dimanche 21 octobre 2012

Claude DELASELLE, Joël DROGLAND, Frédéric GAND, Thierry ROBLIN et Jean ROLLEY, Un département dans la guerre 1939-1945. Occupation, collaboration et résistance dans l'Yonne, Ces Oubliés de l'Histoire, Paris, éditions Tirésias, 2006, 763 p.

Cet ouvrage comble un manque. L'Association pour la Recherche sur l'Occupation et la Résistance dans l'Yonne (ARORY), fondée en 1988, composée d'anciens résistants ou déportés, cherchait d'abord à fonder un musée consacré à la Résistance dans l'Yonne. Puis, les enseignants du secondaire, membres au départ ou qui rejoignent l'association par la suite, décident d'effectuer un vrai travail de recherche sur l'Yonne pendant la Seconde Guerre mondiale. Il s'agit de faire un travail d'historien, et non d'ajouter une mémoire supplémentaire à une historiographie en outre largement dominée, jusqu'alors, par le point de vue des communistes. Les auteurs s'appuient donc sur les témoignages, recueillis auprès des survivants qui disparaissent peu à peu, mais aussi sur les archives publiques et les travaux d'historiens récents, dans les problématiques actuelles de la période. Après deux ouvrages consacrés à la Résistance, les auteurs publient en 2004 un cédérom consacré au même sujet. Ce livre, achevé deux ans plus tard, reprend une perspective plus large, plus ambitieuse, et il est le fruit d'un vrai travail collectif. On peut le considérer d'emblée comme une somme sur le sujet, tant les informations sont importantes et la méthode rigoureuse.

La présentation de l'Yonne avant la Seconde Guerre mondiale fait apparaître les particularités d'un département rural, peu industrialisé, marqué par le pacifisme et l'antifascisme dans l'entre-deux-guerres, mais où la droite est aussi bien implantée. L'Yonne traverse la "drôle de guerre" sans trop d'encombre, avant l'attaque allemande du 10 mai 1940. Aux premières colonnes de l'Exode qui arrivent dans le département le 18 mai succèdent les premières bombes, larguées sur Tonnerre le 5 juin. Le 14 juin, le jour où l'armée allemande entre à Paris, l'Yonne est envahie à son tour. Les bombardements se multiplient sur les villes et des combats ont encore lieu contre les troupes françaises en retraite dans les environs de Sens. Les pillages allemands se succèdent ensuite. Plusieurs dizaines de milliers de prisonniers de guerre français sont regroupés dans l'Yonne, certains parvenant à s'évader en profitant des équipes de travail agricole ou du relâchement d'une surveillance encore mal organisée.



Sous l'Occupation, l'Yonne dépend du commandement militaire allemand en France, basé à Paris, en zone occupée. La Feldkommandantur et la Feldgendarmerie sont à Auxerre, la préfecture. Après le vote des pleins pouvoirs à Pétain, le 10 juillet 1940, un député de droite originaire de l'Yonne, Pierre-Etienne Flandin, devient l'une des figures montantes du nouveau régime de Vichy. C'est lui qui maintient l'équipe préfectorale, qui lui est proche, et qui suit le maréchal. Quant aux Allemands, leur présence militaire est faible jusqu'en 1942, au moins, de même que les effectifs de la Feldgendarmerie. La Gestapo, basée à Dijon, détache une antenne du SD dans l'Yonne en 1942, année ou apparaît également l'Abwehr. Deux Kreiskommandantur ont été installées à Sens et Avallon. L'administration préfectorale française, soumise aux desiderata de l'occupant, collabore avec lui. Les trois préfets de l'Yonne successifs se sont inscrits dans cette ligne ; quand aux sous-préfets, on trouve parmi eux un collaborationniste zélé et un authentique résistant. Trois camps d'internement sont ouverts dans le département pour rassembler les "indésirables" ou les opposants. L'Yonne connaît donc tous les aspects de la collaboration d'Etat -une rencontre a même lieu entre Pétain et Göring à Saint-Florentin, le 1er décembre 1941. Les partis collaborationnistes sont bien présents mais leur effectif et leur influence restent somme toute assez limités.

La Résistance dans l'Yonne commence timidement dès le mois d'août 1940 par des sabotages de lignes téléphoniques, mais s'affirme vraiment en novembre avec les premiers actes symboliques significatifs. On aide les prisonniers de guerre français à s'évader, on collecte les armes abandonnées pendant la campagne de mai-juin 1940. Les premiers tracts et journaux apparaissent. En mars 1941, le mouvement du "V pour Victoire" lancé par la BBC est relativement bien suivi dans l'Yonne. Les premiers groupes organisés, comme le groupe Bayard de Joigny, se forment en 1941-1942, par des solidarités professionnelles, religieuses, politiques. Le Parti Communiste, lui, se réorganise à l'automne 1940 mais en raison du pacte germano-soviétique, il dénonce surtout la guerre impérialiste, l'URSS ne changeant de stratégie qu'en mai 1941, moment où le PCF va créer le Front National de lutte pour l'indépendance de la France. Avec Barbarossa, les communistes s'engagent ensuite massivement dans la Résistance. Le PCF est cependant particulièrement ciblé dans la répression par les autorités : une première vague d'arrestations survient en août-septembre 1941, une autre au printemps 1942. Les actions de résistance se diversifient : propagande, manifestations patriotiques, aide aux aviateurs alliés abattus, sabotages : à l'automne 1942, la Résistance est en place dans le département de l'Yonne.

L'Occupation impose aussi ses rigueurs, et notamment celle du ravitaillement. Les réquisitions allemandes entraînent une pénurie chronique, qui provoque à son tour l'apparition d'un marché noir florissant. Les transports sont perturbés (trains mobilisés par les Allemands, plus d'essence) ce qui provoque un regain d'activité des canaux. La réquisition de travailleurs dans l'Yonne est en-dessous de la moyenne nationale : le département, rural, compte de nombreux exemptés. Le STO, comme partout ailleurs, jette de nombreux jeunes hommes dans les bras de la Résistance. Les Allemands remettent en service l'usine aéronautique souterraine de Cravant ; au printemps 1943, ils transfèrent même par l'Yonne des vedettes rapides de la Manche à la Méditerranée ! Le discours antisémite des Allemands, et de Vichy, est repris par le journal local, Le Bourguignon. On compte une centaine de cas d'aryanisation de biens juifs. Il y avait peut-être 200 à 300 Juifs dans le département. Les premières rafles d'importance surviennent en juillet 1942, juste avant celle du Vel'd'Hiv. Elles continuent jusqu'en février 1944. Au total, 150 Juifs ont été arrêtés et déportés, 50% du total, un chiffre bien supérieur à la moyenne nationale estimée à 25%. Quelques enfants ont néanmoins été cachés par la population icaunaise, les cas n'ayant d'ailleurs été révélés que bien tardivement.

Fin 1942 et en 1943, avec le renversement en cours dans le déroulement du conflit, la Résistance prend de plus en plus d'importance. Dans l'Yonne, celle-ci est très fragmentée et aucun mouvement ne l'emporte véritablement sur l'autre. Le Front National communiste est représenté ; Libération-Nord n'arrive que fin 1943-début 1944 ; mais il y a aussi Résistance (démocrates-chrétiens), Ceux de la Libération (très conservateurs, parfois proches des Croix de Feu), l'Organisation civile et militaire. On trouve aussi des réseaux fondés par les Britanniques (SOE ou Intelligence Service) ou les Français Libres (BCRA à Londres) : réseau Jean-Marie Buckmaster, le réseau Comète (spécialisé dans la récupération des aviateurs abattus), le réseau Alliance (renseignement), le réseau Vélites-Thermopyles, etc. Il y a également des organisations paramilitaires : Bureau des Opérations Aériennes, Organisation de Résistance dans l'Armée, Service National Maquis, Francs-Tireurs et Partisans (FTP), etc. Dans l'Yonne, tous ces groupes reposent d'abord sur un enracinement local, avec des groupes sédentaires, les organisations s'imbriquant souvent. Le PCF, seul parti politique pleinement engagé avec sa structure de militants, est assez bien représenté un peu partout.

La Résistance étend alors son activité. Il s'agit d'abord de contrer la propagande officielle : la BBC, plus que la presse, joue un certain rôle dans ce cadre. L'opinion publique, qui commence à pencher en faveur des Alliés et de la Résistance, attend le débarquement dès 1943. Les sabotages, entreprises périlleuses, se multiplient et deviennent considérables au printemps 1944 : ils visent avant tout les moyens de communication, canaux et voies ferrées. La gare de Laroche-Migennes, en raison de son importance stratégique, est particulièrement visée. A l'automne 1943, les résistants s'impliquent dans la "bataille du grain" pour empêcher les réquisitions de céréales livrées par les agriculteurs aux Allemands, avec un certain succès. Les filières d'évasion d'aviateurs abattus se montrent aussi particulièrement efficaces. Les premiers parachutages interviennent en novembre 1942, et 80 ont lieu jusqu'en octobre 1944. La majorité se déroule à l'été 1944, après le débarquement en Normandie. L'enjeu est évidemment, pour les différents mouvements, de s'approprier les armes qui font cruellement défaut. En contrepoint, la répression se durcit. Certains mouvements sont décapités, l'Yonne résistante étant particulièrement victime d'agents infiltrés par le SD ou la Gestapo, ou de résistants retournés.

La Résistance regroupe surtout des jeunes (40%), mais aussi des hommes d'âge mûr (20 % ont plus de 40 ans). Les femmes ont joué un rôle non négligeable. On trouve aussi des non-Icaunais, envoyés par certains mouvements, des Italiens ou Espagnols exilés antifascistes, et même un Allemand antinazi. Il y a aussi des prisonniers de guerre des colonies évadés, dont des Indochinois ! La Résistance pioche dans tous les milieux sociaux. Le patriotisme est le motif premier d'engagement. Un certain antifascisme demeure, mais s'efface sans doute devant l'attachement au parti (cas du PCF), des solidarités familiales ou de camaraderie. Surtout, le STO a été un véritable moteur de l'engagement. On s'engage par ceux que l'on connaît, et l'entrée dans la Résistance se densifie à deux moments : en 1943 et au printemps et à l'été 1944, juste avant et juste après le débarquement. Dans l'Yonne, cinq organisations ont fondé des maquis. Les maquis FTP apparaissent en 1943. Libération-Nord en crée début 1944. Le Service National Maquis installe le sien en avril 1944, l'ORA en juin 1944, le réseau Buckmaster fin mai 1944. A partir d'un noyau mobilisateur, le maquis devient "refuge", avant de passer l'action militaire en 1944, parfois renforcés par des SAS parachutés, et de procéder à la libération. Mais ce schéma général cache d'importantes disparités. Dans l'Yonne, on trouve ainsi un maquis refuge de réfractaires sans encadrement, un maquis FTP qui n'est qu'un campement temporaire. Les maquis collaborent avec les sédentaires et ont besoin du soutien de la population, surtout agricole. Ce qui n'empêche pas les débordements et l'apparition de faux maquisards-vrais bandits, parfois pourchassés et exécutés par la Résistance. Installés dans les bois et les forêts, les maquis souffrent d'un déficit d'encadrement, et d'un manque d'armement, même en 1944, après l'entrée en scène des SAS et les parachutages. 

L'activité du maquis passe d'abord par les réquisitions et les sabotages, les premiers accrochages sérieux survenant au printemps 1944. Les maquis montent souvent des embuscades contre les colonnes allemandes, dont le résultat est fonction du choix du site et d'une observation correcte des mouvements ennemis. Les Allemands mènent près de 30 opérations contre les maquis dans l'Yonne, les deux-tiers après le débarquement pour empêcher une rupture de leurs lignes de communication et éliminer une menace potentielle sur leurs arrières, en cas de repli. Le corps franc vichyste a lui aussi mené ses propres opérations. Côté allemand, dans l'Yonne, et à l'image d'autres départements, la tâche revient surtout à un Ostbataillon, le 615, appuyé par la Feldgendarmerie. Les opérations s'accompagnent, notamment en 1944, de nombreuses exactions contre la population des villages et hameaux avoisinants. Plus de 500 personnes sont déportées, dont la moitié ne revient pas. Les déportations ont lieu surtout en raison de l'appartenance à un mouvement de résistance, le contingent de déportés de l'Yonne le plus important se retrouvant à Buchenwald. Les convois s'échelonnent de décembre 1941 à août 1944 pour ceux comprenant des Icaunais.

La Libération intervient dans l'Yonne dans la seconde moitié d'août sous l'action conjuguée des FFI et de la 3ème armée américaine de Patton. Elle est considérée comme terminée le 4 septembre. Les Alliés n'avaient pas forcément intégré la Résistance dans leur planification opérationnelle, mais ont multiplié les parachutages en 1944, comme cela a été dit. Trois missions SAS interviennent également dans l'Yonne, avec leurs jeeps armées de mitrailleuses. Les FFI arrivent plus ou moins à s'organiser malgré les divergences, mais sont en partie décapitées  par des arrestations résultant, encore une fois, d'agents infiltrés. La stratégie d'insurrection générale des communistes est rejetée par De Gaulle, mais connaît tout de même une timide application dans l'Yonne, avec des conséquences dramatiques. Les maquis, en conformité avec le Plan Vert, sabote les voies de communications. Les bombardements alliés s'intensifient à partir de mai jusqu'en août, frappant surtout la zone de Laroche-Migennes. Les FFI s'organisent et le 16 août, Aillant-sur-Tholon est la première ville du département à être libérée. A Avallon, les FFI doivent combattre les Allemands avant de prendre possession de la ville, le 24 août. Sens est libérée le 21 avec l'appui de la 3ème armée américaine de Patton, Migennes et Joigny le 22, Saint-Florentin le 23, Auxerre le 24. Le régiment Verneuil des FFI fait la jonction avec la 1ère armée française de De Lattre débarquée en Provence le 15 août, en Côte-d'Or, entre les 8 et 11 septembre. Les deux mois de juillet-août 1944 ont été les plus meurtriers pour le département : la Résistance a libéré une grande partie du territoire sans l'aide des Alliés -sauf à Sens-, devant une armée allemande en retraite.

De Gaulle et le GRPF sont bientôt représentés par un nouveau préfet et le Comité Départemental de Libération. De nouvelles municipalités sont constituées mais on conserve à certains endroits des personnes ayant servi sous l'Occupation, ce qui n'est pas sans aviver des tensions. Le PCF instaure des Milices Patriotiques qui ne sont dissoutes qu'en janvier 1945. L'épuration sauvage contre les collaborateurs fait au moins une soixantaine de victimes, et ce jusqu'en juin 1945. De nombreuses femmes sont tondues. Des FFI et de faux maquisards commettent des déprédations et des pillages, voire des actes de pur banditisme. Des attentats à l'explosif et des incendies, en revanche, visent aussi des personnes accusées de collaboration ou de marché noir mais non poursuivies. L'Yonne Républicaine devient le nouveau quotidien départemental, mais est violemment critiqué, notamment par les communistes, car l'équipe et le rédacteur-en-chef de la publication de la collaboration, Le Bourguignon, ont en fait été conservés. L'économie peine à se remettre en marche et la population, euphorique à la Libération, est bientôt déçue de la tournure des événements, du moins jusqu'au printemps 1945. 

Les FFI, quant à eux, rejoignent les FFL et l'armée du général De Lattre. Le 1er régiment du Morvan combat dans les Vosges et en Alsace avant d'intégrer le 27ème régiment d'infanterie. Le 1er régiment de volontaires de l'Yonne est bientôt, lui aussi, intégré dans le 35ème régiment d'infanterie. La compagnie Ferry se fond dans le 1er bataillon de choc. L'expérience du combat conventionnel est un rude choc pour les résistants et les pertes sont assez lourdes. Dans l'Yonne, l'épuration extrajudiciaire commence dès l'été 1943, connaît un pic en août 1944 à la Libération et un regain au printemps 1945 avec le retour des déportés et des prisonniers de guerre. Elle concerne au moins 350 personnes. L'épuration judiciaire fait aussi son oeuvre : la caserne Gouré, à Auxerre, est transformée en prison. La cour de justice de l'Yonne juge 275 personnes et prononce 19 condamnations à mort, dont 2 seulement sont appliquées - la plus suivie étant celle de René Grégoire, chef de la police d'Auxerre pendant l'Occupation. On a reproché à cette épuration de s'être acharnée sur les sous-fifres et de laisser filer les gros poissons de la collaboration. La chambre civique de l'Yonne, quant à elle, juge 568 personnes et prononce 378 condamnations à la dégradation nationale. Cependant, après la guerre, entre 1947 et 1953, la plupart des personnes concernées bénéficie d'une amnistie... l'épuration administrative est négligeable, l'épuration économique ne se démarque pas de celle du reste du pays. La seule particularité de l'Yonne est la force de l'épuration extrajudiciaire, liée à la forte implantation des maquis et à leur activité militaire, comme dans d'autres régions. L'épuration légale, en revanche, est plutôt faible. L'épuration du département, à l'image de la France, divise durablement la population en deux camps antagonistes.

En mars 1945, c'est le retour des premiers prisonniers de guerre et déportés. Contrairement à une croyance fréquemment répandue, les déportés font part de leur expérience en 1945 et jusqu'en 1946, relayés par la presse locale. Par contre, l'intérêt pour la déportation, il est vrai, faiblit très vite. Plus de 2 500 prisonniers de guerre allemands sont affectés dans l'Yonne, et leur présence n'est pas sans générer des critiques : d'aucuns accusent parfois les paysans de leur faire trop bon accueil... la cohabitation avec les troupes américaines n'est pas non plus des plus simples. Les GI's, souvent ivres, bénéficiant du marché noir, causent de nombreux troubles de l'ordre public, rixes, destructions dans les bars, voire agressions et viols. Le problème est particulièrement criant entre août et décembre 1945, quand la 101st Airborne Division stationne dans la région. L'image des soldats américains s'en ressent. Les premières élections ont lieu -où participent aussi pour la première fois les femmes- et consacrent le retour des partis traditionnels de la IIIème République. Les difficultés du quotidien persistent. Au total, l'Yonne déplore la perte de 740 civils tués en 1940, 190 militaires pour la même période, au moins 250 civils tués en 1944, 550 déportés, 140 déportés juifs, 283 résistants ou otages fusillés par les Allemands et 223 résistants tués au combat. 

Au lendemain de la guerre, la mémoire nationale unie s'efface vite avec l'installation de la guerre froide, dès 1947. Au mythe de la France résistante de De Gaulle s'oppose bientôt la théorie du bouclier et de l'épée (Pétain et De Gaulle) du colonel Rémy, et le procès d'Oradour-sur-Glane en 1953 cristallise les oppositions. Entre 1955 et 1970, une chape de plomb recouvre le souvenir des années noires. La sortie du documentaire Le chagrin et la pitié, qui montre la période de l'Occupation à Clermont-Ferrand, en 1971, la grâce de Paul Touvier accordée par Pompidou en 1972 et la traduction française de La France de Vichy de l'historien américain Paxton, en 1973, qui met en lumière la collaboration d'Etat de Vichy avec les Allemands, font sauter le carcan, alors que s'affirme parallèlement la mémoire juive et en contrepoint le négationnisme. Dans l'Yonne, la mémoire de la Seconde Guerre mondiale prolonge celle de la Grande Guerre, et il faut bien constater l'échec de célébration de l'unité de la Résistance. Les lieux de souvenirs sont nombreux et dispersés, la mémoire de la déportation reste cependant bien présente, ce qui n'est pas le cas de celle spécifiquement juive jusqu'à une date récente. La mémoire est transmise par les institutions, mais aussi par les associations d'anciens résistants, de déportés, puis par les historiens à partir de la fin des années 70. L'ARORY, créée en 1988, en est l'aboutissement logique. L'Yonne Républicaine, progressivement, est également devenu un acteur des commémorations. 

En conclusion, les auteurs rappellent que le monde rural de l'Yonne n'a pas véritablement adhéré au discours de Vichy. Les autorités locales ont cependant collaboré avec l'occupant. Quant aux maquis, s'ils opèrent parfois en dehors des limites du département, ils ne travaillent pas avec leurs homologues des départements voisins. Ce qui fonde l'analyse sur l'Yonne seule, du point de vue de la Résistance. L'Yonne a plutôt connu une forte activité résistante, sans grand rassemblement comme au Vercors et au mont Mouchet, mais répartie un peu partout sur le territoire. C'est aussi parce qu'aucun groupe n'a pris l'ascendant. L'épuration extrajudiciaire a été importante. Il faut dire que la Résistance dans l'Yonne a pris des formes variées, même si comme partout ailleurs, elle a mis un certain temps avant d'être organisée -pas avant 1942. Les premiers sabotages n'interviennent que fin 1942-1943, le premier soldat allemand tué -un peu par hasard d'ailleurs- ne l'est qu'en mai 1943. Les maquis armés ne se développent vraiment qu'après le 6 juin 1944 et leurs membres ne représentent qu'une part infime de la population. La Résistance reste éclatée et l'entente entre chefs de mouvements n'est pas toujours facile. Après la Libération, les rivalités politiques et personnelles reprennent leurs droits. Les résistants n'ont pas réussi, dans l'Yonne moins qu'ailleurs, à s'imposer dans le jeu politique d'après-guerre. La glorification de la résistance communiste et de ses "75 000 fusillés" cache l'implication de nombreux personnes de droite, voire d'extrême-droite dans l'Yonne, au sein de la Résistance. La mémoire, aujourd'hui encore, n'est pas apaisée. Rien d'étonnant à cela : la Seconde Guerre mondiale n'a pas été une guerre comme les autres, et malgré la fin de la guerre froide, les mémoires divergentes (gaulliste, communiste) conservent toute leur vigueur.

Outre l'exhaustivité des faits, émaillée de nombreux exemples parsemant le texte, on appréciera une structure simple et claire qui a le mérite de faire oeuvre de vulgarisation tout en proposant un tour d'horizon des problèmes historiographiques, le tout avec force cartes et illustrations. Passionnant ! 

2 commentaires:

  1. Bernard Richard10 juin 2014 05:45

    Juste une remarque : dans le numéro 65 de la revue L'Echo de Joigny de 2007 pages 120-121, j'avais publié un compte rendu, circonstancié mais pas circonpect,de cet excellent ouvrage. les gens de Joigny, non encore pacifiés sur le souvenir de l'Occupation, avaient donc laissé à un Parisien résident secondaire à Champlay le soin de cette recension. Ne pas négliger l'apport des bulletins des sociétés locales dites savantes. Bernard Richard

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  2. Bonjour,

    Merci pour votre commentaire.
    Effectivement l'ouvrage semble assez mal connu des Joviniens ; j'ai pu constater que le souvenir de la guerre était encore douloureux sur place (cf mon article sur la présence américaine en 1945, qui a laissé des traces). Ce n'est pas une raison pour ne pas en faire l'histoire, avec le renfort des sociétés locales, comme vous dites, si tant est que celles-ci fonctionnent avec la rigueur nécessaire.

    Cordialement.

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