avec le chapitre 1.

Le livret d'illustrations au milieu de l'ouvrage comprend une trentaine d'illustrations, dont certaines de couleur, comme de coutumes. Mais beaucoup sont là encore tirées de l'ouvrage de Y. Le Bohec, y compris les schémas de toutes les batailles principales... on aurait aimé des documents originaux. Il faut aussi souligner que Ouiza Aït Amara se focalise surtout sur la période 218-216, celle des grands triomphes d'Hannibal, mais il est beaucoup plus discret sur la décennie précédant Zama, celle de l'échec d'Hannibal quant à emporter la décision face à Rome, en Italie.

On trouvera en annexes une chronologie, un lexique fort commode, la liste des sources utilisées et une bibliographie indicative. Ce petit ouvrage serait donc une excellente introduction au sujet, malgré les défauts constatés, si n'était son prix : quasiment 15 euros pour à peine 85 pages vite lues, c'est cher payé...

Pierre MONTAGNON, Histoire des commandos, tome 3 : de 1945 à la prise d'otages à Marignane, Paris, Pygmalion, 2011 (1ère éd. 2003), 276 p.

Cette série en trois volumes sur l'histoire des commandos est déjà ancienne, puisqu'elle avait été publiée originellement au début des années 2000. Pygmalion réédite donc ces trois volumes en un format un peu plus réduit, mais le fond reste le même. Personnellement, je possédais déjà les deux premiers tomes consacrés à la Seconde Guerre mondiale, découpée en deux parties. Le dernier volume traite des opérations des commandos depuis 1945 jusqu'à la fameuse prise d'otages à Marignane, conclue par un assaut du GIGN, en 1994 -celle-ci ayant fait récemment l'objet d'un film : L'Assaut, sorti en 2011.

Il faut revenir sur l'auteur, Pierre Montagnon. Celui-ci, ancien militaire de carrière, a écrit toute une série de livres sur l'histoire de la France, l'histoire coloniale et l'histoire militaire aux éditions Pygmalion. Officier du 1er REP en Algérie, où il a été blessé, Montagnon a été favorable, en son temps, à l'OAS. Evidemment, cela occasionne un parti pris très net dans ses ouvrages, en particulier celui consacré à la guerre d'Algérie chez le même éditeur, mais celui-ci se retrouve également dans ce livre-là.

Ce troisième tome de l'histoire des commandos est un peu décevant, à l'inverse des deux précédents qui étaient relativement bons (et tout est relatif, car les deux tomes précédents se lisent plus comme des romans, finalement, comme me le faisait remarquer le commentateur de Ma pile de livres). Dans l'introduction, Montagnon précise que la période oblige à traiter des commandos formés par les terroristes et les guérillas, par exemple, ce qui est pertinent. Mais, en même temps, le sujet est tellement vaste que le livre ne suffit pas à couvrir la majorité des exemples possibles, sans atteindre l'exhaustivité.

En outre, les chapitres sont déséquilibrés : certains sont relativement bien fournis (ceux sur Westerling, Vandeberghe en Indochine, sur le raid de Son Tay...) alors que d'autres sont brefs et traitent de plusieurs actions commandos simultanément (la Corée, Munich, les commandos soviétiques). Enfin, une part non négligeable de l'ouvrage est consacré à la guerre du Golfe et aux différents commandos qui y sont intervenus. On a donc un goût d'inachevé en refermant le livre.

Il faut dire que la bibliographie présente en fin de volume est restreinte, et aucun ouvrage ne dépasse 2002. C'est regrettable, car la réédition aurait pu être l'occasion de mettre ce livre à jour et d'ajouter des compléments. Cette bibliographie témoigne aussi, justement, d'un parti pris très net qui rejoint les remarques mentionnées ci-dessus : il suffit de lire le chapitre "Mort aux barbouzes" sur les commandos de l'OAS à Alger pour s'en convaincre... la bibliographie explique sans aucun doute les déséquilibres notoires relevés dans le paragraphe précédent.

Enfin, le livret photo présent au milieu du volume, comme pour les deux premiers tomes, est très insuffisant : seules quelques actions sont couvertes. Autre défaut : l'absence totale de cartes, on ne peut se situer à aucun moment par rapport aux opérations décrites. Le style, par ailleurs, est quelque peu daté et rejoint l'impression générale relatée depuis le début de ce commentaire. En résumé, malheureusement, voilà un sujet passionnant mais sans doute trop vaste pour un tome de cette taille et pour les choix effectués par l'auteur.

dimanche 8 janvier 2012

Café Stratégique n°12 : Le capitalisme américain de guerre

Le premier Café Stratégique de l'Alliance Géostratégique en cette nouvelle année 2012 portera sur les sociétés militaires privées (SMP) et les transformations du capitalisme de guerre américain. L'invité est George-Henri Bricet des Vallons. Ce sera le 12 janvier prochain, de 19h à 21h, au café Concorde.

Un sujet d'actualité quand on pense à la guerre en Irak entre 2003 et 2011, le retrait américain qui vient de s'effectuer, et les débouchés offerts aux SMP qui jouent un rôle de plus en plus important aux côtés des forces régulières des Etats de ce monde. George-Henri Bricet des Vallons, chercheur associé à l'Institut Choiseul, est l'un des spécialistes français de la question.

Au commencement était la guerre...9/Les larmes du soleil-Réflexions sur le massacre de Nankin (1937)

Article publié en parallèle sur le site de l'Alliance Géostratégique. Version tronquée d'un article que je voulais plus fourni, mais que j'ai raccourci faute de temps.

Le suicide d'Iris Chang1, auteur d'un ouvrage à succès sur le massacre de Nankin, avait relancé, en 2004, l'intérêt pour l'historiographie des violences japonaises pendant la guerre du Pacifique et provoqué un débat particulièrement vif entre les chercheurs spécialistes du sujet. L'ouvrage de Chang, Le viol de Nankin, sorti en 1997, replaçait sur le devant de la scène ce massacre souvent minimisé par l'historiographie japonaise et même occidentale, alors qu'il était devenu en Chine un des hauts lieux de la guerre sino-japonaise. En 2004, l'éditeur du manga Le pays brûle, écrit par Hiroshi Motomiya, refuse de publier cette oeuvre sous la pression des ultrantionalistes japonais, ulcérés par les pages montrant les soldats japonais passant au fil de la baïonnette la population de Nankin. Ces mêmes ultranationalistes avaient également fait pression pour que la traduction japonaise du livre d'Iris Chang ne soit pas publiée ; peu de temps après, celle-ci met fin à ses jours. La diplomatie japonaise a en tout cas cherché à éviter toute publicité à ce livre et à son auteur en insistant sur les imprécisions qu'il contenait. Ce qui change alors pour le Japon, ce n'est pas le refus d'accepter un passé récent, toujours présent, mais la mise au jour de ce déni d'histoire, et ce sur d'autres exemples que celui de Nankin : en 1998, on parle de plus en plus de la question des « femmes de réconfort » et de l'unité 731 et de ses expériences monstrueuses près d'Harbin, en Mandchourie. Dans son livre, Iris Chang fait plus oeuvre d'engagement que d'historienne, ce qu'elle n'est d'ailleurs pas du tout. Elle a une confiance sans doute trop aveugle dans ses sources, et ne connaît pas bien l'histoire de l'archipel japonais. La dénonciation masque donc les causes profondes de l'événement lui-même. Les reproches faits à l'ouvrage d'Iris Chang, la querelle sans fin sur les chiffres du massacre, cachent souvent un fait évident : l'horreur du massacre, la déshumanisation totale des victimes par les Japonais, à l'image des nazis à l'égard des Juifs, et surtout la stratégie militaire qui est à l'origine du massacre. Ce billet apporte quelques éléments de réflexion dans un débat ô combien fourni et passionant.


Un Japon expansionniste et colonial


A partir de la fin du XIXème siècle, le Japon, entré dans la modernité, se présente comme une puissance coloniale au même titre que d'autres nations européennes. Les territoires voisins sont soumis et occupés : à la fin des années 30, la majeure partie de l'Asie du Nord-Est se trouve sous domination japonaise. Les îles Kouriles sont acquises par traité en 1875. Taïwan est conquise après la première guerre sino-japonaise (1895), tout comme la moitié sud de l'île de Sakhaline après la guerre russo-japonaise. La Corée tombe sous le joug japonais en 1910, et le Japon, du côté des vainqueurs pendant la Première Guerre mondiale, acquiert un certain nombre d'îles dans le Pacifique, la plupart anciennement territoires allemands.




mercredi 4 janvier 2012

Blogoliste : quelques ajouts

Deux blogs rajoutés aux listes de la colonne de droite :

- Si Vis Pacem Para Bellum, blog traitant des risques et des menaces liées aux technologies, de la protection et à la sécurité de l'information dans le cyberespace.

- De la Terre à la Lune, tenu par Guilhem Penent,  étudiant en théorie des relations internationales, sur les enjeux de l'espace.

mardi 3 janvier 2012

Patrice BUENDIA, Giuseppe CANDITA, Spartaco LOMBARDO, Korea, tome 1 : Ruptures, Zéphyr BD, 2011, 48 p.

Depuis quelques temps, les éditeurs de BD spécialisés comme Zéphyr BD ou Paquet abreuvent les rayons des librairies de séries dédiées au monde de l'aéronautique militaire : que l'on pense à Grand Duc ou à Bomb Road, que je commentais ici. L'épopée du Normandie-Niémen fait aussi beaucoup recette en ce moment, plusieurs BD évoquant le sujet depuis quelques mois. Si la Seconde Guerre mondiale ou même la guerre du Viêtnam ont été largement couvertes par cette "nouvelle vague", il restait un conflit encore et toujours oublié : la guerre de Corée (1950-1953). Oubli réparé désormais, puisque la "Forgotten War", comme elle a souvent été baptisée, a droit à sa série : Korea, dont le premier tome est judicieusement intitulé "Ruptures".

L'album s'ouvre sur une Corée en pleine occupation japonaise, en 1943, et évoque d'entrée la lancinante question des "femmes de réconfort" dont je parlais encore il y a peu. Comme quoi le hasard fait bien les choses. Le travail de documentation effectué par les auteurs saute tout de suite aux yeux, puisque l'on a droit ensuite à un dialogue entre Staline et Roosevelt à Yalta, qui décide de l'occupation conjointe de la Corée en 1945. De fait, la partition au 38ème parallèle décidée à ce moment-là ne fut effectuée qu'en août 1945 après la capitulation du Japon et l'entrée en guerre tardive de l'URSS avec l'offensive en Mandchourie, qui conduisit à couper le pays en deux, après le débarquement des Américains en septembre. C'est dans ce cadre de la partition de 1945 que se déroule aussi la scène suivante de la BD.

Autre scène intéressante : celle des rafles de suspects par la police militaire sud-coréenne, destinés aux pelotons d'exécution. Dans les mois précédant la guerre, la situation était en effet plus que tendue entre le régime communiste du nord et le régime autoritaire du sud de Syngman Rhee, chacun ne reconnaissant pas la partition du pays. C'est dans ce contexte que le dirigeant nord-coréen Kim-Il-Sung (le père de Kim Jong-Il disparu récemment) obtient le soutien tacite de Staline dans son entreprise de reconquête du Sud, conforté dans sa décision par les déclarations du secrétaire d'Etat américain Dean Acheson qui n'incluait pas la Corée du Sud dans le dispositif américain du "containment" au sein de la région Pacifique.

Ci-dessous, première partie d'un documentaire de base sur la guerre de Corée, orienté côté américain. Cliquer sur CC pour avoir les sous-titres anglais.







Ci-dessous, des F-80 dans le ciel de Corée.




La dimension aérienne du conflit est bien sûr au coeur de l'album. En ce qui concerne le 51st Fighter Interceptor Group, en revanche, d'après quelques recherches effectuées rapidement, il s'avère si je ne m'abuse qu'il était basé dans les îles Ryukyu, pour assurer la défense d'Okinawa, plutôt que sur la base d'Iruma. Il était bien équipée de Lockheed F-80 Shooting Star, comme cela est présenté dans l'album. L'offensive nord-coréenne du 25 juin 1950 a effectivement été appuyée par des blindés fournis par les Soviétiques (T-34/85), de même que l'aviation (Il-10, une amélioration du Sturmovik entrée en service en 1944, sans doute au moins une centaine d'exemplaires livrés ; Yak 9, chasseurs de la Seconde Guerre mondiale). A noter aussi les quelques pages consacrées à la passe entre des F-82 Twin Mustang américains et des La-7 nord-coréens. Les dernières pages sont consacrés au premier combat aérien impliquant des avions à réaction lors du conflit : 4 F-80 descendant 4 des 8 Il-10 en train de bombarder l'aéroport de Kimpo. Car la guerre de Corée, sur le plan aérien, marque l'entrée dans l'ère des combats entre avions à réaction, même si de nombreux appareils à hélice demeurent actifs.

Au vu de la documentation utilisée, il est donc bien dommage que quelques sources ne soient pas citées en fin d'ouvrage. L'intrigue mêle des aventures en Corée du Sud et le parcours de deux frères d'une famille américaine -un pilote et un journaliste engagé à gauche, qui s'opposent "cordialement"- dont on sent bien qu'ils sont amenés à se croiser dans le tome suivant. Le scénario lui-même n'est pas forcément original, mais on se laisse prendre à la lecture de par l'aspect documentaire. A suivre dans le deuxième tome, donc...

Blogs à signaler

Deux blogs qui sont d'ores et déjà rajoutés ou remis dans les listes de la colonne de droite :

- Clio et Mars, un blog déjà ancien mais qui avait fermé pendant quelques temps. Il est tenu par Béatrice Richard, professeur agrégé au Collège militaire royal du Canada et au Collège militaire royal de Saint-Jean. Celle-ci s'intéresse tout particulièrement à l'histoire militaire.

- déjà signalé par plusieurs de mes collègues alliés ou blogueurs, Sun Tzu France, comme son nom l'indique, est un blog de réflexion consacré à l'ouvrage de Sun Tzu, L'Art de la Guerre, tenu par Yann Couderc, militaire, Saint-Cyrien, breveté de l'Ecole de Guerre. Souhaitons-lui la bienvenue dans la blogosphère !

Petit bilan de la refonte...

Outre le récent changement de couleur (!) de la page d'accueil, un petit topo sur les modifications apportées depuis quelques semaines :

- sur la page Pourquoi ce blog ?, ci-dessus, vous trouverez désormais un rapide exposé de mes motivations et un début d'historiographie à propos de mon thème de prédilection, l'histoire militaire (toujours en construction).

- sur la page L'auteur du blog, j'ai rajouté un petit CV rapide, j'ai refondu un petit peu la présentation, je travaille encore dessus.

- dans la colonne de droite, j'ai rajouté un lien pour aller voir les fiches de lectures qui sont aussi incluses sur le site Amazon.

A venir : la mise à jour des listes de liens... et toute suggestion est, encore une fois, bienvenue.

Loi sur les génocides : la position du CVUH

Le CVUH a publié il y a quelques jours une tribune sur la loi portant sur les génocides adoptée lors des vacances de Noël par l'Assemblée Nationale. Cette tribune recoupe certains arguments que j'exposais dans mon billet sur la question et exprime une position avec laquelle je suis plutôt d'accord, au final.

A découvrir par ici.

lundi 2 janvier 2012

Un petit merci...

Il arrive parfois qu'on croise sur le net des commentaires qui font plaisir sur son propre blog, sur son contenu, sur la démarche... je mentionne de temps à autre des blogs qui le font. Je le fais moi-même, encore que trop peu à mon goût, dans l'autre sens.

Ce soir j'avais envie de remercier Lévi, qui se reconnaîtra, pour le gentil commentaire qu'elle a fait il y a quelques semaines sur la toile, et que je viens seulement de découvrir. Et bonne année 2012 et meilleurs voeux, Lévi !

Yannis KADARI, Patton, Maîtres de Guerre, Paris, Perrin, 2011, 288 p.

J'ai déjà parlé il y a quelques temps de la nouvelle collection des éditions Perrin, "Maîtres de guerre". J'avais été un peu échaudé à la lecture du premier volume, sur Hitler, signé François Kersaudy. Je ne comptais pas, de fait, lire le deuxième consacré à Patton. Et puis Yannis Kadari m'a contacté et nous avons longuement échangé. Il a de plus eu la gentillesse de m'expédier gratuitement son volume, ce dont je le remercie encore ici. Autant l'échange avec M. Kersaudy sur Amazon a été plutôt houleux, autant celui avec M. Kadari est resté très cordial, et nous avons pu évoquer beaucoup de points relatifs à cette nouvelle collection -y compris celui des sources, mais M. Kersaudy lui-même, sur Amazon, indiquait que cela serait corrigé à l'avenir (comme quoi le progrès naît du débat, vive la démocratie).

J'ai donc mis de côté la question des sources et je me suis plongé rapidement dans la lecture de ce Patton, que j'avais terminé, en fait, il y a plusieurs semaines. Je l'ai donc relu une deuxième fois avec plaisir pour bien me le remettre dans la tête, histoire d'être précis.

Vous l'avez compris, si j'ai dit avec plaisir, c'est que j'ai bien aimé le livre. Yannis Kadari, patron des éditions Caraktère, qui publient désormais cinq revues grand public, a un style qui coule bien dans ses magazines, et on le retrouve dans l'ouvrage. C'était déjà le cas chez François Kersaudy avec son Hitler.

J'ai bien aimé ce Patton pour plusieurs raisons. D'abord, et pour désarmer toute prévention précédant un éventuel achat, ce n'est pas un plagiat d'ouvrages anglo-saxons tels que les travaux de Martin Blumenson, l'un des grands spécialistes du sujet. C'est une oeuvre originale, qui s'appuie notamment sur l'abondante littérature produite par Patton lui-même durant son existence (qu'on pense à la fameuse prière de Patton pour obtenir le beau temps, reproduite in extenso dans le volume). Ensuite, M. Kadari n'est pas tombé dans le piège qui consiste à ne parler que du Patton de la Seconde Guerre mondiale. Près de la moitié du livre est consacrée à Patton de sa naissance à 1941, moment de l'entrée en guerre des Etats-Unis dans le conflit. Yannis Kadari met d'ailleurs bien en relief certains moments-clés qui ont concouru à la formation du "maître de guerre" que fut Patton : l'expédition au Mexique contre Pancho Villa en 1916, l'expérience des chars pendant la Première Guerre mondiale, les manoeuvres en Louisiane de mai 1940, pour n'en citer que quelques-uns. Concernant la deuxième moitié du livre, plus particulièrement dédiée à l'engagement de Patton pendant la Seconde Guerre mondiale, Yannis Kadari évite un autre piège qui aurait consisté à ne parler que des moments de gloire du personnage. Ainsi, les difficultés rencontrées en Afrique du Nord sont bien mentionnées, et l'incident des gifles est accompagné d'un excursus sur la question des massacres de prisonniers, indispensable pour comprendre le fond de l'affaire. De même que "l'exil" de Patton jusqu'à son rôle de Fortitude est remarquablement bien décrit et expliqué. L'un des chapitres les plus intéressants du livre est peut-être le chapitre 14, Le cauchemar lorrain, où Yannis Kadari détaille la crise au sein du commandement allié à l'automne 1944, liée aux contraintes logistiques et au choix de l'axe de l'offensive principale contre l'Allemagne. Patton piétine devant Nancy et surtout Metz, où de violents combats font rage jusqu'à l'hiver, puis "Blood and guts" (un surnom d'ailleurs dû à une erreur, ce que mentionne aussi l'auteur) connaît son heure de gloire en secourant les paras de la 101st Airborne assiégés dans Bastogne suite à la contre-offensive des Ardennes. Patton entre ensuite en Allemagne, marche jusqu'en Tchécoslovaquie, vite évacuée pour respecter à la lettre les accords inter-alliés. Gouverneur de Bavière après la capitulation allemande, Patton ne cesse de tempêter contre la menace soviétique, anticipant ainsi la guerre froide qui ne se déclenche vraiment qu'en 1947. Sa mort prématurée suite à un accident de voiture, le 21 décembre 1945, met fin aux polémiques nées suite à ses déclarations dans les dernières semaines précédant le drame.

Patton (1970) de Franklin J. Schaffner est le film immanquable sur le général homonyme, avec George C. Scott dans le rôle titre -qui refusa d'ailleurs l'Oscar du meilleur acteur, une première dans le genre. Ci-dessous, un extrait du film, la fameuse scène sur l'absence de soutien aérien en Afrique du Nord !




C'est d'ailleurs une autre qualité de ce travail que de ne rien cacher des faiblesses et des limites du personnage. Patton, issu d'une famille très marquée par la Confédération et la thématique de la "cause perdue", a grandi avec une cuillère en argent dans la bouche. Depuis les débuts de sa formation militaire, il s'est montré terriblement ambitieux et soucieux de son image : pour reprendre une expression commune, Patton cherche à jouer les "prima donna". Mais ce faisant, il n'hésite pas à écarter quiconque se dresse sur sa route tout en allant jusqu'à l'affrontement s'il le faut. La rencontre avec Douglas Mac Arthur pendant la Première Guerre mondiale ou les relations avec Omar Bradley et Eisenhower, aux tempéraments très différents, l'illustrent bien. Et pourtant, Patton est aussi capable d'une étrange proximité avec la troupe, d'une certaine sensibilité qui le rendent très populaire auprès de ses hommes, mais également vis-à-vis de l'opinion publique. L'incident de la gifle est également révélateur dans le sens où Patton manque de gâcher sa carrière pour n'avoir pas compris que tous les soldats américains ne peuvent se hisser à sa démesure de personnage romantique perdu en plein XXème siècle. C'est peut-être là d'ailleurs une clé de lecture fondamentale du personnage : par certains côtés, Patton fait penser à certains grands généraux sudistes de la guerre de Sécession, comme Thomas Stonewall Jackson, dont les tableaux ornaient la demeure familiale. De son origine sociale, Patton hérite d'une mentalité de sudiste très marquée par la ségrégation des Noirs et une vision foncièrement raciale du genre humain. Ce n'est que contraint et forcé qu'il met en première une ligne une unité blindée formée de Noirs, le 761st Tank Battalion. Quand il est gouverneur de Bavière, il met rapidement un terme à la politique de dénazification : obsédé la peur des Rouges, il en vient à préférer les Allemands, et commence même, sur la fin, à tenir des discours foncièrement antisémites... alors même qu'il avait été révolté par la découverte des camps de concentration comme Buchenwald, libéré par la 3rd US Army, et où il avait conduit de force les Allemands du voisinage... c'est une réussite, donc, pour Yannis Kadari, de ne pas avoir écrit une biographie de "Patton et moi", idéalisée, mais bien une biographie de Patton tel que l'on peut l'entrevoir par ses écrits et les travaux qui ont été fait sur lui plus tard.

Autre extrait du film Patton : la fameuse scène de la gifle au soldat américain, lors de la campagne de Sicile, qui faillit coûter sa carrière au général.



Et au chapitre des défauts, maintenant ? Eh bien, pas grand chose à signaler, il faut bien le reconnaître. Certaines cartes (p.174, 189, 217) mériteraient une légende plus détaillée -pour ma part je me suis adressé directement à l'auteur pour demander les précisions nécessaires. La question des sources est toujours lancinante, évidemment. J'attendais peut-être un avis un peu plus tranché concernant la querelle de l'automne 1944 (Montgomery contre Patton, quel axe privilégier ?), mais ceci étant dit, ce n'est pas vraiment le sujet, Yannis Kadari se contentant d'exposer la colère de Blood and Guts devant la rupture de l'approvisionnement et la "collusion" entre Einsenhower et Monty. Par contre, l'auteur mentionne bien que Patton aurait pu être à l'origine de l'opération Cobra, que l'on attribue souvent à Bradley. En somme, cela paraît équilibré. Il y a bien quelques coquilles dans le texte, en revanche, cette fois, je n'ai pas relevé d'erreurs flagrantes dans les légendes des illustrations -toujours abondantes, ce qui reste un gros point fort de la collection.

Au final, une lecture bien plaisante et qui rehausse sans aucun doute le niveau de "Maîtres de guerre", relançant mon intérêt pour les volumes suivants. Sans aucun doute la synthèse de référence, en français, sur le personnage.

Kellow CHESNEY, Les bas-fonds de Londres. Crime et prostitution sous le règne de Victoria, Texto, Paris, Tallandier, 2007 (1ère édition 1970), 521 p.

Un autre ouvrage que j'avais déjà et que j'ai ressorti au moment où je m'intéressais à Jack l'Eventreur il y a quelques jours. Kellow Chesney, journaliste et écrivain, décrit dans ce livre les bas-fonds de la capitale britannique sous le règne de Victoria, en 1970. Roland Marx le cite d'ailleurs dans sa petite synthèse que je commentais récemment.

Le XIXème siècle victorien marque l'apogée de l'Angleterre, dont l'Empire s'étend sur un territoire "où le soleil ne se couche jamais", tandis que la reine Victoria devient impératrice des Indes en 1876. Grande puissance du moment, dopée par la révolution industrielle, la Grande-Bretagne va pourtant bientôt être rattrapée et dépassée par d'autres nations émergentes. Cependant, cette expansion et cette vitalité masquent mal la grande misère sociale existant au coeur du royaume, Londres, capitale macrocéphale et tentaculaire où la bonne société coexiste avec un monde interlope que s'attache à décrire Kellow Chesney.


L'auteur s'attache, dans les premiers chapitres, à définir un peu plus précisément ce qu'est la pègre et quelles sont ses frontières. Il aborde ensuite les grandes catégories propres à ce milieu : nomades, pickpockets, cambrioleurs et receleurs, mendiants, truqueurs et faux-monnayeurs, pègre sportive, prostitution. Ce faisant, Kellow Chesney utilise nombre de témoignages qui jettent une lumière assez sombre sur la réalité de ce monde des bas-fonds londoniens.

L'auteur conclut sur l'idée que de toutes ces branches, seule la prostitution exerçait une véritable fonction sociale : elle maintenait le discours officiel sur la respectabilité de la société victorienne, jouant le rôle de "soupape de sécurité". Au final, la pègre est étroitement liée à la société dans laquelle elle évolue. Par son action, elle force les autorités britanniques à se pencher sur les délaissés du miracle britannique. La pègre a d'importantes ramifications mais elle n'est pas coupée de la société. Elle a souffert d'ailleurs des nouveaux postes à responsabilité offerts par la révolution industrielle et qui ont affaibli son vivier traditionnel. L'émigration fut aussi, pour elle, un handicap. La conclusion de Chesney est d'ailleurs de dire que la pègre elle-même s'est transformée : elle est devenue, à terme, victorienne, reflétant la société où elle puisait sa substance.

Les références bibliographiques de fin de volume sont un peu datées aujourd'hui, mais on lira avec plaisir cet ouvrage, anecdotique il est vrai par bien des aspects, qui décrit de manière formidable un monde souvent élevé au rang de mythe... comme dans l'affaire de Jack l'Eventreur.


La Grande Attaque du Train d'Or (1979) de Michael Crichton s'inspire de la célèbre attaque contre l'or destiné à payer les troupes britanniques engagées en Crimée, en 1855.





dimanche 1 janvier 2012

L'ultime attaque (Zulu Dawn) de Douglas Hickox (1979)

Janvier 1879, colonie anglaise du Natal, Afrique du Sud. Sir Henry Bartle Frere, haut-commissaire en Afrique du Sud, et Lord Chelmsford (Peter O'Toole), commandant des troupes britanniques de la colonie, cherchent à mater par la force l'empire zoulou qui menace, d'après eux, le développement économique du Cap. Bartle Frere envoie un ultimatum impossible à satisfaire au roi zoulou Cetewayo, qui le rejette. Muni d'un prétexte valide, Lord Chelmsford envahit le Zululand, espérant une victoire facile. Mais les Zoulous vont infliger une des plus grandes défaites de leur histoire coloniale aux Britanniques, à Isandhlawana, le 22 janvier 1879.

 La bataille d'Isandhlwana (extrait ci-dessous) est le point d'orgue du film L'Ultime Attaque. Les scènes sont impressionnantes de par la quantité de figurants engagés pour recréer l'effet de masse des armées zouloues : cliquer à 2:10 environ pour en avoir un exemple.






Zulu Dawn est en fait la suite d'un autre film traitant de la même campagne militaire, Zulu !, sorti en 1964 et qui relate le siège de Rorke's Drift, un épisode qui se situe chronologiquement après la bataille d'Isandhlawana. Zulu ! avait été réalisé par Cy Endfield, qui a ensuite écrit le livre servant de base à Zulu Dawn. La reconstitution historique, dans Zulu Dawn, est assez fine. Les soldats britanniques, par exemple, porte leurs fameux casque colonial enduit de thé pour le rendre moins visible, alors que dans Zulu !, celui-ci était d'un blanc immaculé. Les uniformes des fantassins, cavaliers ou artilleurs, de même que ceux de la cavalerie indigène montée, sont corrects. Une des erreurs les plus visibles concerne l'armement, puisque les soldats anglais sont armés de la carabine de cavalerie Martini-Henry au lieu du fusil du même type. Le colonel Durnford (Burt Lancaster) utilise aussi un pistolet Webley Mark VI qui n'est entré en service qu'en 1915. Le film comprend également de nombreuses erreurs de détail, notamment dans la scène de la bataille d'Isandhlawana.


L'Ultime Attaque est la suite du film Zulu ! (1964) qui raconte l'héroïque résistance de la petite garnison britannique du poste de Rorke's Drift, attaqué par les Zoulous après leur victoire à Isandhlawana. Ci-dessous, un extrait du film : lors du dernier assaut zoulou, les défenseurs entonnent la chanson Men of Harlech, un célèbre chant militaire britannique.





Le film a une tonalité très anti-guerre, presque "révisionniste" si on le compare à son prédécesseur Zulu !, qui célébrait un haut fait d'armes britannique dans une campagne calamiteuse au final. A l'époque, on sort tout juste de la décolonisation et le mouvement contre la guerre du Viêtnam joue aussi un rôle certain en influençant la production cinématographique. Ainsi, au début du film, Sir Bartle Frere évoque avec Chelmsford la "solution finale" (!) au problème zoulou (la traduction française souffre d'ailleurs de quelques problèmes) ; les officiers britanniques sont présentés comme des prétentieux arrogants et hautains, contrairement à la troupe, aux indigènes et aux guerriers zoulous eux-mêmes. Peu d'acteurs tirent leur épingle du jeu, excepté Burt Lancaster. Néanmoins la partie du film consacrée à la bataille d'Isandhlawana elle-même est vraiment impressionnante et mérite le détour.

Françoise MAURY, Louis Pergaud. Carnet de guerre, Mercure de France, 2011, 158 p.

Louis Pergaud, l'auteur célèbre de La guerre des boutons (1912), récemment réadaptée au grand écran, a servi pendant la Première Guerre mondiale dans le 166ème régiment d'infanterie, avant d'être tué dans la nuit du 7 au 8 avril 1915, près de Marchéville, à quelques kilomètres de Fresnes-en-Woëvre, dans la région de Verdun. Nommé sous-lieutenant, il menait sa section à l'assaut lorsqu'il fut blessé, et peut-être tué ensuite par un "tir ami" de l'artillerie française. Le corps n'a jamais été retrouvé.

Pergaud a laissé un carnet de guerre, où il a jeté ses impressions depuis sa mobilisation jusqu'à la veille de sa mort. Il est l'un des rares écrivains à être tombé au champ d'honneur en 14-18, aux côtés de Charles Péguy, par exemple. Difficile de trancher dans son témoignage entre le débat historiographique sur le conflit côté français, que l'on essaye de dépasser parfois. Les poilus allaient-ils au combat par leur propre consentement ou obéissaient-ils à une forme de contrainte ? Pergaud, par exemple, assiste à une exécution d'un soldat français qui a quitté les lignes. Il montre de l'intérêt et même une certaine compassion pour les soldats allemands, mais n'hésite pas à dire qu'il faut tuer ceux qui tirent dans le dos des soldats français une fois blessés et à terre. Scandalisé par le meurtre de Jaurès, Pergaud part pourtant de son plein gré au front, croyant d'ailleurs en une guerre courte. Le style est quasiment télégraphique : Jean-Pierre Ferrini, qui signe la postface, le compare à un haïku japonais. Le carnet de Pergaud constitue donc un bon exemple de témoignage de la vie au quotidien du soldat français. La vie au front de Pergaud se déroule à l'ouest de Verdun. Il ne connaît son baptême du feu que le 7 octobre 1914, sur la côte 233, où il périra d'ailleurs en avril 1915. Le premier assaut d'envergure, coûteux et sans grand résultat, n'intervient que le 15 mars 1915. Pergaud décrit surtout les conditions de vie des poilus : froid, boue, merde, tirs de l'artillerie ou des mitrailleuses allemandes. Les longues périodes d'attente ou d'inactivité relative expliquent la fréquence de ce genre de carnets, sans parler des lettres.

Ci-dessous, générique et scènes choisies de l'adaptation de La guerre des boutons (1962) d'Yves Robert.






Voilà donc une source primaire instructive à lire à bien des titres, historiques mais aussi littéraires. On trouvera en fin d'ouvrage une biographie détaillée de Louis Pergaud.