mercredi 30 novembre 2011

Au commencement était la guerre...7/Locked at An Loc (13 avril-20 juillet 1972).


 Article publié simultanément sur le site de l'Alliance Géostratégique.

Le 13 avril 1972, pendant l'offensive dite de Pâques 1972, l'armée du Nord-Viêtnam attaque la ville d'An Loc, capitale de la province de Binh Long, au Sud-Viêtnam. Pendant les trois mois suivants, 3 divisions nord-viêtnamiennes vont s'acharner à prendre cette ville contre des défenseurs sud-viêtnamiens beaucoup moins nombreux, soutenus par une poignée de conseillers militaires américains. Les 66 jours de siège vont être marqués par des pertes colossales de part et d'autre, mais le succès final des Sud-Viêtnamiens empêche le Nord de s'ouvrir la route de Saïgon. Les Américains jouent un rôle-clé dans cette bataille, qui intervient après le début de leur désengagement progressif du pays : les conseillers militaires épaulant les Sud-Viêtnamiens dirigent l'appui aérien fourni par les Etats-Unis, qui va se révéler déterminant. Cependant, ce succès trompeur de l'ARVN1 aura des conséquences désastreuses sur l'appréhension des capacités de l'armée sud-viêtnamienne par le président Nixon et ses proches conseillers, qui vont monter cette réussite en épingle pour poursuivre le retrait américain du conflit.

dimanche 27 novembre 2011

Thierry LENTZ, L'assassinat de John F. Kennedy. Histoire d'un mystère d'Etat, Paris, Nouveau Monde Editions, 2010, 447 p.

L'assassinat du président américain J.F. Kennedy, le 22 novembre 1963 à Dallas, est sans doute l'un des grands événements marquants de l'histoire américaine. C'est aussi l'un des plus controversés, puisque l'on est encore bien en peine aujourd'hui de savoir précisément qui a tué le président, et pourquoi. L'historiographie de l'enquête elle-même est riche d'enseignements, mais également de zones d'ombre. C'est aussi l'un des dadas des conspirationnistes. Thierry Lentz, un universitaire français en droit plutôt connu pour ses travaux sur Napoléon Ier, avait pourtant déjà écrit un Que-Sais-Je consacré à l'assassinat de JFK. Dans ce livre au format poche, il réalise une remarquable synthèse, actualisée, des connaissances relatives à ce drame américain, et mondial.

L'historien, après un bref rappel des faits, brosse un tableau assez exhaustif de ce que l'on sait et de ce que l'on ne sait pas encore à propos de ce meurtre incontournable de l'histoire du XXème siècle. Il semble bien que, dès, le départ, les circonstances de la mort de Kennedy aient volontairement été "orientées" vers une piste plutôt que vers une, ou plusieurs autres. Lentz démontre ainsi comment on ne peut accorder qu'une crédibilité bien faible à la commission d'enquête Warren, chargée dès 1964 de faire la lumière sur les événements. D'une façon bien peu rigoureuse d'ailleurs, puisque il s'agit de coller le meurtre sur le dos du principal suspect, malheureusement vite abattu lui-même : Lee Harvey Oswald. Dans une longue deuxième partie, Thierry Lentz explique aussi pourquoi l'on ne peut considérer Oswald comme le meurtrier du président. Tout comme le propre assassin d'Oswald, Jack Ruby, ne peut avoir agi seul. Dans la dernière partie, l'auteur s'intéresse au pourquoi, entre problèmes politiques, diplomatiques, mafieux, et Cuba.

En conclusion, Lentz revient sur les éléments dont on ne peut aujourd'hui raisonnablement plus douter. D'abord le nombre de tireurs : ils étaient plusieurs. Oswald n'était sans doute pas parmi eux, même s'il a participé à la planification de l'attentat. Son assassinat deux jours après son arrestation n'est pas le fait d'un illuminé alias Jack Ruby, mais a eu lieu avec des complicités au sein de la police de Dallas. Enfin, toutes les enquêtes, celle de la commission Warren comme celle du FBI, ont d'abord cherché à prouver qu'il n'y avait pas eu de conspiration et que le seul coupable était Oswald.



Pour Thierry Lentz, le président Kennedy s'était mis à dos bon nombre d'acteurs importants de la société américaine du début des années 1960. L'extrême-droite américaine, d'ailleurs très présente à Dallas, ne lui pardonnait pas son engagement en faveur des droits civiques des Noirs. Les pétroliers et les grands industriels craignaient ses initiatives fiscales. Les militaires, les hommes de la CIA et des opérations spéciales, les anticastristes, les mafieux, ne lui pardonnaient pas le "lâchage" au moment du désastre de la Baie des Cochons. Le crime organisé s'inquiétait de la politique du frère, Robert Kennedy, à la Justice. Johnson n'était pas sûr d'être à nouveau vice-président ; Hoover, le patron du FBI, craignait une mise à la retraite d'office ; Nixon avait besoin de la voir disparaître pour faire un "come back". Pourtant, d'après Lentz, tous ces acteurs importants n'ont pas pu commanditer l'attentat.

Son hypothèse, plutôt séduisante, est de regarder au niveau juste inférieur, à savoir les hommes de la CIA, de la pègre et des anticastristes impliqués dans les opérations contre Castro et qui avaient l'habitude de travailler main dans la main, parfois de manière indépendante par rapport aux institutions américaines comme la CIA. Des hommes comme Ferris et Bannister, proches d'Oswald, incarnent bien ce milieu qui avait tout à perdre à la fin de la lutte contre le régime communiste de Cuba qu'envisageait de plus en plus Kennedy après la crise des missiles de 1962. Ces hommes avaient le mobile, les moyens, les complicités nécessaires et même un coupable idéal : Oswald, parlant russe, ayant séjourné en URSS et jouant les communistes pour la galerie (il était stipendié par la CIA, le FBI, peut-être même par le Département d'Etat). Le complot d'ailleurs a été très bien organisé, preuve d'une bonne logistique des exécutants. Seul hic : Oswald devait être éliminé et non pas pris, ce qui malheureusement arriva. D'où l'intervention de Jack Ruby. Si les enquêtes ultérieures ont tellement jeté le trouble, c'est parce que les grands acteurs de la société américaine avaient tout intérêt à ne pas faire dévoiler au grand jour leurs liens avec la pègre, les milieux anticastristes et toutes les officines de la CIA ou du FBI impliquées dans des opérations plus que douteuses. La vérité risquait de complètement bouleverser les Etats-Unis lancés dans leur "grande croisade" contre le communisme et bientôt dans le projet de "Grande Société" de Johnson. Pour Lentz, c'est là justement un échec patent de la grande démocratie d'outre-Atlantique, incapable d'admettre la vérité sur l'assassinat d'un de ses présidents.

Au final, un livre passionnant, bien documenté et qui ne verse ni dans l'apologie, ni dans le dossier à charge, encore moins dans le conspirationnisme. Saine lecture, donc, pour tous ceux qui sont intéressés par le sujet.


Retard sur le volet 7 de la chronique d'histoire militaire

Premier retard depuis le début de la chronique bihebdomadaire parue sur l'Alliance Géostratégique : le volet n°7 est reporté à une date indéterminée pour l'instant, sans doute dans le courant de la semaine prochaine... la fin du premier trimestre n'est jamais une période heureuse pour les profs. Pour vous faire patienter, je vous donne le sujet : ce sera sur la bataille d'An Loc, pendant l'offensive de Pâques en 1972, à la fin de la guerre du Viêtnam.

A suivre donc.

mercredi 23 novembre 2011

Guerres et Histoire n°3

Critique un peu en retard de ce numéro 3 de la revue, mais cette fois-ci, j'ai dû l'acheter, et j'ai un peu tardé (!). Mais mon commentaire n'en sera que moins suspect de partialité ! D'ailleurs, preuve que je conserve ma liberté d'opinion, je viens de refuser d'écrire deux articles (celui sur Bagration... snif, mais je ne désespère pas de l'écrire ailleurs, peut-être) dans une autre revue, Axe et Alliés, parce que j'avais des désaccords avec la ligne éditoriale du magazine. CQFD.

Bien. Ce numéro 3 est toujours très bon. Guerres et Histoire reste, pour l'instant, un pari réussi. Les ingrédients d'une recette qui marche ? Ils sont nombreux, ce qui n'enlève rien à la qualité du travail.

D'abord, la variété des sujets traités. Ce n'est pas si fréquent que cas dans le créneau concerné : même une revue comme Champs de Bataille ne fait pas mieux, et la différence tient aussi à la façon dont les sujets sont traités. Dans le numéro 3, on va de Zama à l'attaque sur Rio de Janeiro jusqu'à la lutte antisniper en Bosnie en 1993, autrement dit tout le spectre des périodes est couvert, à différents degrés, de même que le champ géographique.

La grande différence avec Champs de Bataille, par exemple, c'est la finalité éminemment pédagogique et très abordable du propos : les mots complexes ou nécessitant une définition sur surlignés et expliqués sur les côtés, et l'intervention d'historiens universitaires ou de spécialistes reconnus est également un gage de sérieux. Un exemple personnel : l'article sur la guerre de Genpei au Japon, que je ne connaissais vraiment que de très loin. Eh bien, à la lecture du court article dédié au sujet, j'en connais désormais l'essentiel. C'est vraiment un point fort de la revue.

Et puis, ce n'est pas surprenant avec Jean Lopez aux commandes, qui a fait le même travail sur le front de l'est : le magazine, bien qu'abordable par tout un chacun intéressé par l'histoire militaire, cherche quand même à actualiser l'historiographie des sujets, à casser des légendes noires, ou dorées, d'ailleurs, bref, à faire le point sans complexe sur des sujets parfois casse-gueule. Bon exemple dans ce numéro : le dossier sur les paras, dont la conclusion est sans appel, on peut résumer avec le sous-titre, "l'échec derrière le mythe". A ce propos, petit clin d'oeil à Benoist, p.52 : dans ta chronologie tu cites l'héliportage de l'opération Starlite sans faire référence à mon article paru dans Champs de bataille n°36, honte à toi (je plaisante : pour ne pas fâcher Benoist, allez donc voir comme moi l'interview vidéo de Jean Lopez à laquelle il répond sur l'article à venir sur Pearl Harbor, ça promet, on a hâte de le lire). Autre article intéressant de ce point de vue, celui sur la Bérézina, une victoire opérationnelle de Napoléon et une défaite stratégique en même temps. Peut-être le plus intéressant de ce côté : celui sur le calvaires des blessés en 1914, un épisode finalement assez peu connu il me semble.

Et même sans faire du neuf, l'approche reste toujours captivante : Vauban, le StuG III sont là pour le démontrer, à nouveau. La partie témoignage, ici celui de Michel Goya, qui a ouvert d'ailleurs un blog il y a peu, La voie de l'épée, qu'il faut aller suivre de temps en temps, est toujours intéressante, et munie d'un commentaire critique à la fin. Saine pratique. Dans les rubriques habituelles, j'avoue être un peu resté sur ma faim dans les photos avec Falloujah, sans doute parce que je connais mal le sujet et que j'aimerai un article ou un dossier complet. Par contre le reste continue d'être bon, et le magazine reste en phase avec les lecteurs : courrier pris en compte, présentation d'un blog -ici Bir Hacheim, celui de Jean-Luc Synave, bien connu des commentateurs Amazon et qui est allé rendre visite à l'équipe de Guerres et Histoire-, actualité littéraire, sorties cinémas et vidéos... et n'oublions pas les chroniques de Laurent Henninger ou Jean-Dominique Merchet, avec son blog Secret Défense.

Au final, on peut que continuer à se féliciter de la sortie d'une telle revue. Le récent engouement, assez net, pour l'histoire militaire, longtemps décriée ou assimilée à une fascination malsaine, ne peut qu'être encouragé par une publication grand public comme celle-là. Gageons que l'équipe maintienne la qualité éditoriale et les références bibliographiques et universitaires qui sont de coutume jusqu'à présent, et ajoute même pourquoi pas des innovations encore plus enrichissantes.

dimanche 20 novembre 2011

Rudolf PENCZ, For the Homeland. The 31st Waffen-SS Volunteer Grenadier Division in World War II, Stackpole Books, 2010 (1ère éd. 2002), 265 p.

La 31.SS-Freiwilligen-Grenadier-Division est l'une des divisions plus méconnues de la Waffen-SS. Elle a été formée fin 1944 dans la région de Batschka, en Hongrie, avec des Volksdeutsche de l'endroit. L'unité n'a reçu, pendant sa brève existence, ni surnom, ni emblème distinctif, comme c'est le cas chez la majorité des autres unités de la Waffen-SS. A posteriori on l'appellera division Böhmen-Mähren (Bohême-Moravie). Dès la formation de l'unité, en septembre 1944, le recrutement n'est pas composé exclusivement d'Allemands de Hongrie puisque des Hongrois et des Allemands du Reich en font également partie. L'unité combat en Hongrie entre novembre 1944 et janvier 1945 avant d'être expédiée en Autriche après avoir subi de lourdes pertes. Remodelée sur la division type 1945, elle rejoint ensuite la 17. Armee en Silésie, région où elle combat jusqu'en mai 1945 avant d'être entièrement détruite ou capturée en Tchécoslovaquie sous les coups de l'Armée Rouge et des partisans tchèques. Elle participe notamment en mars 1945 à la contre-attaque allemande sur la petite ville de Striegau.

Malheureusement l'ouvrage n'apporte pas grand chose d'utile au sujet, en raison de la partialité du propos. L'ouvrage est d'ailleurs préfacé par Otto Kumm, ancien général SS décédé en 2004, dernier commandant de la 1.SS-Panzerdivision Leibstandarte Adolf Hitler, reconverti dans les affaires après la guerre et l'un des fondateurs de la grande association des vétérans de la Waffen-SS, la HIAG (démantelée en 1992). Ca donne le ton d'entrée... d'autant plus qu'on ne sait pas grand chose sur l'auteur, Rudolf Pencz, qui a plus l'air d'être un amateur passionné, un peu trop d'ailleurs...

Les premiers chapitres sont les seuls intéressants : ils présentent la formation de l'unité, son recrutement et son ordre de bataille -encore que ce dernier point soit particulièrement indigeste car il est détaillé à l'extrême, sans doute trop... pour le reste, l'auteur s'appuie largement sur des témoignages de vétérans de l'unité, livrés quasiment bruts et sans commentaire critique. Les batailles elles-mêmes ne sont présentées que sous l'angle allemand, avec fort peu de considérations sur le côté soviétique. Par ailleurs, le style est très daté et touche à l'histoire-batailles ancien style, celui très critiqué dans les années 20-30 par l'Ecole des Annales en France. La typographie du livre étant petite, les chapitres se succèdent sans qu'on est l'impression de jamais en voir le bout. Les cartes sont des plus approximatives (genre croquis de situation dressé à la va-vite sur le champ de bataille) et n'aident pas à inscrire les événements abordés dans l'espace. Quant à la bibliographie, elle confirme la lecture puisqu'elle est assez ancienne, partiale (quasiment allemande à tout point de vue) et remplie d'ouvrages écrits par les Waffen-SS eux-mêmes...

Enfin, et ce n'est pas une surprise au vu de ce que l'on a dit précédemment, l'auteur aime bien son sujet et n'échappe pas à l'accueil de la fascination malsaine et revendiquée pour les Waffen-SS, qui se battent pour leur patrie (voir le titre), pour leur honneur (certains passages font très "Mon honneur s'appelle fidélité"...sic), contre les innombrables hordes bolchéviques et surtout les partisans tchèques, qui réalisent un véritable carnage de Waffen-SS au moment de la capitulation (les faits sont sûrement exacts, néanmoins leur présentation est véritablement biaisée : on a l'impression que les SS n'ont rien à se reprocher, ils tiennent le rôle des gentils...). Bref, voici encore un volume qui ravira tous les aficionados de la branche armée de l'Ordre noir.

Les éditions Stackpole Books se font une spécialité de ce genre d'ouvrage, qui en côtoient d'autres déjà plus intéressants (celui de Walter S. Dunn sur Bagration, par exemple, que je commentais il y a peu). Il s'agit donc de faire le tri, à chaque fois, entre le nauséabond et le potable. Vive le monde de l'édition en histoire militaire...

Patrick HUCHET, Emmanuel BERTHIER, L'abbaye de Bon-Repos, Monographie Patrimoine, Ouest-France, 2009, 17 p.

Voilà l'histoire d'une reconstruction assez phénoménale. L'abbaye de Bon-Repos a été fondée en 1184 par la grande famille des Rohan, qui comptait en faire la nécropole familiale à l'image de celle des rois de France à Saint-Denis. Elle est confiée à des cisterciens, spécialistes de la mise en valeur des terres, où justement bois et eau abondent. La donation initiale est remarquable et les premières granges apparaissent en 1235. Cependant, à la fin du Moyen Age, les abbés se sont plus faits seigneurs que pasteurs, et sont souvent rappelés à l'ordre : en 1415, Alain VIII de Rohan fait même appel au pape... l'abbaye est victime du concordat de 1516 entre François Ier et Léon X qui instaure le système de la commende. Les abbés ne résident plus sur place, et sous la Ligue, un aventurier peu scrupuleux met la main sur l'abbaye. Il faudra attendre 1683 et l'arrivée de l'abbé Philippe-Alexandre de Montaut Saint-Geniès Navaille pour voir l'abbaye reprendre un peu de lustre. Sur le bâtiment d'origine, qui ressemble déjà à une mini-cathédrale, l'abbé crée un palais abbatial. Malheureusement, le bâtiment est victime des événements de la Révolution, occupé par les chouans entre 1795 et 1800 ensuite. Il est racheté en 1830 par le baron de Janzé, mais les pierres ont servi à d'autres constructions... Laissée à l'abandon, envahie par la végétation, l'abbaye est finalement sauvée par la création, en 1986, de l'Association des Compagnons de l'Abbaye de Bon-Repos, qui commence les travaux de sauvegarde et de restauration. Aujourd'hui, le résultat est spectaculaire : l'abbaye accueille des animations permanentes d'art contemporain, en plus de la visite organisée des lieux, et propose même des ateliers pédagogiques.

Située dans les Côtes d'Armor, près du lac de Guerlédan, l'abbaye de Bon-Repos, dressée au milieu d'un cadre enchanteur, est assurément un lieu à ne pas manquer lors d'un passage dans la région.


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samedi 19 novembre 2011

Andrew WIEST, Vietnam's Forgotten Army. Heroism and Betrayal in the ARVN, New York University Press, 2008, 350 p.

Dans ce conflit dramatique et complexe qu'est la guerre du Viêtnam, il y a souvent une grande absente : l'armée sud-viêtnamienne. Dans la plupart des ouvrages traitant du sujet, on ne l'aborde que de manière secondaire ou rapidement au détour de quelques pages, non sans quelque préjugé d'ailleurs, et ce chez des spécialistes américains parfois reconnus de la question. C'est pourtant cet acteur incontournable du conflit qu'Andrew Wiest, professeur d'histoire à l'université du Mississipi du Sud, tente de réhabiliter dans ce livre tout à fait passionnant. L'idée lui en est venu après un voyage au Viêtnam, à Hué, en 2001, où il fit la rencontre du colonel nord-viêtnamien Pham Van Dinh, un ancien officier de l'ARVN passé au nord au moment de l'offensive de Pâques 1972. Aux Etats-Unis, Wiest rencontre ensuite Tran Ngoc Hue, un autre colonel sud-viêtnamien, fait prisonnier lors de l'opération Lam Son 719 en 1971 et qui n'a jamais fait défection, endurant des années de détention avant d'émigrer aux Etats-Unis. Ces deux personnages représentent les deux facettes de ce que fut l'armée sud-viêtnamienne pendant la guerre : issus de la même région, les environs de la ville de Hué, ils commandèrent tous deux la célèbre unité des Hac Bao (Panthères Noires), la compagnie de reconnaissance de la 1ère division sud-viêtnamienne, unité considérée comme la crême de cette armée. Leurs destins sont pourtant différents. Cette comparaison permet à Wiest d'exposer aussi les forces et les faiblesses de l'ARVN, une armée qui a soutenu, de fait, l'essentiel du combat contre le Vietcong et les Nord-Viêtnamiens, au prix de 200 000 morts. Wiest défend l'idée que, malgré la corruption et les interventions politiques au sein de l'ARVN, celle-ci était animée par un véritable nationalisme sud-viêtnamien et a produit des officiers de qualité, comme Hue et Dinh, bien conscients d'ailleurs des défauts de leur entité d'appartenance. Se pose également la question de la nature des relations entre l'armée américaine, et les Etats-Unis, et l'ARVN, bouc-émissaire commode pour excuser la défaite pendant la guerre du Viêtnam. En ce sens, le profil de Dinh représente à la fois ce qu'il y a de mieux et de pire dans l'ARVN, puisqu'il a finalement fait défection pour le Nord. L'ARVN a été forgée par les Américains, qui lui ont assigné des rôles différents au fil du temps ; les conseillers américains ou australiens auront joué un rôle primordial dans ces échanges.


Wiest conclut sur l'idée que les deux officiers choisis comme exemple incarnent bien le nationalisme sud-viêtnamien qui aurait pu faire barrage aux communistes. L'armée sud-viêtnamienne n'était tout simplement pas un outil conçu -par les Américains- pour faire face au Nord-Viêtnam sans la présence des Etats-Unis. La défection de Dinh en 1972 s'explique largement par l'obsession de sauver ses hommes et surtout par la prise de conscience que la victoire du Nord est inévitable face à l'incurie des dirigeants du Sud, eux aussi obsédés par la sécurité "politique" de leur armée. Les Américains, dès 1955, ont commis l'erreur de ne pas avoir que la guerre à venir serait une insurrection : en conséquence, ils ont modelé l'ARVN sur un modèle occidental, avec des divisions d'infanterie. Les tentatives menées pour la pacification et la conquête des "coeurs et des esprits" ont vite été rangées aux oubliettes. Le tournant en direction de la contre-insurrection n'intervient qu'avec la prise de commandement d'Abrams, après l'offensive du Têt, mais il est déjà trop tard. Les Américains n'ont pas compris qu'ils ne pouvaient gagner la guerre uniquement sur le plan militaire : ils n'ont pas forgé une armée sud-viêtnamienne capable d'assurer sa propre survie. Des efforts avaient cependant été faits dans la coopération entre unités américaines et sud-viêtnamiennes : ceux de la 2nd Brigade de la 101st Airborne Division du général Cushman avec la 1ère division de l'ARVN, par exemple, dans le district de Quang Dien. Les dirigeants sud-viêtnamiens ne se préoccupaient que de la loyauté politique des généraux de l'ARVN : ils ont laissé les Américains conduire la guerre et sont devenus trop dépendants de l'appui-feu et de la logistique de l'armée des Etats-Unis. Au moment du retrait, les failles de l'ARVN apparaissent : ainsi, lors de l'opération Lam Son 719, survenue trop tard et où Hue est capturé, ou lors de l'offensive de Pâques 1972, ou Dinh change de camp.

Au final, un livre incontournable, soigneusement illustré par des photos et des cartes mises en parallèle du texte, et nanti d'une bibliographie pour creuser la question.

Rolf HINZE, To the bitter end. The Final Battles of Army Groups North Ukraine, A, and Center-Eastern Front, 1944-1945, Casemate, 2005 (1ère éd. 1995), 207 p.

Rolf Hinze est un ancien officier allemand d'artillerie, qui a servi dans la 267. I.D. au moment de l'opération Bagration. Il incarne donc l'exemple-type du "Rückkämpfer", le combattant d'arrière-garde survivant aux grands désastres allemands de la fin de la Seconde Guerre mondiale, en 1944-1945. Après la guerre, il a écrit de nombreux ouvrages traitant du front de l'est et des unités allemands qui s'y trouvaient engagées. Celui-là évoque les derniers combats menés par les groupes d'armées allemands dans la partie centre-sud du front de l'Est, en Slovaquie, en Hongrie puis sur la Vistule et jusqu'en Silésie et en Tchécoslovaquie en mai 1945. Autant le dire tout de suite, comme cela est précisé par l'éditeur, la traduction est approximative car le traducteur a connu des empêchements suite au cyclone Katrina (il habitait La Nouvelle-Orléans...). Le couac se ressent dans le texte.

Néanmoins, dès l'avant-propos, Rolf Hinze se classe dans la grande catégorie des mémorialistes allemands d'après-guerre qui ont largement façonné la vision très négative de l'Armée Rouge en Occident. Il y développe aussi des considérations très nauséabondes : pourquoi faire du "devoir de mémoire" au sujet des atrocités nazies alors qu'au même moment les Soviétiques et Staline enfermaient et exécutaient à tour de bras dans le goulag ? Cette vieille comparaison ("nazis et communistes, même combat"), malheureusement trop fréquente, a depuis longtemps été mise à bas par des recherches historiques dignes de ce nom. Pour Hinze, cependant, la loi des vainqueurs a dicté l'écriture de l'histoire (alors que pour la guerre à l'est, on sait très bien que c'est la guerre froide qui l'a fait) : pourquoi personne ne s'offusque des bombardements alliés sur l'Allemagne par Bomber Harris, ou de la remise par les Alliés de citoyens soviétiques ayant combattu sous l'uniforme allemand à l'URSS ? De vieilles lubies qui ont encore la vie longue... tout comme la théorie, que reprend Hinze, selon laquelle la Wehrmacht n'aurait été vaincue à l'Est que sous le poids du nombre : l'URSS disposait d'une main d'oeuvre "inépuisable". Le ton est donné d'entrée.

Quant au contenu à proprement parler, il est très décousu. L'ouvrage est parsemé d'illustrations fournies par Ian Baxter, un spécialiste de l'iconographie du front de l'Est... côté allemand surtout (la légende est parfois réduite au minimum vital, et en particulier pour les quelques photos montrant le camp soviétique ; p.109, une erreur grossière qui montre la méconnaissance de l'auteur sur l'Armée Rouge, une colonne de T-34/85 prise pour des IS-2...). Mais le texte passe d'un endroit à l'autre du front sans grande cohérence. Côté allemand, tout le monde se bat bien et vaillamment face soit aux méchants "terroristes" slovaques qui se soulèvent en août 1944, ou contre les hordes innombrables de l'Armée Rouge. Hinze intègre pourtant les ouvrages de David Glantz dans sa bibliographie, mais il ne semble en avoir retenu que les listes d'unités opposées à chaque Groupe d'Armées allemand. Pour le reste, la bibliographie est trop datée et orientée (de l'allemand, rien que de l'allemand, et pas trop d'ouvrages solides). Le propos est germanocentré et n'évoque quasiment jamais le côté soviétique, sauf pour en rajouter sur les crimes commis lors de l'entrée sur le territoire du Reich (avec force détails à chaque fois, histoire de montrer la mission "civilisatrice" des défenseurs allemands...).

Dans la conclusion, Rolf Hinze prétend se placer du point de vue du soldat pour expliquer, étrangement à cet endroit là, que le Landser de l'Ostfront, pendant le conflit, ne pouvait pas désobéir et faire acte de résistance, au motif qu'il était apolitique. Les comploteurs du 20 juillet et les Allemands du Comité National pour l'Allemagne Libre, travaillant avec les Soviétiques, sont explicitement désignés comme des traîtres à leur patrie et à leur serment de fidélité envers le Führer. Hinze se lamente d'ailleurs qu'on donne comme modèle à la Bundeswehr actuelle ces actes de résistance antinazis commis par des Allemands. Il s'auto-congratule, dans son ouvrage, d'avoir réussi à prouver que le Feldgrau n'a pas démérité dans les derniers mois de la guerre. Pathétique ! La postface est du même tonneau (avec une reprise de la théorie de l'attaque préventive planifiée par Staline contre l'URSS, un grand classique encore une fois, qui justifie a posteriori l'opération Barbarossa).

Bref, il n'y a pas grand chose à en tirer. On peut classer le livre dans la grande catégorie des écrits nous en apprenant plus sur leur auteur, ses pensées et arrière-pensées, que sur le thème abordé à proprement parler. La somme de Jean Lopez ou d'autres ouvrages de spécialistes sont recommandés pour éviter ce genre d'ouvrages particulièrement indigestes...

Amina OKADA, Thierry ZEPHIR, L'âge d'or de l'Inde classique, Découvertes Gallimard 506, Paris, Gallimard, 2007, 128 p.

Les grands empires de l'Antiquité indienne, comme celui des Maurya marqué par le contact avec l'expédition d'Alexandre le Grand, restent encore peu connus du grand public. Pourtant, le nouveau programme d'histoire de 6ème, entré en vigueur depuis quelques années, intègre, en fin d'année, un petit chapitre sur l'Inde des Gupta (IVème-VIème siècle), empire qui, traditionnellement, est considéré comme marquant l'apogée de l'Inde classique. C'est ce monde de l'Inde sous les Gupta que les deux auteurs, Amina Okada (conservateur en chef au musée des Arts asiatiques-Guimet en 2007) et Thierry Zéphir (ingénieur d'études dans le même musée, enseignant de l'art des Indes à l'Ecole du Louvre) cherchent à présenter dans ce Découvertes Gallimard.

Les deux premiers chapitres retracent brièvement l'histoire de l'Inde ancienne jusqu'au règne et à la chute des empereurs guptas. Les quatre chapitres suivants traitent des aspects "civilisationnels" de ce dernier univers : politique de tolérance religieuse, bouillonnement littéraire et scientifique, art et architecture, enfin le rayonnement de l'Inde des Guptas à travers le sud-est asiatique en particulier. Comme de coutume, le propos est complété par des annexes développant certains points (littérature sanskrite, art gupta, etc) et par une bibliographie de référence.

Un bon ouvrage d'introduction au sujet où l'on aurait aimé, cependant, trouver un lexique pour l'explication de certains termes utilisés : il est parfois difficile de s'y retrouver quand l'on n'est pas familiarisé avec le sujet.

samedi 12 novembre 2011

Au commencement était la guerre...6/La contre-attaque allemande de Lauban (1er-8 mars 1945)


Article publié simultanément sur l'Alliance Géostratégique.

L'histoire de la Grande Guerre Patriotique -comme l'appelle encore les Russes-, du front de l'est pendant la Seconde Guerre mondiale (1941-1945), a été largement écrite par les vaincus : les Allemands. Les mémoires des généraux nazis1 ont fortement influencé, jusque dans les années 80, la vision occidentale de l'Armée Rouge et de ses performances durant le conflit. Ces derniers se gargarisaient de leurs succès tactiques dans les deux premières années de la guerre (1941-1943), tout en évitant soigneusement d'évoquer les grandes défaites de 1944-1945 : l'Armée Rouge n'aurait triomphé que par la force brute, le nombre et la puissance de feu. Ce qui montre bien qu'ils n'ont pas compris que leur supériorité tactique a été en fait l'une des causes de leur défaite, faute d'avoir développé ce qui a permis la victoire soviétique, l'art opératif2. Il a fallu attendre les années 1985-1995 pour voir des chercheurs américains3 remettre en cause ce postulat. Car les Soviétiques, dès les années 30, ont conçu et expérimenté un niveau intermédiaire entre le tactique et le stratégique : l'opératif (operational en anglais), qui les placent à l'époque en avance sur tout le monde ou presque. L'offensive de l'Armée Rouge Vistule-Oder, en janvier 1945, peut être considérée comme un modèle du genre, avec ses prolongements pour nettoyer les ailes de l'effort principal, en Prusse-Orientale/Poméranie et en Silésie. C'est lors de la poussée du maréchal Koniev en Basse-Silésie que les Allemands montent l'une de leurs dernières contre-attaques d'envergure, pour reprendre la ville de Lauban. Cette bataille illustre assez bien la vraie nature de la guerre sur le front de l'est en 1945, entre une Wehrmacht en retard obsédée par la bataille décisive et d'anéantissement, cherchant l'encerclement, et une Armée Rouge sûr d'elle-même, guidée par sa réflexion et sa pratique de l'art opératif, qui va la mener à la victoire.


Koniev fond sur la Basse-Silésie


Du 12 au 16 janvier 1945, le 1er front de Biélorussie du maréchal Joukov et le 1er front d'Ukraine du maréchal Koniev passent à l'offensive sur la Vistule. En une vingtaine de jours, ils enfoncent les lignes allemandes sur 500 km et atteignent l'Oder le 3 février, établissant des têtes de pont sur la rive ouest du fleuve4. Berlin, la capitale du IIIème Reich, n'est alors plus qu'à 60 km des avant-gardes soviétiques. Suite à la contre-offensive allemande contre le flanc du 1er front de Biélorussie de Joukov (opération Sonnenwende5, 15-18 février 1945), la Stavka6 décide de changer l'axe de son offensive principale et d'arrêter l'offensive sur Berlin. Les 1er et 2ème fronts de Biélorussie7 vont opérer une conversion vers le nord, sur la Baltique, pour nettoyer la Poméranie. Joukov fonce sur Stettin et l'embouchure de l'Oder pendant que Rokossovsky assiège et prend Dantzig.


dimanche 6 novembre 2011

Fred DUVAL, Jean-Pierre PECAU et Colin WILSON, Jour J, tome 5 : Qui a tué le président ?, Paris, Delcourt, 2011, 56 p.

Etats-Unis, 1960 : Richard Nixon gagne les élections contre John Kennedy. Réélu en 1964, il impose un régime autoritaire qui élimine discrètement les opposants. Nixon engage massivement l'armée américaine au Viêtnam dès 1965. Trois ans plus tard, il cherche à modifier la constitution pour obtenir un troisième mandat : une manifestation monstre d'opposants est écrasée dans le sang à Chicago. Pendant ce temps, Chris French, fils d'un malgré-nous Waffen-SS à Berlin aux derniers jours du IIIème Reich, fait partie du gang de motards des Hell's Angels. Il s'engage dans l'armée et part au Viêtnam où il sert dans les Marines, puis dans les LRRP. Pour avoir abattu un officier qui lui donnait un ordre suicide pendant l'offensive du Têt, en 1968, il est condamné à 144 années de prison. La guerre, elle, continue. Nixon tente un débarquement au Nord-Viêtnam, sur le modèle de celui d'Inchon en Corée du Sud, qui se termine en catastrophe. En 1971, il planifie alors l'opération "Arc Royal", une frappe nucléaire à la frontière sino-viêtnamienne pour couper les routes de ravitaillement chinoises du Nord-Viêtnam. Le secrétaire d'Etat Henry Kissinger, effrayé par cette perspective, complote avec le président cubain Batista -qui n'a pas été renversé par Castro- pour faire assassiner le président Nixon...

Cinquième volume de la série uchronique de Delcourt, Jour J (réécrire le passé en fonction de la modification d'un événement historique). Le thème choisi est très porteur : en filigrane, c'est bien sûr l'ombre autour de l'assassinat de JFK, mais aussi les temps difficiles de l'Amérique enlisée dans la guerre du Viêtnam. La BD joue beaucoup, d'ailleurs, sur une réalité quasi-historique : celle de la perspective, dans les années 60, sur fond de révolution de mai 68, de contestation antiguerre, de lutte pour les droits civiques, d'une véritable implosion de la société américaine. Certains historiens ont même évoqué une quasi "seconde guerre civile", après la guerre de Sécession.

Comme de coutume, l'album est bourré de références (The Mandchurian Candidate, un film sur le bourrage de crâne psychologique subi par les prisonniers américains de la guerre de Corée, dès les premières pages). L'historique du personnage principal est relativement bien travaillé. L'aspect militaire peut-être un peu moins, même s'il y a de bonnes idées (celle du débarquement au nord, ou de la frappe nucléaire à la frontière). Les pages les plus grandioses sont peut-être, tout de même, celles consacrées à la crise intérieure des Etats-Unis sur fond de guerre au Viêtnam et de confiscation du pouvoir par Nixon. Au final, le filon "assassinat de JFK" est relativement peu exploité, alors que la bibliographie abonde sur le sujet (je commenterai sans doute bientôt un récent ouvrage de Thierry Lentz sur la question). C'est un peu dommage car il y avait des pistes à creuser. En même temps, c'est sans doute une bonne chose car on n'assiste pas aux dérapages habituels des théories conspirationnistes sur le sujet.

Cependant, à la différence de pas mal de tomes précédents, la bibliographie indicative fournie en fin d'ouvrage est cette fois très sommaire, ce qui explique sans doute les choix du scénario. Le dessin de l'album n'est pas non plus mon préféré de la série. L'histoire est parfois difficile à suivre en raison d'allers-retours perpétuels, de flashbacks, tout cela paraît donc un peu confus.

David M. GLANTZ, Jonathan HOUSE, When Titans Clashed. How the Red Army Stopped Hitler, University Press of Kansas, 1995, 414 p.

Travaillant actuellement sur des articles traitant du front de l'est, j'ai ressenti le besoin de me replonger dans cet ouvrage incontournable des 20 dernières années sur la question. Je l'avais lu un peu vite la première fois. David Glantz est l'un des historiens américains qui a profondément renouvelé la vision de l'Ostfront pendant la Seconde Guerre mondiale. Il est Directeur du Combat Studies Institute de Fort Leavenworth, au Kansas, depuis sa fondation en 1979 jusqu'en 1983, et directeur des opérations soviétiques du Center for Land Warfare de l'US Army War College à Carlisle, en Pennsylvanie, de 1983 à 1986. En 1993, il crée le Journal of the Slavic Military Studies. Glantz est sans doute l'un des meilleurs connaisseurs de l'Armée Rouge et du rôle de l'URSS dans la Seconde Guerre mondiale. C'est lui qui a remis à sa juste place l'effort soviétique qui est venu à bout des Allemands, tout en démontant toute une historiographie occidentale très influencée par les mémoires des généraux nazis survivants. Il participe aussi à la redécouverte de l'art opératif soviétique, de première importance pour l'armée américaine à la fin des années 70 et dans les années 80. Glantz s'est associé pour ce travail à Jonathan House, professeur au Gordon College en Géorgie.

Ce livre, qui n'est pas le premier de Glantz (il publie dès 1989 en son nom), est sans doute le plus abordable parmi sa nombreuse bibliographie. Le but de l'ouvrage est tout simplement de proposer un nouveau regard sur la Grande Guerre Patriotique, comme l'appelle encore les Russes : en effet, en 1995, la fin de l'URSS et l'ouverture des archives -temporaire- permet d'avoir accès à une nombreuse documentation qui va enfin autoriser, en Occident, à contrebalancer le récit classique fourni par les anciens militaires nazis dans le contexte de la guerre froide, où les Soviétiques sont devenus les adversaires, et donc accepté sans broncher par les Américains et d'autres. Il comprend quelques erreurs de détail (dans les pages sur Koursk, le Panther se retrouve affublé d'un canon de 88mm au lieu de 75, etc), mais il n'en est pas moins très instructif.

Les deux auteurs divisent le livre en plusieurs parties. La première fait le point sur les évolutions de l'Armée Rouge entre 1918 et 1941, à la veille de l'attaque allemande. La guerre civile russe est bien mise en avant comme un moment fondateur, qui va accoucher de l'art opératif, malheureusement sabré par les grandes purges de 1936-1938. Cependant, l'héritage se maintient à travers, par exemple, la prestation de Joukov à Khalkin-Gol contre les Japonais en 1939. Sont ensuite exposées les raisons du pacte germano-soviétique et les conséquences de la guerre désastreuse contre la Finlande, en 1939-1940. Celle-ci entraîne la mise en oeuvre d'un certain nombre de réformes qui ne sont pas achevées en juin 1941 : la Wehrmacht a donc attaqué au meilleur moment, face à un adversaire en pleine réorganisation. Suit un tableau des forces en présence et un point sur l'absence de réaction de Staline devant l'imminence évidente de l'attaque.

La guerre elle-même est divisée en trois grandes phases, à laquelle une partie est consacrée. La première va de l'invasion à décembre 1942. Cette période voit l'Armée Rouge subir des pertes catastrophiques (11 millions d'hommes, tués, blessés, disparus, prisonniers, fin 1942). Mais la machine de guerre tactique allemande n'a pu venir à bout des réserves soviétiques, et par ailleurs les survivants ont appris, dans le sang, les leçons de la Wehrmacht. La mobilisation industrielle de l'URSS est sans équivalent en face, et l'aide alliée joue aussi son rôle. Pour Glantz, l'échec de Barbarossa n'est pas seulement celui d'Hitler, mais aussi celui des officiers allemands ont appliqué des succès tactiques en Europe occidentale à une géographie orientale.

La deuxième période, de novembre 1942 à décembre 1943, constitue un tournant. Les Allemands perdent l'initiative et finalement la guerre, une grande partie du territoire russe est libérée. La Wehrmacht n'a plus assez d'hommes et pas assez de matériel en ligne malgré la mobilisation totale des ressources du IIIème Reich. Mais les Allemands ont aussi perdu parce que les chefs soviétiques, auxquels Staline fait désormais confiance, ont surclassé leurs opposants. Lors de la bataille de Koursk, ces officiers soviétiques montrent leurs capacités à tester des concepts opérationnels ou stratégiques, notamment dans l'emploi des blindés. Economiser du sang devient, également, un but recherché par l'Armée Rouge, ce qui n'est pas peu dire.

Lors de la troisième période du conflit, de janvier 1944 à mai 1945, les Allemands voient leurs pertes considérablement augmenter et dépasser même celles des Soviétiques. Cette phase est marquée par des combats proprement horrifiques, qui culminent en 1945 jusqu'à la prise de Berlin. Surtout, la victoire soviétique porte en germe la guerre froide avec l'occupation des territoires libérés en Europe centrale et orientale, d'où le déni occidental sur les performances de l'Armée Rouge qui devient bientôt l'ennemi.

En conclusion, Glantz et House rappellent que la guerre, pour les Soviétiques, ne s'arrête pas avec la capitulation allemande. En août 1945, l'Armée Rouge mène en effet une opération de grande envergure contre les Japonais en Mandchourie. Celle-ci devient un cas d'école de l'art opératif soviétique, à partir de celui développé et amélioré contre les Allemands. Les Soviétiques ont, pendant le conflit, supporté le gros de l'effort contre l'Allemagne nazie : les pertes russes sont là pour en témoigner, tout comme les pertes allemandes d'ailleurs. Cela ne veut pas dire que l'aide occidentale est à négliger : les Anglo-Américains, avec leur campagne de bombardement stratégique contre l'Allemagne (hors de portée de l'URSS), ont considérablement affaibli la Luftwaffe à l'et et ont permis à leur façon aux VVS de s'imposer. Le Lend-Lease a assuré la motorisation de l'infanterie soviétique et le succès de certaines des plus réussies des opérations en profondeur. La logistique soviétique doit aussi beaucoup à l'apport américain (locomotives, rations, métaux, etc). Pour Glantz, le rapport de forces entre les deux armées s'est en fait inversé durant le conflit, chacune prenant la place que l'autre occupait au départ. En revanche, les conséquences de la guerre pour l'Etat soviétique sont plutôt néfastes : si Staline a engrangé un prestige considérable, la peur de l'invasion conduit l'URSS à créer une zone tampon et à entretenir des Etats-clients partout à travers le monde, ce qui va gréver la reconstruction du pays ravagé par un conflit dantesque. Un poids lourd dont l'URSS ne se relèvera pas.

Cet ouvrage de synthèse a pour mérite essentiel de fournir une autre vision de la guerre à l'est. Glantz propose certes un récit plutôt soviéto-centré, mais sans négliger le bord allemand ni tomber dans une hagiographie trop visible côté russe. Après des décennies de bourrage de crâne par les mémorialistes allemands -récits encore très populaires aujourd'hui, il fallait bien qu'un jour arrive la vision de "ceux d'en face". Les cartes de l'ouvrage, nombreuses, mériteraient cependant d'être travaillées : visiblement ce n'est pas le point fort de Glantz, qui s'intéresse aussi surtout aux opérations terrestres, et assez peu à l'aviation, ce qui est un défaut, sans doute, là aussi. Les annexes sont cependant abondants et quelques pages reviennent sur les archives utilisées.

Jean MALYE, La véritable histoire des héros spartiates, Paris, Les Belles Lettres, 2010, 333 p.

Parallèlement à la BD que je viens juste de commenter précédemment, je relisais ce petit ouvrage des Belles Lettres que j'avais déjà "avalé" pendant les vacances d'été, pour me remettre en tête les textes des sources sur le tyran Nabis.


Que se cache-t-il d'ailleurs derrière le titre de cette collection des Belles Lettres, bien connues pour leurs nombreuses éditions nouvelles de textes anciens ? Tout simplement la compilation des sources, justement, qui traitent de tel ou tel personnage important de l'Antiquité : Périclès, Constantin, Pompée, mais aussi le premier empereur de Chine, par exemple, etc. Dans ce tome-ci, ce n'est pas un personnage unique qui est traité, mais plusieurs issus de la cité de Sparte. Essentiellement les grands rois ou les grands hommes politiques ayant conduit les destinées de la cité : Lycurgue, le roi Léonidas Ier des Thermopyles, Lysandre, Agésilas II, Agis IV, Cléomène III et Nabis entre autres.


Les extraits de sources sont présentés avec une petite introduction et des précisions quand ils sont issus de découpages. Ce genre d'ouvrage est très commode pour disposer tout de suite des textes anciens traitant de tel ou tel personnage. En revanche, proposer les textes "bruts", sans partie historique, est un petit peu dommage. Cela empêche de considérer la collection comme une oeuvre pour le grand public, car il s'agissait par exemple ici de démonter l'image nauséabonde de la cité de Sparte dressée dans des créations récentes comme 300 de Frank Miller (surtout l'adaptation cinématographique, d'ailleurs). Cette vision de la Sparte antique se propage à vitesse grand V sur le web : il suffit de regarder certains petits jeux flash gratuits facilement accessibles, comme celui-ci. Sans canevas historique, difficile pour le lecteur lambda de bien appréhender ce qu'était le monde spartiate de l'Antiquité classique et héllénistique, notamment.



En annexes, Jean Malye a également placé des recueils de bons mots laconiques de Sparte que nous a légués Plutarque. On trouve aussi une chronologie de la cité, une liste des rois des deux familles, une présentation succincte de tous les auteurs antiques utilisés et une bibliographie récapitulant les traductions utilisées.

Patrick WEBER, Christophe SIMON, Sparte, tome 1 : Ne jamais demander grâce, Bruxelles, Le Lombard, 2011, 48 p.

Les bandes dessinées consacrées à l'Antiquité fleurissent ces dernières années, non sans succès : qu'on pense à la série Murena qui évoque la légende noire de Néron. Christophe Simon, qui travaille régulièrement sur les dessins d'Alix ou de Lefranc, et Patrice Weber, écrivain et scénariste (on lui doit par exemple un roman policier dans la Bruges de XVème siècle aux éditions du Masque, ou une BD sur les événements de 1066, Hastings etc), s'y collent aussi aux éditions Le Lombard avec ce premier tome d'une série consacrée, cette fois, à Sparte.

Mais pas n'importe quelle Sparte : celle du début du IIème siècle av. J.-C., où la cité de Léonidas, roi tué aux Thermopyles, et d'Agésilas, le modèle du roi spartiate chez Xénophon, n'est plus que l'ombre d'elle-même. Les rois ont été évincés par le tyran Nabis, qui se fait appeler basileus : les sources antiques qui le décrivent, pro-romaines, lui sont en général très hostiles (Polybe, Tite-Live). C'est donc un parti pris original, de par l'époque traitée, et en même temps classique, de par la reprise de la légende noire de Nabis (un peu comme dans Murena), qu'ont choisi les deux auteurs.

Dans le récit, Nabis, le tyran, engage un hilote chasseur de primes, Diodore, pour lui ramener Agésilas, un Spartiate qui veut le renverser et rétablir les antiques valeurs de la cité. Mais chacun semble avoir un lourd passé à cacher, et la traque ne saura pas aussi simple que l'avait imaginé Diodore...

Comme tout premier tome, celui-là connaît quelques lourdeurs car il faut le temps à l'histoire de se mettre en place. Mais il y a des éléments dans l'histoire qui laissent augurer d'une suite passionnante. Le dessin est agréable, sans plus. En revanche, le texte des bulles est parfois disposé de manière étrange : il faut lire dans l'ordre de droite à gauche, et à certains moments, c'est l'inverse. On a parfois du mal à s'y retrouver. Il y a quelques notes explicatives, mais à mon sens, elles demeurent insuffisantes : un petit point historique en début de volume, accompagné de quelques références à la fin, aurait été bienvenu, car l'histoire de Sparte n'est pas forcément connue de tous, et encore moins le contexte complexe de la fin du IIIème siècle-début du IIème siècle dans le Péloponnèse et en Grèce. Le scénariste s'attache cependant à bien traduire la structure sociale spartiate et se focalise, avec le dessinateur, sur les rapports humains plus que sur l'Histoire, avec un grand h, elle-même.

Réactions sur la critique de la biographie d'Hitler chez Perrin (collection Maîtres de guerre)

Une couverture du dernier numéro de Batailles et Blindés pour illustrer ce court billet. Suite à ma critique de la récente biographie d'Hitler, chef de guerre, dans la nouvelle collection de Perrin, assez acérée il est vrai, Yannis Kadari, co-directeur de la dite collection et auteur au sein de celle-ci d'un Patton que je n'ai pas encore lu (mais maintenant, ça ne saurait tarder), a tenu à échanger quelques mots avec moi.

La discussion a été très intéressante, à la fois d'ailleurs sur la collection elle-même -très orientée grand public, ce qui explique par exemple l'absence totale de sources-, les contraintes d'édition, ou plus largement, sur le choix des sujets dans les revues des éditions Caraktère (qui édite 5 revues à l'heure actuelle) et les projets en cours de publication sur la Seconde Guerre mondiale et en particulier le front de l'est, avec cette tension entre une fascination parfois malsaine pour les Panzer du IIIème Reich et l'arrivée d'un nouveau courant historiographique qui remet  à sa juste place l'Armée Rouge et le rôle de l'URSS dans le conflit.

Bref, voici donc un premier contact avec M. Kadari fort enrichissant et que je ne soupçonnais pas, d'ailleurs. Comme quoi l'on peut être agréablement surpris même quand on veut polémiquer. A venir, peut-être un échange écrit avec Yannis Kadari sur toutes ces questions ?

En revanche, François Kersaudy a réagi de manière beaucoup plus virulente sur la critique du livre que j'ai remise à l'identique sur Amazon, c'est par ici. Je ne l'en blâme pas car il faut bien qu'il défende son travail, et j'ai parfois été dur. Cependant, je maintiens mes positions en particulier sur le problème des sources. Pourtant, et même si le travail de M. Kersaudy est incomplet, je relirai sa biographie d'Hitler, qui comporte tout de même des points forts, avant d'en parler à mes 3ème, ce qui ne saurait tarder. Rendons quand même hommage au travail de l'auteur, qui n'est pas à jeter complètement aux orties !

mercredi 2 novembre 2011

Walter S. DUNN, Soviet Blitzkrieg. The Battle for White Russia, 1944, Stackpole Military History Series, 2008 (1ère édition 2000), 248 p.

Et encore un pour la route (!). Troisième ouvrage consacré depuis peu de temps sur ce blog à l'opération Bagration... celui-ci est dû à la plume de Walter S. Dunn, auteur de plusieurs ouvrages sur le front de l'est. Comme le précise l'introduction, Dunn s'attache surtout à présenter un récit factuel de l'opération Bagration, en 2000, date où la bibliographie actualisée du sujet est encore assez réduite. Il explique d'ailleurs son choix de traiter les six percées de l'offensive les unes après les autres, malgré la redondance prévisible que cela peut entraîner, mais le choix est assumé. Pour Dunn, l'opération est en quelque sorte une "Blitzkrieg" à l'envers des Soviétiques, qui détruisent le Groupe d'Armées Centre grâce à 8 éléments différents qui fondent leur supériorité. On peut discuter du postulat de départ : Dunn applique à l'Armée Rouge le concept de la Blitzkrieg, alors que les travaux récents, des historiens allemands en particulier, invitent à prendre avec des pincettes ce qui a longtemps été monté en épingle... et qui n'est peut-être qu'une construction a posteriori. Il aurait donc mieux valu partir de l'art opératif soviétique, de son développement avant et pendant la guerre et de sa traduction dans Bagration.

Autre extrait des actualités allemandes de l'époque présentant Bagration comme une retraite en bon ordre. A noter la politique de la terre brûlée appliquée par les Allemands : rien, et notamment les voies de chemin de fer, n'est laissé en état aux Soviétiques ; et l'insistance sur la défense bien organisée, alors que la Wehrmacht se replie l'épée dans les reins. Encore une fois, la vidéo comprend des montages avec des images plus anciennes (Koursk, et même plus vieux)... la propagande nazie fait bien son travail.



Dans l'ordre, les 8 éléments relevés par Dunn sont : la supériorité locale (les Soviétiques ont su réaliser une concentration des forces qui leur permet de surclasser quantitativement et qualitativement les Allemands), la tromperie ou maskirovka pour les Soviétiques (masquer l'axe véritable de l'attaque pour éviter que les réserves blindées allemandes ne contre-attaquent au moment de l'exploitation : les Soviétiques ont convaincu Hitler que l'attaque aurait lieu vers Kovel, bien plus au sud), la surprise (les Allemands se sont accrochés aux Festungplatz décrétées par Hitler, Vitebsk, Orcha, Mogilev, croyant contrôler les routes pour les blindés : or les Soviétiques ont attaqué à travers des secteurs marécageux où les Allemands jugeaient tout assaut impossible, et ont utilisé les camions tout-terrain du Lend-Lease pour soutenir la percée, contournant et encerclant les places fortifiées), le commandement (les chefs soviétiques se montrent audacieux et foncent en avant, pariant sur l'effet de choc et la désorganisation des arrières allemands), le timing (les Soviétiques terminent leur déploiement initial en 6 semaines, soit deux fois moins de temps qu'à Koursk, le renseignement allemand perd de vue les unités déplacées et ne les découvre qu'au moment de l'attaque), l'utilisation du terrain (les Soviétiques contournent les villes forteresses en passant par des terrains plus difficiles, avec peu de routes, et progressent de 275 km en deux semaines), l'entraînement (les Soviétiques approfondissent la liaison air-sol, s'entraînent aux franchissements des cours d'eau et à l'installation de têtes de pont et à leur fortification pour la défense en cas de contre-attaque allemande, préparent les unités du génie à établir des routes à travers le marais, s'entraînent à employer les nouveaux matériels : canons de 76 mm modèle 1943, mitraillettes PPS, nouveaux canons d'assaut) et la technologie (les Allemands ne peuvent pas autant compter sur leur système ferroviaire à cause de l'action des partisans, leur logistique reste défaillante, les camions américains motorisent l'Armée Rouge et lui permettent de mener des opérations dans la profondeur avec l'infanterie portée, la supériorité aérienne soviétique est totale, les jours d'été longs favorisent l'offensive).

Pour Dunn, l'échec allemand dans Bagration est trop souvent mis sur le compte de l'entêtement d'Hitler à tenir les places fortifiées. En fait, l'échec du renseignement allemand est tout aussi patent, et le commandement croit encore au début de l'opération que c'est une diversion, que l'attaque principale va survenir vers Kovel. Dunn explique que Bagration est l'opération en profondeur type : tromperie de l'adversaire et concentration des forces réussies en font un modèle du genre, qui pour lui ne se reproduira plus trop ensuite, Staline ayant des exigences politiques pour l'après-guerre le poussant à demander d'aller vite plutôt que de planifier avec soin. Le livre de Jean Lopez sur les offensives de 1945 montre bien que cette idée est contestable, l'opération Vistule-Oder notamment étant aussi un modèle du genre de l'art opératif. Mais faute d'évoquer ce dernier, le propos de Dunn est quelque peu incomplet. Pour ce dernier, l'offensive soviétique s'arrête, la logistique peinant, au 3 juillet, date où les Allemands reforment un front continu : il faudra 8 semaines pour arriver jusqu'à Varsovie, au prix de 180 000 pertes irrémédiables, soit autant que pour Bagration.

Assurément les chapitres initiaux du livre sont les meilleurs : la planification de Bagration, et surtout ceux concernant la bataille de la production et l'évolution respective des deux armées en présence juste avant l'offensive soviétique (l'apport des camions du Lend-Lease, les priorités données par les deux armées sont très bien passées en revue). En revanche, les chapitres concernant le déroulement des opérations sont très répétitifs et lassant, au final, d'autant plus qu'ils ne sont pas servis par des cartes convenables (au contraire des ordres de bataille, simples mais efficaces). Les successions d'armées, de corps et de divisions s'affrontant de part et d'autre se suivent dans un récit quasi médical, mais sans aucune émotion. Surtout, on aurait aimé quelques considérations sur la pensée soviétique (l'art opératif : ses composantes ne sont presque pas évoquées) et un peu plus de détails sur les engagements à l'échelon inférieur à la division (avec quelques exemples précis, qui pour le coup ne manquent pas sur le sujet), ainsi que des précisions sur les matériels engagés (corps blindés soviétiques, bataillons de Tigres allemands, etc). Enfin, la bataille reste surtout terrestre, l'appui de l'aviation soviétique n'étant abordé qu'en quelques lignes à chaque fois.

En conclusion, Dunn rappelle le rôle important joué dans Bagration par les deux corps mixtes cavalerie/mécanisé (un corps de cavalerie-un corps mécanisé) qui exploitent dans la profondeur la percée soviétique beaucoup mieux que la 5ème armée de chars de la Garde, la seule engagée dans l'offensive d'ailleurs. Les divisions d'infanterie et l'aviation ont liquidé les forteresses encerclées, où un grand nombre de prisonniers a été récolté. La maskirovka et la surprise ont permis pour la première fois aux Soviétiques de limiter les pertes, inférieures à celles des Allemands, au total. Alors que Staline accorde une plus grande confiance à ses généraux, Hitler les bride de plus en plus et accélère par son entêtement la déroute du Groupe d'Armées Centre ; l'attentat du 20 juillet, survenant deux semaines plus tard, ajoute encore à la confusion. La piètre performance de la 5ème armée de chars de la Garde s'explique d'ailleurs par des conditions météo assez instables pendant l'offensive. Les Soviétiques, par contre, ont fait un brillant usage du terrain, confinant les Allemands dans les villes que ceux-ci jugeaient imprenables, et filant par les bois et les marais. L'Armée Rouge perd 180 000 hommes dans Bagration, mais le Groupe d'Armées Centre, lui, compte au moins 130 000 tués et plus de 66 000 prisonniers, dont 57 000 sont d'ailleurs montrés à la foule lors d'une parade à Moscou, le 17 juillet. 25 divisions allemandes sont détruites. Bagration, succès de la planification soviétique, a ouvert la voie à l'occupation par l'URSS d'une bonne partie de l'Europe orientale : il n'y a pas eu de partage du monde à Yalta, mais simplement la prise en compte d'une réalité, à savoir que les Soviétiques avaient mis la main sur une moitié de l'Europe, en pulvérisant la Wehrmacht à l'est.

mardi 1 novembre 2011

Paul ADAIR, Hitler's Greatest Defeat. The collapse of Army Group Centre, June 1944, Cassel Military Paperbacks, 2000 (1ère édition 1994),192 p.

Et encore un livre sur l'opération Bagration. Que cache cet intérêt pour cette offensive soviétique de juin 1944 assez prononcé sur ce blog, je vous laisse le deviner... Paul Adair publie, en 1994, l'une des premières synthèses récentes consacrées au sujet. A l'époque, évoquer l'opération Bagration est assez novateur, finalement, et Paul Adair fait précéder le propos d'un rappel historique qui occupe les 50 premières pages du livre, ce qui est beaucoup : la question du second front, les évolutions de l'armée allemande et de l'Armée Rouge jusqu'en 1944, avant d'en arriver, enfin, à la planification de l'opération Bagration elle-même. Ce n'était peut-être pas indispensable...

Les chapitres centraux sont sans doute les meilleurs du livre. Adair explique comment Staline et la Stavka en sont venus à choisir comme axe de l'effort la Biélorussie, en écartant les trois autres options possibles, mais il ne faut pas oublier que Bagration s'intègre dans un moment offensif qui couvre tout le front de l'est, en 5 phases (Carélie-Biélorussie-deux attaques dans le sud de la Pologne-Roumanie) étalées entre juin et août 1944. Les mesures d'intoxication soviétiques, baptisées maskirovka dans l'Armée Rouge, et qui furent d'une grande importance pour dissimuler aux Allemands la région visée par l'offensive, font l'objet d'un chapitre à elles seules. A noter aussi celui consacré aux partisans, relativement développé par rapport à la taille de l'ouvrage et qui fait bien le point, contrairement à beaucoup d'autres livres qui éludent un peu la question.


 Ci-dessous, les actualités allemandes présentent évidemment Bagration comme une retraite en bon ordre... à grand renfort de montages, avec des images datant de 1943 (Koursk) ou d'ailleurs.






Adair procède ensuite à la description de l'opération Bagration elle-même en combinant les approches géographiques (les différents secteurs d'attaque) et chronologiques (percée, exploitation, retraite allemande). En conclusion, il rappelle combien Bagration marque à la fois le succès de la maskirovka soviétique et de la concentration des forces pour enfoncer le front allemand réalisée par l'Armée Rouge. Il insiste peut-être un peu trop sur la responsabilité d'Hitler, qui par son entêtement accélère le désastre, mais n'est en rien le facteur principal de l'échec allemand. L'Armée Rouge est bien devenue un instrument de combat largement supérieur à la Wehrmacht. En revanche, on peut le suivre quand il pointe la faiblesse que constitue les coupes dans l'approvisionnement en essence côté allemand, qui commence alors à avoir des conséquences dramatiques sur les opérations militaires, à l'est comme à l'ouest. De même lorsqu'il mentionne l'apport logistique fourni aux Soviétiques par le Lend-Lease, et notamment celui des camions tout-terrain américains (Studebaker, Dodge, sans parler des Jeeps) qui permettent pour la première fois à l'Armée Rouge de véritablement conduire une bataille en profondeur telle que pensée par l'art opératif soviétique.

L'Armée Rouge a su également réduire le différentiel entre blindés, par la sortie de nouveaux matériels et l'instruction poussée des équipages, pour certains déjà expérimentés ; de la même façon, l'aviation à l'étoile rouge domine le ciel, la Luftwaffe étant occupée au-dessus du Reich et à l'ouest, et rivalise de mieux en mieux avec les restes des Experten. Au total, les Allemands laissent dans Bagration près de 30 divisions et au moins 300 000 hommes (chiffre reconnu par l'OKH), encore que le décompte exact soit relativement difficile à établir. Et pour la première fois, les pertes soviétiques sont inférieures, quoiqu'encore assez lourdes : 178 000 hommes, soit 8% du total engagée, alors que les Allemands perdent près de la moitié de leurs hommes. Bagration est donc bien la plus grande catastrophe à l'est pour la Wehrmacht, accélérant l'effondrement de l'Allemagne nazie. En ce sens, Adair répond bien à l'affirmation portée par le titre de son ouvrage.

En annexes, l'auteur a disposé les ordres de bataille, les statistiques des pertes humaines soviétiques (inédites à l'époque, les archives commençant tout juste d'être exploitées par les Russes) et les ordres pour la maskirovka et ceux d'Hitler concernant Bagration. On trouvera aussi une bibliographie annotée. Des cartes de situation sont placées au fil du livre mais elle ne permettent pas trop de suivre, surtout, les différentes phases de Bagration. Deux livrets photos illustrent l'ensemble mais comportent essentiellement des portraits des officiers impliqués et quelques rares photos des combats. Au final, c'est une synthèse, maintenant un peu ancienne, mais qui peut servir comme bon point de départ à l'opération Bagration.