jeudi 30 juin 2011

Guerres et Histoire n°2

Brillant, génial, superbe... autant de qualificatifs que l'on peut accoler à la nouvelle revue Guerres et Histoire dirigée par Jean Lopez, le spécialiste français du conflit germano-soviétique de la Seconde Guerre mondiale. Je remercie encore l'équipe, au passage, de m'avoir à nouveau envoyé le deuxième numéro du magazine.

Et ce n'est pas pour cela que je trouve la revue excellente, car ce n'est pas dans mes habitudes de faire du cirage de bottes. Mais, tout simplement, Guerres et Histoire comprend de nombreux points forts.

Prenons le dossier du magazine, consacré à l'opération Barbarossa, un sujet pourtant éculé dans les revues de vulgarisation d'histoire militaire. Eh bien pourtant, en une vingtaine de pages, les auteurs réussissent à dresser une excellente synthèse, appuyée sur des références solides et une iconographie de qualité (un autre atout de la revue). Et ce n'est pas tout : la synthèse met à jours certains points précis du sujet et démonte aussi toute une série d'idées reçues, ce qui n'est pas plus mal.

Car non seulement les aspects très positifs du premier numéro sont conservés, mais les remarques adressées à la rédaction et même à Jean Lopez, par votre serviteur (et sans doute par d'autres, d'ailleurs), ont été entendues dès le deuxième numéro. Exemple : à la fin du témoignage de l'as israëlien Giora Epstein, on trouve une rubrique "Pour en savoir +" avec quelques références (dont un documentaire, ce qui est une très bonne idée), une pratique généralisée pour quasiment tous les articles de la revue (pas tous, cependant). Guerres et Histoire se présente ainsi comme une sorte de revue 2.0, capable d'évoluer très vite en fonction des remarques des lecteurs. Autre exemple qui vient corroborer cette dernière remarque : les quatre pages des questions entièrement posées par des lecteurs, auxquelles répond Guerres et Histoire. Le magazine semble donc bien en phase avec le lectorat, et c'est à noter, car on peut rarement dire que c'est le cas dans le domaine de l'histoire militaire, par rapport aux remarques formulées.

Le reportage photo de ce numéro est consacré à la guerre du Biafra, ce qui est un très bon choix, car c'est un conflit relativement méconnu : on aurait souhaité d'ailleurs peut-être un peu plus de texte et une ou deux autres cartes d'accompagnement. Autre point d'excellence : la mention fréquente, dans les articles, d'historiens universitaires reconnus : citons entre autres Christopher Browning dans le dossier Barbarossa (au sujet de l'extermination des Juifs), ou Bernard Gainot, grand spécialiste français des armées de la Révolution, dans un article consacré aux soldats italiens. La revue se caractérise aussi par des articles de synthèse remarquablement efficaces : un bon exemple dans ce numéro 2, celui sur la guerre américano-mexicaine de 1846-1848. L'essentiel est dit en quelques pages.

Le souci de vulgarisation est visible non seulement dans les quelques références mentionnées pour creuser chaque article, mais aussi par la présence d'un lexique dans les marges : les mots ou expressions définies apparaissent en gras et il suffit de se reporter à la définition qui apparaît sur les côtés. La rubrique cinéma est consacrée à la guerre en dentelles, et les critiques de films sont plutôt justes, à mon sens. Les critiques de lectures ou de films le sont également : à noter l'apparition d'une présentation de blog en encadré, ici, le fameux Theatrum Belli, un incontournable francophone dans notre sujet de prédilection. Il y a également un peu plus de pages sur les jeux vidéos. Le quiz du numéro porte sur la guerre de Cent Ans (celui-là j'ai eu tout bon, contrairement au premier !). Guerres et Histoire a aussi le souci de coller à l'actualité avec l'évocation de la pensée du général Douhet sur l'arme aérienne, et l'interview de l'historien Martin Van Creveld qui démonte l'efficacité de la guerre aérienne alors qu'on la voit encore à l'oeuvre aujourd'hui au-dessus de la Lybie.

Pour résumer, c'est toujours aussi bon, et on en redemande. Gageons que l'équipe soit toujours capable de faire preuve d'une telle dynamique d'un numéro à l'autre !

mercredi 29 juin 2011

La Belgique, un Etat en décomposition ?

C'est le titre du dossier du dernier numéro de la revue électronique Echogéo, consacré aux problèmes de tiraillement de notre voisin francophone entre la Wallonie et la Flandre.

On peut lire notamment l'article sur l'évolution comparée des régionalismes flamand et wallon. A chaque poussée de revendication régionaliste, l'Etat belge s'est modifié et l'influence des partis concernés est retombée d'elle-même. Cependant, côté flamand, la poussée du régionalisme ne cesse de reprendre, en changeant de thème (le Vlaams Blok/Belang se rapprochant beaucoup du Front National en France). Les partis régionalistes captent en effet les classes sociales marginalisées ou contestataires, tout en s'appuyant sur les réseaux régionalistes historiques. Le régionalisme flamand se nourrit aussi du différentiel économique entre le nord et le sud de la Belgique. Côté francophone en revanche, l'électorat déclassé ou contestataire n'a pas de parti équivalent, d'où la montée des votes "marginaux". Aujourd'hui, en pleine crise gouvernementale, les partis francophones se sont ralliés à une nouvelle réforme de l'Etat. Mais les partis régionalistes flamands s'interrogent car, si leur revendication est satisfaite, leur influence diminuera probablement, comme de coutume. Ce qui ne laisse comme solution qu'une montée de l'indépendantisme. Si cela aboutit, la prochaine réforme ne laissera sans, doute qu'une coquille d'Etat creuse ou aboutira à l'éclatement pur et simple. Reste le problème de Bruxelles, où chaque jour 200 000 Flamands et 100 000 Wallons vont travailler, et qui rend la réalisation de l'éclatement délicate.

Louis GIRARD, Napoléon III, Pluriel, Paris, Fayard, 1986, 550 p.

Louis Girard, historien spécialiste des questions politiques du XIXème siècle, décédé en 2003, avait publié parmi ses derniers ouvrages cette biographie de Napoléon III, un ouvrage considéré par de nombreux autres historiens spécialistes du sujet comme un fondamental de la question (Pierre Milza, Eric Anceau, qui ont écrit chacun, eux aussi, une biographie du personnage).

J'ai déjà traité récemment ici-même de la question de l'historiographie du Second Empire : celle de Napoléon III, de même, a longtemps été dominée par les opposants au régime. Pour Girard, l'empereur était le type même du "prince éclairé", presque plus européen que français. Surtout, c'était un homme qui croyait en sa destinée : reprendre le flambeau de son oncle, mener la France dans les pas de la Révolution, conduire la nation et ce même après le désastre 1870, et quels que soient les moyens employés, au mépris du droit. Napoléon III est l'homme du suffrage universel, qui le propulse président en 1848 : mais ensuite, il n'y aura plus que quelques plébiscites de confirmation. Pour Girard, le Second Empire est un bien un précurseur des fascismes : il promeut le rassemblement national, dénie aux partis toute légalité et  utilise un Etat policier. Cependant, Napoléon III se revendique de la Révolution (ce qui n'est pas le cas des dictateurs du XXème siècle) et n'a pas bâti de parti unique. Enfin, l'Etat policier est plutôt passif et ne s'exerce durement qu'aux moments de crise, bien loin de ce qu'ont connu les régimes du XXème siècle. Napoléon III n'est pas vraiment un libéral, mais l'héritage de 1815 et des Cent Jours, l'expérience de l'Angleterre et de la Suisse ont marqué son style de gouvernement. Il se défie des assemblées, de la presse, mais il est contraint de libéraliser l'Empire. Le but de Napoléon, de fait, est de remodeler la carte de l'Europe du congrès de Vienne, en mettant la France en pointe de ces bouleversements. Il ne souhaitait pas l'unification de l'Italie et de l'Allemagne, qui se sont pourtant produites ; en revanche, il aurait aimé annexé la Belgique, état neuf, à la France. Ses objectifs de politique extérieure sont irréalistes au regard des capacités militaires du pays : désastre au Mexique, sous-estimation de la Prusse en 1866, alors même que la gloire militaire est acquise dans des victoires remportées dans des conflits de moindre envergure. En 1870, l'armée française est considérée comme l'une des meilleures d'Europe, alors même qu'elle va s'effondrer en quelques semaines devant la Prusse : la réforme militaire a été impossible. Sur le plan intérieur, le coup d'Etat du 2 décembre reste comme une tâche indélébile, mais Napoléon ne s'en vantait jamais ; en revanche, il fera fructifier la période de prospérité qu'avait connue la monarchie de Juillet, avant la crise de 1846-1848, et qui revient sous l'Empire. Mais devant la peur de la Prusse, la France se devait de parer l'humiliation infligée par Bismarck, délibérément planifiée : renoncer, c'était faire s'écrouler le régime. Et Napoléon porte une grande part de responsabilité dans l'impréparation de l'armée française face aux menaces prussiennes. Au final, pour Louis Girard, que fut Napoléon III ? Un civil "intelligent", un fin politique mais qui n'avait rien du génie militaire, et du génie tout court, que fut son oncle Napoléon Ier. Mais il a su se maintenir au pouvoir pendant vingt ans. Cependant, après 1860, vieilli, malade et contesté, l'Empire n'est plus véritablement son régime. La grandeur retrouvée de la nation française se termine en catastrophe nationale, lourde de conséquences pour l'avenir.

Une chronologie, quelques cartes et une courte bibliographie sont présentes en fin de volume dans l'édition originale que je possède (et qui ne correspond pas à la réédition dont j'ai mis la couverture ci-dessus).

mardi 28 juin 2011

"A la hauteur de vos rêves et de vos ambitions" : le détournement de la campagne en images

La campagne de recrutement par affiche est d'ailleurs tellement nauséabonde qu'elle a donné lieu à quelques détournements sympathiques sur le net, échantillons ci-dessous avec aussi un célèbre passage de la BD Les Profs :

 









Pas si mauvaise que ça, la Royale de Louis XIV ?

C'est le propos de l'historien moderniste Olivier Chaline, dans un article intitulé "La marine de Louis XIV fut-elle adaptée à ses objectifs ?", paru dans le dernier numéro de la Revue Historique des Armées (263), dont le dossier s'intitule "Louis XIV, roi de guerre".

L'historien se sert de la comparaison avec les deux grandes rivales, la Royal Navy et la marine hollandaise, mais aussi des objectifs fixés par les buts politiques du roi et de la situation militaire du royaume de France à l'époque, pour tenter de répondre à sa question de départ. Refusant la séparation habituelle entre un premier temps de guerre d'escadre suivie d'un second temps de guerre de course, Chaline distingue trois périodes chronologiques : 1661-1678, années de la formation de la flotte par Colbert et ses clients, 1679-1696, apogée de la Royale et 1697-1715, le début du déclin.

Chaline conclut sur l'idée que les buts du souverain et ses alliances n'ont cessé d'évoluer durant tout le règne, tout comme la position des secrétaires d'Etat à la Marine par rapport à l'utilisation de la flotte. Celle-ci, en plein développement, n'a pas pu répondre de la même manière à tous ces changements. Au départ, sous Colbert, la quantité prime sur la qualité. Dans l'ère de l'apogée, on a encore du mal à conceptualiser l'emploi de la Royale alors même qu'elle devient efficace. Frappée par la saignée démographique et financière de 1693-1694, la France perd alors une certaine supériorité face aux Anglais qu'elle ne retrouvera plus. Mais c'est plus par épuisement que par une quelconque infériorité naturelle par rapport aux Britanniques. La France, d'ailleurs, obtient deux paix de compromis en 1697 et 1713, preuve qu'il faut encore compter avec sa marine.

"A la hauteur de vos rêves et de vos ambitions" : la désastreuse campagne de recrutement pour l'Education Nationale

Vous rêvez de calme, de sérénité, d'un travail où vous vous épanouirez en toute quiétude ? Engagez-vous dans la Légion !

Plus sérieusement, vous pouvez aussi, d'après le Ministère de l'Education Nationale, choisir de devenir professeur. Vraiment ? Mais si ! Bon, en fait, on vous explique : comme on supprime à la rentrée 33 000 postes (fonctionnaires partant à la retraite) et que 16 000 seulement sont remplacés, il reste 17 000 postes à pourvoir. Premier couac : sur les 17 000 postes, il n'y en a que 11 000 de professeurs (3 000 dans le primaire et un peu plus de 8 000 dans le secondaire). Le reste ? Des emplois d'agents de service, d'agents administratifs, de personnels de santé. Pas exactement des professeurs, donc. Par ailleurs, si on vise un public d'étudiants de masters ou de "candidats expérimentés", quid de leur statut ? A priori, ils ne seront pas professeurs ou autres : donc, ce seront des contractuels. Les fameux contractuels non formés, jetés dans l'arène, pour le meilleur et pour le pire. Et on ose ensuite nous parler d'excellence... cherchez l'erreur.

La vérité, c'est que les coupes sombres effectuées dans le recrutement des professeurs conduisent à une quasi saturation du système. Pour le dire simplement : avec autant d'élèves en classe (contrairement à ce qu'on nous a longtemps prédit, le nombre d'élèves ne diminue pas, bien au contraire : 5 000 élèves en plus à la rentrée), on manque de professeurs. A cela plusieurs raisons : le nouveau système d'organisation de l'université avec masters et concours en parallèle écarte de nombreux candidats (200 000 au moins). Les disciplines scientifiques sont les plus touchées : aujourd'hui, il y a autant de candidats au concours que de postes, du jamais vu. Ensuite, l'image du métier s'est considérablement dégradée ces dernières années, et à raison ; cependant, on peut noter que le Ministère n'a pas fait grand chose pour le corriger. Forcément, si être professeur n'attire pas, on ne risque pas de colmater la brèche. Enfin, il y a le facteur financier : les perspectives de carrière ne sont plus attrayantes, et les salaires font pâle figure à côté de ceux du secteur privé (au sens large). D'ailleurs, la tendance est mondiale et n'est pas spécifique à la France, car on la relève aussi aux Etats-Unis.

Le Ministère lance donc une campagne de recrutement tous azimuts sur différents médias, sauf la télévision, étrangement, avec un mini site Internet développé spécialement à cette intention. Mais ce sont les deux affiches publicitaires qui décrochent sans doute le pompon : Julien "trouve un poste à la hauteur de ses ambitions" devant son PC portable, tandis que "Laura a trouvé le poste de ses rêves" à travers la lecture. Autrement dit Julien bosse devant son PC alors que Laura flâne avec son livre. Autant de préjugés sexistes que l'on s'efforce en général d'évacuer dans les classes, mais le ministre n'a visiblement pas jugé utile d'en faire autant. Remarquez que de classe ou d'élèves, sur les affiches, il n'en est pas question -un peu étrange, tout de même... Bref, ils sont beaux, ils sont jeunes, ils sont dynamiques, ils ont réussi. Et tout ça coûte quand même la bagatelle de 1,35 millions d'euros.

M. Châtel cherchait certainement à montrer qu'il s'inquiétait de la question du recrutement, mais pour le coup, il n'y apporte pas les bonnes réponses... la copie est à revoir, M. le ministre !

Fiche de lecture : Les crimes de la Wehrmacht, de Wolfram Wette, sur Ma pile de livres

J'ai déjà commenté cet ouvrage récemment, ici-même, mais le blogueur qui tient Ma pile de livres vient d'en faire une critique qui complète la mienne, notamment sur les éventuels défauts de l'ouvrage que je n'avais pas repérés. A lire avec attention, donc.

Un pont trop loin ?

Un pont relie désormais la France, en Guyane, avec le Brésil, sur la rivière Oyapock. On l'oublie souvent, mais le Brésil est le pays avec lequel la France a la plus longue frontière commune (700 km). Dans un article de Diploweb, Hervé Théry, géographe français spécialiste du Brésil, explique pourquoi la construction de ce pont ne répond pas à des motifs économiques, mais bien géopolitiques. Le pont créerait-il, en fait, une forme de frontière ?

lundi 27 juin 2011

Marie-France SCHMIDT, Christophe Colomb, Folio Biographies, Paris, Gallimard, 2011, 330 p.

Christophe Colomb a eu droit, depuis un siècle, a une historiographie conséquente : il y a quelques années, en 2006, le grand historien moderniste Denis Crouzet lui consacrait encore une biographie, chez Payot : Christophe Colomb, héraut d'une Apocalypse. Ce volume fait partie de la collection Folio Biographies : c'est le premier que j'ai acheté, pour voir, car la collection ne m'inspirait pas beaucoup, après avoir feuilleté quelques tomes, notamment de par les auteurs et le manque de sources dans nombre de volumes. Cependant, ici, ce n'est pas le cas. Marie-France Schmidt n'est pourtant pas une historienne, mais c'est une universitaire : agrégée d'espagnol, maître de conférences honoraire à Paris IV. Elle essaye, en 300 pages, de dresser, une fois de plus, le portrait du découvreur de 1492.

Il faut dire que le personnage suscite encore beaucoup de passions et comporte aussi nombre d'incertitudes : celle du lieu et de la date de sa naissance, par exemple. Son origine juive également, que beaucoup croit avérée : ce serait la quadrature du cercle de 1492, année marquant la fin de la Reconquista avec la prise de Grenade, et l'expulsion des Juifs des royaumes ibériques... Marie-France Schmidt part sur l'idée que Colomb se sent investi d'une mission religieuse, quasi mystique, basée sur sa culture scientifique et sacrée. Une pensée que le navigateur aurait traduit dans son Livre des prophéties. Colomb est aussi animé d'une foi inébranlable en l'homme, à l'origine de bien des déceptions, mais il est également assoiffé de terres et de richesses à découvrir. Voici donc un homme dont la dévotion rappelle le Moyen Age, alors que sa curiosité témoigne déjà de la Renaissance, et qui se lance dans une entreprise hasardeuse, au service d'un Etat, sans négliger sa renommée et son confort matériel.

Le livre ne comporte pour ainsi dire aucune conclusion, le dernier chapitre traitant de la postérité de Colomb. Sa dépouille est finalement partagée, aujourd'hui, entre Saint-Domingue et Séville. Dans les oeuvres qui lui sont consacrées par la suite, on trouve toujours deux courants qui s'affrontent : celui qui cherche à le réhabiliter, et celui qui dénonce les côtés sombres du navigateur. De nouvelles questions ont été posées par les historiens à l'occasion du 500ème anniversaire de la découverte, en 1992, année qui a vu aussi la sortie de nombreux films consacrés à Christophe Colomb, dont le monument de Ridley Scott. On s'est notamment interrogé sur la "prédécouverte" de l'Amérique et sur la question de savoir si Colomb avait bénéficié ou non de l'aide d'un voyageur isolé ayant déjà visité le continent.

L'ouvrage de Marie-France Schmidt n'apporte rien de spécialement neuf, mais il a le mérite, en 300 pages, de brosser les grandes lignes de la vie de Christophe Colomb. Malgré la présence d'un livret central d'illustrations en couleur, on regrettera néanmoins l'absence totale de cartes, qui apparaît un peu surprenante par rapport au sujet. Certains chapitres auraient mérité d'être creusé, comme celui sur la postérité, justement. Cependant, c'est un bon point de départ dans la connaissance du navigateur : on trouvera en annexe une chronologie et des références bibliographiques pour aller plus loin.

Les « Morts Vivants » à Cam Ne. Le premier « zippo raid » de la guerre du Viêtnam.


En 1999, le département de journalisme de l'université de New York demande des nominations pour le top 100 des travaux américains au XXème siècle. La guerre du Viêtnam revient dans quatre des nominations. L'une concerne un reportage de CBS Evening News, réalisé en 1965 par Morley Safer auprès des Marines au Sud-Viêtnam. Le professeur de l'université de New York, et écrivain, Mitchell Stephens le soumet comme « un reportage décrivant les atrocités commises par les soldats américains dans le hameau de Cam Ne, au Viêtnam ». Dans son livre, A History of News, il parle de « Marines qui, face à une poche de résistance, mettent leurs briquets sur les toits de chaume pour nettoyer Cam Ne » . Le reportage vidéo de Morley Safer et les photos qui en sont tirées furent abondamment diffusées, et sont parmi les plus célèbres de la guerre du Viêtnam3. Mais que s'est-il vraiment passé le 3 août 1965 dans un des hameaux du village de Cam Ne ? Présenté par Morley Safer comme la destruction délibérée et inconsidérée d'un village sud-viêtnamien par les Marines, bouleversant l'image traditionnelle plutôt positive du soldat américain dans les média contemporains, l'incident de Cam Ne s'inscrit dans le contexte de l'escalade de l'engagement américain au Viêtnam à l'été 1965, qui introduit de nouvelles logiques dans le conflit.

dimanche 26 juin 2011

Black Death (2010) de Christopher Smith

1348. L'Angleterre, engagée dans la guerre de Cent Ans contre la France, est à son tour ravagée par l'autre grand fléau du temps : la peste noire. Le moine Osmund, confiné en quarantaine dans sa cellule, rejoint, une fois sorti, Avrill, une jeune femme qui s'est réfugiée dans le monastère et dont il s'est épris. Inquiet devant la propagation de l'épidémie qui commence même à tuer les moines, Osmund enjoint à Avrill de retourner chez elle, dans la forêt. Avrill lui demande de venir avec elle mais Osmund refuse. S'adressant à Dieu, il lui demande un signe pour l'aider à soulager sa conscience. C'est alors qu'un groupe de guerriers mené par Ulric se présente aux portes du monastère. Sa mission est de pénétrer dans un village isolé dans un marécage, non loin de la forêt où se cache Avrill, et qui n'est étrangement pas frappé par la peste noire. Osmund y voit un signe de Dieu et se porte volontaire pour rejoindre le groupe, qui demande quelqu'un connaissant bien la région. Une fois en chemin, Ulric révèle à Osmund la vraie nature de leur mission : à la solde de l'évêque, son groupe de mercenaires, armé d'une machine de torture, doit débusquer et ramener un nécromancien qui se cacherait dans le village et pratiquerait des rites contre-nature...







Voici un très bon film qui nous plonge dans l'univers macabre de l'Europe du XIVème siècle en proie à la "mort noire", qui donne son titre à l'oeuvre, d'ailleurs. Ce n'est pas un film d'action moyenâgeux, mais bien plutôt une réflexion sur le parcours d'un moine en proie au doute dans un univers rempli de certitudes : celles des hommes convaincus de leur mission, ou de l'Angleterre convaincue de sa supériorité sur la France, et persuadée d'être punie par Dieu pour ses péchés par l'intermédiaire de la peste. Le montage du film rend tout l'univers inquiétant, de la forêt au village marécageux, avec une impression de saleté et de sordide omniprésente -les cadavres de pestiférés, les bûchers innombrables, les bubons de la peste sur les vivants. Un avant-goût de l'Apocalypse, donc, dans un monde présenté comme finissant par le biais des ravages de la peste. Par certains côtés, le film se rapproche du Nom de la rose de Jean-Jacques Annaud.

Le propos du réalisateur est plutôt de dénoncer toutes les formes de fanatisme, qu'il soit ici chrétien ou païen d'ailleurs. Les personnages ne font guère montre d'humanité, à l'image du groupe de soudards tout juste rentrés de France que l'évêque a embauché pour traquer le nécromancien. L'intrigue souffre de quelques raccourcis et de quelques incohérences, mais joue beaucoup de l'affrontement entre le bien et le mal, ce qu'illustre assez bien le dénouement final autour du principal personnage, le moine Osmund. Le choix des acteurs est assez bon, notamment Sean Bean, que l'on retrouve ici dans un rôle proche de celui de Boromir dans le Seigneur des Anneaux. A regarder.

Richard B. FRANK, Guadalcanal. The definitive Account of the Landmark Battle, Penguin Books, 1992, 800 p.

La bataille de Guadalcanal, dont l'importance est souvent méconnue au regard de Midway, est pourtant, sans doute, la bataille décisive de la guerre du Pacifique. L'ouvrage de Richard B. Frank -qui se présente, non sans prétention, comme le livre définitif sur la question !- expose ainsi cet affrontement de près de 6 mois, récemment évoqué d'ailleurs dans la minisérie de HBO, The Pacific (dont il faudra reparler ici aussi). Frank, vétéran du Viêtnam, juriste, est aussi un historien militaire

Dans cette campagne de six mois (août 1942-février 1943), les Japonais perdent à la fois le coeur de leur puissance aéronavale, à savoir leurs équipages surentraînés, mais aussi leur mythe d'invincibilité dans le combat de jungle. Frank combine dans son récit, en effet, une lecture à la fois terrestre, navale et aérienne de la campagne, ce qui n'avait, jusqu'à son époque, pas été fait de manière simultanée. Il bénéficie aussi de l'accès à de nouvelles archives japonaises. Dans ses jugements, Frank se montre relativement clément envers certains amiraux américains comme Fletcher, qui a été très critiqué pour avoir retiré ses porte-avions deux jours après le début du débarquement, laissant ainsi les Marines sans couverture. En revanche, il reproche à l'amiral Callaghan d'être à l'origine de la mort de l'amiral Scott pendant la bataille navale au large de Guadalcanal dans la nuit du 13 novembre 1942, en raison d'un tir fratricide.

L'atout majeur du livre de Frank, basé sur un travail de recherche considérable, est de montrer combien Guadalcanal est véritablement le tournant de la guerre du Pacifique. Surpris par une offensive à laquelle ils ne s'attendaient pas, les Japonais ont désespérément tenté de reprendre l'île, qui sera bientôt baptisée par les soldats nippons "l'île de la désolation". Ce faisant, ils ont subi des pertes en matériel et surtout en hommes qu'ils ne pouvaient se permettre. En tenant Henderson Field et en empêchant les Japonais de mener à bien une contre-offensive d'envergure, sur terre, sur mer et dans les airs, les Américains l'ont emporté et ont reconquis une initiative qu'ils ne lâcheront désormais presque plus dans le Pacifique.

Une somme qui est absolument à lire pour tous ceux qui s'intéressent à cette campagne, illustrée par un imposant livret photo central et une pléthore de cartes. En revanche, il est dommage que les sources ne soient pas récapitulées dans une bibliographie complète en fin de volume.


Bruce GAMBLE, Black Sheep One. The Life of Gregory "Pappy" Boyington, Presidio Press, 2000,493 p.

En France, la légendaire série télévisée Les Têtes Brûlées a consacré l'image de Greg "Pappy" Boyington, commandant d'une escadrille de Corsairs écumant le Pacifique Sud contre les Japonais pendant la guerre du Pacifique. Il est vrai que Boyington, patron de l'escadrille VMF-214, est l'un des as les plus hauts en couleur de l'US Marine Corps. Personnage turbulent, membre de l'American Volunteer Group en Chine, abattu dans le Pacifique Sud et prisonnier un an au Japon, récipiendaire de la Medal of Honor, alcoolique notoire, Boyington a contribué lui-même à sa propre légende.

Bruce Gamble, ancien membre de l'US Navy converti à l'écriture historique, présente dans cette biographie un portrait bien plus prosaïque, mais néanmoins encore bien coloré, du fameux chef d'escadrille que fut Greg Boyington. Un livret photo central est présent et particulièrement fourni ; dommage en revanche qu'il n'y ait pas de cartes, car il y a nombre de lieux à localiser dans la vie du Marine. Dommage également que les notes de bas de page listant les sources ne soient pas reprises dans une bibliographie indicative.





Le principal mérite de la biographie de Gamble est cependant de nous présenter l'homme tel qu'il fût, et ce dès son enfance : une famille troublée, alcoolique, les difficultés financières, un énorme besoin de reconnaissance, de la persévérance et l'envie de voler. Boyington entre d'ailleurs dans les Tigres Volants pour résoudre ses problèmes de dettes : il revendique 6 avions japonais abattus, mais seulement 2 peuvent être confirmés. Ce problème des confirmations de victoires revient souvent dans sa carrière. Prenant la tête des Corsairs du VMF-214, il rajoutera à la liste 22 victoires (dont plusieurs contestées) avant d'être abattu et fait prisonnier par les Japonais. Le récit des conditions de détention au Japon jusqu'à la capitulation en 1945 est sans doute l'un des passages les plus intéressants du livre. La presse le couvre d'éloges mais peu de gens connaissent alors ses déboires personnels, qui n'éclatent au grand jour qu'après la guerre, à tel point que l'USMC s'en débarrasse en le mettant à la retraite pour raisons médicales en 1947. Boyington se débat ensuite entre trois nouveaux mariages, ses crises d'alcoolisme, et la publication de deux livres, ses mémoires et une nouvelle très critique envers Chennault, qui lui vaudra beaucoup d'ennemis. Dans les années 1970, son image est redorée par la série télévisée dans laquelle il est incarnée par Robert Conrad. Mort en 1988 d'un cancer, Boyington, au vu de cette biographie, n'arrive pas à susciter l'enthousiasme : ses exploits militaires sont en quelque sorte gâchés par tout le reste.






Au final, une biographie fort instructive pour les passionnés d'histoire militaire qui veulent découvrir le vrai Boyington derrière l'image fournie par Les Têtes Brûlées. Attention toutefois, ce n'est pas une lecture facile, car certains passages de la biographie sont, à mon sens, détaillés à l'excès.

Invasion USA (1985) de Joseph Zito

1985 : aux Etats-Unis, le président Reagan, braqué contre l'URSS présentée comme "l'Empire du mal", lance le programme IDS, soutient les Contras au Nicaragua, intervient à Grenade, dans le moment de la guerre froide que l'on a depuis baptisé la "guerre fraîche".

Invasion USA, sorti en 1985, est produit par le groupe Cannon Films, racheté en 1979 par deux Israëliens, Menahem Golan et Yoram Globus. Ces deux repreneurs vont spécialiser Cannon Films dans la production de films d'action très bourrins, centré sur l'acteur Chuck Norris : à leur actif, la série des Portés Disparus (sur le Viêtnam) et celle des Delta Force (dont le premier opus est sans doute parmi les films les plus violemment anti-arabes de toutes les productions américaines).

Le thème de Invasion USA, réalisé par Joseph Zito (déjà mis à contribution sur Portés Disparus, et qui fera aussi, plus tard, Scorpion Rouge, dans une autre déclinaison du même genre, en 1989, avec Dolph Lundgren, le méchant boxeur soviétique de Rocky IV) est quelque peu différent, mais la réalisation demeure la même.

Chuck Norris, alias Mike Hunter, est un ancien de la CIA qui s'est mis au vert dans les Everglades, un charmant paysage où on capture l'alligator à mains nues tout en élevant des tatoos domestiqués. Mais l'hydre communiste internationale n'est pas bien loin : Mikhaïl Rostov (Richard Lynch), un agent soviétique que Hunter a reçu l'ordre d'épargner lors d'une précédente mission, alors qu'il aurait pu le flinguer (résultat, le Soviétique est devenu encore plus paranoïaque), projette d'envahir les Etats-Unis. Pour ce faire, déguisé en garde-côte avec une vedette et un équipage, il mitraille un bateau de boat-people cubains, récupère la drogue cachée dans la cale, et l'échange contre des armes flambant neuf, en ayant pris soin de flinguer le gros bonnet de la drogue (avec des tirs dans le pantalon et dans les roubignolles, ce qui va devenir sa marque de fabrique dans le film), sa maîtresse et les deux gardes du corps. Rostov réunit ensuite la pire racaille du monde communiste (Arabes, Latinos, Est-Allemands, Chinois...) et fait débarquer tout ce beau monde en Floride dans 4 ou 5 péniches LCVP de la Seconde Guerre mondiale achetés dans des surplus militaires (comme un couple à la mauvaise idée de faire des galipettes sur la plage choisie pour le débarquement, son acolyte latino les éliminent d'une balle dans la tête).

Le but de Rostov est de provoquer un effondrement intérieur des Etats-Unis en y semant le chaos. Pour ce faire, la nuit de Noël, il arrose au bazooka un quartier pavillonnaire (d'ailleurs il ne recharge jamais son bazooka, une constante dans tout le film) après avoir sorti la réplique qui tue : "C'est plus facile quand on voit toutes ces conneries, non ?"), il envoie des hommes déguisés en policiers tirer sur une fête dans un quartier latino pour provoquer une émeute raciale, fait placer une bombe dans un centre commercial...








Les Etats-Unis méritent-ils d'ailleurs vraiment d'être sauvés ? Politiciens corrompus, quartiers chauds aux mains des dealers et des prostituées qui n'hésitent pas d'ailleurs à s'en prendre à Chuck Norris quand celui-ci traverse les bas-fonds de Miami... au final, le pays sera sauvé, mais après un bon coup de nettoyage fourni par Chuck. Rostov, cependant, hanté par le souvenir de sa presque mort aux mains de l'agent de la CIA, se pointe en air boat dans les Everglades et détruit la barraque de Chuck au lance-grenades, tuant son pote indien et blessant son tatoo. Résultat, notre ami Chuck est un peu fâché et se dit qu'il serait peut-être temps de sortir de sa retraite.


Ensuite, ça devient le grand-guignolesque. Chuck attrape un contact et, pour le faire parler, lui plante son couteau dans la main (c'est tellement plus pratique). Comme un type le dérange pendant son interrogatoire, le doublage donne lieu à l'une des répliques les plus spirituelles de la carrière de Chuck Norris : "Si tu te pointes encore, tu peux être sur que tu repars avec la bite dans un tupperware", suivi d'un "Toi, tu commences à me baver sur les rouleaux".
Ensuite, tout le reste n'est qu'action pure et dure. Dans son pick-up, Chuck se ballade dans la ville et tombe comme par miracle sur chacune des entreprises communistes, avant d'exterminer les méchants avec ses deux Micro-Uzis dans sa salopette. Les communistes posent une bombe dans un centre commercial ? Chuck défonce la vitrine au pick-up et flingue tout ce beau monde. Les communistes placent une bombe devant la porte de l'église ? Chuck coupe les fils, monte sur un toit et la balance sur la tête des vilains. Les communistes déguisés en soldats veulent flinguer une file d'attente devant un magasin ? Chuck arrive et abat tout le monde à l'Uzi. Et, à chaque occasion, il en profite pour rendre Rostov encore plus psychotique en lui balançant le fameux "C'est fini pour toi !. Rostov s'énerve,  tire dans les roubignolles (encore) de son sbire chargé de lui transmettre le message ou explose la télévision avant de se jeter tête baissée dans un piège tandis par Chuck (pas du tout évident, d'ailleurs...).







Dans le duel final, alors que les communistes se font massacrer à l'extérieur du bâtiment par des chars M-60 Patton et au M-16, les deux protagonistes s'affrontent au lance-roquettes (en intérieur) et Chuck finit par transformer Rostov en grains de riz après lui avoir balancé un dernier "C'est fini pour toi !" (voir vidéo ci-dessous). Bref, un bon nanar, qui vaut le déplacement simplement pour réaliser combien il n'y avait pas que les Soviétiques qui faisaient de la propagande, au paroxysme de la guerre froide...




Ci-dessous, une vidéo ironique sur le Kill Count de Invasion USA :

Jean-Pierre FILIU, La véritable histoire d'Al-Qaïda, Pluriel, Paris, Hachette, 2011, 366 p.

Jean-Pierre Filiu, grand spécialiste français d'Al-Qaïda, avait publié son ouvrage de référence sur la question en 2009, intitulé Les neuf vies d'Al-Qaïda. Hachette en propose une nouvelle édition à format réduit, dans sa collection Pluriel, qui survient juste avant la mort de Ben Laden en mai, ce qui est d'autant plus intéressant. Il faut préciser d'emblée que Filiu est non seulement historien mais aussi arabisant, ce qui rend son travail particulièrement pertinent.

La théorie de Filiu est que l'organisation peine à survivre à l'élection de Barack Obama, alors qu'elle est entrée dans sa "neuvième vie". Al-Qaïda avait en effet tout misé sur l'élection de John McCain, qui, en relançant la "Guerre globale contre la Terreur", aurait permis un retour en force de Ben Laden par le biais de nouveaux attentats ou d'une attaque sur un pays musulman. Car, au terme de sa neuvième vie, Al-Qaïda est revenue à son point de départ, à savoir le Pakistan et ses zones tribales, où se joue simplement sa survie. Et ce même si le voisinage de l'Afghanistan permet à l'organisation d'espérer un nouveau triomphe contre une superpuissance mondiale, à l'image de ce qui avait été réalisé contre les Soviétiques, dopant ainsi l'essor du mouvement en 1989. Filiu pronostique ainsi la disparition prochaine d'Al-Qaïda et de son djihad mondialisé (ce qui en était, en fait, le coeur), mais pas du djihad lui-même. En vérité, depuis vingt ans, Al Qaïda a autant combattu l'Occident que le monde musulman, ce qui a conduit finalement à sa perte.

Al-Qaïda a de plus en plus investi le cyberespace, en parallèle de son déclin sur le terrain réel. Elle n'a jamais réussi à s'ancrer ailleurs que dans le Pachtounistan afghan et pakistanais. L'échec de l'organisation en Irak face à la résistance nationaliste sunnite a marqué un tournant décisif. Le rejet du discours de Ben Laden par une grande partie du monde arabe et musulman signe son arrêt de mort. Des trois scénarios possibles examinés par Filiu en conclusion de son ouvrage, celui de la dissolution semble aujourd'hui, avec la disparition de Ben Laden, le plus probable. Voici en tout cas un ouvrage de référence sur une organisation qui a donné lieu à bien des fantasmes, de la théorie du complot à celle de la pieuvre s'étendant à travers la planète pour manipuler des milliers de kamikazes fanatisés. Ce livre permet d'y voir bien plus clair.

Vincent BRUGEAS, Ronan TOULHOAT, Opération Soleil de Plomb, Akileos, 2011, 72 p.

Dans l'univers inauguré par Block 109, les deux auteurs, après Etoile Rouge (que je n'ai pas encore lu), signent un nouveau tome en BD : Opération Soleil de Plomb. Le contexte s'inscrit toujours dans l'uchronie de départ, mais quelques années en arrière, et en Afrique. En juin 1941, les paras allemands s'emparent de l'île de Malte ; en octobre-novembre, Rommel est en Egypte. Les Alliés débarquent en Afrique du Nord en novembre 1942, mais la guerre s'enlise jusqu'en avril 1945. L'opération Nuit Noire, le mois suivant, détruit par le feu nucléaire Etats-Unis et Grande-Bretagne ; en août, les nazis contrôlent la plus grande partie du continent africain, seule une poignée de rescapés des forces alliées forment une fragile résistance au sud... en septembre 1946, un accident détruit l'usine de production d'eau lourde des nazis en Norvège. En octobre, la SS reprend le contrôle du Congo Belge à la Wehrmacht pour exploiter les gisements d'uranium.

L'histoire, qui se déroule à partir de 1947 a Congo Belge, a pour protagoniste deux officiers allemands déjà croisés dans le tome d'origine, Schell, qui dirige une légion pénale envoyée sur place pour éradiquer les résistants menés par le colonel Leclerc, et Skorzeny, déjà présent, qui va épauler son camarade pour se sortir lui-même de ce trou perdu qu'est le Congo pour la SS du monde uchronique de Block 109. Les deux auteurs tirent leur inspiration de plusieurs sources listées au début de la BD : John Mc Tiernan (cf le "Contact !" de Predator dans l'une des planches), Francis Ford Coppola (les hélicoptères utilisés par les nazis dans la jungle du Congo qui renvoient à Apocalypse Now, bien sûr) et Oliver Stone (ambiance Platoon du début à la fin).

Le scénario est bien ficelé et connaît plusieurs rebondissements qui maintiennent en haleine jusqu'à la fin. Par ailleurs, le dessin et les couleurs sont un peu plus fins que dans le tome d'origine et apportent une touche esthétique non négligeable. Au final, une série qui promet, d'autant que plusieurs tomes sont en préparation, le prochain d'ailleurs ne saurait tarder.

dimanche 12 juin 2011

John KEEGAN, The Iraq War, Vintage Books, 2005, 268 p.

Historien militaire britannique réputé, John Keegan signe en 2004 un ouvrage de synthèse sur la guerre en Irak, revu et corrigé dans cette édition de 2005. Le titre est trompeur car près de la moitié de l'ouvrage est en fait consacrée à l'histoire de l'Irak au XXème siècle et jusqu'à la guerre de 2003, avec un focus sur le régime de Saddam Hussein. Seule la deuxième moitié aborde l'invasion de 2003 par les Américains et les Britanniques.

Keegan explique combien Saddam Hussein représentait une menace pour la stabilité du Moyen-Orient, et ce dès sa prise de pouvoir effective en 1979 et la guerre Iran-Irak (1980-1988) qui suit. Ceci étant, il rappelle aussi que la décision de l'administration américaine de dissoudre l'armée et la police irakienne après la chute du régime en 2003 a sans doute été une erreur incontestable. Si les grandes lignes de la campagne de 2003 sont bien retracées, je regrette parfois que Keegan n'entre pas plus dans le détail des opérations. Le point de vue politique est par contre, comme le montre les deux exemples ci-dessus, assez balancé.

Au niveau des moins aussi, les cartes des ouvrages de Keegan mériteraient un sérieux lifting, car elles commencent à dater au niveau de la présentation. Si l'ordre de bataille de la coalition est présent, la bibliographie est plus que sommaire et surprend un peu de la part de Keegan (14 titres, une misère). Au final, c'est un peu décevant.

Régis BOYER, Saga d'Eirikr le Rouge suivi de Saga des Groënlandais, Folio2euros, Paris, Gallimard, 2010, 109 p.

Gallimard propose, dans sa collection Folio 2 euros (peu onéreuse), la Saga d'Eric le Rouge et la Saga des Groënlandais, traduites et commentées par un des grands connaisseurs français du monde viking, Régis Boyer.

Ces deux sagas ont trait à l'exploration et à la colonisation du Groënland et de l'Amérique du Nord par les Islandais. Les sagas sont typiques de la littérature islandaise des XIIème-XIIIème siècle : ici, les deux font partie des "sagas du Vinland", qui racontent en particulier les premiers établissements à Terre-Neuve. Elles font donc partie des textes les plus prestigieux de la littérature islandaise.

Le texte n'est pas particulièrement facile à lire, car il faut se référer aux nombreuses notes de bas de page qui détaillent personnages et lieux évoqués. Il présente un intérêt certain pour l'historien mais pourra en rebuter plus d'un, malgré sa concision (une centaine de pages guère fournies pour les deux sagas). A découvrir pour ceux qui sont intéressés par le sujet. Dommage qu'une carte n'ait pas été ajoutée à l'ensemble.

samedi 11 juin 2011

La Terreur des barbares (1959) de Carlo Campogalliani

568 après Jésus-Christ, Italie du Nord. Les Lombards, menés par leur roi Alboïn, déferlent sur l'Italie du Nord, alors que le pays se remet tout juste de la longue guerre entre les Ostrogoths vaincus et l'Empire byzantin. Les Lombards mettent à sac les villages. Dans l'un d'entre eux, ils tuent le père d'Emilio, un bûcheron qui est aussi une force de la nature. Celui-ci prend alors la tête d'une guérilla qui va harceler l'occupant lombard, à partir des montagnes et des forêts...

Voilà un péplum tourné en Italie au moment de l'apogée du genre. C'est le troisième où figure Steve Reeves, culturiste spécialiste des péplums, remarqué dès 1957 avec Les travaux d'Hercule, puis dans Hercule et la reine de Lydie. En Italie, toute une série de films inspirés de ces références vont suivre, avant d'être remplacés dans les années 1960 par le western-spaghetti et les films d'espionnage calqués sur James Bond. L'intérêt de ce péplum, c'est qu'il se place résolument dans une perspective plus historique que mythologique ; et la période traitée, celle de l'Italie après la défaite des Ostrogoths et au moment de l'invasion des Lombards, est originale. Les films sur le sujet (et même sur le VIème siècle ap. J.-C. de manière générale) se comptent sur les doigts d'une main. Cela n'empêche pas Reeves d'accomplir des exploits physiques qui auraient leur place dans les péplums mythologiques. A ne pas manquer aussi, le passage où il se grime en homme-bête pour semer la terreur chez les Lombards. Ce n'est pas un péplum des plus réussis, mais ça peut divertir à l'occasion, d'autant plus qu'il est assez court.

Ci-dessous la bande-annonce de la version en anglais (où le titre devient Goliath and the Barbarians...).

Le royaume (The Kingdom), de Peter Berg (2007)

Arabie Saoudite. Dans un complexe abritant des résidents américains travaillant dans ce pays allié des Etats-Unis, des terroristes affiliés à Al-Qaïda commettent un attentat meurtrier avec une fusillade et des kamikazes, tuant des dizaines de personnes. L'attaché du FBI, présent sur place, est à son tour tué lorsqu'une bombe explose alors que les secours sont sur place en train d'intervenir. L'agent spécial Ronald Fleury (Jamie Foxx), qui a eu son collègue au téléphone juste avant l'explosion, prend alors la décision d'emmener son équipe du FBI sur place pour traquer les terroristes responsables de l'attentat...

Le film est une fiction mais il est basé sur les attentats dans un complexe de Riyad, le 12 mai 2003 (35 morts, 160 blessés), et ceux, plus anciens, contre les tours de Khobar, le 25 juin 1996, qui abritaient des personnels de l'US Air Force. La séquence d'ouverture du film est très novatrice : à l'aide de documents d'archives, de clips audios et d'animations, les relations entre les Etats-Unis et l'Arabie Saoudite sont présentées pour expliquer les bouleversements ainsi survenus au Moyen-Orient. Le film a provoqué des réactions mitigées : si les scènes d'actions sont impressionnantes, on lui reproche un ton quelque peu xénophobe, alors que d'autres y voient la première confrontation réelle de l'Arabie Saoudite et de ses liens avec le terrorisme islamiste. Les réactions ont été identiques au Moyen Orient. C'est, en tout cas, un film à regarder.












Les grandes batailles de la Seconde Guerre mondiale : la bataille d'Italie (1943-1944), de Daniel Costelle et Henri de Turenne (1970)

Dans la série des Grandes batailles de la Seconde Guerre mondiale par Daniel Costelle et Henri de Turenne, le troisième volet consacré à la bataille d'Italie est remarquablement bien réalisé. Le documentaire part de l'invasion de la Sicile en juillet 1943 jusqu'à la percée de la ligne Gustav en mai-juin 1944, et la prise de Rome. La fin de la campagne est éclipsée. Le gros du documentaire porte sur les combats à Monte Cassino, et se concentre sur l'intervention du Corps Expéditionnaire Français. Mais les témoignages, comme de coutume, sont variés, et le propos est tout à fait pertinent, il mériterait juste d'être actualisé avec certains travaux récents, l'historiographie ayant bien évolué en 40 ans. Images et bande son sont de qualité. Bref, à déguster sans modération !








Eric DELBECQUE, Christian HARBULOT, La guerre économique, Que-Sais-Je ?, Paris, PUF, 2011, 126 p.

Eric Delbecque, directeur de l'IERSE, et Christian Harbulot, directeur de l'Ecole de Guerre Economique (EGE), sont les deux auteurs de ce que Que-Sais-Je sur la guerre économique.

En introduction, ils rappellent que le concept de guerre économique n'a pas bonne presse, en particulier auprès des économistes et du monde universitaire : il n'aurait pas de fondements théoriques. Pourtant, ils voient bien une guerre économique en ce sens que les conflits entre grandes puissances, depuis la fin de la guerre froide, s'articulent autour d'enjeux liés à l'économie. Les Etats cherchent à construire une force de frappe industrielle, technologique et commerciale pour s'imposer face à leurs rivaux. Pascal Lorot parle quant à lui, en France, de géoéconomie : l'analyse des stratégies économiques mises en oeuvre par les Etats pour protéger l'économie nationale, protéger les entreprises pour acquérir de nouveaux moyens de puissance. Les conflits militaires traditionnels cèderaient donc la place à des guerres autour de l'énergie, de l'eau, de la santé, etc. La guerre économique se caractériserait aussi par une concurrence impitoyable, sans aucune règle. Pourquoi en est-on arrivé à la guerre économique ? Parce que l'économie, au service de la guerre pendant le XXème siècle, en est venue à devenir l'enjeu même de la guerre. Quelles sont ses formes ? L'espionnage économique, les prises de contrôle d'entreprises, les stratégies d'influence comme la guerre de l'information, le lobbying pour établir des normes. Quels en sont les acteurs ? Pas seulement les Etats et les entreprises, mais aussi la société civile, et en particulier les ONG et l'infosphère. Quelles en sont les conséquences, et est-il possible d'arriver à une "paix économique" ? Probablement pas, en raison des logiques actuelles du commerce mondial et de la multiplication des acteurs (pays émergents).

Au final, un petit ouvrage instructif, bâti sur de nombreux exemples, qui permet de comprendre la naissance, le développement et les enjeux de la guerre économique, devenue un nouveau champ de bataille. Elle pallierait d'ailleurs les difficultés propres à l'affrontement militaire classique. La guerre économique est le résultat logique du fonctionnement actuel du capitalisme financier.

mardi 7 juin 2011

Cours le matin, sport l'après-midi : une expérimentation "flashbang" ?

A la fin de l'année scolaire 2009-2010, le ministre de l'Education Nationale, Luc Châtel, lançait dans 124 établissements scolaires du secondaire (83 collèges et 41 lycées) l'expérimentation suivante : faire travailler en classe les élèves le matin et leur faire faire du sport l'après-midi. Le ministre envisage, pour la rentrée 2011, de doubler le nombre d'établissements concernés. Elle sera donc appliquée pour environ 15 000 élèves. Il se gargarise de chiffres de sondage positifs : les chefs d'établissement trouvent que la motivation des élèves est renforcée, que le dispositif améliore les relations entre eux, tout en bonifiant le climat social. La mesure permettrait aussi de réduire l'absentéisme et d'améliorer les résultats.

lundi 6 juin 2011

Daniel ARASSE, La guillotine et l'imaginaire de la Terreur, Champs Histoire, Paris, Flammarion, 2010, 285 p.

Flammarion réédite dans sa collection Champs Histoire à la couverture refondue (toujours jaune, mais liftée) ce classique sur la Révolution qu'est l'ouvrage de Daniel Arasse, paru à l'origine en 1987.

Daniel Arasse, historien de l'art, cherche à comprendre, dans cet ouvrage, la réputation et la répulsion qu'a pu inspirer cette machine, la guillotine. Une machine d'ailleurs qui n'est pas due au docteur Guillotin : elle existait déjà en Europe, sous plusieurs formes, dès la fin du XVème siècle. Quand Guillotin présente la machine à l'Assemblée, les députés lui rient au nez. Pourtant, les commandes afflueront bientôt, à une cadence déjà quasi-industrielle. La guillotine est le fruit des Lumières et des médecins, qui cherchent à ôter à la mort son caractère inique et réactionnaire : fini la torture, fini la roue et le plomb fondu versé dans les plaies, place à l'acte chirurgical et sans douleur. La mort du roi Louis XVI est un tournant : c'est l'acte fondateur d'un nouveau régime politique, et en même temps le début d'une nouvelle sacralité autour de la machine. Le lien entre la mécanique et le gouvernement révolutionnaire s'établit : curieusement, le mot guillotine n'est pas employé à la Convention. Mais la guillotine a échoué : elle n'a pas réussi à forger une nouvelle société, marquée par ses fournées de condamnés. La Terreur, traduite par la froideur de la machine, a cependant donné lieu à une nouvelle théatralité du macabre. Pour l'imagerie révolutionnaire, c'est un colosse dévoreur de tyrans et autres adversaires de la Révolution.

Le mérite du livre de Daniel Arasse est de replacer l'utilisation de la guillotine dans la Terreur et dans une suite chronologique, contrairement à tout un pan de l'historiographie du sujet qui interprète les événements révolutionnaires au prisme des totalitarismes du XXème siècle. Il manque peut-être une remise en contexte sur la Révolution elle-même, avec la Convention et ses organes de gouvernement, étroitement liés à l'emploi de la machine. La guillotine était au départ un instrument d'égalisation sociale de la mort. Elle est devenue un élément de mécanisation de la mort, et de l'homme, par sa mutilation. Elle finit par être un moyen de gouvernement destiné à forger une nouvelle société.

dimanche 5 juin 2011

Jerry D. THOMPSON, Desert Tiger. Captain Paddy Graydon and the Civil War in the Far Southwest, Southwestern Studies Series no 97, Texas Western Press, 1992, 86 p.

La guerre de Sécession est un des conflits les plus couverts par l'historiographie militaire, spécialement dans le monde anglo-saxon. Récemment encore, Perrin publait la traduction en français de l'ouvrage de John Keegan, célèbre historien militaire britannique, consacré à cette guerre. Cependant, des pans entiers du conflit restent encore mal explorés. C'est en particulier le cas de la guerre au-delà du Mississipi, dans le Grand Ouest américain de l'époque. La campagne confédérée du général Sibley au Nouveau-Mexique, en 1861-1862, invasion du territoire de l'Union suivie d'une défaite et d'une retraite dans des conditions très dures, sont, par exemple, relativement méconnues.

Le capitaine Paddy Graydon, un officier de l'Union, est l'un des soldats les plus connus de cette campagne oubliée, en tout cas aux Etats-Unis : on rappelle avec plaisir l'anecdote qui le voit tenter de semer la pagaille dans un camp confédéré en attachant des projectiles à retardement sur le dos de pauvres et vieilles mules ! L'épisode se termine heureusement bien, sauf pour les mules, pulvérisées... C'est le parcours de cet homme atypique que l'historien Jerry Thompson retrace, dans un ouvrage en petit format (une soixantaine de pages).






Graydon, né en Irlande, émigre dès 1853 et s'engage à 21 ans dans l'armée américaine : le 1st Dragoons. L'unité parcourt la frontière ouest, du Nouveau Mexique à la bande de Gadsden, et tâte le combat contre les Indiens, en particulier les Apaches. Graydon quitte l'armée en 1858 et s'établit à son compte comme commerçant et hommes d'affaires, n'hésitant pas non plus à faire respecter la loi de son propre chef. Quand la guerre éclate, il recrute à sa propre initiative, pour soutenir la cause nordiste, une "Independent Spy Company" formée d'habitants du Nouveau Mexique. Graydon met son unité au service du général Canby, qui dirige les forces locales de l'Union à Fort Craig : il rassemble des renseignements précis sur l'avance de l'armée confédérée commandée par le général Sibley. Si Graydon parvient à maintenir la discipline dans son unité -chose rare à cette époque et sur ce théâtre d'opérations-, l'historien remarque que les renseignements qu'il fournit sont parfois sujets à caution. Après l'échec de l'invasion confédérée, Graydon reste sur place et patrouille les environs de Fort Stanton. Il est cependant compromis dans ce qui apparaît être une embuscade préméditée et un massacre d'Apaches à Gallinas Springs, dans cette même région. L'Union se passe alors de ses services ; Graydon se dispute violemment à ce sujet avec un ex-chirurgien de l'armée de passage à Fort Stanton, John Whitlock. Un échange de coups de feu vide la querelle et Graydon est mortellement blessé, en novembre 1862.

La biographie de Thompson est courte, mais très bien documentée. Plusieurs cartes sont disposées au fil du texte (on aimerait en avoir plus quand même). En revanche, les notes ne sont pas récapitulées dans une bibliographie indicative, il n'y a pas d'index non plus, ce qui est dommage. C'est néanmoins un ouvrage utile et rapide à lire sur la guerre de Sécession dans le sud-ouest des Etats-Unis. Incontournable sur le sujet.

Wolfram WETTE, Les crimes de la Wehrmacht, Paris, Perrin, 2009, 386 p.

La Wehrmacht, l'armée créée par Hitler pour remplacer la Reichswehr du traité de Versailles, s'est longtemps drapée, pour les hommes ayant survécu à la Seconde Guerre mondiale, dans une image de respectabilité. En somme, ce serait les SS, les nervis du régime nazi, qui auraient commis tous les crimes imputables au IIIème Reich. Une vision transmise par les mémoires des grands généraux allemands, mais aussi par le cinéma : dans combien de films hollywoodiens les officiers allemands s'affrontent-ils ou se dressent-ils contre les SS ? C'est presque devenu un lieu commun du genre, dans les films des années 60 en particulier. La Wehrmacht, un ensemble d'hommes héroïques, luttant pour leur patrie, en particulier contre le péril soviétique à l'est ? On sent bien évidemment l'influence du contexte de guerre froide....

L'historien allemand Wolfram Wette est l'un des grands spécialistes de la question dans son pays. La traduction de son ouvrage (qui remonte à 2002 : la bibliographie demanderait à être actualisée), pas parfaite en français d'ailleurs, permet de faire le point sur ce sujet. L'idée principale est que les officiers allemands, dès la République de Weimar, n'ont guère eu besoin de l'aide des nazis pour adhérer aux grandes lignes du message : l'armée allemande est en effet travaillée par la défaite de 1918, mais aussi par un puissant antisémitisme doublée d'une haine du slave et du bolchevik. Hantée par un rêve de puissance et une fascination pour la guerre, la Wehrmacht a payé de sa personne dans les crimes de guerre, en particulier dans les morts massives de prisonniers soviétiques au sein de la première année de la guerre à l'est. Wette ne s'intéresse d'ailleurs qu'au seul front de l'est, à l'image d'Omer Bartov, auteur d'un livre sur le même sujet. L'ampleur de l'implication de l'armée allemande dans la Solution Finale reste encore à évaluer d'après l'historien (en 2002), mais son principe est une certitude. Les officiers en particulier ont suivi aveuglément, pour la plupart, l'escalade de la surenchère nazie ; la troupe, bridée par une discipline de fer, s'est de plus en plus "lâchée" dans les exactions à l'est, où tout a pour ainsi dire été autorisé. Wette revient pourtant sur les quelques cas de désertion (pas considérée, d'ailleurs, comme un acte de résistance) et sur le complot du 20 juillet 1944 (dont les membres, longtemps soutiens d'Hitler, ont été mal vus pendant plusieurs décennies).

La question centrale reste, au final, pourquoi une telle légende, celle de la Wehrmacht blanchie, a été rendue possible ? En fait, l'affrontement naissant entre Américains et Soviétiques a joué à plein, les premiers cherchant à capitaliser au maximum l'expérience de la Wehrmacht contre son futur adversaire, les seconds. Les Etats-Unis ont sciemment laissé les généraux allemands organiser leur défense lors des procès, leur donnant même accès aux pièces utiles, tout en éliminant les plus embarrassantes. L'oubli collectif en RFA et en RDA a fait le reste. Les Allemands coupés en deux par la guerre froide ne souhaitaient guère remettre en cause l'un des piliers de leur société (20 millions d'hommes ont servi dans la Wehrmacht pendant la guerre)... qui continue, dans la Bundeswehr de la guerre froide, à fonctionner avec l'apport des anciens cadres de la Wehrmacht. Lesquels se servent de celle-là comme une référence, malgré les textes officiels édictés par la RFA.

Wette réussit donc à montrer que la guerre a continué, pour la Wehrmacht, bien après le 8 mai 1945 : la bataille de la mémoire a été remportée, sans être remise en question, jusqu'à récemment. Bien heureusement, les historiens allemands ont déjà bien déblayé la construction mise en place après 1945 et accréditant la thèse de la "Wehrmacht aux mains propres". La fin de la guerre froide a évidemment constitué un tournant, la "menace" soviétique ayant disparu. Il a fallu attendre 2000, d'ailleurs, pour que le nom d'un sous-officiers fusillé pour avoir secouru des Juifs en Pologne soit donné à une caserne de la Bundeswehr : tout un symbole.