vendredi 30 décembre 2011

Bon Réveillon !

Bon Réveillon à tous ! Le blog est en pause pendant quelques jours...

jeudi 29 décembre 2011

Arnaud TEYSSIER, Lyautey, Tempus 290, Paris, Perrin, 2009 (1ère éd. 2004), 600 p.

En regardant la couverture alors que je lisais ce livre, mon épouse me disait : "On dirait Lawrence d'Arabie !". Et de fait, la photo choisie pour illustrer cette réédition fait immanquablement penser au légendaire Britannique. Arnaud Teyssier fait la comparaison dès l'introduction, mais en précisant toutefois que Lyautey, lui, était plutôt un administrateur. Le récit se base sur une fouille minutieuse -peut-être à l'excès- des archives ayant trait au personnage, et notamment du Fonds Lyautey des Archives Nationales. Précisons aussi qu'Arnaud Teyssier n'est pas historien de formation : c'est un ancien élève de l'ENA, professeur associé à l'université Paris I où il enseigne la "culture générale" pour la prépa ENA/ENS de Paris I.

Voilà un personnage bien taciturne et farci d'introspection que ce Lyautey, qui ne se révèle que dans l'action, notamment lors d'une première campagne en Algérie. En 1891, il publie un ouvrage destiné à faire date, Le rôle social de l'officier. Lyautey suit de fait l'exemple d'un autre officier, Galliéni, qu'il a vu appliquer sa méthode au Tonkin puis à Madagascar. Une méthode qu'il reprendra lui-même pour la parachever. Une fois général de brigade, il revient en Algérie en 1903 et compte bien appliquer ses principes sur place pour transformer une colonisation qu'il juge problématique pour les intérêts français. En 1907, on fait appel à lui au Maroc : Lyautey est convaincu que sa méthode peut y fonctionner aussi et que la France peut s'implanter par la persuasion plus que par la force. Malgré les tensions internationales avec l'Allemagne, il faut attendre 1912 pour le voir nommé au poste de résident général du Maroc. Lyautey tente alors de redonner du lustre à l'Etat et au sultan, de s'attacher la collaboration des élites marocaines. La guerre le surprend dans la colonie. Il essaye de prolonger le développement économique. Choisi comme ministre de la Guerre fin 1916, il essuie un échec lamentable à Paris dans cette fonction. Quand il revient, la situation s'est retournée. Le protectorat marocain n'est plus qu'une chimère et la guerre du Rif donne lieu à une intervention directe, et beaucoup plus brutale, de la France colonisatrice. Lyautey quitte le Maroc en 1925 et ronge son frein dans ses dernières années, hanté par ce qu'il estime être l'échec de sa vie. Il a des liens étroits dans ses dernières années avec l'Action Française de Maurras et certaines ligues, en particulier les Croix de Feu du colonel de La Rocque : on songe à lui en cas de renversement du régime républicain, mais cela ne se concrétise pas. La disparition de Lyautey, en 1934, est plutôt marquée par l'embarras des contemporains, parfois, aussi, le soulagement.

Les quelques cartes disponibles sont malheureusement reportées en fin de volume. Si l'ouvrage se base sur des archives, il faut cependant noter que la bibliographie mentionnée en fin de volume apparaît quelque peu datée. Le récit aussi, d'ailleurs, qui souffre d'un parti pris parfois passéiste : on a parfois l'impression que l'auteur regrette la période dont il est en train de parler... et son parti pris apparaît assez net, orienté à droite, comme le montrent les derniers chapitres quand il est questions des ligues et de l'émeute du 6 février 1934. Plus généralement, le livre est centré sur les mémoires et autres écrits de Lyautey, dont Arnaud Teyssier multiplie les citations pour les commenter. Ce faisant, il échappe fréquemment à la contextualisation. Si les grands événements sont évoqués, on ne sait rien ou presque de l'environnement, la société, l'économie, les colonies, les guerres dans lesquels s'inscrit Hubert Lyautey. Aussi on reste quelque peu sur sa faim : on aurait aimé par exemple en savoir plus sur la perception actuelle de l'oeuvre de Lyautey dans un moment historiographique actuel où il est beaucoup question de la colonisation. Et si Arnaud Teyssier ne cache pas les manques et les faiblesses du personnage, comme son homosexualité refoulée, il n'en demeure pas moins qu'il minimise fréquemment ces défauts pour tenter de redonner du lustre à un homme qu'il juge négligé par ses contemporains et par nos contemporains. Autant dire que le biais influence dans le mauvais sens du terme l'écriture.

Récemment je regardais Les rivières pourpres 2 (2004) dont l'action se passe en Lorraine-terre d'origine de Lyautey. On a parfois l'impression dans le livre de se retrouver au sein de l'abbaye montaniste du film... 



Les Rivières pourpres 2 ... - Bande annonce FR par _Caprice_

Les marches militaires : Umi Yukaba

Etant donné que je parle beaucoup de la guerre du Pacifique ces temps-ci, retour de la rubrique des marches militaires avec une autre chanson japonaise populaire pendant le conflit : Umi Yukaba, un classique du gunka (le terme japonais désignant les chansons militaires).


Ce chant est basé sur un poème de Otomo no Yakamochi (vers 718-785), un homme d'Etat japonais de la période dite Nara. Le poème fait d'ailleurs partie du plus ancien recueil du genre conservé au Japon, issu de la même période.


Le poème est adapté en musique en 1937, l'année japonaise de l'invasion de la Chine après l'incident du pont Marco Polo. Le compositeur est Kiyoshi Nobutoki. Très populaire pendant le conflit, elle est souvent jouée, en 1944-1945, sur les terrains d'aviation japonais, lorsque les pilotes kamikazes se préparent à monter dans leurs appareils ou s'envolent pour leur dernière mission. Par ailleurs, elle devient quasiment le second hymne officiel japonais pendant le conflit. En conséquence, elle est souvent reprise dans des films ou en fond d'images au sein de documentaires. Ci-dessous, une version ancienne de la chanson, que je préfère aux interprétations modernes pour ma part.



Ci-dessous, une interprétation plus récente.





Dans le film Tora ! Tora ! Tora (1970), lors de la séquence d'ouverture, l'orchestre du cuirassé japonais joue Umi Yukaba pour accueillir l'amiral Yamamoto à bord. Cliquer vers 4:45 pour entendre le morceau dans l'extrait ci-dessous.


GENERIQUE CINEMA - TORA TORA TORA - 1970 par generique-cinema

Roland MARX, 1888, Jack l'Eventreur et les fantasmes victoriens, Historiques, Complexe, 2007 (1ère éd. 1987), 189 p.

Roland Marx, disparu en 2000, était l'un des grands spécialistes de l'Angleterre contemporaine parmi les historiens français, enseignant à la Sorbonne. Dans ce petit ouvrage écrit à l'origine en 1987 et réédité chez Complexe, il prend le contrepied de livres comme celui de Sophie Herfort cherchant, plus d'un siècle après, à trouver l'identité de l'Eventreur. Les meurtres de 1888 servent en effet de point de départ à une analyse des mentalités de la société victorienne, ce qui manque un peu à l'ouvrage cité précédemment.

L'affaire Jack l'Eventreur survient en effet dans une Angleterre à l'urbanisation galopante : 71 % d'urbains en 1881, avec une capitale, Londres, dépassant les 5 millions d'habitants. Un monde segmenté que cette capitale britannique, avec son East End prolétaire recouvert de fumées industrielles : en automne, mélangées au brouillard, ces fumées forment le "smog", impénétrable et effrayant -c'est d'ailleurs la saison où opère Jack l'Eventreur... la vision du monde urbain se gorge d'images glauques, avec un monde interlope propre à effrayer la bourgeoisie mais aussi les touristes, de plus en plus nombreux. La maladie fait des ravages : 14 pour mille en ce qui concerne la mortalité infantile, 300 000 tuberculeux en Angleterre à la fin du XIXème siècle... d'où une peur omniprésente de la mort, renforcée par celle du crime, qui existe bel et bien. Le sexe est un sujet refoulé, confiné à la sphère privée : en public, on conspue les prostituées qui sont pourtant très nombreuses dans le Londres victorien. Cela explique que la société britannique ait été mal préparée au choc constitué par les crimes de l'Eventreur.

Pourtant, le code des valeurs victoriennes, inspiré par le puritanisme, est censé avoir mis des garde-fous contre "le mal", au sens chrétien du terme. Famille, Travail, Patrie, tel semble être alors le triptyque gagnant. La reine Victoria en est l'incarnation, mais en 1888, l'image commence déjà à s'effriter quelque peu. Les observateurs étrangers repèrent alors une véritable "nationalité" britannique, un pays où le travail est aussi sanctifié. La cellule familiale est au centre du système, dans une conception assez rigide et conservatrice -la femme mineure, l'enfant obéissant. La propriété et son respect constituent le garant de l'ordre social, mais elle a tendance à séparer de plus en plus les "deux nations" évoquées par Disraëli. L'Angleterre, malgré les peurs des contemporains, reste également très marquée par le fait religieux, avec une étonnante variété. Toutes ces valeurs sont transmises par une éducation encore très classique.

Pourtant, dans les années 1880, toutes ces valeurs semblent menacées. La religion n'attire plus autant de fidèles. Les institutions britanniques sont en pleine démocratisation et apparaissent plus fragiles dans cette période de transition. C'est aussi une période de fin de règne (jubilé de Victoria en 1887) où les tensions internationales commencent à se faire jour. La crise économique dans laquelle est plongée l'Angleterre à partir de 1873, de par la concurrence de nations émergentes comme les Etats-Unis, provoque une montée du courant révolutionnaire. La Fédération social-démocrate, premier véritable mouvement socialiste anglais, organise des manifestations qui rencontrent un franc succès à partir de 1886, jusqu'au dimanche 13 novembre 1887 (un an avant le début des meurtres). Ce jour-là, la police et l'armée dispersent les manifestants, faisant un mort et plusieurs blessés. Il faut dire que l'Angleterre ne dispose que de peu d'expérience en matière de police : Robert Peel a créé la police métropolitaine en 1829 seulement, donnant naissance aux fameux "bobbies", nommés d'après son prénom. Mais les effectifs restent insuffisants et la profession peu attrayante en raison des faibles salaires, et les chefs servent souvent de boucs-émissaires aux hommes politiques quand une affaire publique n'est pas résolue. D'où le succès du personnage de Sherlock Holmes, que Conan Doyle lance en 1887, et qui semble réussir là où la police échoue. Mais à l'époque déjà, on note que ces fictions peuvent aussi inspirer les plus terribles vocations...

Au final, en regardant l'Angleterre actuelle, les peurs des victoriens se sont-elles accomplies ? Non. La propriété et l'ordre social ne sont pas en péril, les classes dominantes n'ont abandonné que progressivement leur mainmise sur le pouvoir politique, le nationalisme est toujours présent ("Pour la Couronne et pour la Patrie"), la morale a changé mais est toujours garante de l'ordre social, la délinquance a certes augmenté mais c'est aussi le résultat d'une pauvreté lancinante. Le niveau de vie s'est amélioré de même que l'éducation et la "peur du rouge" sera plus un épouvantail pour Churchill qu'autre chose. La société victorienne, traversée par des déséquilibres, a vu toutes ses peurs se réveiller avec les crimes de Jack l'Eventreur. En conclusion, Marx dénonce la mise en question d'un membre de la famille royale (complètement fabriquée comme on le sait aujourd'hui) et met aussi en pièces la théorie d'un docteur fou (la méthode sadique d'un criminel révèle-t-elle des capacités professionnelles ?). Finalement, les hypothèses émises dès l'époque sont un reflet des angoisses du temps : le boucher juif pour l'antisémite, la femme assassin pour les misogynes... Jack l'Eventreur est bien mort et enterré, et la quête de l'identité ne mène nulle part. En revanche, l'étude de son époque aide à lui attacher une "identité sociale", comme le dit Roland Marx dans ses derniers mots.

On trouvera en fin de volume une bibliographie indicative. En revanche, quelques cartes, qui sont absentes, auraient été bienvenues.

Sophie HERFORT, Jack L'Eventreur démasqué. L'enquête définitive, Paris, Points, 2008, 303 p.

D'août à novembre 1888, un nouveau type de criminel frappe dans les rues de Londres en assassinant 5 prostituées dans des conditions atroces. Jamais démasqué, l'assassin restera connu sous le nom de "Jack l'Eventreur" ainsi qu'il se nomme lui-même dans une lettre envoyée à la police londonienne, dont on suppose qu'elle est de sa main (la précision étant de taille). Depuis plus d'un siècle, une littérature considérable tente de déterminer l'identité du mystérieux tueur. Cet ouvrage s'inscrit donc dans une longue tradition. Sophie Herfort, professeur de français, licenciée de philosophie, formée à la psychopédagogie et à la neuropsychatrie, se fait fort dans son livre de nous révéler, enfin, l'identité de l'assassin connu sous le nom de Jack l'Eventreur.

J'ai eu envie de lire sur le sujet après avoir revu le téléfilm de 1988, Jack l'Eventreur (réalisé par David Wickes) , avec Michael Caine dans le rôle de l'inspecteur Abberline, et qui reprend la thèse classique du médecin fou, en l'occurence William Gull, chirurgien royal. Pure coïncidence, c'est ce même téléfilm qui a suscité la passion de l'auteur (elle précise d'ailleurs qu'elle l'a vu à 11 ans, ce qui semble bien jeune : personnellement je ne l'aurais pas laissé regarder à un enfant de cet âge-là). Depuis lors, elle a exploré le sujet, pendant une vingtaine d'années.

Ci-dessous, bande-annonce du téléfilm de 1988, qui reprend une hypothèse classique, aujourd'hui mise à plat. L'East End est un peu trop propre, si on le compare à celui de From Hell (2001) qui quant à lui n'épargne aucun lieu commun des théories conspirationnistes sur le sujet.




La thèse de Sophie Herfort est intéressante à plusieurs niveaux. Pour moi, le plus intéressant, c'est que son hypothèse fournit une bonne explication à l'arrêt des meurtres, après la cinquième victime. Cependant ce n'est qu'une explication possible. Ensuite, en cherchant du côté de la police, elle met en lumière certaines évidences qui évitent de tomber dans la théorie du complot, tout en expliquant certains faits saillants des meurtres. Malheureusement, la piste abordée et le livre lui-même souffrent de plusieurs défauts rédhibitoires.

D'abord, Sophie Herfort expédie en quelques pages l'environnement et le contexte de l'apparition de Jack l'Eventreur. C'est fort dommage car il y a beaucoup à dire, sur Londres, sur l'East End, sur la société londonienne et ses évolutions, ou bien encore sur les forces de police. Il aurait peut-être mieux valu consacrer bien plus de pages à cela qu'à celles de la présentation détaillée des meurtres -nécessaire, mais peut-être pas à ce point-, où d'ailleurs seulement 3 assassinats sur 5 sont localisés par des cartes (alors qu'on en retrouve une avec tous en fin d'ouvrage). Autre absence : Sophie Herfort ne réalise pas l'historiographie de l'enquête, ce qui est dommage. Cela aurait permis d'écarter les pistes farfelues -qu'elle mentionne au fil du livre-, de conforter sa propre théorie, tout en montrant les directions qui avaient été privilégiées, sans parler éventuellement des productions littéraires, artistiques, cinématographiques, etc. C'est regrettable car sa bibliographie indique plusieurs ouvrages qui auraient pu lui servir dans ce but.

Ensuite, la théorie de Sophie Herfort ne repose que sur un faisceau de suppositions sans aucune preuve concrète. Les éléments avancés proviennent surtout des mémoires du supposé meurtrier -qui a vécu encore longtemps après les faits-, de correspondances, mais on ne découvre aucune preuve tangible impliquant directement le personnage, par ailleurs bien connu pour avoir écrit un rapport de police qui proposait des coupables possibles -rapport que démonte l'auteur. Et c'est là que le bât blesse... car l'hypothèse est séduisante, mais il n'y a rien de concret pour l'appuyer vraiment. On peut l'estimer plausible, mais au même titre qu'une autre. Pour convaincre, Sophie Herfort multiplie les citations, mais en soi, cela constitue-t-il une preuve ? A chacun de décider.

Le livre est illustré par deux ensembles photos, en plus des cartes déjà mentionnées. Il faut noter cependant qu'il y a beaucoup de pages de titres ou à moitié remplies : les 300 pages s'avalent donc relativement vite, et auraient gagné,  comme je l'ai déjà dit, à être plus remplies. Au final, on pourrait s'interroger : cette course à l'identification de Jack l'Eventreur n'est-elle pas vaine, une sorte de rocher de Sisyphe en somme ? La police n'a rien trouvé à l'époque, et depuis, des enquêteurs en herbe tentent régulièrement de faire mieux. Cependant, il est peut-être plus intéressant de savoir ce que l'affaire de Jack l'Eventreur nous apprend sur la société anglaise de son temps plutôt que de courir après un fantôme, qui le restera sans doute à jamais. De ce côté-là, Jack the Ripper a probablement gagné...

mercredi 28 décembre 2011

Refonte de certaines parties du blog

Je m'attaque à une tâche que j'envisageais depuis un moment, à savoir la réorganisation de certaines parties du blog.

En premier : la page Pourquoi ce blog, accessible ci-dessus, et où je développe un peu plus ce qu'est pour moi l'histoire militaire, le renouvellement de l'histoire bataille, etc... en reprenant des articles importants sur ces questions. La page sera probablement enrichie au fil du temps.

La page L'auteur du blog sera probablement refondue aussi, quoiqu'il y aura sans doute moins de chose à mettre...

La liste de liens sera également mise à jour sous peu. Si vous voyez d'autres idées, elles sont les bienvenues !

Retour sur Violences et crimes du Japon en guerre de Jean-Louis Margolin

Je reviens aujourd'hui sur l'ouvrage de Jean-Louis Margolin, Violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945, que j'avais évoqué à l'occasion de la critique du dossier de Guerres et Histoire n°4. En effet Jean-Louis Margolin avait donné une interview dont des passages étaient inclus dans les articles de ce dossier. Par ailleurs, son ouvrage figurait dans la bibliographie de celui-ci.

Il y a un an et demi, aux premiers mois de l'existence de ce blog, j'avais déjà commenté cet ouvrage et présenté rapidement le débat et les points litigieux, ici. Aujourd'hui, après de nombreuses autres lectures et un sens critique qui continue de s'affiner -mais qui reste toujours perfectible...-, je l'ai ressorti et relu pour revenir dessus. Qu'en ressort-il ?


- l'ouvrage s'inscrit dans le courant historiographique traitant du génocide et plus largement des violences de masse (on pense à Jacques Sémelin, ici). Les trois premiers chapitres du livre, thématique, sont importants, car ils sont censés expliquer l'origine des violences commises pendant la période par les Japonais. C'est pour moi la partie la plus difficile à critiquer car mes connaissances sont plus fragiles dans ce domaine. L'accusation de faire du "néoféodalisme" que reproche Arnaud Nanta à Margolin, cependant, me semble assez justifiée. Sur le reproche d'impérialisme intrinsèque du Japon, je reste un peu plus sceptique. En revanche, la critique me paraît assez fondée sur le fascime impérial développé dans le chapitre 3. Ici, Margolin peine à justifier sa théorie et tombe dans l'écueil déjà relevé de mettre sur le même plan tous les totalitarismes (URSS, Chine, Japon, Allemagne, même combat). Cela ne surprend pas de la part d'un historien ayant participé au Livre Noir du Communisme...

- malgré le titre, on ne peut que constater qu'effectivement, le livre n'aborde pas vraiment l'armée japonaise elle-même, relativement absente. Le manque de contextualisation de l'ouvrage est aussi patent -l'organisation thématique n'y est pas d'ailleurs pour rien.

- un chapitre important, qui montre le bien le postulat de l'auteur, est à mon sens le chapitre 4, celui sur la violence de guerre. Margolin entend montrer ici que la guerre a fait sauter, pour les soldats japonais, les quelques barrières psychologiques qui subsistaient, et a fait considérer les atrocités comme le prolongement naturel de ce qui existait précédemment. Cependant, s'il consacre dans le chapitre une vingtaine de pages à cette question côté japonais, il en consacre aussi presque quinze à la même question du côté allié, partie par laquelle il termine son exposé -on connaît par ailleurs le procédé rhétorique classique par lequel on met ce que l'on estime le plus important en dernier. On a donc l'impression que Margolin évoque les violences commises par les Américains, les Australiens, les Britanniques, pour faire un utile contrepoint à celles réalisées par les Japonais. Il ne s'agit pas de nier ces dernières violences mais de constater que l'historien y consacre la moitié de son chapitre, dans un ouvrage qui porte sur le Japon. C'est révélateur.

- de ce point de vue, le chapitre 5 sur le massacre de Nankin est le plus parlant. Jean-Louis Margolin cherche sans cesse à minimiser l'ampleur des exactions. Il établit fréquemment la comparaison avec la bataille de Manille, en 1945, pour tenter de rapprocher Nankin de ce dernier événement. Il place le nombre de victimes entre 50 000 et 90 000 : rappelons que les historiens les plus sérieux place le total de morts entre 120/130 000 et 200 000, le gouvernement chinois actuel s'accrochant au chiffre officiel de 300 000. Sur ce chapitre, l'historien n'a pas recours à l'abondante historiographie chinoise et japonaise (un parti pris assumé dès l'introduction, celui de ne consulter que les travaux anglophones) et ce qui biaise son discours. Margolin rejoint ainsi une position "minimaliste", un peu plus sophistiquée que celle des révisionnistes ou négationnistes japonais. C'est d'ailleurs souvent le point de vue du ministère de la Défense nippon.

- dans le chapitre 9, Jean-Louis Margolin revient sur les "femmes de réconfort", les prostituées recrutées souvent de force par l'armée japonaise pour les bordels militaires. Comme pour Nankin, l'historien rabaisse considérablement l'étendue du phénomène, en contradiction avec les chiffres sérieux généralement acceptés. Il cherche aussi à minimiser l'impact du phénomène, avec de longs développements statuant sur l'existence d'une prostitution de masse en Corée à partir de l'occupation japonaise (1910). Margolin revient en fait à la thèse minimaliste de toute à l'heure. On a l'impression que le crime des "femmes de réconfort" ne relève finalement que d'un banal phénomène de prostitution aux armées sans prendre en compte l'aspect forcé et l'esclavage sexuel qui en découle. Même si cette mémoire a parfois fait l'objet d'une récupération politique et diplomatique (comme en Chine), il n'en demeure pas moins que la Corée du Sud ne s'est démocratisée que récemment : les travaux sérieux ne sont pas si anciens que cela sur la question. Jean-Louis Margolin a un peu trop tendance à placer cette question sous l'angle d'un racisme japonais primaire de la part des Coréens.


Paradise Road (1997) raconte l'odyssée d'un groupe de femmes britanniques, américaines, australiennes et néerlandaises emprisonnées à Sumatra. Le film se focalise sur les atrocités commises par les Japonais et sur l'affrontement entre les gardiens et certaines fortes personnalités féminines du camp.




- sur le chapitre 11, qui aborde le procès de Tokyo, il faut noter avec raison, comme le fait Arnaud Nanta, que l'historien évacue rapidement la question des armes bactériologiques et de l'unité 731, non évoquée lors du procès, alors qu'il le mentionne précédemment dans l'ouvrage. Il balaye d'un revers de main les procès soviétiques ou chinois contre les criminels de guerre japonais, alors que ceux-ci furent les seuls, justement à mentionner ces questions. Le parti pris idéologique de départ est donc assez net maintenant : orienté à droite, l'historien adapte son propos à ses convictions.

- sur l'écriture de l'ouvrage elle-même, je ne suis pas complètement d'accord avec les points soulevés par Arnaud Nanta. Celui-ci reproche à Margolin de s'étendre longuement sur les descriptions des atrocités, là où moi je trouve que c'est en fait déséquilibré. Par exemple, sur  Nankin, il y en a en réalité fort peu, alors que dans d'autres chapitres, on en est inondé (prisonniers de guerre, civils captifs par exemple). Si il y a référence constante à la Shoah et à l'antisémitisme, je constate pour ma part que Margolin a une tendance manifeste à confondre tous les totalitarismes, comme je l'ai déjà dit : il mentionne "l'archipel pénitentiaire" japonais, une formule qui renvoie, bien sûr, à celle de Soljenitsyne sur le goulag. Le vrai problème reste l'ignorance de toutes les publications historiennes asiatiques hormis celles traduites en anglais. C'est contestable même si l'historien ne s'en cache pas et le mentionne dès son introduction. En revanche, l'humilité ne se retrouve plus quand on lit sur le 4ème de couverture "spécialiste de l'Asie", ce qui à mon sens une qualification de trop au vu de ce que l'on vient de dire. Par ailleurs, Margolin présente son travail comme une somme de référence : toute modestie disparaît là aussi. Sans compter qu'il n'utilise pas, en fait, tous les travaux français (car il y en a) ou en anglais disponibles.

- sur la posture de l'historien, hormis le problème concernant les régimes totalitaires, elle est ambigüe. Car si l'ouvrage se veut une présentation des crimes japonais, les positions minimalistes lui ménagent une solide position de repli. On a finalement l'impression que le livre est écrit pour l'historien lui-même, s'élevant au-dessus des prises de position sur le sujet, mais renvoyant aussi l'étude fine des civilisations de l'Asie aux oubliettes. Ce livre n'a finalement été salué que faute d'autres travaux plus complets et sérieux sur le sujet. Cela reste sans doute la clé pour comprendre le succès de cet ouvrage, à prendre avec des pincettes.


mardi 27 décembre 2011

Fred DUVAL, Jean-Pierre PECAU, GESS, Jour J, tome 7, Vive l'Empereur !, Paris, Delcourt, 2011, 57 p.

La série Jour J de Delcourt, désormais bien installée, en est à son septième tome. Le principe : l'uchronie historique (modification d'un événement pour donner lieu à une histoire alternative). Ici, l'uchronie repose sur la fin des guerres napoléoniennes au moment du traité d'Amiens, signé par Bonaparte avec l'Angleterre en mars 1802, chaque camp respectant le traité (alors qu'historiquement, l'Angleterre le dénonce dès mai 1803). S'ensuit une période de paix de plus d'un siècle en Europe, la France dominant sur terre et l'Angleterre sur les mers...

Ici le point de départ de l'uchronie semble un peu fragile. On a du mal en effet à imaginer Napoléon Bonaparte, alors encore au stade du Consulat, ne pas continuer sa politique d'expansion à l'extérieur et le renforcement de son pouvoir à l'intérieur jusqu'à l'Empire et la suite que l'on connaît bien. De même, une Angleterre se contenant d'un partage mer/terre, c'est un peu osé. A mon avis, ce n'est pas le point fort de l'album.

En revanche, le scénario est bien ficelé et servi par une illustration assez plaisante. J'ai du mal cependant à accrocher à ces soldats impériaux munis d'armes électriques... contrairement à la force aérienne impériale composée de dirigeables qui apportent une touche esthétique appréciable à la BD. En revanche, l'idée d'une confrontation avec l'Empire du Milieu est intéressante et renvoie d'ailleurs à des préoccupations très actuelles... preuve qu'un livre est aussi souvent le reflet de la période où vit l'auteur et de ses propres centres d'intérêt. Les auteurs incorporent dans leur scénario des personnages tout à fait historiques comme Pétain, Mata Hari ou Adolf Hitler. Par contre, l'idée de la réinstallation du culte de Mithra dans l'armée impériale pour supplanter un catholicisme interdit semble vraiment loufoque, d'autant plus que l'Empire n'était pas particulièrement hostile par principe à la religion catholique (qu'on pense au Concordat, à la présence du pape au sacre, malgré toutes les difficultés et les conflits entre l'empereur et le souverain pontife). C'est quelque peu incongru de voir ce culte très populaire dans l'armée romaine tardive, en particulier, au milieu d'un futur alternatif au XXème siècle !

Les auteurs n'échappent pas, aussi, à quelques lieux communs, avec ces complots souterrains de la franc-maçonnerie visant à renverser l'empereur de l'époque uchronique -c'est ici qu'intervient le personnage d'Hitler, représentant une autre société secrète d'ailleurs, la Sainte Vehme... tout comme la place de Mata Hari qui reprend son rôle d'espionne, mais pas au service de la même puissance cette fois-ci, évidemment. Curieuse idée aussi d'avoir fait des mamelouks un service de renseignement impérial, même si l'empereur s'était entouré de quelques-uns de ces personnages, sans parler des unités de l'armée. Le personnage le plus intéressant est peut être Tesla, récupéré par la France pour mettre au point une série d'inventions et de technologies basées sur l'électricité. Certaines d'entre elles visibles dans l'album apparaissent réalistes, mais ce n'est pas le cas de toutes (les armements, en particulier, comme cela a déjà été dit : les tours foudre font penser aux bobines Tesla de Red Alert). Par certains côtés, on est déjà en pleine science-fiction.

Command and Conquer : Red Alert (Alerte Rouge en français) est un jeu de stratégie en temps réel édité par Westwood Studios en 1996. L'histoire est basée sur un scénario de science-fiction : en 1946, Albert Einstein remonte le temps et supprime Adolf Hitler en 1924, à sa sortie de prison. En conséquence, l'URSS de Staline devient la puissance mondiale dominante et menace l'Europe et l'Asie, combattue par une coalition d'Etats occidentaux. Dans le jeu, les Soviétiques disposent de bobines de Tesla comme arme fixe défensive, pour "griller" les fantassins et véhicules adverses. Ci-dessous, le générique d'introduction du jeu.




Quant au dénouement de la BD, il n'a rien d'original et s'inspire fortement du scénario de la Première Guerre mondiale, mâtiné d'événement ayant trait à l'uchronie de base. Pour le premier élément, il suffit de voir qu'apparaît une bataille de Mons comme en 1914, où les tranchées ainsi que ce fut le cas dans la suite de la Grande Guerre. Bref, voici un album un peu à part dans la série : l'uchronie, peu vraisemblable, s'efface largement devant un scénario assez travaillé, bien dessiné, mais qui confine parfois à l'imaginaire. Finalement, ce n'est pas un mal, ça donne une petite bouffée d'air frais à l'ensemble. Quelques trop rares références bibliographiques en fin de volume (dont un livre de Jean Tulard).

A noter que des tomes 8 et 9 semblent prévus d'après le quatrième de couverture : le 8 semble partir des événements de mai 1968, comme le tome 6, et le 9 a l'air basé sur les événements de 1962-63 (crise des missiles de Cuba, etc). On espère que la série ne va pas aller jusqu'à l'épuisement en rabâchant les mêmes thèmes et en ne se concentrant que sur le XXème siècle (tellement d'autres possibilités pour les uchronies...).

H.P. WILLMOTT, La guerre du Pacifique, 1941-1945, Atlas des guerres, Paris, Autrement, 2001, 224 p.

La collection Atlas des guerres de Autrement se propose de brosser un tableau de l'ensemble des guerres qu'a connue l'humanité, depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours. Ce volume sur la guerre du Pacifique est signé H.P. Willmott, l'un des historiens qui a le plus renouvelé l'étude du conflit. Il est cité dans la récent dossier de Guerres et Histoire n°4, d'ailleurs, à juste titre.

L'ouvrage est une traduction et, de fait, souffre de quelques coquilles, peut-être un peu trop nombreuses à mon goût. Erreurs de dénomination de matériel militaire (B-24 au lieu de B-25 dans la légende d'une photo), dates étrangement fausses (1942 au lieu de 1944, etc), sans parler des mauvaises traductions de la terminologie militaire américaine (les escadres de B-29 deviennent des escadrilles). C'est dommage.

Willmott se fixe ici pour objectif d'expliquer la guerre du Pacifique et non de la raconter. Sans se laisser influencer par les lieux communs véhiculés par la production cinématographique et médiatique actuelle. Le coeur de la démonstration de Willmott est de comprendre pourquoi le Japon, à l'inverse de l'Allemagne nazie, s'est engagé dans un conflit qu'il était sûr de perdre. L'historien propose aussi deux fils conducteurs essentiels. Premièrement, la guerre du Pacifique marque un tournant dans la guerre navale. Avant fin 1943, la suprématie dans le conflit dépend des victoires remportées. Après la fin 1943, les victoires sont fonction de la suprématie. Deuxièmement, les Etats-Unis ont combattu durant la première phase avec une flotte d'avant-guerre ; leur puissance industrielle leur a permis de triompher dans la seconde avec une flotte construite pendant le conflit.


Tora ! Tora ! Tora ! (1970) est sans doute la reconstitution la plus fidèle de l'attaque sur Pearl Harbor et de l'enchaînement des événements conduisant à l'agression japonaise contre les Etats-Unis. Cependant, le film, maintenant ancien, est submergé à l'époque par le contexte de guerre froide qui conduit à minimiser le rôle d'un Japon militariste et beaucoup moins "rose" que ne le laisse voir le film (en particulier les personnages de l'amiral Yamamoto et de Fuchida, par exemple). Ci-dessous, la séquence d'ouverture du film.




GENERIQUE CINEMA - TORA TORA TORA - 1970 par generique-cinema


La bataille de Midway (1976) retrace les causes et le déroulement de cette bataille livrée en juin 1942 et qui est considérée comme le tournant de la guerre du Pacifique, une vision récusée par Willmott dans son livre. Le film, qui compte un casting impressionnant, se présente comme une oeuvre documentaire. Ci-dessous, la scène du lancement des appareils japonais depuis le porte-avions Akagi pour la première attaque contre Midway, le matin du 4 juin.

 


Kokoda (2006) est un film australien racontant les combats entre Japonais et Australiens sur la piste de Kokoda, en Nouvelle-Guinée, en 1942. Un groupe de soldats australiens du 39th Battalion est attaqué et décimé par les Japonais et les survivants cherchent à regagner leurs lignes à travers une jungle inhospitalière et face à un ennemi redoutable et sans merci. L'oeuvre témoigne du grand attachement des Australiens à la mémoire de la guerre du Pacifique, qui reste vivace, tout comme celle des crimes de guerre commis par les Japonais contre les prisonniers de guerre et les civils.




La série The Pacific (2010) de HBO retrace le parcours de plusieurs soldats de la 1st Marine Division à travers plusieurs des grands engagements de la guerre du Pacifique, de Guadalcanal à Okinawa (1942-1945). Le débarquement à Peleliu constitue le coeur de la série (épisodes 5,6 et 7). Ci-dessous, l'épisode 5 avec la fameuse scène du débarquement (cliquer vers 30 mn) et la contre-attaque des chars japonais sur l'aérodrome de Peleliu (cliquer vers 40:30).


The Pacific: Episodul 5 [Peleliu Landing] HDTV par Filmede10




Willmott expose ses arguments dans plusieurs parties chronologiques suivant le cours du conflit, précédée d'une partie sur la genèse de la guerre où il revient d'ailleurs sur la question des dates. Car si en Europe la guerre du Pacifique commence en 1941 avec l'attaque de Pearl Harbor, en Asie le début du conflit peut être fixé aussi loin qu'en 1931 avec l'invasion de la Mandchourie (c'est le cas au Japon où on l'appelle "la guerre de quinze ans"). La première partie revient sur les succès japonais initiaux (décembre 1941-avril 1942). Le Japon l'emporte au départ grâce à la possession de l'initiative, à sa concentration de forces, à sa supériorité numérique, qualitative et à la surprise initiale. Deuxième partie : les problèmes (mai 1942-novembre 1943). Willmott y récuse l'idée de tournant de la guerre, en particulier pour Midway. Pendant les deux premières années de la guerre, les deux flottes luttent pour acquérir la suprématie. Mais celle-ci ne se manifeste vraiment que fin 1943, quand les Etats-Unis mettent en ligne une flotte qui leur permet de gagner la guerre en détruisant la flotte japonaise, ses navires de transport et de bloquer ses lignes maritimes. Midway est une bataille importante parce qu'elle s'inscrit dans le moment, entre mai 1942 et février 1943, où les Américains disputent et obtiennent la suprématie face aux Japonais. Les campagnes de cette période sont d'ailleurs plus fonction de l'enchaînement des événements que du choix des deux protagonistes. Troisième partie, vers la défaite, l'échec et l'effondrement (novembre 1943-octobre 1944). C'est la phase déterminante : les Américains, qui prennent le leadership mondial en 1944, anéantissent le transport japonais et remporte une série de grandes batailles, comme celle de la mer des Philippines. Paradoxalement, un des seuls succès japonais de cette année-là, l'opération Ichigo en Chine du Sud, a un rôle important pour l'après-guerre car elle affaiblit le Kuomintang face aux communistes de Mao. Dernière étape : suprématie et victoire (novembre 1944-août 1945). Les navires de commerce japonais sont massacrés par l'aviation embarquée qui prend le relais des sous-marins une fois que la flotte américaine se met à opérer plus près des côtes du Japon, tout comme les mines. L'armée japonaise est écrasée dans une série de batailles décisives, sur plusieurs théâtres d'opérations (Birmanie, etc). La défaite est consommée par le lâcher des deux bombes atomiques et par l'attaque soviétique sur la Mandchourie le 9 août, un modèle du genre pour l'art opératif. Seule l'intervention de l'empereur Hiro-Hito, sortant pour une fois de sa réserve, permirent de faire triompher le principe de la capitulation face aux fanatiques de l'armée. Pour Willmott, en définitive, le Japon a été emporté par un tsunami humain et matériel créé par l'attaque de Pearl Harbor.

L'ouvrage est nanti de plusieurs compléments dont une chronologie détaillée en début d'ouvrage, des annexes sur les batailles, les navires, les pertes japonaises, une liste de notes biographiques des personnages incontournables et une courte bibliographie de référence. Au final, une très bonne introduction au sujet, abondamment illustrée par des photos et des cartes (un peu surchargées et pas forcément très claires).

samedi 24 décembre 2011

Joyeux Noël !

Et une pause de quelques jours sur le blog... bonnes fêtes à tous !

vendredi 23 décembre 2011

Génocide arménien-Pour compléter

Pour compléter le billet, lire le celui de Nicolas Gros-Verheyde sur Bruxelles2, c'est par ici (cela rejoint ce que je disais sur les manoeuvres politiques et diplomatiques).

Les faces cachées du génocide arménien


La proposition de loi de l'UMP visant à punir la négation de tous les génocides -après s'être limitée au seul génocide arménien- a soulevé la colère de la Turquie, qui réagit aujourd'hui par la voix de son Premier Ministre, M. Erdogan, en accusant à son tour la France de « génocide en Algérie ». La proposition n'a pas été fortement contestée à l'Assemblée même si elle a déclenché de nombreuses réactions en France. Cette proposition de loi n'est pas la première du genre, puisqu'une tentative précédente avait échoué en 2006. L'affaire actuelle renvoie à la question lancinante du génocide arménien et à l'affrontement entre la Turquie et l'Arménie, mais elle pose aussi la question du rôle de la France et renvoie au problème des lois mémorielles et du « devoir de mémoire ». On ne saurait exclure non plus l'utilisation politique et diplomatique qui est faite de ce sujet par le gouvernement actuel, à quelques mois des élections présidentielles de 2012, et alors que l'entrée de la Turquie de l'UE est toujours disputée, ce qui renvoie d'ailleurs à d'autres précédents. Ce billet apporte quelques éléments de réponse dans un sujet qui a une longue histoire et qui reste éminemment complexe et polémique.


Retour rapide sur les faits


L'Empire ottoman, au XIXème siècle, « l'homme malade de l'Europe », comporte une grande variété de minorités. Les Arméniens, monophysites, se trouvent alors sur les terres de l'ancien royaume d'Arménie, au pied du Caucase. Ils sont aussi majoritaires dans la Cilicie, au sud de l'Asie Mineure, que l'on appelle souvent « Petite Arménie » et où un royaume médiéval avait aussi existé (1080-1375). Au total, il y a sans doute 2 millions d'Arméniens dans l'Empire sur une population totale de 36 millions de personnes.

jeudi 22 décembre 2011

La dernière torpille (Torpedo Run) de Joseph Pevney (1958)

Les Américains ont, dans les années 1950, consacré un grand nombre de films à l'action de leurs sous-marins pendant la guerre du Pacifique, contre les Japonais. Ronald Reagan, acteur de son état avant de devenir président, s'est par exemple illustré dans le genre. On oublie trop souvent, d'ailleurs, le rôle important joué par les sous-marins américains à côté des porte-avions : si les U-Boote ont échoué -fort heureusement- dans l'Atlantique, les sous-marins américains, quant à eux, ont ravagé le commerce nippon et étranglé le Japon en envoyant par le fond une bonne partie de la flotte de commerce et de transport militaire -sans parler d'un nombre important de bâtiments de guerre.

Dans La Dernière Torpille, le commandant (Glenn Ford) du sous-marin Greyfish (Marsouin en français), est à la poursuite du porte-avions japonais Shinaru, l'un des bâtiments ayant participé à l'attaque sur Pearl Harbor (nom fictif, qui se rapproche d'un nom véritable, celui du porte-avions Shokaku, coulé d'ailleurs par un sous-marin américain, le Cavalla, le 19 juin 1944, pendant la bataille de la mer des Philippines). Mais le porte-avions est accompagné d'une escorte et d'un navire écran : un transport embarquant des civils américains faits prisonniers, dont sa femme et ses filles...

Ce n'est pas l'un des meilleurs films de sous-marins dans le Pacifique, mais il se laisse regarder.


mercredi 21 décembre 2011

Nicolas MEYLAENDER et Zong KAI, Nankin, Les Editions Fei, 2011, 144 p.

Bluffant. Emouvant. Prenant. Les mots ne manquent pas à la lecture de cette bande dessinée chinoise, traduite en français, évoquant ce que l'on a appelé "le viol de Nankin". Après l'incident du Pont Marco Polo en juillet 1937, les Japonais envahissent la Chine, alors qu'ils ont déjà annexé la Mandchourie en 1931-1932 et créé l'état fantoche du Mandchoukouo dirigé par le "dernier empereur" (voir le film éponyme). Le 13 décembre 1937, les troupes nippones pénètrent dans Nankin, la capitale du gouvernement nationaliste de Tchang-Kaï-chek. Ce qu'on appelle le massacre de Nankin se déroule surtout sur les six semaines suivantes, de décembre 1937 à janvier 1938, même s'il s'étend au-delà. Les Japonais exécutent sans doute au moins 200 000 personnes tout en commettant nombre d'atrocités (tortures, viols, décapitation au sabre, exécution à la baïonnette, personnes enterrées vivantes, etc). Le massacre de Nankin reste un point de discorde entre la Chine et le Japon, car des historiens révisionnistes ou négationnistes de ce dernier pays tendent à minimiser le massacre ou à en nier l'existence. Le décompte des victimes est sujet à débat, et il est relativement difficile à établir précisément.


Extrait d'un documentaire d'Arte sur le massacre de Nankin.






Dans la BD, l'auteur prend le parti de décrire les événements par le biais d'une enquête menée par un avocat chinois, maître Tan Zhen, qui défend devant une cour japonaise de notre époque une survivante du massacre, Xia Shuqin, une enfant à l'époque des faits, face à des accusations d'un manuel d'histoire japonais révisionniste. La BD se veut un récit documenté du massacre basé sur les témoignages des survivants, sans tomber dans la caricature grossière : les Japonais ne sont pas présentés uniformément comme des bourreaux. Cependant certaines cases sont particulièrement dures et le trait assez sobre retranscrit bien la tension. L'auteur se concentre sur les trois points importants de l'événement : l'exécution en masse des soldats nationalistes chinois faits prisonniers par les Japonais, la chasse aux hommes suspectés d'être des soldats dans Nankin, la persécution des personnes âgées et enfin le drame des viols collectifs, là où les cases sont les plus "violentes". Petit reproche peut-être : la BD se focalise sur le déroulement du massacre et n'en explore pas les causes, il manque une contextualisation, ce qui est un peu dommage. Néanmoins le propos est clairement de faire état des faits, donc l'omission peut se comprendre : on est dans la lignée de l'ouvrage d'Iris Chang, par exemple.

On trouvera à la fin de la BD une postface de Tan Zhen, quelques dates importantes pour suivre le fil des événements et une bibliographie indicative.

Dossier Pearl Harbor de Guerres et Histoire n°4 : remise à plat

Bon, je me sens un peu coupable car j'ai écorné maladroitement et un peu violemment le dossier de Guerres et Histoire sur Pearl Harbor. Aussi je me propose de le reprendre en entier, point par point, pour fournir une critique plus nuancée.

- p.32-33 : l'introduction est tout à fait pertinente. Seul hic, que j'ai déjà un peu évoqué : l'historiographie de la question souffre d'un regroupement d'ensemble. Les auteurs importants apparaissent, mais dispersés au fil des lignes. Par ailleurs une critique de 3 ouvrages récents sur Pearl Harbor, qui est évoquée dans le dossier, n'apparaît que p.100. Il aurait fallu peut-être une demi-page consacrée à la biblio avec quelque chose du genre : les ouvrages de la vulgate périmée-les pionniers révisionnistes-les ouvrages les plus récents et novateurs (comme celui de Zimm).

- p.34-37 : le propos de Benoist Bihan sur la marche à la guerre du Japon, si l'on excepte les quelques citations de Margolin qui n'enlèvent rien en soi à la qualité du récit, est tout fait intéressant également. On retrouve d'ailleurs tous les éléments que mentionne Willmott dans son ouvrage traduit en français, que je commenterai sous peu (Willmott insiste beaucoup sur le rôle de la Première Guerre mondiale pour expliquer le rapport de forces favorable aux Japonais, et sur la crise de 1929 pour expliquer la détérioration de la situation japonaise). Quant à Margolin, hormis ce que j'ai déjà dit, on peut relever que son livre ne traite guère en fait de l'attaque de Pearl Harbor, puisqu'il se concentre sur l'armée japonaise. Avait-il donc vraiment sa place ici ? Je pose la question.

- p.38-39, l'article de Benoist Bihan est complété par les dix dates importantes menant à la guerre. Avec un encadré qui démonte la théorie du complot sur Roosevelt qui aurait laissé sciemment les Japonais attaquer, ce qui est très bien.

- p.40-43 : Benoist Bihan explique comment la flotte japonaise est, en fait, un outil inadapté pour le conflit qu'elle engage contre les Etats-Unis. Rien à dire, c'est très bien mené, et il me semble judicieux d'insister dans l'encadré sur la faiblesse de l'aéronavale japonaise (effectifs des pilotes par exemple, on voit que le Japon est quasiment "à sec" dès la bataille de Guadalcanal).

- p.44-49 : présentation du raid lui-même et de ses échecs ou incohérences, par Pierre Grumberg. Là encore c'est très bon : les erreurs de planification et l'hésitation sur les cibles, cuirassés ou porte-avions, sont bien expliquées. Le parallèle avec Tarente est évoqué, pour le briser, ce qui est une bonne chose (dans Tora, Tora, Tora, le réalisateur fait lier les deux raids par Yamamoto). Sur l'appréhension du raid par les Japonais, il me semble aussi très juste de montrer que Fushida a volontairement exagéré les résultats du raid, pour asseoir l'aéronavale japonaise dans la supériorité théorique n'était encore pas acquise (ce qui se voit dans l'épisode inventé de la troisième vague d'attaque demandée à Nagumo, ce qu'il est le seul à faire).

- enfin p.50-53, les conséquences du raid pour les Japonais. Le tout est encore une fois bien résumé : l'attaque soude les Américains derrière Roosevelt, en particulier les républicains qui restaient très isolationnistes. Hitler déclare la guerre aux Etats-Unis, persuadé à tort qu'ils seront occupés par le Japon. Le raid évite à la marine américaine le risque hasardeux d'une rencontre en haute mer avec la flotte japonaise, qu'elle aurait sans doute perdue. La marine américaine voit ses effectifs gonfler, et par ailleurs, en raison des pertes dans l'attaque, elle doit miser sur les porte-avions et les sous-marins, qui vont s'avérer être deux des armes décisives de la guerre du Pacifique. Enfin, le commandement se renouvelle avec l'arrivée de Nimitz qui restera aux commandes jusqu'à la fin. Pour terminer, un encadré rappelle que les Américains, malgré leur connaissance d'une partie des intentions japonaises, se sont tout simplement laissés berner et qu'il n'y a pas de complot à débusquer...


Au final, c'est donc, en fait, un très bon dossier. Mon seul vrai reproche concerne l'historiographie du sujet et la bibliographie qui lui est liée : j'aurais aimé quelque chose d'un peu plus construit. Voilà, il me semble que ma critique est un peu plus fine maintenant. 


La série Les Grandes Batailles de la Seconde Guerre mondiale, créée par Daniel Costelle et Henri de Turenne dans les années 70, bien qu'un peu datée, reste de bonne facture même aujourd'hui. En tout cas bien meilleure que certains documentaires de piètre qualité. Ci-dessous la partie consacrée à la guerre du Pacifique.




mardi 20 décembre 2011

Carto n°6 et 7

Toujours en retard dans la lecture de certaines de mes revues (vous avez noté que j'ai lu rapidement Guerres et Histoire n°4...), un petit coup d'oeil sur les n°6 et 7 de Carto. La revue poursuit son chemin et se présente toujours comme un travail de vulgarisation, fortement appuyée sur les cartes des atlas Autrement. Les articles sont d'intérêt variable : je vois plus Carto comme une revue où l'on pioche ce que l'on veut. Elle se destine assez facilement aux enseignants du secondaire, et en particulier ceux du lycée.

Dans le n°6, à retenir :

- le dossier sur l'Océanie.
- les actualités.
- l'encart sur le tourisme mondial.
- les faux pas cartographiques de la télévision.




Dans le n°7, à retenir :

- le dossier sur l'Italie.
- les actualités.
- l'article sur le marché des déchets dans la partie Environnement.
- la rubrique L'oeil du cartographe qui évoque la cartographie scolaire, avec l'exemple d'une carte d'un manuel Belin du nouveau programme de 4ème (je l'ai utilisée en classe, effectivement, elle est imparfaite).

La partie histoire reste à mon avis toujours le point faible de la revue, mais l'on préfère évidemment qu'elle soit bien meilleure en géographie ! Carto reste une saine lecture...


Guerres et Histoire n°4

Guerres et Histoire, 4ème mouture, est sorti vendredi. Je l'ai lu hier soir et jusqu'à une bonne partie de la nuit, pour le terminer (je me suis donc levé tard ce matin à cause de cette revue ! lol). Bon, ça devait arriver un jour, mais voilà le premier numéro où j'ai quelques petites choses à reprocher.

Pas sur les témoignages consacrés aux incidents entre Chinois et Soviétiques sur l'île Damanski, au milieu du fleuve Oussouri, en 1969. C'est intéressant et en plus il y a une analyse de fond de la situation avec. En revanche, rédaction, s'il-vous-plaît, glissez-nous donc ici quelques références biblio pour creuser la question. Là, ça se justifie vraiment car le sujet est "exotique".

La rubrique actualités est toujours aussi bien. Pour faire le lien avec le livre de Keegan que je commentais hier, un chercheur vient juste de revoir le bilan de la guerre de Sécession à la hausse (800 000 plutôt que 600 000), ce qui apparaît plausible. La rubrique du reportage photo me laisse toujours un goût d'inachevé, car j'aimerai beaucoup en fait que d'autres pages soient consacrées au conflit évoqué (ici la guerre Iran-Irak, méconnue par ailleurs et rarement traitée correctement en français). Mais bon, ça ne tient qu'à moi...

Sur les Questions-Réponses, je reste un peu sur ma faim lors de la définition de l'art opératif par Benoist Bihan. Il est vrai que la notion est difficile à cerner et à expliquer, surtout dans une démarche de vulgarisation, exercice délicat. Notons d'ailleurs que Benoist Bihan intègre le comité éditorial de la revue, tout en restant à DSI/Histoire et Stratégie d'Areion, on voit donc son portrait en première page avec ceux des autres membres de l'équipe.

C'est surtout sur le dossier Pearl Harbor, en fait, que j'ai quelques petits reproches à faire. Non pas sur le propos, qui est parfaitement justifié : démonter le mythe autour de l'attaque japonaise était nécessaire. D'ailleurs, Pierre Grumberg critique p.100 l'ouvrage récent d'Hélène Harter chez Tallandier, L'histoire en batailles, que j'avais moi-même lu et présenté ici. J'avais senti une faiblesse dans les données militaires factuelles, mais pas dans l'historiographie du sujet, thématique que je maîtrise moins. Je rejoins en tout cas totalement les conclusions. Par contre, il me semble un peu excessif de dire que la teneur du débat et la thèse "révisionniste", si l'on peut appeler ainsi, n'avaient jamais été traduites en français. Autrement avait fait paraître dans sa collection Atlas des guerres un tome sur la guerre du Pacifique écrit par Willmott, qui reprenait les mêmes conclusions que ce dossier ou en tout cas ses grandes lignes (et ce dès 2001 : d'ailleurs je vais le relire pour en faire la critique bientôt). L'analyse sur l'efficacité du raid, p.44-49, repose principalement sur l'ouvrage d'Alan Zimm : je ne l'ai pas lu, il est sans doute pertinent, mais cela me semble un peu bref, à l'image de la bibliographie du dossier p.53. Au vu du sujet, je m'attendais honnêtement à quelque chose de plus musclé.

Et ce d'autant plus que, p.34-37, Benoist Bihan, décrivant la course vers l'abîme du Japon entre 1905 et 1941, se sert de citations de l'historien Jean-Louis Margolin. Margolin est désormais bien connu pour son ouvrage sorti en 2006 et réédité depuis, Violences et crimes du Japon en guerre, qui apparaît dans la bibliographie p.53 du magazine. Le travail de Margolin comprend des points forts, notamment le principal, qui est celui d'être le seul ou presque à écrire sur le sujet en français. En revanche, il est entâché de plusieurs failles : Margolin revendique et assume le fait de ne se servir que d'une littérature anglophone, et donc non de sources asiatiques, japonaises, chinoises, coréennes... qu'il ne maîtrise pas. Sa bibliographie est d'ailleurs très limitée. Plus grave, ce faisant, il emploie des ouvrages japonais, traduits en anglais, classés comme révisionnistes, c'est à dire qui minimisent l'ampleur des crimes commis par le Japon durant la Seconde Guerre mondiale ou juste avant. Par ailleurs, l'ouvrage de Jean-Louis Margolin ne traite que fort peu, en fait, de l'armée japonaise elle-même, et les chapitres thématiques du livre ne sont jamais mis en contexte. Le résultat, c'est que Margolin rejoint une partie des thèses révisionnistes sur deux épisodes clés du sujet, en particulier : le massacre de Nankin en 1937 et l'affaire dite des "femmes de réconfort" (prostituées enrôlées de force pour l'armée japonaise). Le cas Jean-Louis Margolin témoigne d'ailleurs d'une fracture dans le monde des spécialistes de l'Asie en histoire, entre des érudits qui ne font que peu ou pas de vulgarisation et d'autres historiens moins spécialisés qui reprennent des lieux communs ou des sources incomplètes. Je pense qu'il aurait fallu employer des historiens plus reconnus, comme Edward J. Drea (que je n'ai pas lu moi-même, mais qui est l'auteur d'un ouvrage sur l'armée japonaise et d'un autre sur les combats de Khalkin-Gol en 1939). J'ai déjà parlé du débat sur Margolin il y a un moment sur ce blog, mais pour ceux qui voudraient en savoir plus, c'est ici et ici avec une réponse de Margolin . Contacté par Benoist Bihan, celui-ci m'a présenté la chose différemment : Pierre Grumberg a réalisé une interview de Margolin dont il s'est servi pour cet article, c'est donc un travail collaboratif dans lequel l'interview ne représente qu'une petite partie. Les citations, il est vrai, n'apparaissent qu'à la marge des pages concernées et n'en influencent pas trop le contenu, et Benoist Bihan s'inscrit dans nombre de passages dans ce que présente Drea.


Peut un peu mieux faire, donc pour le dossier (même s'il reste bon). En revanche, l'article sur la bataille de Carrhes qui suit est très bien, et par ailleurs bien mis à jour au niveau des références (un bouquin vient de sortir sur le sujet aux Belles Lettres, je ne vais pas tarder à le lire aussi). Sympa également, la présentation du jerrycan, le "bidon boche". Peut-être un des plus intéressants articles de ce numéro : celui sur la guerre des Malouines, avec la position ambigüe de la France. J'ai beaucoup aimé aussi l'interview du général Bach sur les fraternisations franco-allemandes de la Grande Guerre : cela démonte l'image du film Joyeux Noël, qui a tendance à en faire une exception alors qu'en fait, c'était plutôt la règle. Plus original, l'article sur les ordres guerriers aztèques, qui apportent, encore une fois, une touche dépaysante à la revue. Thierry Widemman explique fort bien ensuite comment Guibert était plus un penseur de son époque, le XVIIIème siècle, plutôt qu'un précurseur de Napoléon ou de Clausewitz. Les illustrations sur les "paris fous pour gagner la Manche" sont originales par le thème choisi. J'ai été un peu moins convaincu, en revanche, par le dernier article sur les chevaliers : je pense qu'il faudrait, là encore, quelques pages supplémentaires pour développer.

La fin de la revue reste très bonne avec une double page film consacrée à Rome et ses légions -non exhaustive, sujet oblige- et une réaction du colonel de Lespinois aux propos de Martin Van Creveld sur l'airpower. Lespinois est aussi l'auteur d'une analyse de la bataille d'Angleterre chez Tallandier, que je commentais il y a peu. Cela montre en tout cas la bonne réactivité de la revue face aux critiques et aux lecteurs, y compris sur la toile, puisque le blog du numéro est celui de Florent de Saint-Victor, Mars Attaque. Félicitations à lui. Les chroniques lectures, cinéma et jeux PC sont intéressantes comme de coutume. Il y a aussi une page pour les wargamers. Au quiz sur les croisades : une petite faute au total. Le courrier des lecteurs montre, encore une fois, que Guerres et Histoire reste bien en phase avec son lectorat.

En résumé, encore un bon numéro, malgré le petit bémol sur le dossier : attention à la question des sources, c'est primordial.

lundi 19 décembre 2011

John KEEGAN, La guerre de Sécession, Pour l'histoire, Paris, Perrin, 2011, 507 p.

On ne présente plus John Keegan, célèbre historien militaire britannique, auteur de nombreux ouvrages à succès tel l'Anatomie de la bataille, qui infléchit considérablement l'histoire militaire de la fin du XXème siècle. Le dernier livre que j'avais lu de lui, un des plus récents, sur la guerre en Irak, m'avait déçu. Ce n'est pas le cas de son dernier ouvrage, traduit par Perrin en français et sorti en 2009, sur la guerre de Sécession, ou American Civil War en anglais, qui me laisse une meilleure impression, bien qu'imparfaite. Ici, encore une fois, il fait oeuvre de vulgarisation sur un conflit, qui reste, en définitive, peu connu du public français malgré la traduction de la somme de James Mc Pherson chez Robert Laffont ou des travaux d'André Kaspi, historien français, par exemple.

Dès l'introduction, Keegan pose les grandes lignes du propos : la guerre de Sécession est une énigme, dans le sens où elle pouvait être évitée, les Américains étant, depuis l'Indépendance, les champions de la conciliation. Mais ils étaient aussi hommes de principes, or ces derniers divisaient de plus en plus les hommes du Nord et du Sud du pays. La guerre de Sécession fut donc une véritable guerre civile, et en tant que telle elle fut également particulièrement inflexible. En quelques semaines, les Etats-Unis se transforment en champ de bataille, avec des armées d'amateurs de part et d'autre : la victoire sudiste à Bull Run, en juillet 1861, donne confiance au Sud et démoralise le Nord, entraînant la prolongation du conflit et la fin de l'espérance en une guerre courte -un schéma que l'on retrouvera en 1914. Dès lors, chaque camp mobilise toutes ses ressources dans une guerre qui devient totale. Le Nord l'emporte quand des généraux comme Grant et Sherman imposent leur stratégie, à savoir saigner à blanc le Sud en tuant ses soldats et en vivant sur le pays, ce qu'est incapable de réaliser Lee, pour le Sud, sur le théâtre d'opérations oriental. Par ailleurs, une autre énigme du déclenchement de la guerre réside dans le fait que le Sud est beaucoup moins puissant que le Nord, menant donc un conflit du faible au fort.

Dans Le Bon, la Brute et le Truand (1966), Tuco et Blondin, pour retrouver leur magot, doivent franchir une rivière où Bleus et Gris s'affrontent. Le film se déroule en 1862 au moment de la fin de la campagne du général sudiste Sibley, qui s'achève en désastre, au Nouveau-Mexique (épisode parfaitement authentique). En revanche la bataille autour du pont est complètement fictive, en dépit de l'effort de reconstitution (cliquer vers 5:30 pour voir l'assaut).


Keegan traite son propos par des chapitres à la fois chronologiques et thématiques, retraçant les causes et les grandes phases de la guerre, tout en évoquant des points particuliers. Dans les causes du conflit, il souligne que le Nord et le Sud s'étaient considérablement éloignés l'un de l'autre depuis la guerre d'Indépendance : "l'institution particulière" (c'est ainsi que l'on nommait l'esclavage au Sud) avait bien fini par créer deux sociétés différentes, qui se comprenaient de moins en moins. La guerre civile embrase tout le territoire, repoussant les limites connues du facteur géographique dans les opérations militaires (on compare souvent l'étendue du territoire confédéré à celle de la Russie de l'époque). Paradoxalement, les deux armées en présence, composées au départ d'amateurs et "d'officiers du dimanche", sont devenues en 1865, après 4 ans de guerre, les plus efficaces, sans doute, du monde de leur temps. Les deux dirigeants, Lincoln et Davis, connaissent des difficultés différentes dans leur conduite de la guerre : le premier peinant à trouver un général compétent, le second disposant de plusieurs bons tacticiens mais d'aucun véritable stratége. Sur le plan géographique, la guerre s'étendit à tout le territoire américain car l'objectif n'était, justement pas géographique : un des buts recherchés est tout simplement la destruction des hommes, de l'armée ennemie.


Josey Wales, hors-la-loi (1976), est l'un des premiers westerns à renverser le point de vue en présentant un héros combattant côté confédéré (guerre de partisans, les bushwhackers contre les jayhawkers, au Missouri et au Kansas en particulier ; un épisode méconnu et pourtant important de la guerre de Sécession, que Keegan survole un peu). Le livre à l'origine du film rejoint d'ailleurs l'historiographie de la "cause perdue". Cliquer vers 6:30 pour voir le générique avec la vieille musique traditionnelle de la guerre de 1812, contre les Britanniques.


Les chapitres abordant le conflit lui-même n'apportent rien de fondamentalement nouveau : il faut dire que la bibliographie anglo-saxonne sur le sujet est pléthorique (contrairement à celle de Keegan, qui ne se limite qu'à peu d'ouvrages finalement : c'est peut-être, d'ailleurs, une faiblesse). Les derniers chapitres, qui redeviennent thématiques, sont sans doute les plus intéressants : ainsi celui sur la guerre maritime, où comment la Confédération tente de renverser la situation désespérée du blocus nordiste par l'action des raiders et du premier sous-marin opérationnel, le Hunley. Sur l'engagement des soldats noirs dans les rangs de l'Union et même de la Confédération (puisqu'il y en eut), Keegan se livre à des analyses quasi-psychologiques qui rejoignent un peu ses travaux antérieurs. Est-on obligé de le suivre lorsqu'il affirme que les Noirs de l'Union eurent du mal à combattre certains Sudistes particulièrement haineux à leur encontre (tous les Noirs capturés, même blessés, étant quasi systématiquement exécutés) ? Sans doute non. En revanche, il insiste certainement avec raison sur la formidable résilience de ce que l'on appellerait "l'arrière", y compris au Sud, où les chances de gagner la guerre deviennent quasi nulles dès la fin de 1862. Le chapitre sur les blessés mérite aussi d'être lu, car il marque le passage des Etats-Unis dans la médecine de guerre moderne, une expérience qui ne sera pas perdue lors de l'entrée en guerre en 1917, malgré de nombreuses difficultés et l'impréparation initiale. Dans le chapitre sur les généraux, Keegan se répéte quelque peu car il évoque déjà beaucoup les personnalités des grandes figures nordistes et sudistes dans les chapitres chronologiques. Cependant, il insiste sur le rôle de Grant et Sherman, qui furent sans conteste les artisans de la victoire du Nord -alors que plus loin, Keegan affirme que l'Union n'a gagné que par le nombre et sa puissance matérielle, ce qui est contradictoire. Le fait est que le Sud ne produisit aucun stratège -comme Grant- et aucun visionnaire -comme Sherman- capables de renverser la balance du conflit. Les batailles de la guerre de Sécession sont avant tout des combats d'infanterie : les Etats-Unis n'avaient pas de tradition de cavalerie comme arme de choc à l'image de l'Europe, et l'artillerie n'a joué qu'un rôle secondaire. En revanche la guerre de Sécession se caractérise par un développement original, que l'on retrouvera plus tard : l'érection de retranchements, systématique dans les deux dernières années de la guerre, et qui annonce les tranchées de la Grande Guerre. Les pertes du conflit ne sont pas dues à la puissance de feu, dans leur grande majorité, mais aux maladies, ce qui rattache la guerre de Sécession aux conflits traditionnels puisque tel sera le cas jusqu'à la Première Guerre mondiale.

Glory (1989) reste sans doute l'un des meilleurs films contemporains sur la guerre de Sécession. Il présente, de façon plus ou moins romancée, le parcours d'un des premiers régiments noirs de l'Union pendant le conflit, le 54th Massachussets, qui se distingua dans l'assaut du fort Wagner, défendant le port de Charleston en Caroline du Sud. Le film fit aussi découvrir une future vedette d'Hollywood : Denzel Washington.



Keegan tord aussi le coup au mythe de la "cause perdue" en concluant sur l'idée que le Sud ne pouvait pas gagner la guerre de Sécession. Ce qui est remarquable, d'après l'historien, c'est que le Sud est tenu si longtemps. Malheureusement le mythe de la "cause perdue" s'imposa après la guerre au point que la vision fournie par Autant en emporte le vent a détrôné celle de La case de l'oncle Tom... Le Sud vaincu ne changea pas fondamentalement après le conflit, puisque se mit en place une société ségrégationniste pour remplacer "l'institution particulière", qui perdura jusqu'aux années 1950 et le combat pour les droits civiques. Ce fut la même chose dans l'armée, la guerre de Corée étant la première où l'on vit des unités mixtes sous l'impulsion du président Truman. La guerre de Sécession a profondément marqué l'histoire des Etats-Unis et sa population, même si elle n'a pas donné lieu à une littérature particulière. Aujourd'hui encore, la mémoire du conflit reste très forte dans les familles américaines, plus que pour la Première Guerre mondiale par exemple. Il apparaît que pour l'Union, la guerre de Sécession fut en quelque sorte une "seconde révolution", un terme qu'employait aussi les sudistes avant d'être vaincus.

Retour à Cold Mountain (2003) est l'un des premiers films vus du côté confédéré à se démarquer de l'historiographie de la "cause perdue", que l'on retrouve encore la même année dans un autre grand film, Gods and Generals. Le film raconte, en fait, l'histoire d'un déserteur de l'armée sudiste qui cherche à regagner son foyer, un phénomène important dans l'armée confédérée dans les deux dernières années du conflit (1864-1865). Dans le film, la seul scène martiale est celle de la fameuse "bataille du Cratère" pendant le siège de Petersburg (ci-dessous).



Au final, l'ouvrage de John Keegan se présente plus comme une synthèse et un essai sur la guerre de Sécession, un conflit résolument moderne, mais dont la modernité accouche d'un fond encore très traditionnel, inspiré par les guerres napoléoniennes enseignées à West Point. Cependant, il ne remplace pas la somme de McPherson, tout en étant desservi par une cartographie approximative et insuffisante, une des grandes faiblesses, malheureusement, des livres de John Keegan. Par ailleurs l'historien ne tranche pas vraiment dans sa conclusion sur la question de la modernité, ou non, de la guerre de Sécession, un débat pourtant ancien. C'est dommage. On note aussi l'absence de documents iconographiques, ce qui est regrettable, car la guerre de Sécession est aussi l'un des premiers grands conflits photographiés. Peut mieux faire est peut-être l'impression qui domine à la fin du livre...