lundi 31 octobre 2011

Michel ROUCHE, Attila. La violence nomade, Paris, Fayard, 2009, 510 p.

Voici un ouvrage récent que j'ai utilisé pour ma dernière chronique d'Au Commencement était la guerre... cette biographie d'Attila est signée Michel Rouche, professeur émérite à la Sorbonne, spécialiste de l'histoire de la Gaule entre la fin de l'Antiquité et le Moyen Age. Il avait notamment signé une magistrale biographie de Clovis en 1997, juste après l'anniversaire du sacre du roi franc : il était aussi l'animateur d'un grand colloque international d'histoire sur le sujet. Ce volume-ci est quelque peu différent. En effet, plus qu'une simple biographie d'Attila, problématique à dresser en raison de la pauvreté des sources, c'est véritablement une réflexion sur le rapport entre le monde nomade et le monde sédentaire, et sur le fonctionnement de l'espace nomade lui-même. Pour Michel Rouche, les récentes découvertes archéologiques permettent de mieux cerner les deux modes de vie de ces deux mondes opposés. Il entend, dès l'introduction, mettre l'accent sur l'histoire militaire qui explique la supériorité des Huns au départ. Il cherche aussi à délimiter les forces et les faiblesses de l'adversaire, l'Empire romain et ses deux moitiés, mais également celles des alliés germaniques d'Attila. Pour Michel Rouche, Attila a su tirer profit d'une société à la violence disciplinée, qui lui a permis d'installer sa domination et a donné naissance à un véritable mythe. L'ouvrage porte donc bien plus sur la "violence nomade" du sous-titre que sur Attila.

Au final, le livre ne traite donc pas beaucoup d'Attila lui-même et de son règne sur les Huns. Les 100 premières pages sont consacrées à la présentation du monde des nomades (les steppes), aux nébuleuses tribales qui se succèdent jusqu'aux Huns et à l'Empire romain, la cible ultime de cette peuplade. Les 200 pages suivantes expliquent l'arrivée des Huns, les différentes évolutions de la tribu au contact des adversaires et suite aux relations avec l'Empire, pour finir par une description d'Attila, son règne et la fin de la domination des Huns sur leurs vassaux et leur disparition en tant que leaders d'un regroupement de tribus. Les 100 dernières pages évoquent les peuples nomades qui prendront la suite des Huns dans la même région (Avars, Hongrois) et le mythe lié au personnage Attila jusqu'au XXème siècle. Cette dernière partie, entre autres, est bien menée. On peut regretter en revanche qu'il n'y ait pas plus de matière consacrée aux Huns et à Attila à proprement parler, mais l'historien a fait son choix dans la problématique posée dès l'introduction. Le volet militaire n'est pas à mon sens assez convaincant : le récit de la campagne des Gaules, en 451, n'emporte pas l'adhésion si on le compare à d'autres travaux sur le sujet, comme l'ouvrage de Iaroslav Lebedynski dans la collection Illustoria ou même celui, bien plus court, de Philippe Richardot dans son livre sur la fin de l'armée romaine. En revanche, il faut noter que Michel Rouche a distribué dans son ouvrage de nombreuses cartes qui sont toujours en parallèle du texte, ce qui est remarquable : peu d'ouvrages universitaires en langue française procèdent ainsi (et chez Fayard en particulier).

En conclusion, Michel Rouche tente de répondre à sa question de départ : la violence est-elle la seule chose remarquable qui soit restée du monde nomade ? De fait, le système de domination hiérarchique des Huns et de leurs successeurs est beaucoup plus instable que l'Empire romain, malgré ses difficultés. Attila, par contre, a été un chef exceptionnel, hanté par un complexe de puissance (même si l'on n'est pas obligé de suivre les considérations sexuelles de Michel Rouche, plaçant Attila comme "expression d'une sexualité prégénitale ignorant les réalités"). La société des Huns, finalement, marque le triomphe d'un archaïsme avec la matrilinéarité et le fait avéré des femmes combattantes. La violence nomade, c'est d'abord une politique de la terreur ciblée, comme le montre les choix opérés par Attila (une ville sacagée lors de chaque campagne en Gaule et en Italie, Metz et Aquilée respectivement). Quelles traces demeurent aujourd'hui ? Pour Michel Rouche, il y en a bien une, et de taille : l'empire des Huns s'est installé sur la ligne de fracture même entre Empire romain d'Occident et Empire romain d'Orient, sur l'Illyricum. En ce sens, il a accéléré la séparation entre Rome et Constantinople, entre monde latin catholique et monde grec bientôt orthodoxe. Comme les Huns, les Avars et les Magyars ont contribué à détruire la romanité de ces régions, le mode de vie urbain antique. C'est là que réside la transformation majeure apportée par les nomades sur l'Empire romain. Pourtant, le souvenir des Huns se focalise exclusivement sur la violence, alors même que l'éclatement de l'ex-Yougoslavie dans les années 90 et le découpage actuel de ces nouveaux Etats sont calqués sur les divisions administratives de l'Empire romain, preuve de la permanence de l'impact des nomades sur la décomposition de cet ensemble.

On trouvera en annexes de l'ouvrage les principaux extraits de sources ayant trait aux Huns ou aux nomades prédécesseurs, une chronologie détaillée, des arbres généalogiques des principales dynasties et une bibliographie de référence.

dimanche 30 octobre 2011

Matei CAZACU, Dracula, Texto, Paris, Tallandier, 2011, 498 p.

Dracula : ce nom évoque tout de suite l'image d'un vampire en cape noire, sulfureux et assoiffé de sang, tel que nous l'a légué le cinéma à travers Christopher Lee et les films de la Hammer ou Francis Ford Coppola avec le film éponyme de 1992. Plus récemment, la trilogie des films Twilight s'inspire encore largement de la veine (c'est le cas de le dire...) du mythe des vampires. Derrière toutes ces adaptations, un roman, celui de Bram Stoker, écrit au XIXème siècle (1897), non sans s'inspirer d'ailleurs de travaux antérieurs. Et derrière l'ensemble, une réalité, celui du prince valaque Vlad III surnommé l'Empaleur, qui demeure en général mal connu du grand public. C'est tout le travail de l'historien roumain Matei Cazacu que de tirer les choses au clair, à la fois sur le personnage et sur son historiographie qui a donné naissance au mythe.

Le mérite du livre est d'abord de replacer le prince Vlad l'Empaleur dans son contexte : celui d'un XVème siècle balkanique dominé par l'affrontement entre la Hongrie, la Bohême et le Saint Empire contre la puissance turque. Au milieu, des principautés ballotées entre chaque camp comme la Moldavie et surtout la Valachie, le pays d'origine de Dracula. Les différents règnes de Vlad (le principal entre 1456 et 1462) sont marqués par cette tension entre les deux grands blocs : Vlad cherche sans cesse à se prémunir de l'annexion directe de la Valachie par les Turcs mais combat néanmoins fréquemment les raids des irréguliers ottomans ou les armées d'invasion passant par son territoire de Mehmet II, le sultan vainqueur de Constantinople. Quant au souverain hongrois Mathias Corvin, il utilise selon ses autres priorités le potentiel de Vlad, terreur des Turcs, mais finit par le lâcher et l'emprisonner avant de le remettre une dernière fois sur le trône de Valachie, avant que celui-ci ne trouve rapidement la mort contre les Ottomans.

La légende noire de Vlad (les forêts de prisonniers turcs empalés, d'où son surnom) a été largement bâtie, notamment par les historiographes du souverain hongrois, pour justifier son emprisonnement quand Mathias Corvin l'a "lâché". C'est d'ailleurs une des premières campagnes de dénigrement utilisant une technique nouvelle, l'imprimerie, tout juste née à l'époque. Par ailleurs, les supplices -bien réels- appliqués par Vlad III ne dérogeaient en rien aux pratiques du temps, et même au droit saxon que l'on retrouve en Transylvanie ou en Valachie, deux régions où le prince a grandi. Par l'intermédiaire d'un ouvrage écrit par un ambassadeur russe, Théodore Kuritsyne, la figure de Vlad l'Empaleur est parvenue jusqu'à Moscou et a peut-être inspiré le règne d'Ivan le Terrible.

Le souvenir de Vlad Dracula s'estompe assez vite en Valachie même, avant d'être repris au XIXème siècle par différents auteurs, dont Marie Nizet, une Belge dont le roman Capitaine Vampire va directement servir à celui de Bram Stoker. La trame est basée moins sur le personnage de Vlad l'Empaleur que sur les récits de voyageurs, austro-hongrois en particulier, qui rapportent les croyances populaires toujours vivaces en Valachie et qui s'assimilent aux nôtres sur les fantômes et les revenants. Le vampire, c'est celui dont l'âme en peine erre en attendant satisfaction, celui dont le corps ne se décompose pas, le tout lié aux problèmes d'enterrement précoce des cadavres (et des problèmes d'asphyxie qui peuvent y être liés). D'où les moyens pour se débarrasser de l'indésirable : pieu enfoncé dans le coeur, corps découpé en morceaux, incinéré, etc. Pour donner au final les adaptations littéraires et cinématographiques que l'on connaît.

Au final, un excellent ouvrage que l'on peut conseiller aux amateurs d'histoire mais aussi à tous ceux qui s'intéressent au mythe du vampire et aux vampires, et qui trouveront ici la vulgarisation idéale sur le sujet. A noter que l'historien roumain a complété son ouvrage avec les textes les moins connus traitant du personnage de Vlad l'Empaleur.

samedi 29 octobre 2011

Café stratégique n°10 : stratégies dans le cyberespace (10 novembre 2011)

Le 10ème numéro des Cafés Stratégiques, proposé par l'Alliance Géostratégique, verra la participation de Charles Bwele, membre cofondateur d'AGS et qui anime le blog Electrosphère. C'est évidemment en lien avec la sortie du n°2 des Cahiers de l'Alliance Géostratégique : Stratégies dans le cyberespace, auquel j'ai apporté ma petite contribution.

Comme de coutume, tout cela se tient au Café Concorde, 239, boulevard Saint-Germain, de 19h à 21h.

Au commencement était la guerre...5/Le choc des titans. La bataille des Champs Catalauniques (451 ap. J.-C.)


Article publié simultanément sur le site de l'Alliance Géostratégique, ici.

La bataille des Champs Catalauniques est à la fois l'une des batailles les plus mal connues de l'Antiquité Tardive, et en même temps un affrontement placé au rang du mythe. La défaite d'Attila, le « fléau de Dieu » forgé par l'Eglise, face au « dernier des Romains », Aétius, personnage lui aussi monté en épingle, a été interprétée comme le modèle même de la « bataille décisive ». Ce jour-là, l'Occident aurait repoussé l'Orient : la civilisation aurait triomphé du barbare, le christianisme du paganisme, le sédentaire du nomade, pour reprendre les mots d'un des grands spécialistes du sujet, Iaroslav Lebedynsky1. La bataille des Champs Catalauniques est l'une des plus difficiles à retracer de la période : les sources archéologiques sont quasi inexistantes, l'iconographie est nulle (aucune représentation de guerrier hun du Vème siècle, par exemple, n'a survécu) et les sources littéraires sont éparses, souvent postérieures, et délicates d'interprétation. Les Getica de Jordanès (historien d'origine gothique, qui écrit au milieu du VIème siècle), la source principale, n'offrent d'ailleurs que le point de vue barbare et sont à croiser avec les sources gallo-romaines et les quelques vies de saints traitant de la campagne de Gaule en 451. Au final, il faut bien reconnaître que l'on ne peut qu'approcher d'assez loin les causes, le déroulement et les conséquences de la bataille des Champs Catalauniques...


Pas de Champs Catalauniques sans Attila...


L'affirmation peut paraître évidente, mais en fait, elle ne l'est pas tant que cela. On n'aurait pas connaissance de la bataille des Champs Catalauniques sans les textes liés au personnage d'Attila, qui reste emblématique de la frénésie destructrice généralement attribuée aux Huns. Attila n'intervient pourtant qu'à la fin du « moment hun » concernant l'Empire romain d'Occident. Les Huns apparaissent dans l'histoire de l'Empire vers 370-375. On a voulu en faire pendant longtemps les descendants des Xiongnu, une peuplade combattue par la Chine des Han, mais l'hypothèse demeure fragile. Certaines traces laissent supposer des influences iranophones, et la langue hunnique comprend des mots d'origine turque. En 375, après avoir soumis les Alains du Don, iranophones, les Huns détruisent l'empire ostrogoth d'Ukraine, chassant les Wisigoths dans l'Empire romain. Ceux-ci, mal intégrés, se soulèvent presque immédiatement et battent les troupes romaines à Andrinople, en 378, l'un des grands désastres de l'Antiquité Tardive côté impérial.


samedi 22 octobre 2011

Benoît LEMAY, Erwin Rommel, Tempus 372, Paris, Perrin, 653 p.

Erwin Rommel, le "Renard du Désert", demeure encore aujourd'hui une figure de légende de la Seconde Guerre mondiale. A la tête de l'Afrikakorps, il inflige défaite sur défaite aux Britanniques lors de la campagne d'Afrique du Nord avant de trouver plus retors que lui : Montgomery. Rommel et l'Afrikakorps auraient mené une "guerre propre" dans le désert, une "guerre sans haine", pour reprendre le titre d'une des premières biographies du général allemand. Respecté par ses ennemis anglais, qui lui attribuent des qualités exceptionnelles pour mieux masquer leurs propres errements, Rommel aurait progressivement compris la folie d'Adolf Hitler et aurait rejoint le cercle des comploteurs du 20 juillet 1944. Après l'échec de l'attentat, le Führer ne lui laisse d'autre choix que le suicide, camouflé en décès suites à des blessures par la propagande nazie. Voici, en résumé, la vision encore très populaire attachée à Rommel. Or, après la lecture de cet ouvrage, il n'en reste plus grand chose : Benoît Lemay, qui s'était déjà attaché à étudier Manstein dans un livre précédent celui-ci, rétablit quelque peu l'équilibre entre la légende dorée et la légende noire, qui s'était développée aussi ces dernières années, autour du personnage.

Benoît Lemay montre combien Rommel, qui s'est distingué pendant la Première Guerre mondiale, a soutenu les nazis à partir de leur prise de pouvoir en 1933. Rommel ne faisait pas partie de l'aristocratie prussienne, caste qui alimente encore, alors, l'état-major général allemand : il a donc volontairement recherché la proximité avec Hitler pour propulser sa carrière, ce qui le déconsidère encore plus auprès de nombreux officiers généraux. C'est ainsi qu'il mène la chevauchée de la 7. Panzerdivsion pendant la campagne de France en 1940, avant de prendre la tête de l'Afrikakorps en février 1941.


Goebbels instrumentalise le personnage, qui y trouve aussi son intérêt : devant les difficultés rencontrées sur le front russe, il s'agit de magnifier l'épopée d'un Rommel transformé en héros par ses victoires contre les Anglais dans le désert, alors qu'il ne s'agit que d'un front périphérique, au départ. Les Britanniques eux-mêmes y contribuent, cherchant à excuser leurs défaites, mais sapant aussi le moral de leurs troupes, convaincues que Rommel est invincible. Abreuvant les Allemands avec des images renvoyant à la fascination pour un territoire exotique, hanté par le souvenir d'une colonisation vite terminée, la propagande nazie donne ainsi l'image déformée d'une guerre paradisiaque, alors qu'en fait, les conditions de combat n'ont rien à envier au front russe par bien des aspects. Pourtant, le maréchal nazi, s'il a l'audace et le génie tactique, manque cruellement de sens stratégique et d'appréhension de la logistique, indispensable dans la guerre moderne industrielle. Il se brouille avec les Italiens, mais aussi avec nombre d'Allemands, subordonnés ou supérieurs, et commet de nombreuses erreurs : les victoires sont parfois passées à deux doigts de se transformer en désastres... avant d'aboutir à El-Alamein.


La défaite en Afrique du Nord et la fin de l'Afrikakorps, en mai 1943, rendent Rommel très pessimiste et de plus en plus critique sur la conduite de la guerre par Hitler : son franc-parler lui ôte la faveur du Führer, qui le protégeait jusque là des attaques personnelles. Mais Hitler ne peut pas se passer du héros de la propagande nazie : aussi lui confie-t-il la défense des côtes françaises en vue de contrer le débarquement attendu en 1944. Malgré les efforts de Rommel, les Alliés prennent pied en Normandie le 6 juin : le maréchal pense alors de plus en plus sérieusement à ouvrir le front de l'ouest aux Occidentaux pour négocier une paix séparée et se retourner à l'est contre les Soviétiques.

C'est ici que Benoît Lemay introduit peut-être l'idée la plus iconoclaste : Rommel, contrairement à une légende tenace, n'aurait jamais suivi le groupe des comploteurs du 20 juillet. Il espérait surtout convaincre Hitler de négocier avec les Anglo-Saxons. Il n'aurait jamais été mis au courant du complot et de l'attentat, gardant sa fidélité au Führer et désapprouvant la mise à mort, de toute façon. L'hypothèse est séduisante, mais sans doute contestable. C'est en fait après 1945 que se développe la légende d'un Rommel conspirateur, tout comme celle de la "guerre sans haine" en Afrique : il s'agit alors de redorer le blason de l'armée ouest-allemande, constituée d'anciens membres de la Wehrmacht, enrôlée de facto dans le bloc antisoviétique en Europe. La légende est à la fois propagée par d'anciens officiers britanniques, par les subordonnés de Rommel servant dans la nouvelle armée ouest-allemande (dont Speidel, ancien chef d'état-major du groupe d'armées B, membre actif du cercle des comploteurs du 20 juillet, et qui a sans doute impliqué Rommel dans le complot face à la Gestapo) et par les Occidentaux soucieux de légitimer la résistance militaire allemande pendant la guerre en y incluant Rommel. Benoît Lemay conclut sur l'idée que, finalement, Rommel est assez représentatif de la population allemande dans son rapport aux nazis : il a suivi Hitler sans broncher, croyant servir son pays et ses idéaux, en fermant les yeux sur l'idéologie nauséabonde que le Führer incarnait.



A noter que toutes les cartes sont reportées en fin d'ouvrage, ce qui n'est guère pratique pour suivre le déroulement des opérations en Afrique, notamment. La bibliographie est succincte et permettra de creuser un peu la question : il aurait peut-être été bon de la classer de manière thématique.

dimanche 16 octobre 2011

Steven J. ZALOGA, Bagration 1944. The destruction of Army Group Center, Campaign 42, Osprey, 1996, 96 p.

L'opération Bagration (du nom du général russe, d'origine géorgienne, tué à La Moskowa/Borodino en 1812) reste relativement peu connue en France. Déclenchée le 22 juin 1944, trois ans jour pour jour après Barbarossa, la grande offensive d'été soviétique en Biélorussie mène l'Armée Rouge, en 5 semaines, aux portes de Varsovie. C'est sans conteste la plus grande défaite allemande de toute la guerre : le Groupe d'Armées Centre de la Wehrmacht y laisse 17 divisions entièrement détruites, 50 autres sont durement malmenées, soit bien plus qu'à Stalingrad. Ce désastre se combine avec les pertes subies en Normandie au même moment. C'est cette opération que Steven Zaloga, historien américain, spécialiste du matériel militaire et du front de l'est, traite dans ce volume de la collection Campaign d'Osprey : c'est d'ailleurs un titre assez précoce (1996) dans une bibliographie du sujet alors plutôt restreinte.

Les 96 pages du volume donnent un aperçu synthétique de bonne facture de l'opération Bagration. L'auteur y explique, en particulier, comment les Allemands se sont fourvoyés en prévoyant une attaque russe au nord de l'Ukraine, une illusion savamment entretenue par la maskirovka des Soviétiques, comparable à l'opération Fortitude menée pour le débarquement en Normandie. Par ailleurs, l'imminence du débarquement à l'ouest oblige les Allemands à renforcer le front occidental à partir de l'automne 1943, dégarnissant d'autant le front de l'est, alors que la guerre aérienne au-dessus du Reich avale les chasseurs et laisse l'Ostfront sans protection face aux nuées d'appareils soviétiques.

Hitler s'enferme de plus en plus dans ses intuitions et la guerre tournant mal, il en vient à ne croire qu'à sa bonne étoile et à l'ordre de "tenir sur place", illustré par la création des Festungplatz dans le Groupe d'Armées Centre. Il sous-estime par ailleurs gravement les capacités de l'Armée Rouge, qui domine en fait les Allemands depuis une année au moins. Le maréchal Busch, qui commande le Groupe d'Armées Centre, est plus un fidèle politique qu'un officier compétent. En face, Staline, après les premières années de déboires, a appris à faire davantage confiance aux officiers de l'Armée Rouge. Les commandants de front de l'opération Bagration, à quelques exceptions près, sont tous issus des expériences sanglantes de 1941-1942 : Bagramian, par exemple, un des rares non-Russes à être devenu commandant de front.

Alors que l'Armée Rouge gagne en puissance, grâce à une industrie de guerre tournant à plein régime et au Lend-Lease anglo-saxon, sans parler de l'expérience engrangée depuis 1941, la Wehrmacht n'a plus assez d'hommes, de chars et d'avions pour couvrir l'ensemble du front. La qualité des soldats a également diminué, de  même que le rythme d'entraînement, faute d'essence, partie en fumée sous les coups de l'aviation stratégique anglo-américaine. Pendant Bagration, les Soviétiques vont par ailleurs faire preuve de capacités remarquables en termes de logistique et d'utilisation du génie, en raison du terrain particulièrement coupé (forêts, marécages, rivières) de Biélorussie. Ils peuvent aussi compter sur les centaines de milliers de partisans de la région qui apportent un concours précieux à l'Armée Rouge avant et pendant l'opération.

Le résultat de Bagration, décrite par Zaloga dans l'essentiel de l'ouvrage, est sans appel : l'Armée Rouge détruit le Groupe d'Armées Centre et se retrouve devant Varsovie, avec des têtes de pont sur la rive occidentale, même si elle laisse écraser dans le sang le soulèvement de l'Armée Intérieure polonaise. Le secteur central du front de l'est se stabilise jusqu'en janvier 1945 : d'ici là, ce sont les deux ailes, nord et sud, qui auront la priorité. Bagration marque essentiellement la faillite du renseignement allemand, qui n'a pas su déceler l'axe principal de l'offensive d'été soviétique ; cette faillite du renseignement repose en grande partie sur une sous-estimation plus que grossière des progrès et des capacités de l'adversaire, qui surclasse désormais la Wehrmacht. Hitler, par son ordre insensé de tenir sur place à tout prix, a largement contribué à l'ampleur du désastre. Cela n'empêche pas le Groupe d'Armées Nord-Ukraine, attaqué dans un deuxième temps de l'offensive et beaucoup mieux équipé que son homologue du centre, d'être repoussé en deux semaines : mais la retraite étant ordonnée à temps, les pertes s'en trouvent plus limitées. Cependant, la disproportion des forces et des talents est telle que pour l'armée allemande à l'est, c'est déjà le commencement de la fin, pour paraphraser Churchill.

Quelques coquilles dans le texte n'enlèvent rien à cette lecture bien utile, bien illustrée (sauf pour les cartes, qui datent un peu, et pour les vues plongeantes, de l'ancien modèle d'Osprey, peu commodes à la lecture), pourvue d'une courte bibliographie de référence et d'autres annexes. Une bonne introduction au sujet, avant que Jean Lopez ne nous signe bientôt, espérons-le, la somme en français qui manque encore sur Bagration !

Myriam BENRAAD, L'Irak, Idées reçues 212, Paris, Le Cavalier Bleu, 2010, 126 p.

Depuis 2003 et l'invasion américaine, l'Irak occupe une bonne partie de l'attention des médias occidentaux. Myriam Benraad,  chercheuse à l'IEP de Paris, et associée au CERI, tente dans cet ouvrage de démonter certaines idées reçues souvent entretenues depuis 2003 au sujet de l'Irak. C'est d'ailleurs le but de cette collection des éditions Cavalier Bleu : "comprendre leur raison d'être, déceler la part de vérité souvent cachée derrière leur formulation dogmatique". Et tout cela en partant d'une définition de l'Irak tirée d'un dictionnaire, probablement (on aimerait bien savoir lequel, car ce n'est pas indiqué).

Comme elle le rappelle dans la courte introduction, Myriam Benraad souligne que l'histoire contemporaine de l'Irak est marquée par nombre de ruptures violentes. Ce qui n'a pas empêché, loin de là, une vie politique et socioculturelle des plus intenses. L'identité nationale irakienne existe bel et bien, mais elle est concurrencée par des logiques séparatistes et des particularismes particulièrement difficiles à surmonter. Sous le régime de Saddam Hussein, l'émergence d'un islamisme sunnite et le renouveau du tribalisme instrumentalisé par les baassistes connaissent des répercussions certaines aujourd'hui, au milieu de l'occupation étrangère, qui empêche aussi de voir quel avenir peut bien se profiler pour le pays.

L'auteur développe ensuite ces idées au travers de quatre grandes parties. La première traite des mythes ayant rapport à l'Irak sur son histoire, de l'Antiquité à nos jours. La deuxième revient sur la société irakienne et ses transformations. La troisième analyse l'occupation étrangère et les logiques militaires à l'oeuvre en Irak. Enfin la dernière partie revient sur les dynamiques politiques, complexes et plurielles. A chaque fois, l'on est surpris de constater que nombre d'idées reçues sur l'Irak se sont en fait forgées depuis 2003.

En conclusion, Myriam Benraad rappelle que l'Irak est loin d'être pacifié, malgré la mise en avant du "Surge" par les Américains en 2007. Al-Qaïda est toujours présente, mais ce sont surtout les rivalités ethno-confessionnelles et politiques qui prédominent et entretiennent l'instabilité. La lassitude de la population est terrible, après une dictature, de nombreuses guerres et les affres de l'occupation et de la guerre civile. Pour sortir de la crise, l'Irak pourra malgré tout compter sur ses forces armées, qui ont fait des progrès significatifs sous la coupe des Américains. La réconciliation nationale, quant à elle, est un prérequis indispensable pour progresser.

En 125 pages, voilà un petit ouvrage qui en apprend beaucoup plus que de longues émissions de télévision sur la situation irakienne, le tout complété par un glossaire, une chronologie, une bibliographie indicative et quelques cartes.

samedi 15 octobre 2011

Au commencement était la guerre...4/Tonnerre de Brest ! Le siège de Brest-Litovsk, 22-30 juin 1941


 Article publié simultanément sur l'Alliance Géostratégique, ici.

L'opération Barbarossa, l'attaque surprise d'Hitler sur l'URSS de Staline, ouvre sans aucun doute le plus grand affrontement de toute l'histoire militaire, celui du front de l'est, qui s'étale entre 1941 et 1945. L'armée allemande, aguerrie par les campagnes de 1939-1940, en Pologne et en France notamment, parvient presque, en quatre mois, à détruire l'intégralité du corps de bataille soviétique présent en juin 1941. Pour le Führer, l'objectif est de mener une nouvelle campagne-éclair vite conclue pour pouvoir se retourner contre les Anglo-Saxons : mais l'anéantissement du judéo-bolchevisme, au coeur du programme hitlérien, va transformer la nature de ce conflit. La déroute soviétique des premiers mois s'explique largement par l'effet de surprise, mais tient aussi à des problèmes de doctrine et de taille, sans parler de l'influence du régime stalinien. Pourtant, les Allemands ont gravement sous-estimé leur adversaire et n'ont pas préparé correctement ce qui est censé être la campagne ultime de la Wehrmacht, notamment sur le plan logistique1. Par ailleurs, dès les premiers jours des hostilités, les frontoviki2 vont faire preuve d'un esprit de résistance tenace. Parmi ceux-ci, les défenseurs de la forteresse de Brest-Litovsk, située sur la frontière germano-soviétique tracée en 1939, après le dépeçage de la Pologne, donnent un avant-goût aux Allemands du cauchemar qui les attend sur le front de l'est.


La forteresse de Brest-Litovsk


A l'origine, la forteresse de Brest-Litovsk est l'une des plus imposantes de l'empire des tsars. Elle est située à la confluence de deux rivières, la Mukhavets et le Bug, et elle couvre une surface de 4 km². Sa conception est due au général russe Opperman, vers 1830 : la construction initiale s'étale entre 1833 et 1842. Les fortifications sont modernisées et agrandies tout au long du XIXème siècle (1878-1888 en particulier3), avec notamment l'ajout de forts à côté du bâtiment principal. Les derniers travaux ont lieu entre 1911 et 1914, année du déclenchement de la Première Guerre mondiale, et la circonférence du périmètre fortifié est alors de 30 km.

jeudi 6 octobre 2011

Ian KERSHAW, Le mythe Hitler, Champs Histoire, Paris, Flammarion, 2006, 418 p.

Hitler, l'un des dictateurs les plus exécrables de tous les temps, responsable de la mort de dizaines de millions de personnes et de l'extermination méthodique des Juifs d'Europe (et d'autres), a longtemps bénéficié, et bénéficie même encore aujourd'hui -l'activité frénétique des groupes néo-nazis américains est encore là pour le démontrer- d'une certaine image de respectabilité. Comme si les abominations du IIIème Reich ne pourraient pas être imputées directement, d'une manière ou d'une autre, à son chef. C'est bien le culte de la personnalité autour d'Hitler que décide de mettre en valeur ici Ian Kershaw, désormais historien incontournable du sujet, auparavant spécialisé sur l'histoire médiévale britannique ! La version originale de cet ouvrage est parue en 1987 et comme le précise Kershaw dans la préface, celle-là n'a guère changé hormis quelques mises à jours bibliographiques. C'est néanmoins un ouvrage fort instructif.

Hitler, en effet, est resté populaire pour beaucoup d'Allemands et ce même au moment de la défaite, en 1945, et bien après la guerre elle-même. Cela est dû au mythe Hitler, savamment entretenu par le dictateur lui-même et par le parti nazi, mais qui a été alimenté par sa réception, en vase communicant. Goebbels y voyait d'ailleurs son plus formidable succès de propagandiste. Si les éléments du culte de la personnalité sont antérieurs à l'arrivée au pouvoir des nazis, il faut bien reconnaître qu'Hitler a su gagner toute une partie de la population qui était loin de lui être acquise en 1933. C'est ainsi que le Führer a pu devenir le "chef de la nation", sous différents aspects. Kershaw reprend d'ailleurs la classification de Max Weber qui place Hitler dans la catégorie des leaders charismatiques. Le mythe Hitler s'est aussi construit sur des valeurs politiques et sociales pouvant s'appliquer à des sociétés de notre temps, ce qui n'est guère rassurant, d'ailleurs.

Le mythe Hitler repose, au final, sur sept éléments. Le Führer incarnait pour les Allemands l'intérêt national contre les égoïsmes particuliers. Il représentait le champion du redressement économique face à la crise des années 30. Hitler manifestait aussi l'ordre, comme le prouve le consensus après la Nuit des Longs Couteaux contre les dirigeants des SA. Pour les différentes églises allemandes, il était un modéré en matière religieuse face aux extrémistes du parti, comme Rosenberg. Il est apparu comme celui qui a effacé la honte de Versailles et qui a restauré l'honneur allemand en politique étrangère. Hitler est aussi apparu, au début de la guerre, comme un chef militaire de génie. Enfin, il a fait figure de rempart contre les ennemis intérieurs, le Juif et le bolchevik. Cette image a servi de moteur d'intégration, pour nombre d'Allemands, à la politique du nazisme. Ce charisme reposait sur une doctrine floue, qui dénonçait beaucoup mais proposait peu de moyens pour concrétiser ses slogans. C'est précisément pour avoir sous-estimé ce charisme que les dirigeants conservateurs se sont laissés abuser par Hitler, avant d'acquiescer à son programme faute de mieux. Hitler était le pivot du nazisme et en ce sens sa disparition le condamnait : mais il a eu une influence profonde sur ses membres, qui se sont identifiés au mythe, tout comme le Führer lui-même. En Allemagne, il a fallu attendre la relance économique des années 60 pour voir le pourcentage de personnes, en RFA, considérant d'un bon oeil l'oeuvre d'Hitler, diminuer sensiblement, relèguant la nostalgie du IIIème Reich aux nervis de l'extrême-droite.

Hitler a donc su reprendre le besoin d'une idole, né dans le nationalisme allemand du XIXème siècle : il l'a imposé à son parti, puis, une fois au pouvoir, à tous les Allemands. Il a profité de la crise de légitimité de la République de Weimar, utilisé à bon escient la propagande de Goebbels pour marteler cet état de fait. Résultat : tous les aspects positifs du régime étaient attribués au Führer, alors que les dérives négatives étaient associées au parti, aux dirigeants bureaucrates qui cachaient la vérité à Hitler -un vieux classique de l'histoire. C'est l'échec sur le front russe, les bombardements aériens, la posture d'un Hitler coupé de son peuple qui écornent largement le mythe au final : et pourtant, les Allemands n'ont montré qu'une indifférence très coupable devant la politique antisémite prônée par les nazis, qui s'est faite de plus en plus explicite, des boycotts jusqu'à l'extermination.

L'ouvrage de Ian Kershaw démonte donc bien le mythe Hitler pour en expliquer l'essence : cependant, on peut regretter qu'à se concentrer sur la cible (les Allemands), l'historien en oublie un peu la source (la propagande, Goebbels, etc). Il aurait été intéressant d'expliquer un peu le mécanisme de la propagande autour du mythe Hitler -de même, il n'est pas question d'illustrations dans l'ouvrage, ce qui est dommage. Hormis ce petit bémol, c'est un livre à posséder, assurément, en plus de la biographie du personnage par le même historien et les autres ouvrages afférents au sujet.

mardi 4 octobre 2011

L'affaire de Karachi sur Défense Ouverte

A lire aujourd'hui le très bon billet de Jean Guisnel, sur Défense Ouverte, consacré à l'affaire Karachi. C'est par ici.

Philippe RICHARDOT, La fin de l'armée romaine 284-476, Bibliothèque Stratégique, Paris, Economica, 2005, 408 p.

Voici l'un des ouvrages les plus anciens de ma bibliothèque personnelle, que j'ai relu en vue d'un futur article pour ma chronique d'histoire militaire sur l'Alliance Géostratégique. Philippe Richardot, professeur agrégé et docteur en histoire, a pondu une des synthèses les plus efficaces sur l'armée romaine de l'Antiquité Tardive, ainsi qu'on appelle la période désormais, plutôt que Bas-Empire.

Philippe Richardot s'intéresse particulièrement à la période qui court de la Tétrarchie à la chute de l'Empire romain d'Occident en 476, autrement dit celle la plus négligée par l'historiographie de l'armée romaine. Ce qui ne l'empêche pas d'évoquer la crise du IIIème siècle qui constitue un tournant important pour les armes de Rome. C'est le siècle en effet où guerres civiles à répétition et nouvelles menaces aux frontières se cumulent pour mettre l'Empire romain sur la défensive. La crise est politique et militaire, mais aussi morale et économique. Philippe Richardot souligne le rôle des deux empereurs Dioclétien et Constantin, qui ont chacun cherché, à leur façon, à redonner un second souffle à l'Empire. Ces réformes, qui relèvent du même système de fond, n'empêchent pas l'éclatement de l'Empire entre Occident et Orient au Vème siècle.

Le coeur de l'ouvrage est constitué de chapitres thématiques. Richardot aborde le retour de la fonction militaire des empereurs au cours de la période, les transformations de la chaîne de commandement, la crise de recrutement que rencontre l'armée romaine, la question des effectifs. Un chapitre entier consiste dans le listing de la Notitia Dignitatum, ce document officiel du début du Vème siècle récapitulant toutes les unités militaires de l'Empire -et à manier avec la plus grande précaution, comme le rappelle l'historien. Richardot revient ensuite sur le choix de la défense mobile, avec une étude de cas, celle de la campagne désastreuse contre les Francs en 388. Il détaille dans un long chapitre la surveillance des frontières, explique ensuite la défense de l'intérieur de l'Empire, puis la maîtrise navale romaine en Méditerranée ; il aborde ensuite la logistique, le renseignement, l'attaque et la défense des places, remet à plat le renouveau de la cavalerie et le déclin de l'infanterie. Il présente ensuite la grande bataille d'Andrinople (378), l'une des plus importantes batailles rangées de la période, avant de mettre en perspective la barbarisation de l'armée et de terminer le livre par l'étude d'une autre grande bataille, celle des Champs Catalauniques (451).

Pour Philippe Richardot, la disparition de l'Empire romain d'Occident et de son armée au Vème siècle réside dans la profonde démilitarisation des Romains, combinée à la barbarisation massive de l'armée, en particulier après le désastre d'Andrinople. L'Empire est conscient de n'être plus invincible alors que les barbares se sentent plus fort. Intégrés au sein de l'Empire d'Occident, les fédérés en prennent progressivement le contrôle, ce qu'illustre la bataille des Champs Catalauniques, qui opposent certains fédérés à Attila. L'Occident s'est écroulé en perdant sa souveraineté politique et militaire de l'intérieur. L'Empire d'Orient a survécu grâce au choix de la division territoriale : plus riche, plus urbanisé, conservant une flotte solide, sans adversaire constant pendant de longues périodes (Empire perse par exemple, avec qui la paix dure pour une bonne partie du Vème siècle) et bénéficiant de protection géographique (les détroits). Les Orientaux ont toujours su éliminer les fédérés trop entreprenants, et la capitale, Constantinople, plus riche, mieux protégée par le rempart de Théodose II, a conservé le pouvoir impérial.

L'ouvrage est une vraie mine d'informations, combinant utilisation des sources primaires et secondaires et des analyses de l'historien. Chaque chapitre où c'est possible est accompagné de dessins illustrant le propos (placés à la fin) : en revanche les nombreuses cartes sont de qualité variable. Si l'on apprécie la chronologie fournie en entame, la bibliographie, abondante, aurait peut-être mérité un classement thématique. Mais il ne faut pas bouder son plaisir devant ce qui demeure une des meilleures synthèses sur le sujet de ces dernières années.

lundi 3 octobre 2011

Au commencement était la guerre...3/Pompée et les pirates


 Article publié simultanément sur l'Alliance Géostratégique ici.

Depuis quelques années, le phénomène de la piraterie au large des côtes somaliennes, qui s'est beaucoup développé, profitant de la décomposition lancinante du pays, inquiète à la fois les dirigeants des Etats, les opinions, mais peut-être surtout les acteurs économiques de notre planète1. Le thème est tellement médiatisé qu'il a même eu droit aux honneurs des films2. Un problème insurmontable et insoluble que cette piraterie ? Pourtant, il a toujours existé. Dans l'Antiquité, la mer Méditerranée a régulièrement été parcourue par des flottes pirates, comme nous l'apprennent les sources littéraires du temps. Cette piraterie aurait culminé, au Ier siècle av. J.-C., dans celle des Ciliciens, qui auraient contrôlé une véritable flotte ,capable de menacer jusqu'au port d'Ostie, celui de Rome elle-même. Alors, Pompée3, personnage politique en pleine ascension, se voit confié un commandement exceptionnel pour nettoyer les eaux méditerranéennes infestées de pirates : ce qu'il réalise, manu militari, en quelques semaines. Pompée, le vainqueur des pirates, saura bien utiliser ce triomphe pour sa propagande politique. Mais en filigrane, cet exemple permet aussi de revenir à notre époque et de comprendre que la menace pirate est souvent instrumentalisée, pour le meilleur et pour le pire.


Pirates, vous avez dit pirates ?


La piraterie est un phénomène de longue date dans cette partie du monde. N'a-t-on pas longtemps considéré le siège de Troie, raconté dans L'Iliade d'Homère, puis le retour d'Ulysse, relaté dans L'Odyssée, comme la manifestation la plus éclatante de la piraterie conduite par les Grecs eux-mêmes ? Au Vème siècle av. J.-C., lorsqu'Athènes affronte Sparte dans la guerre du Péloponnèse (431-404), la piraterie est comprise dans la conduite de la guerre : elle peut être ou bien menée par les cités elles-mêmes, ou bien être le fait de forces d'appoint qui interviennent avec ou en marge des forces armées des deux puissances. Cela n'empêche pas le discours officiel de se réclamer de la tâche vertueuse consistant à supprimer la piraterie : c'est ainsi qu'Athènes se pare de ce titre pendant la période où elle domine la scène grecque avant la guerre du Péloponnèse, tout comme le font ensuite les souverains macédoniens, Philippe II puis Alexandre le Grand, qui n'ont pas hésité eux-mêmes à se servir de la piraterie à leurs propres fins. Qualifier un ennemi de « pirate » fait d'ailleurs partie des lieux communs des discours politiques ou officiels de l'époque, afin de mieux le discréditer.