samedi 27 octobre 2012

Guerres et Histoire n°9

Merci tout d'abord à  Patricia Sarramalho, du service marketing de Sciences et Vie, qui m'a envoyé le numéro -j'avais mystérieusement disparu de la base de données (!).


Guerres et Histoire, le nouveau magazine du groupe Sciences et Vie/Mondadori éditions, est avant tout un magazine de vulgarisation de l'histoire militaire. Publication fondamentalement réalisée par des journalistes, elle n'exclut pas le recours à des spécialistes de l'histoire militaire, des historiens ou autres personnes qualifiées. Elle se veut un relais vers le grand public de la "nouvelle histoire bataille", telle que j'ai pu la présenter rapidement dans la page ci-dessus.

Depuis son arrivée sur le marché début 2011, Guerres et Histoire s'est imposée comme une revue incontournable. Ses atouts tiennent au volume d'informations fournies à chaque numéro, à une iconographie abondante et souvent bien pensée, à la couverture de toutes les périodes de l'histoire militaire et d'un maximum d'aires géographiques, et pas seulement l'Europe ou le monde occidental. En outre, les articles sont plutôt fouillés et certains dossiers (Barbarossa, n°2, par exemple) sont venus bien à point pour remettre les pendules à l'heure sur des sujets qui parfois n'avaient pas (ou peu) été abordés par la concurrence. Guerres et Histoire a par contrecoup forcé d'autres magazines a relevé le défi d'une certaine qualité d'écriture, en tout cas d'une certaine profondeur dans l'analyse, défi que quelques-uns ont commencé à relever -je pense en particulier à Batailles et Blindés que je lis depuis quelques temps. La revue a eu l'excellente idée de lancer une collection de 20 DVD rassemblant les "chefs d'oeuvre du livre de guerre" commentés par un livret (les différents livrets s'étant révélés inégaux, ne citant pas leurs sources notamment) qui s'inscrit dans les choix de la rédaction. Elle utilise également des vidéos pour présenter ses articles, ses dossiers, des DVD -une très bonne initiative que j'ai moi-même reprise pour l'adapter à ma sauce. Enfin, sur réclamation de certains lecteurs dont moi-même, Guerres et Histoire a plus ou moins systématisé les encadrés "Pour en savoir +" et mentionné ses sources -je dis plus ou moins car comme je viens de le rappeler, c'est moins vrai dans les livrets accompagnant les DVD, par exemple.


Au chapitre des reproches que l'on pourrait faire à la revue, il y a une entrée sur le marché qui visiblement a été très agressive, ou en tout cas ressenti comme telle par beaucoup d'autres acteurs plus anciens. L'apparition de Guerres et Histoire a suscité beaucoup de remous et de commentaires sur les forums spécialisés (comme celui-là). Dans ce magma d'attaques parfois purement gratuites, il y a des critiques un peu plus constructives et qui sonnent juste, comme celles que j'ai pu formuler ici-même précédemment. On relève l'impression que Guerres et Histoire se présente comme une revue de "professionnels" de la chose militaire (un peu étrange au vu de la présentation que je faisais ci-dessus) laissant sur le carreau les équipes de magazines plus anciens -alors que certains articles de ces mêmes revues, sur les conflits contemporains en particulier, font parfois jeu égal avec Guerres et Histoire, en tout cas ne déméritent pas. Par ailleurs, un des partis pris de Guerres et Histoire est de ne parler que de choses inédites, en particulier en ce qui concerne les témoignages et les dossiers de chaque numéro. Or cette approche pose un certain nombre de problèmes. Premièrement, la revue se concentre depuis le départ, pour ses dossiers, sur la période contemporaine (7 ou 8 si l'on compte large sur 9 numéros jusqu'ici), alors que nombre de lecteurs plaide pour un éventail plus large de sujets -Jean Lopez ayant annoncé récemment que le sommaire 2013 serait plus varié et que le Moyen Age ne tarderait pas à faire son apparition dans un dossier.

On rejoint ici un autre problème : certains dossiers sont présentés comme inédits alors même qu'ils ne font que vulgariser (ce qui semble être, en fait, leur véritable fonction) des acquis remontant à quelques années voir plus (dossier du n°4 sur Pearl Harbor, par exemple). En soi, ce n'est pas très grave puisque le but de Guerres et Histoire est de vulgariser l'histoire militaire auprès d'un grand public qui la connaît peu, et cela répond à une dimension commerciale (accroches de couverture, etc). Cependant, ce n'est pas présenté comme cela, et l'on remarque certains choix dans les dossiers, comme celui du dernier numéro consacà la guerre du Viêtnam et très américanocentré, négligeant la dimension viêtnamienne du conflit. Ces points que j'avais soulevés ont également été notés par un autre spécialiste, quant à lui auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet, ce qui n'est pas mon cas, humble agrégé d'histoire et passionné d'histoire militaire que je suis, et non pas historien. Je ne prêche donc pas dans le désert. Globalement, le principal reproche que l'on formule à l'égard de Guerres et Histoire, sur le forum que je citais ci-dessus par exemple ou ailleurs, et qui se vérifie quelquefois, est de proposer une certaine interprétation (dossiers notamment), que les lecteurs du grand public ne peuvent déceler faute de "bagage", contrairement aux gens plus calés. C'est aussi vrai pour moi : ainsi, sur le dossier pétrole, j'ai dû chercher un peu pour découvrir, comme je le dis ci-dessous, que Bergerud était visiblement un compilateur et pas véritablement un historien comme Parshall (mais la question semble en fait plus complexe). Et visiblement il faudrait le faire avec la plupart des articles du magazine : les journalistes vont piocher l'information auprès des historiens, encore faut-il savoir qui sont ces historiens. C'est d'ailleurs valable pour toutes les revues du secteur et je me plie régulièrement à l'exercice avec d'autres magazines. En somme, on gagne plus à reconnaître qu'on ne sait pas certaines choses pour progresser. Bien sûr, c'est aussi à ça que servent les critiques de revues, ici ou ailleurs, en tentant de dialoguer avec la rédaction, voire de proposer des choses, ce que j'ai fait aussi.

Après ce petit état des lieux (exceptionnel, je ne m'y attarderai plus ensuite : mais j'ai fait de même pour chacune des autres revues récemment commentées), revenons sur le contenu de ce numéro 9.


- Ievgueni Pepelieaïev, l'homme qui vola le Sabre de l'USAF : un témoignage d'un pilote soviétique engagé au-dessus de la Corée contre les Sabres américains. En soi, le témoignage n'apprend rien de neuf ou presque sur ce que l'on sait du conflit (cf les références citées en fin d'article, qui font justement le tour de la question), en revanche Guerres et Histoire innove en plaçant en contrepoint l'interview d'un as américain sur Sabre. Excellente idée, complétée par l'encadré habituel adoptant un regard critique sur le témoignage.

- la rubrique Actualités fait le point sur les différentes nouvelles liées à l'histoire militaire. On retiendra la création d'une police cosaque en Russie ou la confirmation par une archive inédite de l'esclavage sexuel appliqué en Corée par les Japonais durant la Seconde Guerre mondiale (à méditer pour Jean-Louis Margolin), ou bien encore ce monument élevé en Italie à la gloire du général Graziani !

- dans la rubrique Caméra au Poing, il est question de la révolution et de la guerre au Mexique (1914-1920). Un reportage photo qui donne envie d'en savoir plus, également pour vérifier le rapide portrait dressé par l'auteur du conflit (il n'y a pas de bibliographie indicative ; d'ailleurs dans ce numéro, il y a moins d'encadrés bibliographiques que d'habitude).

- dans la rubrique Questions/Réponses, j'ai bien aimé le point sur la charge d'Eylau et celui sur la notion de guerre totale.

- le dossier porte sur le pétrole dans la Seconde Guerre mondiale. Comme je le disais dans le billet qui annonçait la parution de ce numéro, le sujet n'est pas si méconnu que ça : plusieurs auteurs ont témoigné que d'autres revues en avaient déjà un peu parlé avant Guerres et Histoire. L'introduction de Jean Lopez fait bien le tour de la question et apporte déjà beaucoup de données chiffrées. En revanche, peut-on dire que seules les fournitures de carburant américaines livrées en urgence par Roosevelt permettent le renouveau de l'aviation soviétique en 1943 ? Je m'interroge. Elles ont sans doute joué un grand rôle, mais peut-être pas l'unique rôle. Il y a ensuite un débat intéressant entre deux historiens américains, Jonathan Parshall et Eric Bergerud, sur la question de savoir si l'embargo pétrolier décrété par Roosevelt en août 1941 a entraîné l'attaque japonaise sur Pearl Harbor. Difficile de trancher. J'avoue être un peu plus convaincu par l'explication de Bergerud -mais il semblerait que celui-ci soit plus un compilateur qu'un historien travaillant sur des archives, au contraire de Parshall, à ce que j'ai lu, mais comme je n'ai pas encore l'eu occasion de parcourir ni l'un ni l'autre, je ne peux me prononcer. La partie sur l'Axe et le pétrole est sans doute celle qui a déjà été le plus traité et elle n'apporte pas grand chose de neuf. En revanche, celle sur la "fontaine de pétrole américaine" me semble plus originale, le dossier se concluant sur les frappes alliées contre la" logistique" pétrole de l'Axe. En somme, une bonne et rare synthèse sur la question, il est vrai, mais qui ne révolutionne pas l'approche.

- Martin Van Creveld expose ensuite l'histoire du siège de Massada, concluant sur la postérité de la bataille à l'époque contemporaine avec la naissance d'Israël. Aujourd'hui, le site a retrouvé une vocation touristique qui semble mieux lui convenir que le "complexe de Massada"...

- la rubrique L'évocation porte sur le Kobukson, ces navires-tortues coréens utilisés contre les Japonais au XVIème siècle. Comme l'ont dit d'autres lecteurs, je regrette presque que l'article ne soit pas plus développé, car le sujet est intéressant.

- on trouve ensuite, dans la rubrique Commémo, un bon article de Guillaume Lasconjaras sur la bataille de Denain, en 1712, une des rares victoires décisives de l'époque pour l'auteur, et qui montre que le règne de Louis XIV n'est pas marqué que par la guerre de siège.

- dans sa chronique Opérations spéciales, Jean-Dominique Merchet revient sur le trafic d'opium des Français en Indochine, suite, comme d'habitude, à la parution récente d'un ouvrage sur le sujet, qui préfigure les manoeuvres de la CIA au Viêtnam et au Laos, notamment.

- pour la rubrique Combattants, Yasha MacLasha est allé interroger Andreï Venkov, un historien russe spécialiste des cosaques, qui dresse un portrait historique de ces cavaliers au service du tsar, dans l'image populaire. La réalité est en fait, comme toujours, plus complexe, même si le mythe cosaque perdure dans la mentalité russe.

- la rubrique Une image, une histoire, porte sur le Dog Tag, les fameuses plaques d'identification du soldat. Une pratique qui ne remonte qu'à la fin du XIXème siècle et qui va s'imposer après la guerre de Sécession aux Etats-Unis, pour ne pas anonymer les combattants tués.

- dans la rubrique Aux armes ! Benoist Bihan évoque le fameux affrontement entre le Merrimac et le Monitor, au large d'Hampton Roads, en mars 1862. Le Monitor marque une rupture considérable avec les navires de guerre conventionnels de l'époque : il inspirera les cuirassés modernes, avec une mécanisation en marche dans le domaine naval.

- Laurent Henninger, pour la rubrique Un classique revisité, est allé interroger Bruno Colson sur Jomini, le grand théoricien qui chronologiquement est le contemporain de Clausewitz. Paradoxalement son oeuvre est plus diffusée et plus connue car elle est plus simple et moins profonde que celle du Prussien. Elle marque particulièrement les Etats-Unis. 

- dans sa chronique, Laurent Henninger revient sur la masse dans la guerre. Une masse à laquelle s'attache beaucoup de fantasmes (pensons au fameux "rouleur compresseur soviétique" des généraux allemands après la Seconde Guerre mondiale).

- la rubrique cinéma porte sur la guerre sous-marine, et présente quelques titres (Torpilles sous l'Atlantique, Das Boot, U-571). 

- Pierre Grumberg est allé interroger Elliot Carlson qui vient de signer une biographie de Joe Rochefort, surtout connu pour avoir déchiffré le code naval japonais JN-25 à la veille de Midway. L'homme a en fait plus été un bon organisateur d'un travail équipe qu'un as du chiffre, et a terminé la guerre loin du Pacifique...

- dans la rubrique "A lire", on notera que Benoist Bihan formule quelques reproches, notamment sur le terme de guerre totale, à l'ouvrage paru récemment sous la direction de D. Barjot chez Economica. La rubrique Blog revient avec Maréchal Joukov.

- quiz sur les Vikings : 16/20 (un peu rouillé...).

A noter que le courrier des lecteurs ne mentionne pas l'erreur que j'avais relevée dans le n°8 sur la carte du dossier Viêtnam (bataille de Xuan Loc en 1975 et non en 1973).                    

2 commentaires:

  1. Bon magazine mais la mise en page reste assez laide et trop lourde.

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  2. Bonjour,

    Vous trouvez ? C'est vrai qu'il y a parfois beaucoup d'informations sur certaines pages, mais personnellement, ça ne me gêne pas plus que ça.

    Cordialement.

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