dimanche 30 janvier 2011

Fred BLANCHARD, Fred DUVAL et Jean-Pierre PECAU, Jour J, tome 3 : Septembre Rouge, Paris, Delcourt, 2010, 48 p.

Présentation de l'éditeur : 12 septembre 1914. L'Allemagne remporte la décisive bataille de la Marne en appliquant jusqu'au bout le plan d'invasion Schlieffen. Le 9 janvier 1915, le Président français Poincaré signe l'armistice. Refusant la capitulation, le Tigre, Clemenceau, épaulé par ses anciennes brigades mobiles, quitte la France. Avec l'appui de la flotte française, il gagne Alger d'où il organise la résistance.

C'est le troisième tome de la série Jour J, chez Delcourt, dont le deuxième avait retenu mon attention (uchronie sur la guerre froide, Paris : secteur soviétique). Cette fois-ci, le thème de l'uchronie est la Grande Guerre, avec une victoire allemande sur la France dès 1914. Enfin presque : si le territoire métropolitain est tombé, ce n'est pas le cas des colonies, où Clemenceau sorti de sa retraite continue le combat, à la manière d'un De Gaulle à Londres, avec le soutien d'une partie de la flotte française rescapée du désastre. Les Allemands ont installé en France une monarchie à leur botte avec le rejeton de la branche orléaniste. L'intrigue, qui se développe ici sur deux tomes (le tome 4 étant lui aussi paru, en novembre 2010), tourne autour du problème de l'éventuelle négociation de la Russie tsariste avec l'Allemagne de Guillaume II, que Clémenceau compte évidemment empêcher. D'où le recours à un ancien des Brigades du Tigre mobilisées en Algérie par le Tigre, le commissaire Blondin, chargé avec son pire ennemi, Jules Bonnot, tiré du château d'If où il croupissait depuis sa pseudo-liquidation en 1912, d'aller épauler les révolutionnaires russes pour mettre à bas Nicolas II... l'occasion, aussi, dans ce premier tome, de croiser d'autres personnages connus, comme l'as français René Fonck et son adversaire le Baron Rouge, Manfred von Richthofen...


Le gros point fort de ce volume, c'est indéniablement le scénario, beaucoup mieux construit que celui du tome 1, par exemple, et un cran nettement au-dessus de celui du tome 2. Comme l'histoire s'étend sur deux tomes, le scénario a un peu plus du temps pour se dérouler, et ce n'est pas plus mal. Petite faiblesse en revanche par rapport au tome 2 : le monde uchronique est moins pénétrant, et les auteurs l'ont un peu moins travaillé, y font moins référence dans les 48 pages aussi. Il n'y a qu'à comparer les récits des événements uchroniques dans les deux volumes pour s'en rendre compte. Le dessin, quant à lui, est un peu moins percutant. Quelques références bibliographiques sont présentées en fin de volume, comme pour le tome 2. A suivre, donc, dans le 4, pour voir si le couple de la série fonctionne bien et si certains défauts sont un peu corrigés.

MAËL et KRIS, Notre mère la guerre, Première complainte, Paris, Futuropolis, 2009, 64 p.

Janvier 1915 : trois femmes sont tuées sur le front. Sur chacune des victimes, une lettre d'adieu, écrite par leur meurtrier. Et si c'était la guerre elle-même qu'on assassinait ? Après Un Homme est mort et Coupures irlandaises, le nouveau grand récit de Kris ! Maël:  la révélation exemplaire d'un dessinateur qui joue désormais dans la cour des grands!
Janvier 1915, en Champagne pouilleuse. Cela fait six mois que l'Europe est à feu et à sang. Six mois que la guerre charrie ses milliers de morts quotidiens. Mais sur ce lieu hors de raison qu'on appelle le front, ce sont les corps de trois femmes qui font l'objet de l'attention de l'état-major. Trois femmes froidement assassinées. Et sur elles, à chaque fois, une lettre mise en évidence. Une lettre d'adieu. Une lettre écrite par leur meurtrier. Une lettre cachetée à la boue de tranchée, sépulture impensable pour celles qui sont le symbole de la sécurité et du réconfort, celles qui sont l'ultime rempart de l'humanité. Roland Vialatte, lieutenant de gendarmerie, militant catholique, humaniste et progressiste, mène l'enquête. Une étrange enquête. Impensable, même. Car enfin des femmes... c'est impossible. Inimaginable. Tout s'écroulerait. Ou alors, c'est la guerre elle-même qu'on assassine...
Voici une BD sur la Grande Guerre qui vaut le détour. Le sujet a pourtant déjà été abondamment traité dans la bande dessinée (Tardi et autres). L'enquête policière, qui se déroule assez lentement dans ce premier tome, n'est qu'un prétexte pour une intrigue qui prend la guerre comme toile de fond. Le dessin est plutôt classique mais cela n'empêche pas qu'il soit finalement assez joli. Les événements se déroulent en janvier 1915, sur le front de Champagne, période et lieux finalement assez peu exploités. Le héros de l'histoire, un gendarme, est obligé de se confronter aux soldats et de découvrir la réalité du front : le scénario joue beaucoup sur les ambiguïtés de ce statut de militaire "non militaire" au milieu des poilus... la description du vécu et du comportement des soldats de la Grande Guerre s'inspire beaucoup des travaux du mémorial de Péronne, d'ailleurs cité au début de la BD. Voici en tout cas une série à ne pas rater, assurément.

Nacima BARON-YELLES et Aurélie BOISSIERE, Atlas de l'Espagne. Une métamorphose inachevée ?, Atlas/Monde, Paris, Autrement, 2009, 80 p.

Les éditions Autrement ont consacré l'an passé l'un des volumes de leur collection Atlas/Monde à l'Espagne. Un pays encore considéré comme finalement d'assez peu d'importance en Europe et dans le monde aujourd'hui, alors que ce n'est plus vraiment le cas. 

Nacima Baron-Yellès le rappelle dans son introduction. Depuis 1975 et la mort de Franco, le pays a en effet connu de profondes transformations territoriales, économiques et sociales, qui se sont accélérées avec l'entrée dans la CEE, devenue UE dans les années 90. Avec l'intégration européenne en 1986, l'Espagne a profité de son retard en bénéficiant d'un afflux de fonds communautaires pour le développement régional, tout en faisant le choix de l'euro. Le pays est même devenu un modèle de rigueur budgétaire dans les institutions internationales et un exemple donné pour les pays d'Europe de l'Est qui ont intégré l'UE par la suite. Sur le plan politique, l'Espagne a consolidé la démocratie en appliquant une décentralisation poussée au sein de ses communautés autonomes, tandis que l'Etat privatisait de grandes compagnies, permettant ainsi la naissance de grands groupes industriels. Pour surmonter l'éloignement de la mégalopole européenne, l'Espagne s'est aussi dotée d'infrastructures et de moyens de communication modernes qui ont changé le mode de vie des métropoles nationales. Cependant, la crise de 2008 est venue assombrir un tableau des plus reluisants. Le chômage s'envole, la croissance bâtie sur la construction périclite, les pouvoirs territoriaux dévoilent leur opacité, l'atout que constituait la main-d'oeuvre immigrée bloque l'innovation, les ressources stratégiques comme le foncier littoral sont ravagées par la spéculation. Mais le rêve de bâtir une Espagne prospère, ayant son mot à dire en Europe et au niveau international, reste au centre des débats.

Une double page est d'abord consacrée à l'Espagne, carrefour et passerelle du monde, et au territoire espagnol. La double page suivante présente quelques cartes historiques du pays et une chronologie commentée du XXème siècle. L'atlas est ensuite organisé en 5 parties. Dans la première, Nacima Baron-Yellès détaille les évolutions contemporaines de la société espagnole. La deuxième est consacrée aux mutations de l'économie. La troisième approche les transformations territoriales. La quatrième explique les débats et les enjeux politiques. La dernière, enfin, tente de cerner l'identité et le rêve espagnols. L'atlas, et c'est un plus évidemment, regorge de cartes particulièrement claires : ce n'était pas forcément le cas de tous les volumes précédents de la collection. Ici, malgré quelques cartes un peu moins lisibles, le choix des figurés et des techniques cartographiques apparaît comme très pertinent, on s'en félicite.

Au final, la géographe décortique cette "métamorphose inachevée" de l'Espagne, 8ème puissance économique mondiale, mais 14ème seulement si l'on prend l'IDH comme critère. Elle reste en retard, par exemple, du point de vue de la couverture sociale fournie par l'Etat providence. On est loin aujourd'hui de 1992, qui a vu le monde découvrir la nouvelle Espagne : quatrième centenaire de la découverte de Christophe Colomb, année de l'exposition universelle de Séville et des Jeux Olympiques de Barcelone. L'Espagne est loin, à ce jour, des autres pays d'Europe en matière de technologie et de productivité. Mais l'histoire entière du pays est faite de cette alternance de soleils et de lunes, de hauts et de bas. L'Espagne se trouve aujourd'hui dans un bas, où elle doit inventer un nouveau modèle de développement. Ce développement devra apprendre à gérer les ressources rares (l'eau) ou chères (l'énergie importée). La population active, nombreuse et qualifiée, doit trouver des cadres à sa mesure -moins d'économie souterraine, de contrats précaires et saisonniers. L'Espagne doit aussi faire face au problème de l'intégration d'une population étrangère nombreuse et variée, aux menaces suscitées par le réchauffement climatique, etc. Dans toute cela, la société civile, qui a construit la démocratie du pays, a un rôle important à jouer.

On pourra creuser le sujet à l'aide de la bibliographie fournie en index. Un très bon volume de la collection Atlas/Monde chez Autrement.

mercredi 26 janvier 2011

Traqué (The Hunted), de William Friedkin (2003)

Kosovo, 1999. Le lieutenant Aaron Hallam (Benicio Del Toro), en mission avec son unité de la Delta Force, doit exécuter le commandant d'un détachement serbe responsable de massacres sanglants contre les Albanais de la région. Hallam s'infiltre dans la mosquée de la ville et tue au couteau le chef serbe, mais les exécutions sommaires de masse dont il a été témoin provoquent chez lui des séquelles d'ordre post-traumatiques, qui le poussent à littéralement découper en morceaux sa victime du jour. Rentré aux Etats-Unis et décoré de la Silver Star de manière officieuse en raison de la nature secrète de son unité-mère, la Delta Force, Hallam exécute alors des missions en civil, mais commence à développer une paranoïa et des désordres psychologiques, persuadé que l'armée américaine veut le supprimer pour faire disparaître tout ce dont il a été témoin. Réfugié dans les forêts du nord-ouest américain, près de la côte Pacifique, dans les Etats du Washington et de l'Oregon, Hallam exécute deux chasseurs qui se révèlent être, en fait, des "balayeurs" de la CIA. Pour l'arrêter, on fait appel à L.T. Bonham, un instructeur des forces spéciales qui a appris à Hallam les techniques de guérilla, de survie en milieu hostile, qui l'ont aidé à tuer ses deux poursuivants. Bonham, qui n'a jamais tué un homme malgré l'enseignement qu'il a procuré aux futurs membres de la Delta Force, collabore donc avec l'équipe du FBI chargé de traquer Allam, mais très vite, il se rend compte que lui seul peut mettre un terme, de manière définitive, à ses exactions...







Voici un thriller efficace, très clairement inspiré de Rambo, et qui comme ce dernier pose la question aigüe du devenir de ces anciens combattants d'élite des forces spéciales qui doivent retourner à la vie civile. Le film, assez bref (1h30), vaut surtout pour la prestation de Tommy Lee Jones, toujours très efficace, mais peut-être encore plus de celle de Benicio del Toro, très convaincant en baroudeur devenu psychopathe. Et comment ne pas succomber à l'ombre de secret entourant la Delta Force et aux paysages forestiers majestueux de l'Oregon et du Washington...






Les Géants de l'Ouest (The Undefeated) d'Andrew McLaglen (1969)

1865. Le colonel nordiste John Henry Thomas attaque avec son unité de cavalerie des fantassins confédérés, pour apprendre après l'assaut que la paix a été signée par le général Lee quelques jours plus tôt, à Appomatox. Thomas quitte alors l'armée et se lance avec ses hommes survivants dans la capture d'un troupeau de 3 000 chevaux sauvages, qu'il compte revendre à l'Union. Celle-ci n'y mettant pas le prix, Thomas cède alors son troupeau aux représentants de l'empereur du Mexique Maximilien, à la tête d'un régime très impopulaire contesté par la rébellion du général Benito Juarez. De son côté, le colonel Langdon, ancien colonel d'une unité de cavalerie confédérée, incendie sa plantation et emmène sa famille et ses hommes survivants au Mexique pour y faire perdurer l'honneur et les traditions du Sud vaincu. Dans un pays hostile en proie à la révolutions, anciens soldats de l'Union et anciens confédérés vont devoir se rencontrer et se mesurer à leur juste valeur pour traverser les épreuves qui les attendent...

The Undefeated (encore une fois, le titre original, bien plus explicite, a été mal traduit en français), est un western de facture classique basé sur la confrontation entre John Wayne et Rock Hudson. On en attendait davantage, d'ailleurs, Rock Hudson faisant un peu pâle figure en face du "Duke". Les amateurs ne seront pas surpris de retrouver la plupart des acteurs secondaires fétiches des films de John Wayne. A noter l'apparition de J. Michael Vincent, très jeune à l'époque, et qui deviendra célèbre pour jouer le rôle principal de la série Supercopter dans les années 80.







Le film a été réalisé en 1969, au moment où les Etats-Unis sont le plus engagés, sur le plan des effectifs, au Viêtnam : la viêtnamisation n'est pourtant plus très loin. Dans ce contexte, il est de bon ton de réaliser un film lissant la déchirure entre le Nord et le Sud créée par la guerre de Sécession, d'autant plus que les problèmes raciaux liés à la revendication des droits civiques par les Noirs dans les années 60 frappent aussi de plein fouet l'armée américaine déployée sur le terrain. Le western fait la part belle à cette "fraternité d'armes" dans l'honneur, chevaleresque, entre officiers du Nord et du Sud. C'est pourtant l'un des rares à évoquer le Mexique du règne de Maximilien, confronté à la révolte bientôt victorieuse de Benito Juarez : le sujet est également dans d'autres westerns, Vera Cruz (avec Gary Cooper et Burt Lancaster, 1955) et Sierra Torride (Clint Eastwood, 1970). Le sujet lui-même est tiré de faits authentiques, puisque les généraux sudistes Sterling Price et Jo Shelby se sont bien réfugiés au Mexique après la défaite de la Confédération.









Bref, de quoi passer un moment agréable, mais sans rien de plus.

mardi 25 janvier 2011

Arnaud BLIN, Wagram, 5-6 juillet 1809, L'histoire en batailles, Paris, Tallandier, 2010, 208 p.

Après le volume sur la bataille de Hastings écrit par Pierre Bouët et commenté il y a peu ici-même, voici le second qui ouvre cette nouvelle collection de Tallandier, "L'histoire en batailles". Il est écrit par Arnaud Blin, un politologue plutôt spécialisé dans l'histoire des conflits et du terrorisme : il a notamment écrit un ouvrage sur Tamerlan et un autre sur la paix de Westphalie (1648).

Pour Arnaud Blin, comme il l'explique dans son introduction, la bataille de Wagram est à ranger, au côté d'Austerlitz ou de Friedland, dans les batailles décisives remportées par Napoléon Ier. Batailles décisives qui amènent rapidement une conclusion politique. Wagram illustre bien le phénomène de guerre pour la guerre, propre à tous les empires : quatre ans après Austerlitz, où l'Autriche avait été vaincue avec la Russie, Napoléon la retrouve sur les champs de bataille. Mais c'est une Autriche différente de celle d'Austerlitz que celui-ci a désormais en face de lui : en guerre avec la France depuis 1792 et continuellement vaincue jusqu'alors, Vienne commence à partir de ce moment-là à combler son retard stratégique. Car la révolution militaire entamée par Napoléon, hante encore largement les consciences du Pentagone de 2011 à travers les écrits de Jomini ou Clausewitz qui en sont directement inspirés. 1809 marque un point tournant : la machine de guerre napoléonienne est à son sommet, mais elle s'embourbe déjà dans le guêpier espagnol qui annonce les "guerres asymétriques" de la fin du XXème siècle et du XXIème siècle. Wagram est considéré par l'auteur comme la dernière grande victoire de Napoléon, qui commence déjà à montrer certaines limites. Pour Arnaud Blin, la victoire militaire contre Autriche coûte cher à l'empereur, car elle l'a obligé à combattre sur deux fronts, avec l'Espagne, et elle a bouleversé l'équilibre instauré en Europe par la paix de Westphalie de 1648. Une puissance continentale hégémonique, ici la France, s'oppose à une puissance maritime hégémonique : l'Angleterre. La victoire militaire ne garantit plus la victoire politique : elle annonce même une "guerre totale" propre au XXème siècle. Wagram n'est que le point culminant d'une campagne qui s'étale sur plusieurs mois. A Aspern-Essling, Napoléon est tenu en échec par l'archiduc Charles, l'un des adversaires les plus coriaces de l'empereur, qui y perd aussi un de ses plus brillants maréchaux, Lannes, tué par un boulet. Les deux versions de la bataille de Wagram, côté français comme côté autrichien, sont des chefs-d'oeuvre de propagande où l'on dénigre les erreurs de l'adversaire pour mieux souligner ses propres talents. L'archiduc Charles a plus tendance à souligner la puissance de l'armée adverse pour expliquer sa propre défaite, alors que du côté français, on met en valeur le génie de Napoléon plus que la valeur de l'armée, affrontement entre deux hommes plutôt qu'entre deux masses humaines.

Au final, l'archiduc Charles arrive à sauver son armée après Wagram. Les pertes se montent en tout à 70-80 000 hommes, sans doute assez équivalentes de part et d'autre. La bataille a été particulièrement rude pour les unités les plus exposées en particulier. Elle a été marquée par l'utilisation massive et dévastatrice de l'artillerie, et par de nombreux corps-à-corps, donnant un visage assez inhumain à l'affrontement. Un seuil de violence a été dépassé. Wagram ne met pourtant pas fin à la campagne : c'est à Znaïm, les 10 et 11 juillet, que les Autrichiens subissent leur dernière défaite. Le traité de Schoenbrunn, signé le 14 octobre, consacre la défaite autrichienne, et aboutira au mariage de Napoléon avec Marie-Louise, fille de l'empereur. Wagram a représenté le volet "guerre de masse" d'une guerre usure où s'inscrit aussi la guérilla espagnole. L'archiduc Charles raisonne encore en stratège du XVIIIème siècle : il n'exploite pas son succès à Aspern-Essling et laisse Napoléon transférer son armée entière sur l'île de Lobau. Au contraire, Napoléon, après son échec, a su se remettre en question et tirer les leçons de ses erreurs : concentration dans l'île de Lobau, grande batterie de l'artillerie et offensive généralisée sur tout le front pendant la bataille. Paradoxalement, l'archiduc Charles, l'un des meilleurs adversaires de Napoléon, servira de bouc-émissaire pour la défaite de Wagram et sera mis au placard. Triste sort pour un homme de valeur dont on redécouvre aujourd'hui les qualités militaires.

Le livre d'Arnaud Blin se démarque assez nettement de celui de Pierre Bouët sur Hastings. Les cartes sont nombreuses, mais sont moins explicites : pour la plupart, elles présentent la situation des forces en présence mais sans indiquer les mouvements importants lors de la bataille de Wagram en particulier. On peine donc à suivre son déroulement. Il n'y a aucune illustration insérée dans l'ouvrage, contrairement à son homologue sur Hastings, ce qui est dommage. Là où ce dernier se présentait plus comme un modèle de la nouvelle "histoire bataille" (présentation du contexte, des forces en présence, déroulement du combat, conséquences), ce volume-ci se présente plus comme une analyse politico-militaire sur les évolutions de l'art de la guerre. L'approche est différente, mais pas forcément moins intéressante. Une bibliographie indicative permet d'approfondir la question. Attendons de voir les volumes suivants de la collection pour être sûr que la qualité se maintient !

lundi 24 janvier 2011

Résultats du sondage : thèmes de l'Alliance Géostratégique en 2011

Le blog est un peu en sommeil depuis une semaine en raison de difficultés professionnelles indépendantes de ma volonté, mais qu'il faut bien gérer, malheureusement...

Je profite d'un moment de libre pour faire un bilan sur le sondage portant sur les thèmes possibles pour l'Alliance Géostratégique en 2011.

Je note une participation en hausse avec 52 votes, un score que je n'avais jamais atteint jusqu'ici, mais qui ne m'étonne pas puisque de la pub avait été faite par JGP de Mon Blog Défense, un de mes alliés, sur le site de l'Alliance, justement.

Si on regarde les résultats (les réponses étaient à choix multiple) :

1. L'action des services de renseignement à travers le monde (enjeux contemporains, histoire)

2. La situation en Afghanistan, l'histoire du conflit depuis 2001

3. (Deux propositions à égalité
a) L'histoire militaire (historiographie, développements actuels, exemples)
 b) L'Iran : puissance nucléaire, rôle en Irak, en Afghanistan
4. Conflits, tensions, relations diplomatiques dans le Caucase

Ces 5 propositions ont recueilli 20 votes ou plus et arrivent largement en tête. Le sondage n'est peut-être pas très représentatif, mais il montre un intérêt certain pour la question du renseignement, et pour l'Afghanistan, ce qui peut s'expliquer facilement au vu de l'engagement de la France sur ce théâtre d'opérations. L'histoire militaire en tant que telle suscite aussi un intérêt, ce qui n'est pas pour me déplaire. Enfin, l'Iran et le Caucase sont deux régions qui emportent les suffrages : ça tombe bien, nous avons un spécialiste du premier dans l'Alliance, quand au deuxième, personnellement il m'a toujours intéressé, et je ne pense pas être le seul quand je regarde mes "alliés".

Merci à tous ceux qui ont voté : nous avons maintenant du pain sur la planche !



dimanche 23 janvier 2011

Savior (1998) de Predrag Antonijevic

Paris, fin des années 80. Joshua Rose (Dennis Quaid), un Marine, est affecté à la protection de l'ambassadeur américain en France. Alors qu'il vient juste de les quitter, une bombe posée par des terroristes islamistes pulvérise le café dans lequel se trouvaient sa femme et son fils. Ivre de rage, Joshua entre dans une mosquée et abat plusieurs musulmans avec son arme, un dernier étant abattu par son ami Peter (Stellan Skarsgard) alors qu'il tentait de tirer sur Joshua. Les deux amis, pour échapper à la justice, s'engagent dans la Légion Etrangère, où ils prennent une nouvelle identité. Après 6 ans, Joshua, toujours consumé par la vengeance, décide de s'engager comme mercenaire au service des Serbes de Bosnie, alors en lutte contre les musulmans bosniaques. Peter le suit. Ils sont affectés à la surveillance d'un pont dans un petit village, qui sépare les deux camps : Joshua est un sniper, alors que Peter sert une mitrailleuse à l'entrée du pont. Ce dernier est tué quand il baisse sa garde au moment où une petite fille traverse le pont : celle-ci finit par jeter une grenade dans sa position. Joshua abat alors un jeune garçon qui tentait de ramener une chèvre égarée sur le pont. Durant une trêve, Joshua rejoint Goran, le Serbe de Bosnie sous les ordres duquel il travaille alors. Lors d'un échange de prisonniers avec les musulmans bosniaques, Goran veut tuer Vera, une Serbe violée pendant sa captivité et qui porte l'enfant de ses bourreaux. Joshua abat Goran. Commence alors une course éperdue à travers la Bonie en guerre pour sauver Vera et la petite fille née du conflit...







Un très bon film (avec Oliver Stone à la production) sur une guerre abominable, où les civils sont abattus à la mitrailleuse ou à l'arme blanche, sur fond de rédemption d'un Américain étranger au conflit mais qui se trouve forcé de s'y impliquer. Avec une bande-son par moments grandiose.

lundi 17 janvier 2011

Cahiers de l'Alliance Géostratégique n°1 : Les guerres low-cost

Ca y est, il est tout beau, tout chaud : le premier volume des cahiers de l'Alliance Géostratégique est paru. Il traite d'un sujet d'actualité dans le domaine de la défense et de la stratégie : les guerres low-cost. La plupart de mes "alliés" y ont contribué, pour ma part il faudra attendre le prochain.

SD, de l'ancien blog Pour Convaincre, en fournit une présentation détaillée sur le blog qu'il remet à jour actuellement : Lignes Stratégiques, que vous trouvez désormais dans ma blogoliste, d'ailleurs. Par ailleurs, un blog spécial a été ouvert pour ce premier cahier d'AGS, c'est ici.

Commander votre eBook pour 10 euros 50 seulement, sur le site de l'éditeur. Le livre sera disponible le 24 janvier 2011, dans les librairies, et dès maintenant chez l'éditeur (l'Esprit du livre) et les sites de vente en ligne.

Présentation du cahier :

"Hier, la guerre était une activité de luxe et risquée. Rien n’a changé ou presque. Ce « presque » est ce qui a été nommé « les guerres low-cost ». Outre l’affrontement de volonté, la guerre est aussi un transfert de richesses et une extraordinaire destruction de ressources. Il devient aisé de comprendre que des stratégies et des tactiques low-cost puissent être mises en oeuvre pour dépenser moins et gagner plus. Les organisations non-étatiques, par la force des événements et des ressources, se sont adaptées selon cette logique.
Et si progressivement, le politique ne pouvait plus se permettre de sacrifier des hommes pour des opérations militaires qui ne sont plus systématiquement soutenues par la population ?
La technologie réellement maîtrisée et suffisante pourrait permettre de baisser les coûts dans de nombreux domaines, en réservant les hautes technologies aux domaines permettant d’avoir une supériorité presque certaine, au moins pendant quelques années.
Le coût de la guerre est soumis au filtre médiatique, à l’effet potentiellement très amplificateur. L’émergence de la guerre au sein des populations s’avère à la fois un des « symtômes » du déclin provisoire du concept d’État, au plan international, et de la limitation des moyens financiers et humains nécessaires pour mener une guerre industrielle de grande ampleur.
L’adaptation demeure une alternative au déclin relatif ou absolu de forces armées ne disposant plus des moyens de mener une guerre industrielle coûteuse dans la durée.
Au-delà de pistes de réflexions, ce recueil explorant le concept de low-cost appliqué à la défense pose l’équation particulièrement difficile à résoudre : « Comment conserver l’essentiel, sans négliger la préparation de l’avenir ? »

Alliance géostratégique est une fédération de blogs francophones de stratégie, de défense et de géopolitique, qui propose des thèmes mensuels de réflexion et de débats. À ce premier cahier, réalisé sous la direction de Stéphane Dossé, ont participé Charles Bwele, Victor Fèvre, Guillaume Grandvent, Olivier Kempf, Romain Mielcarek, Jean Pujol et Florent Robert de Saint Victor."

Cote 465 (Men in War) d'Anthony Mann (1957)

6 septembre 1950, Corée du Sud. Le Nord a envahi le territoire de Séoul le 25 juin et contrôle alors presque tout le pays. Seule une petit poche sud-coréenne, renforcée par les premiers éléments américains et d'autres contingents sous mandat de l'ONU, subsiste, adossée au port de Pusan, dans le sud-est de la Corée. Après l'offensive nord-coréenne sur la poche de Pusan, le long de la rivière Nakdong, une section meurtrie de la 24th Infantry Division américaine se retrouve isolée des autres unités. Privé de contact radio, le lieutenant Benson (Robert Ryan), qui commande le détachement, décide de rallier la cote 465, une éminence où doivent se trouver les lignes amies. Le petit groupe épuisé est harassé par des Nord-Coréens infiltrés, snipers ou éclaireurs, qui les tuent un par un pour prendre leurs armes et les démoraliser. En chemin, le groupe croise et arrête une jeep conduite par le sergent "Montana" (Aldo Ray) transportant un colonel victime d'un choc traumatique suite à l'explosion d'une mine, tous deux appartenant à la 1st Cavalry Division. Entre le sergent qui en a assez des combats et qui désire sauver son colonel, qui l'ai traité comme un fils, et le lieutenant Benson, désireux d'atteindre la cote 465, s'engage alors un duel charismatique qui finira par les réunir pour prendre d'assaut cette crête synonyme de liberté...







Décalqué de plusieurs autres films de guerre (Aventures en Birmanie avec Erroll Flynn, par exemple) et d'ouvrages traitant de la Seconde Guerre mondiale, Men in War (le titre anglais étant plus révélateur que la traduction française, comme souvent) fut très mal reçu par l'armée américaine pour la dépiction d'une unité isolée où la discipline tend à se relâcher, quelques années seulement après la fin de la guerre de Corée marquée, en effet, par plusieurs désastres d'importance pour les forces des Etats-Unis (réservoir de Chosin, etc). Anthony Mann, jusqu'alors plutôt cantonné aux westerns, signe un premier film de guerre marquant, suje sur lequel il reviendra en 1965 avec Les Héros de Télémark sur la résistance en Norvège et la bataille de l'eau lourde. C'est une fable sur les hommes face à la guerre, comme le suggère le titre, dans un combat désespéré contre des éléments qui semblent inévitables, mais dont triompheront les plus endurcis par le sacrifices de leurs camarades. Le message n'est pas patriotique ni belliqueux, bien au contraire. Un film à voir, assurément.

samedi 15 janvier 2011

Space 2063 : la "série oubliée" de la guerre dans l'espace

On change un petit peu de thème aujourd'hui sur ce blog avec l'évocation d'une de mes séries fétiches, que je viens de revisionner en intégralité : Space 2063 en français, titre original Space : Above and Beyond, diffusée sur la FOX en 1995-1996 et sur M6 à la même époque en France. A l'origine, la série devait compter 5 saisons mais il n'y en a eu qu'une seule, de 24 épisodes, ce qui est pratique car elle va vite à regarder. Mais cela laisse sur sa faim... à la fin, bien évidemment.




mercredi 12 janvier 2011

Mirage ou menace au Sahel : Al-Qaïda au Maghreb Islamique.




L'assassinat de l'otage français Michel Germaneau en juillet 2010, puis la mort tragique des deux otages français 1 le 9 janvier 2011 dernier lors d'une course-poursuite entre membres d'Al-Qaïda au Maghreb Islamique et l'armée nigérienne soutenue par les forces du COS (Commandement des Opérations Spéciales)2 français a remis en évidence la présence, dans l'espace Maghreb-Sahel, d'un groupe terroriste. Mais ce groupe n'est pas né spontanément : il est le fruit de recompositions successives de l'islamisme radical dans la région, ainsi que du contexte mondial initié par les attentats du 11 septembre.






Au début de l'année 2007 est annoncée la création de l'Organisation d'Al-Qaïda au Pays du Maghreb Islamique, qui n'est pas simplement la nouvelle étiquette du Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC) qui existait depuis 1998-1999 en Algérie. Le nouveau groupe comprend certes des anciens de cette dernière organisation, mais avec le ralliement à Al-Qaïda, il a changé de tactiques, de discours et de stratégie. Le chef de l'organisation depuis 2004, Abou Moussad Abdelwadoud, a entamé une internationalisation de son discours, sans oublier bien sûr les réalités locales. D'où les attentats contre les intérêts étrangers en Algérie qui ont été très nombreux depuis 3.


mardi 11 janvier 2011

John NADLER, A Perfect Hell. The True Story of the Black Devils, the Forefathers of the Special Forces, Presidio Press, 2006, 398 p.

C'est après avoir traduit de l'anglais un article sur l'engagement des US Special Forces au Viêtnam que l'envie m'était venue d'en savoir un peu plus sur la 1st Special Service Force, surnommée la "Brigade du Diable" ou "The Black Devils" par les Allemands. L'unité est l'ancêtre directe des forces spéciales américaines d'aujourd'hui. Pour moi, leur action se résumait au fameux personnage du caporal Rabinoff (incarné par Peter Falk) dans le film Anzio (1968).

La 1st SSF relève de ces unités que les Américains ont créé tout au long de leur histoire militaire, depuis la guerre d'Indépendance, pour les opérations spéciales ou des tâches sortant des affrontements purement conventionnels.  Elle présente la particularité rare, pendant la Seconde Guerre mondiale, d'être composée à la fois d'Américains et de Canadiens. L'homme qui en prend la tête et qui sera l'âme de ce corps si particulier est le colonel, puis général, Robert T. Frederick. A l'origine, il s'agissait de mener des opérations en terrain neigeux et montagnard en Norvège, en attendant les débarquements pour la libération de l'Europe, dès 1942. Ces soldats formés "à la dure" sont engagés pourtant non pas en Europe, mais pour la reconquête des îles Aléoutiennes capturées par les Japonais au moment de la bataille de Midway (juin 1942), en août 1943... sauf que l'île de Kiska avait été évacuée par les Japonais avant le débarquement.

Au final, les hommes de la 1st SSF connaissent leur baptême du feu, et leurs plus grands moments de gloire, en Italie. Engagés dans les montagnes qui bloquent la remontée vers le nord de la Vème armée américaine, ils s'illustrent en prenant d'assaut plusieurs pitons rocheux d'apparence inaccessibles et encore bien défendus par une Wehrmacht qui n'est pas en voie d'effondrement. Ils prennent notamment d'assaut le monte La Difensa, l'une des clés de la ligne de défense allemande baptisée Bernhardt (3-6 décembre 1943). Les jours suivants, ils capturent le monte la Remetanea (6-9 décembre). A Anzio, du 2 février au 23 mai 1944, ils tiennent le flanc droit de la tête de pont, ne se contentant pas de garder la ligne dans leurs tranchées, mais au contraire menant des opérations agresssives de nuit à l'intérieur des lignes allemandes qui leur font face. Ils y gagnent de leurs adversaires le surnom de "Diables Noirs", tout en laissant des cartes ironiques de leur cru sur les cadavres ennemis (l'emblème de l'unité et la mention "Ce qui arrive sera encore pire !"). Les hommes de la 1st SSF contribuent ensuite à la percée hors de la tête de pont et à la marche, puis à l'entrée, sur et dans Rome. La dernière campagne de la brigade est celle du débarquement en Provence, le 15 août 1944, où ils mènent des opérations commandos en prélude au débarquement, (îles d'Hyères et de Port-Cros) puis éclairent ensuite le flanc droit de la 7ème armée américaine. L'unité est finalement dissoute, faute d'utilité stratégique ou tactique, le 5 décembre 1944.

Pendant la guerre froide, l'imminence d'un conflit conventionnel avec les Soviétiques, dominé par l'emploi des blindés et de l'aviation, confirme cette inutilité de troupes à utilisation spéciale telle que la 1st SSF. Pourtant, très rapidement, en particulier après le début de la guerre de Corée, l'état-major américain commence à comprendre que les Etats-Unis sont amenés à affronter des conflits de type non-conventionnel. La création en 1952 du 10th Special Forces Group sous les auspices du colonel Aaron Bank (ancien Jedhburg, commando dans la même veine que la Brigade du Diable) puis du Psychological Warfare Center and School à Fort Bragg, bientôt renommé Special Warfare Center, confirme la validité du concept ayant servi de base à la Brigade du Diable. C'est le président Kennedy qui donnera une impulsion nouvelle aux forces spéciales en leur reconnaissant, lors d'une inspection, le droit de porter officiellement leur béret vert distinctif, tout en clamant l'avenir de leurs missions. Belle revanche pour une unité dont certains membres regrettaient parfois d'avoir été utilisés à contre-emploi, comme "infanterie de choc" et non comme force spéciale en tant que telle.

Le livre de John Nadler se base essentiellement sur des témoignages de première main, ceux des vétérans de l'unité ou des personnes les plus proches des soldats (leurs épouses, etc). Le récit fourmille donc de détails et d'anecdotes intéressantes. Il est assez bien illustré avec un livret photo abondant au milieu de l'ouvrage et plusieurs cartes insérées dans le récit au moment où l'on en a besoin. En revanche, c'est une lecture qu'il faut sans doute compléter par d'autres pour apprécier pleinement les innovation tactiques, l'armement (mitrailleuse légère Johnson, couteau de combat V-42 évoqué par l'auteur) et l'emploi de l'unité, assez survolés ici, tout comme le descriptif des combats. Une bonne lecture, mais non exhaustive, sans doute.

Fabienne FERRERE, Car voici que le Jour vient, Grands Détectives 4403, Paris, 10/18, 2011, 443 p.

Présentation de l'éditeur : "Dans le Paris de 1595, une série de meurtres d'une rare sauvagerie ensanglantent le quartier de la Grande-Boucherie. Après le père Vuillard, dont la dépouille est retrouvée dans un tonneau, vient le tour d'Hugues Rivière. A chaque fois, des bêtes pour bourreau, et, à chaque fois, la mort frappe sous la forme la plus redoutée par les victimes... Secondé par son fidèle page Pique-Lune, Gilles Bayonne mène l'enquête sur un assassin aux méthodes aussi horribles qu'inventives. Talonné par les sicaires du chancelier, menacé par les commissaires du Châtelet, le chevau-léger au service de sa majesté Henri IV, ira de mensonge en trahison avant de pouvoir regarder la vérité en face : et si le meurtrier qu'il traque n'était pas le monstre qu'on dit ?"


Fabienne Ferrère, professeur de philosophie à Toulouse, livre ici le deuxième tome des aventures de Gilles Bayonne, le chevau-léger au service d'Henri IV. Le premier, Un chien du diable, avait pour cadre la ville de Rouen à peine sortie des affres de la Ligue, dans les derniers soubresauts des guerres de Religion en France. Ce premier tome permettait de mettre en place le personnage principal, ses adjuvants, et se terminait tragiquement par la mort d'un frère disparu.

Le deuxième tome est plus complexe -et plus long- que le précédent. Il se déroule cette fois-ci à Paris, et ne concerne plus l'histoire personnelle et familiale du héros. Il s'agit d'une histoire de vengeance froide et retorse, dont il est d'ailleurs difficile de démêler le fil avant la fin. La plupart des séries Grands Détectives chez 10/18 se marque souvent, dans leurs volumes, soit par un très bon travail de fond sur l'époque où ont lieu les enquêtes policières, soit par un travail plus prononcé sur l'intrigue criminelle elle-même. Parfois, on retrouve les deux et cela forme un tout de qualité, mais ce n'est pas forcément le cas.

Depuis le premier tome, Fabienne Ferrère réussit à mélanger adroitement les deux aspects, sans doute d'ailleurs plus dans Car voici que le Jour vient que dans son prédécesseur. On pouvait avoir une idée du criminel dans Un Chien du Diable, alors qu'ici, il est ardu de trouver les bonnes réponses avant l'explication finale. On espère donc que la qualité se maintiendra dans les tomes suivants.

Un seul regret peut-être : contrairement à Viviane Moore et à sa série Tancrède le Normand que j'évoquais encore il y a peu, ou à la série Soeur Fidelma de Peter Tremayne, Fabienne Ferrère reste très avare sur les sources qu'elle utilise. Pas de bibliographie, pas de lexique, et même pas de carte, qui ici pourtant aurait bien servi, car on se ballade d'un bout à l'autre du Paris d'Henri IV et même au-delà. Espérons donc aussi que cela soit corrigé par la suite.

François BLUCHE, Louis XV, Tempus 36, Paris, Perrin, 2003, 298 p.

Coincé entre le Roi Soleil et Louis XVI, souvent vu comme la malheureuse victime de la Révolution française (sic), Louis XV, le Bien Aimé, a longtemps été négligé par les historiens français. Aujourd'hui, cependant, de nombreuses études remettent en perspective ce règne  assez long (59 ans) et important de la monarchie d'Ancien Régime. François Bluche, spécialiste de l'Ancien Régime et de l'histoire moderne, nous livre ici une biographie qui ne se veut pas une somme exhaustive, mais bien au contraire une synthèse claire et épurée sur les grands points à retenir du règne de Louis XV.

Comme il le rappelle dans son introduction, Louis XV est un roi qui n'a laissé personne indifférent. Et ce dès son vivant : en 1744, alors qu'il est à l'article de la mort à Metz, la population français le pleure, et il y gagne le surnom de Bien-Aimé. Vingt ans plus tard, tout le monde ou presque l'exècre dans le royaume : faute de pouvoir le trucider, les révolutionnaires feront guillotiner sa maîtresse, Mme du Barry. Les manuels scolaires de la IIIème République, comme le Lavisse, s'acharnent sur la défaite de la guerre de Sept Ans (Canada, Inde perdus) et sur un roi volage uniquement préoccupé par le beau sexe. Le revirement n'intervient qu'avec Le Siècle de Louis XV (1933) écrit par Pierre Gaxotte (proche de l'Action Française et des milieux d'extrême-droite pendant les années 30), qui revient sur les sources primaires négligées, souligne les conquêtes (Lorraine, Corse) et les institutions de la monarchie d'alors. Dans cette vision, la France est un royaume modèle pour l'Europe : Paris, Versailles, Louis XIV et la langue française en sont les symboles. Mais Gaxotte se leurrait sans doute en présentant une France "opulente et heureuse" : la monarchie est plus brillante que le roi, qui peine à établir un véritable lien avec le royaume, avec la population. C'est qu'on considère souvent Louis XV, aussi, au prisme de 1789. Or, ce règne de l'histoire de France a le mérite d'exister pour soi, sans qu'on soit obligé de le lire en fonction de ce qui vient après. Louis XV demeure le prisonnier de Louis XIV : en cherchant pâlement à l'imiter, il n'a pas compris qu'il aurait dû mettre en oeuvre un réformisme bien plus hardi. Il n'a pas été un "despote éclairé" comme certains de ses collègues souverains européens. L'Etat de droit qu'était la France, certes modèle pour l'Europe, souffrait d'une absence de représentation nationale. L'essor rapide de l'économie, l'enrichissement de la bourgeoisie, l'accès à la propriété des petits paysans, le développement de l'instruction ont miné la position du roi. Louis XV tenait pour la réaction nobiliaire, et non pas pour l'aspiration à plus d'égalité : faute d'avoir compris le mouvement de son siècle, il a laissé  les germes de ce qui allait devenir la Révolution prendre racine.

Le bilan que dresse François Bluche du règne est contrasté, à l'image de cette introduction. A l'actif de Louis XV, il met en tête le rayonnement culturel et artistique de la France à travers l'Europe des Lumières. Louis XIV, Versailles, et Paris deviennent des références obligées. L'Europe envie aussi à la France son système d'académies royales, dont certaines ont été créées par Louis XV. Autre élément positif : la haute administration de la monarchie, et en particulier trois corps : les Ponts et Chaussées, les intendants et la lieutenance générale de police de Paris. Routes solides, développement régional et sûreté de la capitale sous les bons offices de M. de Sartine en particulier, voilà l'oeuvre de Louis XV pour son siècle. Dernier point, qui regroupe un tout : les réformes de Maupeou et l'acquisition de la Corse et de Lorraine pour le royaume. Mais le passif du règne est chargé : une vie privée où se profilent de nombreuses maîtresses et une attitude qui détourne in fine Louis XV de son métier de roi ; la perte des colonies, due à plusieurs facteurs (colonisation trop faible, domination anglaise sur l'Atlantique, atermoiements des chefs français) ; une prise de pouvoir effective de Louis XV en 1743, alors qu'il est roi en titre dès 1715 (le cardinal Fleury a laissé un roi fainéant) ; une mauvaise connaissance de l'héritage louis quatorzien ; une incapacité à prendre des décisions et à s'y tenir, entraînant une grande instabilité ministérielle, des réactions par à-coup. Plus grave, Louis XV ne gouverne plus sur une monarchie absolue : faute de décider, il a laissé se développer une oligarchie bureaucratique. Sur le plan religieux, en ne touchant plus les scrofuleux, en ne communiant plus, il a donné l'impression  de céder au déisme des philosophes des Lumières. Enfermé à Versailles, dans son petit quotidien privé aménagé, Louis XV néglige son peuple, ne cherche pas à le connaître. Il n'a pas créé de structure de dialogue avec la population qui remplace les Parlements ; il n'a pas saisi la demande d'égalité fiscale, puis générale, qui commençait à poindre : au lieu de cela, il a soutenue une réaction nobiliaire qui, à terme, serait mortelle pour la monarchie.

Le livre de François Bluche est complété par de nombreuses annexes : les quartiers de noblesse du roi, la liste de ses enfants, de ses hommes de gouvernement, lieutenants généraux de police, archevêques de Paris et maréchaux, l'arbre généalogique des Stuart et des Hanovre, un recueil de chansons et d'épigrammes sur le règne de Louis XV, une chronologie et un glossaire détaillés, ainsi qu'une bibliographie indicative. Il manque juste, peut-être, quelques cartes et illustrations pour mettre en images le propos. Néanmoins, c'est une synthèse indispensable (qui fonctionne par entrées thématiques, et non sur un plan chronologique) sur le règne du Bien-Aimé.

lundi 10 janvier 2011

Café Stratégique n°4 : mercredi 12 janvier 2011

Petite annonce à la dernière minute pour le prochain Café Stratégique de l'Alliance, au café le Concorde, le mercredi 12 janvier 2011.

Le thème est celui des enjeux de la prolifération nucléaire. A vos agendas !

dimanche 9 janvier 2011

Historicoblog (3) : un an après...

Il y a un an, je me lançais dans l'aventure d'Historicoblog (3), après avoir tenu pendant quelques temps le blog Ifriqiya, une tentative sans lendemain de spécialisation sur l'Afrique. Aujourd'hui, le blog Good Morning Afrika de S. Le Gouriellec est venu combler la brèche.

Historicoblog (3) a connu plusieurs infléchissements notables sur cette courte période d'une année. Après une phase de tâtonnement, où la publication était irrégulière et la qualité pas toujours poussée au maximum, une première réorientation est intervenue en mai/juin avec, d'une part, la collaboration plus prononcée avec l'Alliance Géostratégique et, d'autre part, un changement de posture avec la publication de fiches de lecture un peu plus travaillées et celles d'articles assez denses qui m'ont attiré beaucoup plus de lecteurs que dans les premiers mois.

L'intégration à l'Alliance Géostratégique en septembre 2010 venait en toute logique conforter ce changement d'orientation, alors même que des évolutions ultérieures non encore annoncées ici sont à attendre -j'y ai gagné la bannière mise en tête du billet, merci Charles ! . L'intégration annonce sans doute la fin de mes articles dans Champs de Bataille, revue à laquelle je collaborais ponctuellement depuis 2006-2007, pour m'ouvrir sur autre chose.

Sur le plan des statistiques -Blogger ayant installé l'outil courant 2010, je n'ai pas les chiffres depuis janvier de cette année-là-, la fréquentation du blog est en hausse constante. Sur les 5 billets les plus lus, 3 sont des articles, ce qui confirme le point de vue exprimé ci-dessus, dont celui sur les Maï Maï qui avait été cité dans une dépêche du Monde en septembre, signe de visibilité d'Historicoblog (3) sur la toile. Au niveau des pages, ce sont celles sur mes articles dans Champs de Bataille et sur l'auteur du blog qui ont été le plus consultées ; la revue intéresse donc certains internautes. Le trafic sur mon blog est alimenté notamment par mon collègue de l'Alliance Florent de Saint-Victor et son blog Mars Attaque, qui m'amène beaucoup de monde, preuve que ce blog-là est sans doute beaucoup lu également. L'article du Monde et le site de l'Alliance Géostratégique arrivent juste derrière, suivis non loin par Mon Blog Défense et par le moteur de recherché créé par SD du défunt blog Pour Convaincre. Preuve que le raccordement à un réseau fait la force d'un blog sur le net. Les requêtes Google arrivent de loin en tête pour les recherches menant sur Historicoblog (3) ; quant aux mots clés utilisés, le titre du blog est de loin en tête, mais on trouve aussi "Caucase" ou "guerre du Viêtnam" en bonne place, ce qui est intéressant. Mes lecteurs viennent essentiellement d'Europe (France, Allemagne, Belgique), les Etats-Unis et le Canada n'étant pas trop loin derrière. Internet Explorer et Firefox sont les deux navigateurs majoritairement utilisés, quasiment à égalité.

A court terme, Historicoblog (3) restera sur le triptyque de publication qui a fait sa force jusque là : fiches de lecture, articles spécialisés et billets en lien avec l'actualité de l'histoire ou de l'enseignement de l'histoire -avec quelques touches politiques. A moyen terme, des changements sont peut-être à venir en 2011. Les idées de lecteurs, en tout cas, sont les bienvenues pour se perfectionner !

samedi 8 janvier 2011

Earl J. HESS, Pickett's Charge. The Last Attack at Gettysburg, The University of North Carolina Press, 2001, 497 p.

Je m'intéressais il y a quelques temps sur ce blog à la charge de la division de Pickett, le 3 juillet 1863, qui par son échec mit fin à la célèbre bataille de Gettysburg, l'un des grands tournants de la guerre de Sécession. L'ouvrage de Earl J. Hess est l'un de ceux faisant autorité sur la question, j'ai donc voulu en avoir le coeur net.

La charge de Pickett est l'un des épisodes militaires les plus connus du conflit, en particulier aux Etats-Unis, au sein de leur propre histoire guerrière. Elle n'en demeure pas moins idéalisée, surtout dans les anciens Etats du Sud, comme le point culminant de la Confédération. Malgré la défaite sudiste, on n'en finit pas de célébrer l'héroïsme de ces combattants confédérés bravant la mort à travers l'espace découvert jusqu'au muret de pierres qui vit périr l'assaut sudiste. Un autre historien américain, Carol Reardon, a démonté dans son livre la légende, basée sur des récits biaisés et partiaux, attachée à la charge de Pickett. Le livre de Hess, quant à lui, se présente comme une pure étude d'histoire militaire de ce combat, mais en exposant de nouvelles interprétations sortant du champ traditionnel de lecture de celui-ci. En particulier, Hess s'attache à décrire les deux camps, et non pas seulement les Sudistes comme c'est souvent le cas dans les ouvrages antérieurs traitant de l'assaut de Pickett à Gettysburg. Son livre vient donc en appoint de celui de Reardon, qui est davantage lié à l'histoire culturelle : Hess, lui, démonte l'opération morceau par morceau du point de vue de l'histoire militaire. Il rappelle d'ailleurs qu'on appelle ce moment clé de la bataille de Gettysburg la charge de Pickett, mais c'est une appellation postérieure : Pickett commandait moins de la moitié du corps d'assaut confédéré. Il y a des légendes tenaces, cependant.







La charge de Pickett échoue d'abord, d'après Hess, par un manque de planification. Le corps d'armée de Longstreet, qui fournit le gros des troupes, ne voit pas les unités engagées soutenues sur leurs flancs pendant la charge. La rivalité inter-corps de l'armée confédérée, ici entre Longstreet et Hill, a joué à plein dans ce résultat. Les fédéraux sont bien mieux retranchés le 3 juillet que la veille, où ils ont eu du mal à repousser l'attaque sudiste. Par ailleurs, le commandement de l'armée confédérée n'a pas mesuré l'épuisement  et les pertes subies par certaines de ses brigades engagées dans les affrontements des 1er et 2 juillet. Aucun objectif précis sur la ligne nordiste n'a été assigné aux troupes d'assaut : ce n'est que plus tard qu'est apparu le mythe du "bouquet d'arbres". Mais la solution alternative proposée par Longstreet, à savoir le contournement de l'aile gauche nordiste, n'était guère plus réaliste que l'assaut planifié par Lee.










L'artillerie a tenu une place considérable dans le combat : barrage préparatoire massif des confédérés avant l'assaut, avec l'une des plus grandes concentrations de la guerre, dans la préfiguration de ce que sera l'emploi de l'artillerie au XXème siècle, avec d'autres matériels et technologies. Paradoxalement, le barrage confédéré n'a eu que peu d'effet : tir trop haut, mauvaise coordination des batteries, là encore, alors que le feu défensif des canons de l'Union a profité du terrain découvert sur lequel chargeaient les Sudistes. Il en est de même pour le feu d'infanterie : les fantassins nordistes impliqués comparaient leur action derrière le mur de pierres à une sorte de "Fredericksburg inversé". Quoiqu'aient prétendu les confédérés, ce mur de pierres n'était en rien une fortification imprenable. En revanche, les petits retranchements de terre bâtis par les Nordistes ont été, indéniablement, un atout pour repousser l'attaque. Les barrières en bois des champs se trouvant sur la route des Sudistes ont entravé leur marche, mais la charge a été brisée par le feu très dense des fusils de l'Union. Dans ce combat décisif, ce sont bien les qualités individuelles des soldats de chaque camp et les officiers subalternes, non supérieurs, qui ont eu le plus de poids. Le général Pickett a fait tout ce qu'il fallait pour préparer sa division à l'attaque, et les commandants de brigades ont été exemplaires, tout comme son homologue Trimble. Côté nordiste, c'est le 69ème régiment de Pennsylvanie qui s'illustre dans la défense, avec son régiment frère le 72ème de Pennsylvanie, renforcés par les 19ème Massachussetts, 42ème New York et deux compagnies du 106ème Pennsylvanie. Le 8ème Ohio, face à Trimble, a eu également un rôle important. Hancock, le commandant de corps nordiste, n'a eu qu'un faible rôle, alors que le commandant de division, Hays, a montré sa compétence au feu ce jour-là.







Ce n'est en fait qu'après le conflit que deux personnage, Bachelder et Harrison, un ancien de l'état-major de Pickett, font de la charge le point culminant de la Confédération (The High Water Mark). Un point de vue qui sera ensuite repris par certains vétérans, par Longstreet lui-même dans ses mémoires trente ans plus tard, et qui transparaît dans la culture populaire du Sud à travers la plume, par exemple, de William Faulkner. En fait, la charge de Pickett n'aurait pas mené bien loin même en cas de succès : l'armée nordiste de Meade se serait retirée et se serait reconstituée à l'abri, alors que les confédérés, enfoncés en territoire ennemi, était à la merci d'une rupture de leurs approvisionnements. C'est pourquoi, le 3 juillet ,Lee a cherché la décision par cette charge à découvert sur le centre de la ligne nordiste. Le commandant en chef de l'armée de Virginie du Nord avait réfléchi à une invasion de l'Union dès janvier 1863, après la victoire de Fredericksburg ; le succès tactique de Chancelorsville, où les Sudistes remportent un grand succès tactique après avoir été un temps en grand péril, achève de le convaincre que son armée ne peut rester l'arme au pied sur la rivière Rappahannock comme elle l'a fait ces derniers mois. Lee veut affronter et détruire l'armée du Potomac à découvert, faire vivre ses troupes sur le territoire nordiste au lieu de la Virginie exsangue, et encourager le mouvement contre la guerre dans les terres de l'Union. Lee sait alors que dans l'Ouest, ses collègues généraux de la Confédération essuient défaite sur défaite. Il demande donc au président Jefferson Davis de lui attribuer des troupes supplémentaires -qu'il n'obtient pas toutes- pour ce raid en Pennsylvanie. Ce raid d'ailleurs, ne provoque pas un remous du sentiment belliqueux des nordistes : au contraire, que ce soit au nord ou au sud, toute invasion ennemie n'a pour effet que de stimuler l'effort de guerre et le moral des défenseurs. Certains historiens pensent d'ailleurs que la victoire nordiste n'est pas un tournant décisif du conflit : sur le théâtre est des opérations, elle restaure simplement un équilibre qui penchait nettement au Sud après Fredericksburg et Chancelorsville. Lee restait finalement prisonnier de contraintes logistiques : le choix de l'attaque au centre le 3 juillet, dans laquelle il avait confiance, tout comme Pickett, était vu par beaucoup d'autres officiers confédérés, Longstreet au premier chef, comme un "héroïsme de folie".

En définitive, si la charge de Pickett a été le point culminant de quelque chose, c'est bien celui de la division Pickett, qui ne brillera jamais mieux au feu que ce 3 juillet 1863. Et par extension celui de l'armée sudiste de Lee elle-même, qui par cette charge folle à découvert contre le IIème corps nordiste, a gagné le respect des deux camps et l'immortalité que confère les faits d'armes emplis de panache.

Viviane MOORE, A l'orient du monde, Grands Détectives 4388, Paris, 10/18, 2010, 377 p.

Suite et fin des aventures de Tancrède le Normand, ce personnage créé par Viviane Moore dans l'Occident du XIIème siècle et qui poursuit sa quête depuis la Normandie jusqu'à la Sicile pour arriver maintenant dans les Etats latins d'Orient, et en particulier la principauté d'Antioche.

Le tome marque la fin (provisoire ?) du cycle, composé de 7 volumes. Tancrède trouve finalement l'accomplissement de sa prophétie dans ce monde d'outre-mer, des "poulains" et des croisés. Ce n 'est pas tant l'intrigue qui est originale dans ce volume que le fond sur lequel se déroule l'histoire, particulièrement bien travaillé. On n'en décroche pas, comme d'habitude, une fois qu'on a commencé la lecture.

Viviane Moore place toujours une petite carte de situation au début des tomes de Tancrède le Normand. On jettera aussi un oeil au lexique, aux petites biographies de personnages importants, et à la bibliographie indicative présente en fin de volume. On attend vivement la suite s'il y en a une !

mercredi 5 janvier 2011

Fred Duval, Jean-Pierre PECAU et Gaël SEJOURNE, Jour J , tome 2 : Paris, secteur soviétique, Paris, Delcourt, 2010, 56 p.

Paris, secteur soviétique. Décembre 1951 : en plein coeur de Paris, un tueur en série menace l'équilibre de la guerre froide...

Ce n'est pas le scénario d'un "what if" de magazine d'histoire militaire, mais bien le deuxième volet d'une nouvelle série de bandes dessinées aux éditions Delcourt : Jour J. L'idée, c'est de mettre en scène des situations uchroniques (la réécriture de l'histoire à partir d'un événement passé dont le résultat est modifié). Le premier tome portait sur la conquête spatiale pendant la guerre froide : les Russes sont les premiers à marcher sur la Lune en 1969. Le point de départ était bon, mais le scénario ne m'avait pas emballé. Ici aussi, ce n'est pas le scénario qui m'a vraiment captivé, mais plutôt le fond, dommage qu'il soit peu développé en comparaison de l'intrigue...

Imaginez un peu : le débarquement de Normandie écrasé en raison d'une tempête effroyable dans la Manche et de la contre-attaque allemande immédiate sur les plages ; le débarquement en Provence qui bute sur Lyon défendue comme un second Stalingrad ; De Gaulle mort dans un accident d'avion en 1945, tandis que les Allemands contre-attaquent à l'est ; finalement, en 1946, les Russes passent le Rhin, libèrent Paris où se sont soulevés les FTP. La France est divisée en deux : le nord-est, occupé par les Soviétiques, devient la République Populaire Française, tandis que le reste du territoire est sous la coupe des Anglais et des Américains, qui y répandent leurs dollars fabrication maison et prêchent la bonne parole...

L'intrigue du tueur en série se base en définitive sur des choses assez classiques, la légende noire de Beria, sbire de Staline, et un relent de Jack l'Eventreur. En revanche, les auteurs parviennent très bien à nous plonger dans ce monde de guerre froide quelque peu modifié, même si l'on y retrouve des choses connues. Simplement, on a bien l'impression d'évoluer dans un ensemble différent, modifié par l'uchronie proposée. En ce sens, l'équipe a bien réussi son pari : dommage que l'histoire criminelle manque un peu de consistance. Par ailleurs, j'ai trouvé le dessin plus agréable à l'oeil que dans le premier tome.

Cerise sur le gâteau : on a le droit a une bibliographie sommaire en fin de BD, avec du solide, John Keegan, Olivier Wieviorka, du moins solide comme Beevor, et surtout un clin d'oeil à la récente synthèse de Jean Lopez sur les offensives géantes de l'Armée Rouge en 1945, très critiquée car basée largement sur la production anglo-saxonne, mais qui a le mérite d'être la seule disponible et équilibrée (pas que les Allemands, enfin un peu de Soviétiques, ouf !) sur le sujet. Cela me donne fortement envie de continuer cette série, ce que je n'étais pas sûr de faire après le premier tome. A découvrir !

mardi 4 janvier 2011

Laurent THEIS, Chronologie commentée du Moyen Age, Tempus 327, Paris, Perrin, 2010

Laurent Theis, historien spécialiste du Haut Moyen Age français (on lui doit notamment un Points Histoire au Seuil dans la collection Nouvelle Histoire de la France médiévale) avait réalisé en 1992 cette chronologie commentée du Moyen Age français, que les éditions Perrin ont la bonne idée de reproduire dans leur collection Tempus.

Il souligne dans l'introduction combien les clercs écrivant la chronique des rois français ont eux-mêmes contribué à la naissance de la période du Moyen Age, aujourd'hui l'une des quatre grandes périodes historiques dans les études françaises, en reliant sans cesse les rois capétiens à leurs ancêtres mythiques, Clovis en particulier. La démarche avait une fonction politique, légitimer une nouvelle dynastie qui faisait la gloire du royaume, mais l'intention a eu d'autres effets. Le territoire du royaume des Francs, malgré bien des particularismes et des résistances, a fini par devenir le royaume de France, sous l'action de la royauté et de l'Eglise. Laurent Theis privilégie donc dans sa chronologie l'action de cette force unificatrice qu'a été la royauté, appuyée ou en concurrence avec l'Eglise.

Le livre suit évidemment un plan chronologique, en quatre parties : La francisation des Gaules (486-999), de Clovis à Hugues Capet ; La construction d'un royaume : les premiers Capétiens (999-1226) ; Le beau siècle du royaume de France, de l'avènement de Saint Louis à la mort de Charles IV (1226-1328) ; et Le temps des troubles : six générations de Valois (1328-1483). Laurent Theis essaie de garder un certain équilibre entre les périodes, mais aux 60 pages de la première partie s'oppose les 90 pages de la dernière, ce qui est quelque peu normal, et encore, la distorsion n'est pas trop flagrante. Les dates sont commentées avec soin et l'essentiel est dit.

Un petit regret : l'absence d'une bibliographie indicative en fin de volume qui aurait permis au lecteur curieux d'aller un peu plus loin. Mais c'est un outil de travail fort commode à avoir sous la main.

lundi 3 janvier 2011

Sébastien NADOT, Rompez les lances ! Chevaliers et tournois au Moyen Age, Mémoires/Cultures, Paris, Autrement, 2010, 221 p.

Le 30 juin 1559, le roi de France Henri II écope d'une blessure à l'oeil reçue lors d'un tournoi, qui lui sera fatale. Tout le monde considère alors ce décès comme une "belle mort", digne d'un roi de France. Pourtant, en pleine Renaissance, un roi se devait-il de risquer sa vie dans une joute ? C'est en observant l'évolution de la société médiévale que Sébastien Nadot, docteur en histoire médiévale, diplômé de l'EHESS et agrégé d'EPS, tente de donner une réponse à cette interrogation. Pour la classe des chevaliers, qui monte en puissance au sein de la société féodale aux XIIème-XIIIème siècle, le tournoi est un moyen privilégié d'ascension sociale. L'idéal chevaleresque imprègne alors la société médiévale, et ce jusqu'au XVIème siècle : François Ier se fait adouber sur le champ de bataille au soir de Marignan, en 1515, par Bayard ; Henri II trouve la mort lors d'un tournoi. Au départ simulacre de guerre, pratiqué par les chevaliers mais aussi par les bourgeois des villes au XIIème siècle, le tournoi devient de plus en plus réservé à une élite chevaleresque et nobiliaire au XIIIème siècle, tout en évoluant d'un affrontement collectif vers une forme individuelle : la joute. Il ne s'agit plus alors de désarçonner un adversaire et de le mettre à rançon, mais bien de rompre des lances. Les participants des tournois sont souvent les grands protagonistes des guerres du Moyen Age, les deux phénomènes étant étroitement liés. Le tournoi devient aussi une démonstration de courtoisie, la culture de cour imprégnant de plus en plus le monde des chevaliers ; pour finir, au XVème siècle, par devenir un enjeu politique et diplomatique, comme à la cour des ducs de Bourgogne. En ce sens, les tournois ont une véritable portée au Moyen Age. Si l'Eglise voit d'un mauvais oeil le tournoi, les chroniqueurs laïcs qui écrivent en langue vulgaire, sensibles à l'idéal chevaleresque, en soulignent la fonction guerrière, glorifiée : c'est le temps de la matière de France, de celle de Bretagne, et de celle de Rome, qui assimilent les chevaliers à des héros de légende. Il faudra attendre Henri II, la place prépondérante des armes à feu dans l'art de la guerre et le contre-modèle du Don Quichotte de Cervantès pour voir cette figure s'écorner. Ce sont les romantiques, notamment Walter Scott avec Ivanhoé et Richard Coeur de Lion, qui remettront au goût du jour la chevalerie et ses tournois au XIXème siècle.

Au final, le tournoi, né quelque part entre Loire et Seine dans le royaume de France au XIème siècle, disparaît 500 ans plus tard, survivant quelque peu en Angleterre... la mort d'Henri II n'explique pas tout. Les lances devenues obsolètes par l'apparition des armes à feu, le tournoi perd de sa superbe. Il a également perdu son aspect ludique : le tournoi de la fin du Moyen Age coûte cher, et doit servir des buts plus politiques que festifs. L'idéal chevaleresque perdure cependant dans la pratique du duel, au fleuret ou ou pistolet, qui se maintient à l'époque moderne et jusqu'au XXème siècle. Il aura donné naissance à l'idée de "fair-play" qui apparaît pour la première fois dans un texte de Shakespeare en 1596. Autre domaine héritier des tournois médiévaux : l'escrime, et ses maîtres d'armes. Les compétitions sportives actuelles restent également marquées par leur esprit. Outre les oeuvres des romantiques, d'autres éléments culturels maintiennent cette référence, comme les opéras : La Chevauchée des Walkyries de Wagner de l'opéra l'Anneau des Nibelung fait suite à un combat à la lance. Aujourd'hui encore, dans les reconstitutions médiévales qui animent certaines villes et certains villages en France, le tournoi est souvent un passage obligé. Au cinéma, les Jedis de Star Wars sont une transposition à peine déguisée des chevaliers médiévaux ; le dernier Robin des Bois de Ridley Scott, sorti en 2010, met en scène Guillaume le Maréchal, un personnage historique qui était un des plus grandes compétiteurs de tournois du Moyen Age. Décidément, les chevaliers et leurs tournois  n'en finissent pas d'imprégner la culture occidentale. C'est sans doute l'intérêt de ce livre que de nous le faire comprendre.

Livre clair et bien structuré, construit sur un plan chronologique, le livre de Sébastien Nadot est non seulement pourvu de cartes et d'illustrations au fil du texte, mais également d'une bibliographie de référence sur le sujet. L'auteur a même intégré un glossaire assez complet des termes utilisés, ce qui est une très bonne idée. On en redemande.