mercredi 29 décembre 2010

Luc NEFONTAINE, La Franc-Maçonnerie. Une fraternité révélée, Découvertes Gallimard 211 (Culture et Société), Paris, Gallimard, 2008, 160 p.

La franc-maçonnerie est une institution qui n'a pas fini de faire parler d'elle, en raison des dénigrements dont elle est l'objet, mais aussi de l'inspiration qu'elle procure à certains auteurs de romans à sensation, parfois à des films (qu'on pense à la société secrète du dernier avatar de Sherlock Holmes)... c'est vers une réalité beaucoup plus sereine et beaucoup plus prosaïque que nous emmène Luc Nefontaine, historien des religions et spécialiste de la franc-maçonnerie. Ce volume est une réédition de l'original paru en 1994.

Le propos se divise en quatre chapitres. Dans le premier, Une fraternité de bâtisseurs, l'historien montre comment la maçonnerie opérative (celle des bâtisseurs du Moyen Age) a fourni un cadre à l'institution que nous connaissons aujourd'hui, et ses principaux symboles. Les premières traces n'apparaissent toutefois réellement qu'au XIVème siècle en Angleterre, ce qui en fait une organisation assez récente. Le terme de franc-maçon désigne alors une catégorie privilégiée de tailleurs de pierre ou bien une catégorie libre, affranchie de certaines servitudes. Ces premiers groupes de franc-maçons sont catholiques, bien qu'elles disparaissent pour la plupart à la fin du XVème siècle, sauf en Angleterre ou en Ecosse.



mardi 28 décembre 2010

Carto. Le monde en cartes n°3, éditions Areion, décembre 2010-janvier 2011, 82 p.

J'avais manqué le numéro 2 de Carto, impossible donc que je manque le numéro 3 pour suivre l'évolution de cette intéressante revue qui, comme son sous-titre l'indique, évoque "le monde en cartes"... éditée par les éditions Aréion -les mêmes que DSI, Diplomatie, etc-, la revue est associée pour la publication des cartes aux célèbres éditions Autrement, à l'origine entre autres d'une pléthore d'atlas de toutes sortes, de plus ou moins bonne qualité (plutôt plus quand même).

J'ai trouvé le dossier consacré à Nourrir la planète assez bien fait, et d'autant plus que cette fois, un encart p.20 mentionne que les cartes du dossier sont tirées... d'un atlas éponyme des éditions Autrement, justement. Ce n'était pas le cas dans le premier numéro dont le dossier portait sur la Russie. C'est un très bon point pour la revue car cela montre qu'elle est capable de progresser, en bien, et dans le monde des revues francophones, ce n'est pas si fréquente que cela... on notera que le dossier comporte aussi un petit lexique, ce qui est bienvenu.

Pour moi, la meilleure partie de cette revue reste "L'actualité par les cartes", celle où les grands sujets du moment sont vus à travers des planisphères (ou autres). On lira par exemple avec attention les pages sur les Roms ou sur le Soudan. Pour l'article publié hier sur la Chine et sa politique pétrolière, je me suis d'ailleurs servi de deux pages de cette rubrique (que j'ai citées) ; l'article en question paraîtra aujourd'hui sur le site de l'Alliance Géostratégique. Seul regret peut-être (même si quelques cartes gagneraient en visibilité) : l'absence à la fin de ces pages d'un petit encart "Pour aller plus loin..." avec quelques références pour creuser. En fait, cela apparaît parfois, mais pas systématiquement. A généraliser, donc.

J'ai beaucoup aimé aussi la rubrique "L'oeil du géographe" qui décortiquait ici le système de représentation de Frontex, l'agence de coopération aux frontières de l'UE. Il y également un dossier sur l'environnement qui vaut le détour -ne serait-ce que pour savoir pourquoi Harry Potter peut contribuer à menacer la biodiversité !

Point faible de la revue, sans doute : la partie histoire. Honnêtement, je ne l'ai que survolée, ce qui n'est pas très consciencieux, mais elle ne m'avait pas inspiré et c'est encore le cas : pas de sources, et on s'interroge même sur le choix de l'illustration p.67(un angelot qui se soulage... sur l'histoire ?). Après lecture complète, il s'avère que le morceau sur la construction de la Belgique est intéressant, mais les cartes illustrent mal le tout (elles sont trop éloignées, on ne distingue pas assez les détails). Les pages sur la bataille de Trenton ne citent pas leurs sources (au moins un encart du genre "Pour aller plus loin") et les cartes ne sont pas formidables, contrairement au reste du magazine. En revanche, la rubrique "Cartes insolites" sur les endroits baptisés Noël dans le monde est meilleure.

Une critique des atlas et ouvrages récemment parus et une sitographie (où l'on trouve Géoconfluences, ce qui est un gage de qualité) complètent l'ensemble.

En résumé, Carto est une revue prometteuse, avec déjà beaucoup de bonnes choses, et d'autres à améliorer.

André BOURACHOT, Joffre. De la préparation de la guerre à la disgrâce, 1911-1916, Paris, Bernard Giovanangeli, 2010, 255 p.

Récemment je discutais ici-même avec un commentateur régulier du blog du maréchal Joffre et de son rôle dans la Grande Guerre. Par hasard, je suis tombé sur cet ouvrage des éditions Bernard Giovanangeli qui se présente comme un essai de réhabilitation de Joffre depuis sa nomination en tant que chef d'état-major général de l'armée française, en 1911, jusqu'à son remplacement en 1916.

Je dis réhabilitation car dès la préface, l'auteur -lui-même général- explique qu'il va redorer le blason de Joffre écorné dès la fin de la Première Guerre mondiale, mettant en parallèle l'époque du maréchal et la nôtre -moins propre à supporter les grands sacrifices consentis pendant la Grande Guerre... et la responsabilité des massacres de ce conflit retombe, in fine, sur les généraux, ces "grands bouchers" de 14-18. Or ces généraux étaient, en France, loin d'être préparés à ce qui allait devenir la Première Guerre mondiale. Joffre, qui venait du génie, en est l'incarnation. On a un peu peur au début au vu de ce parti pris mais fort heureusement, les choses s'améliorent avec les premiers chapitres et l'auteur est bien plus pondéré dans ses propos.

Le volume se présente comme un essai, traitant dans les chapitres de différentes thématiques. Certains sont plus intéressants, et mieux travaillés, que d'autres, en particulier ceux sur l'offensive, le plan XVII, la bataille de la Marne, Verdun. On est surpris en revanche que dans celui sur les limogeages (expression due à Joffre), l'auteur se refuse à donner tous les noms, ce qu'il cache derrière une sorte de fraternité d'armes, mais qui laisse planer une sorte de "tabou militaire" sur le sujet, peu glorieux il est vrai. La thèse de l'auteur est de montrer que Joffre a sa part de responsabilité dans les désastres français des débuts de la Première Guerre mondiale, mais c'est une responsabilité qu'il partage largement avec d'autres acteurs.

Si certaines analyses sont intéressantes, on peut regretter que l'ouvrage (qui ne comprend pas de conclusion) se contente justement d'être un essai, et n'ait pas été élargi à une biographie plus consistante de Joffre. En effet, si les grandes lignes de sa vie sont rappelées dans la courte préface, les points traités ici auraient gagné à être vus dans une perspective plus globale, sans être détachés de leur contexte. Cela transparaît dans la bibliographie : hormis quelques titres, tous les autres datent de l'entre-deux-guerres ou de l'avant Première Guerre mondiale. Il manque des ouvrages de référence écrits par des historiens spécialisés sur le conflit, sur le personnage et sur son époque. On reste donc un petit peu sur sa faim pour mieux cerner Joffre.

lundi 27 décembre 2010

« Zou Chuqu » (1) : la Chine et le pétrole




Un autre article pour le thème du mois de l'Alliance Géostratégique. Bonne lecture !
 

La Chine considère son approvisionnement énergétique comme une question de sécurité nationale 1. Le contrôle des ressources énergétiques, de l'acheminement des matières premières, et par extension l'économie et le domaine militaire sont vus comme un terrain de rivalité avec la superpuissance américaine, en particulier. Nouvel arrivant sur le marché de l'énergie depuis quinze ans environ, la Chine ressent un sentiment de vulnérabilité renforcé par l'exclusion des compagnies chinoises de certains marchés. La question énergétique s'inscrit donc pour la Chine dans celle des relations internationales, guidée par le conflit et la création d'un rapport de forces. Cette appréhension se confirme au niveau régional dans les tensions avec le Japon. Ce postulat s'explique par le souhait d'indépendance et de non-ingérence étrangère de la part des autorités chinoises, par ailleurs conscientes de leur isolement idéologique sur la scène mondiale. Ce discours sécuritaire masque mal l'incapacité chinoise à solutionner, en fait, des problèmes intérieurs liés à l'organisation du secteur pétrolier, déficiente sur un certain nombre de points. Les dirigeants chinois craignent également qu'une rupture de leurs approvisionnements énergétiques compromettent la croissance du pays, et par contrecoup leur mainmise politique2


mardi 21 décembre 2010

Jean SEVILLIA, Le chouan du Tyrol. Andreas Hofer contre Napoléon, Tempus 335, Paris, Perrin, 2010, 275 p.

Voici un livre qui vient combler une lacune, à proprement parler. Lorsqu'on évoque la geste napoléonienne et que l'on pose la question suivante : "Quel pays envahi par la Grande Armée a réagi par une révolte populaire, une guérilla sanglante et féroce contre l'envahisseur ?", la réponse fuse aussitôt : l'Espagne, le Dos de Mayo, le mamelouk contre l'Hispanique, etc. C'est pourtant faire l'économie d'une autre révolte survenue contre l'ordre napoléonien : celle du Tyrol, qui s'incarne à travers le personnage mythique d'Andreas Hofer. Pour la France, le Tyrol ne représente qu'un lieu de traditions germaniques quelque peu désuètes, et aussi un lieu de villégiature. Les Autrichiens pourtant fêtent encore aujourd'hui la mémoire de ce personnage qui souleva le Tyrol pendant presque une année entière, en 1809-1810, et donna bien du fil à retordre à l'empereur. C'est une affaire franco-autrichienne certes, mais les révoltés ont mis en échec plusieurs grands noms des armes françaises : le maréchal Lefebvre, Eugène de Beauharnais, excusez du peu. Et Hofer lui-même s'installa en tant que régent à la cour, la Hofburg, d'Innsbruck. Loin des préjugés en faisant un fanatique borné tenté par la bouteille, le combat de Andreas Hofer se résume dans la devise des insurgés : "Pour Dieu, l'empereur et la patrie", trois allégeances vissées alors dans le coeur de chaque Tyrolien -et dans cet ordre-là, précisément. D'où la comparaison que l'auteur esquisse entre les insurgés tyroliens et les Vendéens français (cf le titre du livre), dans une région marquée par un profond catholicisme post-tridentin, par une loyauté indéfectible envers les Habsbourg et par une haine farouche envers l'envahisseur français, et surtout bavarois, et les idées de la Révolution qu'il apporte avec lui.

Au final, à travers le livre, Jean Sévillia trace le portrait d'un simple paysan tyrolien devenu chef de guerre d'une véritable armée, mais qui a réagi instinctivement, sans vision stratégique. Andreas Hofer, dépité par les revers de la rébellion fin 1809, s'est aussi beaucoup laissé influencer par ses compagnons d'armes, et pas les plus recommandables. Cela ne l'a pas empêché de montrer d'indéniables qualités morales et une fidélité quasiment sans faille à la cause défendue. Les pertes furent à la mesure de l'engagement tyrolien : 2 500 morts sur 80 000 hommes mobilisables, mais jamais plus de 20 000 alignés au combat, soit en gros 10 % de l'effectif combattant, ce qui n'est pas rien. L'origine de cette révolte revient en grande partie à Napoléon lui-même, qui en 1805 attribue le Tyrol à la Bavière par le traité de Presbourg. Les Bavarois se montreront trop centralisateurs et trop empreints à supprimer les particularismes pour plaire aux Tyroliens, lesquels comptent en 1809 sur le soutien de l'Autriche qui, même après la défaite de Wagram, attise le feu de la révolte, avant d'abandonner Hofer et ses partisans à leur sort, ceux-ci refusant de baisser les armes malgré l'évidence. Le combat d'Andreas Hofer et des Tyroliens s'inscrit dans une longue résistance locale à l'Etat centralisateur, rationnel, porté par la philosophie des Lumières puis les idées de la Révolution. On note ainsi beaucoup de ressemblances entre ce soulèvement paysan et celui des chouans en Vendée et ailleurs en France. Mais, grande différence, ce dernier combat s'apparente à une guerre civile, ce qui n'est pas le cas au Tyrol, qui lutte contre les Bavarois d'abord, les Français ensuite. Le soulèvement du Tyrol s'inscrit néanmoins dans cette série de soulèvements contre Napoléon.

L'auteur, Jean Sévillia, écrit dans un style clair et qui se comprend tout à fait bien. Ce livre est en fait une réédition d'un ouvrage paru à l'origine en 1991. La bibliographie a été mise à jour. Une seule carte est présente, ce qui est peu : on aurait aimé en avoir d'autres pour suivre un peu mieux les différentes phases de l'insurrection. En revanche, on trouvera une chronologie indicative et même un guide touristique sommaire sur les principaux "lieux de mémoire" d'Andreas Hofer et de la révolte tyrolienne. Si le livre a le mérite d'être quasiment le seul en français, récent, sur le sujet, il n'en demeure pas moins que l'auteur, passionné par son sujet, penche parfois vers une admiration un peu trop prononcée pour les Tyroliens et leur défense des traditions, ce qui confère au propos un relent un peu passéiste. Jean Sévillia n'est par ailleurs par un historien universitaire (contrairement à ce qu'indique le titre de la page Internet mentionnée ci-dessus), et son livre demande à être complété par d'autres lectures de ce type. Néanmoins, c'est une lecture qui assurément vaut le détour.

Sondage : thèmes de l'année 2011 sur AGS et Historicoblog (3)

Un autre sondage -après celui sur la guerre en Géorgie de 2008, qui  a vu autant de participants quasiment que le précédent sur le Viêtnam- qui traite cette fois des thèmes qui pourraient être traités l'an prochain sur l'Alliance Géostratégique, et donc ici même (sans préjuger d'autres choses qui pourraient se rajouter bien sûr, on attend vos propositions...).

J'ai donc choisi rapidement 12 thèmes (un par mois de l'année) que je soumets à votre vote, avec plusieurs réponses possibles. Histoire surtout de dégager de grandes tendances, car les 12 choisis ne sont pas originaux ni exhaustifs, loin de là ! ... à vos souris !

Washington au pays de l'or noir : les liens entre politique de sécurité et politique énergétique aux Etats-Unis

Voici un article publié en liaison avec le thème du mois de l'Alliance Géostratégique. Bonne lecture ! 

De la construction d'un marché intérieur à la sécurisation de l'approvisionnement sur le marché mondial




Les Etats-Unis demeurent, dans le monde, à la fois les premiers importateurs de pétrole et les premiers consommateurs1. Leur production reste considérable même si elle diminue constamment depuis de nombreuses années. La dépendance des Etats-Unis à l'égard de « l'or noir » est bien d'actualité, et aurait tendance à s'accroître considérablement. Il est intéressant de constater que la politique du gouvernement américain est passée progressivement de la régulation du marché intérieur à la construction et à la sécurisation du marché pétrolier mondial.


lundi 20 décembre 2010

Wahib ATALLAH, Sunnites et chiites. La naissance de l'empire islamique, Infolio Editions, 2010, 335 p.

Muhammad (francisé depuis le Moyen Age en Mahomet) est à la fois le fondateur d'une foi nouvelle, mais aussi celui d'un nouvel empire territorial. Il meurt en 632 avant d'avoir pu étendre le message islamique à l'extérieur de l'Arabie, par de nouvelles conquêtes. La succession du Prophète au travers des quatre premiers califes met en lumière une opposition entre les partisans d'une dimension plutôt politique de l'islam (construction d'un nouvel Etat, expansion territoriale), en particulier les membres de la famille des Umayya de La Mecque, et ceux plutôt favorables à la préservation des liens familiaux et à la fidélité à la foi du Prophète -le clan regroupé autour d'Ali.

La division dans le monde musulman actuel entre les sunnites (90 % du total des croyants) et les chiites (10 % environ) reflète ces luttes originelles de l'islam. Pour les chiites, qui apparaissent quelque peu vaincus par leurs adversaires, l'histoire n'est pas encore finie : ils vivent dans l'attente du "mahdi" qui viendra rétablir un jour leur vérité sur terre. Pourtant, l'on peut s'interroger sur le devenir de l'islam au VIIème siècle si la famille des Umayya n'avait pas bâti un nouvel empire politique au-dessus de la religion juste éclose. L'objectif de l'ouvrage est de retracer le fil de ces querelles survenues dans les premières années de l'islam, du vivant de Muhammad et dans les décénnies suivant sa disparition.

Car aujourd'hui, l'umma des musulmans, qui compte plus d'un milliard de fidèles à travers le monde, se ressent encore de ces divisions ancestrales. Depuis le milieu du XXème siècle cependant, le Moyen Orient musulman est entré dans la course à la modernité et à la puissance économique et militaire. L'Arabie Saoudite et l'Iran, parangon de chacun des deux grands courants de l'islam, se font face dans cette lutte contemporaine. Pour les sunnites, le Coran et la Sunna fournissent la shari'a, la loi islamique, que tout fidèle est en mesure de comprendre et d'interpréter : la communauté en est responsable. Pour les chiites, au contraire, la fonction d'imam est centrale -les Iraniens sont des chiites duodécimains, reconnaissant 12 imams après Ali. Les sunnites se revendiquent d'une communauté quasi anonyme, alors que les chiites brandissent l'étendard d'Ali, dont le pouvoir a été usurpé par Moawiya.

On a longtemps opposé le conquérant avide de biens terrestres qu'aurait été Moawiya face à l'idéal de vertu et de fidélité au Prophète qu'aurait représenté Ali. Les choses sont un peu plus complexes : Ali tenait visiblement beaucoup aux règles claniques qui régissaient l'Arabie préislamique, alors que Moawiya avait intégré que l'arrivée du Prophète commençait à bouleverser les traditions. Il faut dire que la mort du calife Othman, assassiné, fut instrumentalisée par la famille des Umayya qui rejeta le meurtre sur Ali, qui devenu calife, dut s'en défendre. S'ensuivit une longue série de luttes et de révoltes des chiites contre les califes omeyyades puis abbassides, sans succès, finissant souvent dans le sang, créant la dimension du martyr propre au chiisme. L'obsession du martyr est pour les chiites un moyen de rédemption, un moyen d'atteindre le paradis. Mais pour bâtir les débuts de l'islam, il aura bien fallu le génie d'un homme d'Etat tel que Moawiya.

Wahib Attalah, professeur honoraire à l'université de Nancy, a choisi volontairement d'enlever tout l'apparat critique pour mieux exposer son récit. La bibliographie est des plus succinctes, en revanche on trouvera en fin d'ouvrage un glossaire très fourni, bien commode pour avoir une explication des termes importants.

dimanche 19 décembre 2010

Annie et Jean-Pierre MAHE, L'Arménie, à l'épreuve des siècles, Découvertes Gallimard, Paris, Gallimard, 2005, 160 p.

"De mon doux pays d'Arménie, j'aime le nom à saveur de soleil/De la lyre de nos aïeux, j'aime la corde baignée de pleurs./J'aime les fleurs couleur de sang, et l'odeur ardente des roses./Et des filles de Naïri, j'aime la danse et la grâcieuse pose." . C'est sur ce poème d'Eghiché Tcharents, "Eloge de l'Arménie" (1920-1921), que débute ce Découvertes Gallimard traitant du pays du mont Ararat.

Le couple d'auteurs, Annie et Jean-Pierre Mahé, est spécialiste de la question, à travers notamment la Revue des Etudes Arméniennes.

L'ouvrage est découpé en cinq chapitres chronologiques. Le premier évoque les origines des Arméniens jusqu'à l'intervention de Rome dans la région, entre 3000 av. J.-C. jusqu'au IVème siècle de notre ère. Le deuxième aborde l'un des fondements constitutifs de l'identité arménienne, la conversion au christianisme qui fait de l'Arménie le premier Etat à religion officielle chrétienne, avant même l'Empire romain ; une Arménie tiraillée ensuite entre Empire romain d'Orient et Empire sassanide, alors même qu'elle choisit la voie du monophysisme qui la met en porte-à-faux de Constantinople. Le troisième chapitre explique le sort de l'Arménie après l'arrivée de l'islam et des conquérants du Prophète : l'Arménie finit par retrouver une certaine indépendance, avant d'être absorbée par les Byzantins eux-mêmes vaincus par les Seldjoukides, défaits à leur tour par la Géorgie dont le roi est issue d'une famille arménienne. Il est question aussi du royaume arménien de Petite Cilicie dont l'existence ouvrit l'Arménie aux influences occidentales. Ce royaume finit balayé par les invasions successives, Mongols, puis Tamerlan et enfin les Turcs Ottomans. Dans le quatrième chapitre, il est question de la période moderne où l'Arménie se retrouve prise en écharpe, encore une fois, entre l'Empire ottoman et la Perse safavide, tandis que ses élites constituent une diaspora commerçante et intellectuelle à l'étranger. A la fin du XIXème siècle, l'avancée russe par le Caucase remet sur le devant de la scène la "question arménienne", alors même que les premières persécutions turques s'abattent sur cette population. La Première Guerre mondiale voit ces persécutions culminer dans ce qui est aujourd'hui reconnu par plusieurs Etats et par l'UE comme un génocide, selon la définition de l'ONU de 1948, en 1915. Le dernier chapitre enfin, expose la naissance et le devenir des trois républiques arméniennes du XXème siècle : la première éphémère de 1918-1920, la deuxième de la domination soviétique, puis la dernière, l'actuelle, établie en 1991 au moment de la chute de l'URSS. Une troisième république meurtrie par l'héritage de la férule soviétique et le problème persistant du Haut-Karabagh, enclave arménienne dans l'Azerbaïdjan voisin. Sans oublier qu'il y a presque autant d'Arméniens de la diaspora, aujourd'hui, que dans l'Arménie elle-même...

Comme toujours dans la collection, le texte est complété par des documents de référence, une chronologie indicative et une bibliographie permettant d'aller plus loin. Un bon volume en tout cas.

Rémy LEVEAU, Franck MERMIER et Udo STEINBACH (dir.), Le Yémen contemporain, Karthala, 1999, 469 p.

J'avais acheté cet ouvrage dans la perspective de la série d'articles que je préparais sur la situation au Yémen ("Les malheurs de l'Arabie Heureuse", que j'ai achevée récemment avec la troisième et dernière partie).

Le livre ne m'a pas été d'un grand secours sur ce plan-là car il s'agit en fait d'un ouvrage collectif, dirigé par plusieurs spécialistes de la question (Franck Mermier par exemple apparaît dans la bibliographie de ma série, justement), qui dresse un tableau, en 21 articles (en français et en anglais), de la situation du Yémen à la fin des années 90. Les deux premiers articles de l'ensemble, qui abordent la situation politique, sont les plus utiles, mais ne constituent pas en soi des références sur l'histoire contemporaine du Yémen, même s'ils sont intéressants (il faut cependant bien maîtriser quelques acquis sur l'histoire du pays pour suivre).

L'ouvrage se présente donc plus comme un recueil d'articles dans lesquels on ira piocher au gré des besoins. En revanche, il mériterait d'être actualisé car, ayant été compilé en 1999, il manque désormais les évolutions récentes du pays : attentats du 11 septembre 2001 et développement de l'islamisme radical au Yémen, insurrection houdite depuis 2004, renouveau du séparatisme sudiste, etc. Tous ces phénomènes sont évidemment absents de cette synthèse et la rendent caduque pour comprendre le Yémen de l'année 2010.

On peut également regretter l'absence de cartes en nombre (il y en a quelques-unes) et d'illustrations. J'attends de lire la synthèse anglo-saxonne équivalente, celle de Paul Dresch, qui me semble être plus appropriée à ce que je recherchais (histoire récente du Yémen).

samedi 18 décembre 2010

Le Message (1976) de Mustapha Akkad

Voici un peplum qui n'en est pas véritablement un, puisque le sujet sort de l'ordinaire : Le Message (Muhammad, Messenger of God en anglais) raconte rien moins que l'histoire des débuts de l'islam, depuis la révélation apparue au prophète Mahomet vers 610 jusqu'à sa mort le 8 juin 632. Constitution de la nouvelle communauté, rédaction du Coran, persécutions contre les premiers fidèles de la nouvelle foi, combats contre les marchands de la Mecque autour de la figure de l'oncle de Mahomet, Hamza, exil à Médine, construction de la première mosquée, conversion d'anciens adversaires... mais le film commence surtout par l'envoi de trois messagers par le Prophète, un pour l'empereur byzantin Héraclius, un pour le roi de Perse Khosrau II, et le dernier pour le patriarche d'Alexandrie.

Le Message était à son époque (il est sorti en salle en 1977) le premier film traitant des débuts de l'islam. Une nouveauté en comparaison des nombreux longs-métrages traitant de l'histoire biblique par exemple (on songe aux Dix Commandements de Cecil B. DeMille, 1956, par exemple). Le réalisateur, Moustapha Akkad, d'origine syrienne, cherchait visiblement ici à combler cette lacune. Autant dire que le pari est réussi : Le Message est non seulement une grande fresque cinématographique, mais aussi une excellente initiation aux débuts de la religion musulmane.

D'ailleurs Mustapha Akkad, au vu de le sensibilité du sujet, a pris ses précautions en faisant valider sa réalisation par les autorités compétentes du monde musulman, ce qui est rappelé au début du film. Il aura fallu pour cela adopter un autre parti pris : la non représentation de Mahomet en raison des interdits de l'islam, qui n'apparaît donc pas mais que l'on voit de façon subjective (les autres personnages s'adressent à lui de face, on voit à travers ses yeux ; il ne parle jamais, mais l'on voit certains de ses mouvements). Son cousin Ali, plus tard quatrième calife et personnage central du chiisme, subit le même traitement.

Le film a connu une version arabe et une version anglo-saxonne pour le monde occidental, qui diffèrent profondément. Néanmoins certaines scènes de cette dernière méritent de figurer au panthéon du cinéma : l'envoi des trois cavaliers dont on a déjà parlé, qui annonce en fait la fin du film sans qu'on le sache au début, la montée de Bilal, l'esclave noir libéré, premier muezzin choisi par le Prophète, sur le toit de la mosquée de Médine pour appeler à la prière, etc.








Le film demeure cependant un péplum et comporte de nombreuses imprécisions de détails par rapport aux connaissances actuelles sur les débuts de l'islam. Néanmoins, on le regardera avec intérêt car c'est l'un des seuls disponibles sur la question : et il reste la peinture des batailles de Badr (624) et Ulud (625) qui en soi, valent le détour, sans parler des grands personnages des déburs de l'islam, Hamza, Hind, Abu Sofyan, etc. Un peu d'originalité, donc, avec Le Message.



La guerre de Saada au Yémen, un conflit international ?

C'est le titre d'un article de Benjamin Wiacek, correspondant pour France 24 au Yémen et journaliste indépendant, qui donne un excellent aperçu de la situation actuelle.

A lire à côté de ma série sur les "malheurs de l'Arabie heureuse".

Benjamin Wiacek tient par ailleurs le blog Echos du Moyen Orient, qui figure déjà dans la liste de blogs présente dans la colonne de droite ici-même.

jeudi 16 décembre 2010

Pierre BOUET, Hastings 14 octobre 1066, L'Histoire en batailles, Paris, Tallandier, 2010, 186 p.

Les éditions Tallandier lancent une nouvelle collection en cette fin d'année 2010 : l'Histoire en batailles, avec deux premiers volumes, sur Hastings et Wagram, que j'ai achetés en même temps pour voir ce que donnait cette nouvelle mouture. Je viens de finir le premier volume, celui sur Hastings, écrit par Pierre Bouet, historien qui a enseigné plus de 30 ans à l'université de Caen et qui s'intéresse particulièrement au monde normand médiéval.

L'ouvrage, en moins de 200 pages, est assez convaincant. L'introduction revient rapidement sur le contexte, et explique la querelle sur la succession au trône d'Angleterre qui met aux prises Harold, Guillaume le Conquérant, mais aussi le roi de Norvège Harald Hardrada. L'auteur détaille ensuite les forces en présence, explique les manoeuvres diplomatiques et les mouvements de troupes, avant de décrire la campagne elle-même, la bataille et les conséquences de celles-ci.

Plusieurs points soulignés par Pierre Bouet méritent l'attention du lecteur : d'abord, le fait que rien n'a été laissé au hasard, côté normand, dans une expédition soigneusement planifiée du début à la fin. La logistique a joué ici un rôle considérable -rappelons d'ailleurs que Guillaume de Normandie a été le dernier envahisseur victorieux de l'Angleterre dans l'histoire !  L'historien mentionne aussi le fait suivant : l'armée normande était composée de volontaires, et non pas d'une levée féodale, dont les 40 jours canoniques auraient été insuffisants -ce qui veut dire aussi que cette armée était composée de deux tiers d'étrangers, Bretons, Manceaux, Flamands mais aussi Normands d'Italie du Sud. Il démonte aussi la vision traditionnelle selon laquelle la flotte normande aurait patienté plusieurs semaines en raison du vent défavorable : en fait, le duc attendait que le roi de Norvège lance sa propre offensive contre Harold, ce qui arriva en septembre 1066. Il insiste d'ailleurs sur cette "mini-campagne" dans la campagne, plus importante qu'on ne le pense car la défaite sanglante des Norvégiens à Stamford Bridge met un terme définitif aux attaques scandinaves sur l'Angleterre. Dernière heure de gloire de l'Angleterre saxonne avant Ivanhoé de Walter Scott ! Cette bataille elle-même mériterait d'ailleurs d'être mieux traitée qu'elle ne l'est aujourd'hui.

Pierre Bouet présente également la technique utilisée pour faire monter les chevaux normands à bord de la flotte, et souligne que Guillaume avait prévu des éléments de bois pour construire des camps et même deux donjons sur la côte anglaise une fois le débarquement effectué. Il explique que la stratégie d'Harold de se porter contre Guillaume, longtemps critiquée en raison du non rassemblement de toute l'armée saxonne, se comprend en fait en regardant une carte : le roi saxon cherchait à bloquer Guillaume dans la péninsule où celui-ci avait touché terre, un peu à la manière de Hoche à Quiberon en 1795. La bataille de Hastings, par ailleurs, est souvent vue par le prisme de la Tapisserie de Bayeux : huscarls saxons aux grandes haches à deux mains contre cavaliers normands. En fait, paradoxalement, Hastings est davantage un combat entre deux lignes d'infanterie, qui composent l'essentiel des deux armées. Le choc est dur, il prend place sur toute la journée, ce qui est finalement peu fréquent au Moyen Age, et les Normands n'ont pas eu la partie facile, en raison du désavantage de leur position, condamnés à escalader la colline sur laquelle s'étaient retranchés Harold et ses hommes. C'est finalement la mort du roi saxon qui accélère la déroute de son armée, bien entamée par les combats du jour.

Le couronnement de Guillaume à Londres le 25 décembre 1066 est marqué par un incendie accidentel qui augure mal de la domination normande sur l'Angleterre saxonne. Hastings fut d'abord un combat de fantassins, où la levée de paysans saxons, le fyrd, joue un grand rôle dans la défaite d'Harold en raison d'une indiscipline qui lui fait quitter la formation serrée adoptée sur la colline de Senlac, ce qui se révèle une lourde erreur, plusieurs milliers d'hommes étant taillés en pièces par les Normands. Pour ceux-ci, le salut ne vient que d'une poussée sur toute la ligne soutenue par le tir des archers (qui blesse mortellement le roi Harold) et la fougue des cavaliers. Il a fallu beaucoup d'énergie à Guillaume pour maintenir la cohésion d'une armée plusieurs fois mises en difficulté pendant la journée de bataille. Les deux chefs sont par ailleurs restés dans la galerie des grands souverains du temps, malgré les critiques que l'on a faites ensuite à l'encontre d'Harold. Les Normands vainqueurs ont imposé leur version de l'histoire, mais à Hastings, ce sont deux légitimités différentes qui s'affrontaient pour la possession du trône d'Angleterre. Hastings marque le début de la mainmise normande, lourde, sur l'Angleterre ; elle renforce la puissance des ducs de Normandie, devenus rois d'Angleterre, contre le royaume de France ; elle consacre la figure mythique du chevalier normand. 1066 marque la coupure d'un monde anglo-saxon tourné vers le Nord, la Scandinavie, et désormais rattaché à l'Europe occidentale, ouvert à l'influence normande, ses moeurs, son administration, sa langue (le français), ses structures sociales, ce qui n'a pas empêché les rois normands de conserver certains usages saxons. Encore aujourd'hui, Hastings reste pour certains Anglais le symbole de la fin d'un monde.

La bibliographie apparaît relativement courte, mais cela se comprend aussi au vu du format de la collection, qui n'invite guère à multiplier les sources. En revanche, un effort est fait sur l'illustration : de nombreuses cartes en noir et blanc mais suffisamment claires, sont placées au fil du récit, et non pas regroupées au début ou à la fin. Des scènes de la tapisserie de Bayeux illustrent les points de détail traités (chevaux, armement, navires, etc). On trouve en fin d'ouvrage plusieurs arbres généalogiques permettant de suivre la querelle de succession à l'origine de la bataille. En bref, une très bonne synthèse qui ouvre bien la collection "L'Histoire en batailles" !


mercredi 15 décembre 2010

Les malheurs de l'Arabie heureuse (3/3)-La guerre civile Nord/Sud de 1994


Cet article est entièrement inspiré des chapitres 12 à 14 du e-book « The Birth of Modern Yemen », écrit par Brian Whitaker en 2009 : http://www.al-bab.com/yemen/birthofmodernyemen/

La crise entre les deux parties du Yémen réunifiées en 1990 se déclenche en avril 1994, avec des affrontements entre les forces armées des deux anciens Etats stationnées sur le territoire de leur vis-à-vis. En 1990, la réunion de la RAY et de la RDPY comprenait en effet un échange de troupes entre chaque Etat, certaines unités étant cantonnées désormais sur le territoire de l'ancien voisin. Cette mesure prise pour assurer un apaisement va au contraire provoquer des incidents qui débouchent sur la crise de 1994.




Au nord, l'ancien régime socialiste du Sud-Yémen a envoyé 5 brigades : la 3ème blindée à Amran, à 70 km au nord de Sanaa, la brigade Basahib à Dhamar, à 110 km au sud de la capitale, la 1ère brigade d'artillerie à Yarim, à quelques kilomètres plus au sud, la 4ème brigade d'infanterie à Kawlan et la 5ème brigade d'infanterie à Harf Sufyan. Les troupes nordistes stationnées au sud comprennent la brigade Amaliqah à Lawdar, dans la province d'Abyan, la 2ème brigade blindée à al-Raha dans la province du Lahij, plus l'unité de la Sécurité Centrale près de l'aéroport d'Aden. Pendant des semaines, les troupes expédiées de part et d'autres ont été encerclées par des soldats ennemis. La tension et l'excitation nerveuse sont palpables, comme en témoigne un incident le 6 avril où la brigade sudiste Basahib tire violemment en pleine nuit, complètement au hasard, sur une simple alerte. Isolées en territoire hostile, ces 8 brigades courent le risque de voir leurs lignes de communication coupées et d'être séparées de leurs arrières. Dans la troisième semaine d'avril 1994, par exemple, le Nord ravitaille la brigade Amaliqah par hélicoptère car les Sudistes bloquent la route qui mènent jusqu'à son lieu de cantonnement.




lundi 13 décembre 2010

Beaufort (2007) de Joseph Cedar

Beaufort est un film de guerre israëlien, basé sur un roman, évoquant les dernières semaines de l'occupation par une unité des Israeli Defense Forces (IDF) de l'ancienne forteresse croisée de Beaufort, un sommet que Tsahal avait conquis de haute lutte pendant l'opération Paix en Galilée, l'invasion du Liban en 1982.

L'action se déroule en 2000, c'est à dire au moment où les Israëliens décident d'évacuer la zone de sécurité installée par leurs soins au Sud-Liban pour protéger le nord de l'Etat d'Israël. Le film a été tourné en 2006 et terminé à peine un mois avant le déclenchement de l'offensive israëlienne contre le Hezbollah cette année-là. Le réalisateur, qui a lui-même été engagé au Sud-Liban, connaît manifestement son sujet.

Le propos du film est clairement d'interroger sur l'occupation israëlienne du Sud-Liban : à travers le quotidien d'un groupe de soldats isolés, tenant une position clé au milieu d'un universe hostile, on découvre leurs sentiments, leurs angoisses, le dilemme moral aussi qui se posent à ces jeunes Israëliens, entre le commandant de l'unité qui a consacré sa vie à l'armée et qui vit l'abandon comme un drame personnel, et certains de ses hommes fatigués de la guerre ou pressés de rentrer chez eux pour reprendre une vie normale. Le dernier devoir de ces soldats est finalement de rester en vie avant l'évacuation, devant un adversaire insaisissable.

Le film est angoissant car l'ennemi, en l'occurrence le Hezbollah, reste invisible tout le long des 2h, mais donne la mort lors de passages importants et toujours de manière surprenante. On sait très bien ce qui va se passer par exemple lors de la scène du déminage, mais l'on sursaute jusqu'au dernier moment. On est surpris également lors de la destruction du poste d'observation du fort par un tir de missile antichar. Le réalisateur induit ainsi une tension permanente pour le spectateur, renforcée par la dimension "huis clos" propre au sujet -il n'y a que très peu de contacts avec l'extérieur du fort- inspirée de films sur la Première Guerre mondiale.



Ce qui est dénoncé, c'est bien l'absurdité d'un conflit qui entraîne inutilement la mort de jeunes soldats : l'artificier qui se perd dans le dédale de couloirs du fort, les interrogations sur la prise par erreur ou non de Beaufort pendant Paix en Galilée... un grand moment de cinéma.

dimanche 12 décembre 2010

Kenneth M. POLLACK, Arabs at war. Military Effectiveness 1948-1991, University of Nebraska Press, 2004, 706 p.

Pourquoi les armées du mon arabe ont-elle abouti à de si piètres résultats dans les différents conflits, menés en particulier contre Israël, entre 1948 et 1991 ? C'est la question que se pose Kenneth Pollack (ancien analyste de la CIA, spécialiste du Moyen Orient, ayant fait parti du Conseil National de Sécurité) et pour tenter d'y répondre, il détaille les performances au combat des principales nations arabes -dans l'ordre alphabétique : Egypte, Irak, Jordanie, Lybie, Arabie Saoudite et Syrie, jusqu'à la première guerre du Golfe incluse. Car ces différentes armées ont affronté la plupart du temps des adversaires moins nombreux et moins bien équipés.

Pollack définit l'efficacité militaire (le sous-titre du livre) comme "la capacité des forces armées à mener des opérations militaires et à employer leurs armements au cours de ces opérations", c'est à dire le facteur humain de la guerre, de fait, une définition qui peut prêter à débat. Il analyse pour chacun des six pays cette efficacité au travers de facteurs identiques -cohésion des unités, commandement, direction tactique, renseignement, aptitudes techniques, manipulation des armes et maintenance, moral, entraînement, couardise, etc.

Pollack se concentre néanmoins exclusivement sur les conflits interétatiques, et ne parle quasiment pas des opérations de guérilla ou de contre-insurrection (exceptés l'engagement égyptien au Yémen -voir mon article sur le sujet- et l'opération Paix En Galilée au Liban en 1982 entre Israël et la Syrie). L'inclusion de cet aspect aurait pourtant été intéressant car de nombreuses guérillas et autres milices ont tenu en échec les Israëliens et les Américains, même, entre ces deux dates. Il évoque cependant des opérations militaires qui ne sont que rarement abordées : guerres lybiennes au Tchad, le Septembre Noir en Jordanie ou l'intervention égyptienne au Yémen, justement, mais aussi la guerre Iran/Irak ou les opérations de ce dernier pays contre les Kurdes.

Pour Pollack, les mauvaises performances des armées arabes n'ont rien à voir avec un manque de bravoure, de cohésion des unités ou de logistique mais bien plutôt avec un entraînement déficient en ce qui concerne la manipulation et l'entretien des armements, ainsi qu'un commandement tactique insuffisant. Mais dans le livre, il n'élargit pas le constat de ces carences militaires à des considérations plus vastes sur les sociétés ou les cultures de ces Etats, qui connaissent pourtant beaucoup de problèmes.

L'auteur rejette globalement la faute des désastres arabes sur les officiers subalternes, qui seraient bien plus incompétents en moyenne que les généraux. Or ces officiers subalternes font souvent le lien entre armée et société, justement. Les armées arabes ne sont capables de bien se battre, d'après lui, que lorsqu'elles tiennent des positions défensives préparées, lors d'attaques frontales soigneusement planifiées, ou en retraitant sans qu'un ennemi les talonne de trop près. En outre, l'auteur analyse les performances des armées arabes selon un mode de pensée occidental, alors que le mode de pensée de l'univers arabe ne valorise pas les mêmes choses, et ne peut donc pas produire un modèle de guerre occidental qui sert ici de référence implicite. Le livre se concentre sur les guerres conventionnelles tout en négligeant les pratiques du terrorisme et de la guérilla, qui sont pourtant désormais privilégiées dans le monde arabe, comme l'auteur le reconnaît lui-même dans une Postface ajoutée dans cette édition, qui date de 2004.

L'indifférence de Pollack aux sphères sociales et politiques pose donc problème au sein d'un ouvrage qui se place en termes culturels pour donner une réponse à la question posée au départ. Or Pollack ne s'attarde pas sur le problème culturel souligné, et pour cause : sa bibliographie est anglo-saxonne et ne comprend aucun ouvrage arabe. Il fournit des explications d'ordre militaire qui, à force, sur les six pays concernés, en deviennent répétitives. Une explication plus aboutie nécessiterait d'autres outils.


mardi 7 décembre 2010

Un conquérant maudit

Le Conquérant (The Conqueror), film sorti en 1956 et produit par le légendaire Howard Hugues (le héros du film Aviator), ne passe pas souvent sur le petit écran -et ce même dans les périodes qui s'y prêtent bien pour ce genre de film, Noël, les vacances, etc). Et pour cause : il a souvent été considéré comme un film maudit de l'histoire du cinéma américain. Non pas pour sa qualité -somme toute assez faible- ou son thème -l'histoire des débuts de Temudjin, futur Gengis Khan-, mais en raison du contexte du tournage et de ses conséquences "sanitaires" pourrait-on dire.

Car le tournage du film Le Conquérant se déroule dans l'Etat américain de l'Utah... à moins de 200 km d'un désert du Nevada qui sert alors de polygone de tir pour les essais nucléaires américains des débuts de la guerre froide. L'équipe de tournage est exposée pendant trois mois à des radiations 400 fois supérieures à la dose normale acceptée communément. Par ailleurs, Howard Hughes, dans sa folie des grandeurs, fait transporter 60 tonnes de sable (contaminées) dans les studios d'Hollywood pour les besoins du tournage...

A l'époque, les effets des explosions nucléaires sont encore mal connus : on dispose de quelques photos des essais sur ce polygone de tir, Yucca Flat, montrant des soldats américains assistant à l'explosion à une distance bien trop courte (moins de 10 km), sans aucune protection. Yucca Flat est l'une des quatre régions du Nevada Test Site, qui sert alors pour les essais nucléaires américains. Les premières explosions ont lieu sur place en 1951 (opération Ranger) avec des lâchers de bombes nucléaires par des bombardiers stratégiques. C'est ici par exemple que l'on a fait exploser une bombe d'une puissance de 61 kilotonnes, en juin 1953 (opération Upshot-Knothole-Climax). Dans l'Utah, pour la période des tests, on constate également une augmentation anormale du nombre de cas de leucémies chez les enfants. Il y eut en tout pas moins de 928 explosions nucléaires dans le désert du Nevada entre 1951 et 1992 : les 128 premières eurent lieu en surface, puis, quand le gouvernement américain prit conscience des effets radioactifs des explosions, les autres eurent désormais lieu en sous-sol. Le sujet est évoqué dans un autre film, Les hommes de l'ombre (1995).









L'équipe de tournage de The Conqueror ne fut pas épargnée : 150 des 220 personnels contractent des cas de cancers, quasiment tous mortels, dans les trois décennies suivantes. Dick Powell, le réalisateur, meurt ainsi en 1963. Pedro Armendariz, acteur victime de syndromes d'irradiation pendant le tournage même du film, se suicide sur son lit d'hôpital la même année. L'actrice Susan Hayward, atteinte d'une tumeur au cerveau, meurt en 1975. John Wayne, par ailleurs fumeur invétéré, commence à être sérieusement atteint en 1964 et après de nombreuses opérations, meurt à son tour en 1979. Le chantre de l'anticommunisme et du patriotisme made in USA est ironiquement la victime indirecte d'une arme censée garantir la sécurité des Etats-Unis pendant la guerre froide !

Ci-dessous, quelques vidéos dont une réalisée par un Japonais et qui fait le décompte, sur une carte et chronologiquement, de tous les essais nucléaires dans le monde entre 1945 et 1998. Eclairant.






dimanche 5 décembre 2010

Le Seigneur de la guerre (1965) de Franklin J. Schaffner

Un petit billet sur ce film méconnu de Franklin J. Schaffner, qui réalisera cinq ans plus tard, en 1970, le bien plus célèbre Patton.


Synopsis : Au onzième siècle, sur la côte normande, à quelques kilomètres de la Mer du Nord. Alors que la région est régulièrement en proie aux pillages et aux raids meurtriers des Frisons, un peuple germano-nordique, le Duc de Normandie offre en signe de reconnaissance à Chrysagon, l'un de ses meilleurs chevaliers, un vaste domaine constitué de terres pour la plupart ingrates car marécageuses, d'un village, et d'un château. Vainqueur des armées du Prince de Frise, le nouveau maître de la région tombe amoureux d'une jeune paysanne, sur laquelle il fait valoir le droit de cuissage le soir de ses noces. Tandis que gronde la colère des villageois conduits par le fiancé de la belle rendu fou de douleur, Chrysagon doit faire face à une contre-attaque de l'ennemi...


Voici sans doute l'un des meilleurs films réalisés sur la période médiévale par Hollywood. Il traite d'ailleurs d'une période finalement délaissée par le cinéma, qui s'intéresse en général davantage à la fin du Moyen Age. La tour de guet du film, bien que faite en pierre, est extrêmement représentative des premiers châteaux et de la vie de garnison que pouvait y mener un seigneur et sa petite troupe. Les équipements, les armes et les engins de siège utilisés, ainsi que les faibles effectifs lors des combats, correspondent assez bien aux réalités de l'époque. Les scènes de bataille ont d'ailleurs, malgré leur âge, un certain panache.


Scène épique du film ci-dessous.

AGS et ORSEM

Encore un nom barbare qui signifie simplement Officiers de Réserve Spécialistes d'Etat-Major, qui sont formés dans l'une des deux écoles supérieures de l'armée de terre. L'école est située dans les locaux de l'Ecole Militaire à Paris. Elle est un passage obligé pour tous les officiers de réserve souhaitant poursuivre une carrière d'état-major après des commandements d'unités. C'est l'équivalent, pour les réservistes, de l'ancienne Ecole Supérieure de la Guerre.

L'Alliance Géostratégique a passé un partenariat avec cette institution que l'on peut voir afficher sur le site officiel de la Réunion des ORSEM, ici. Il se trouve qu'ils ont apparemment bien aimé mon article somme toute modeste sur le siège de Khe Sanh, j'en suis donc très content !

Thème du mois d'AGS : les énergies, un enjeu géopolitique

Nouveau thème du mois de l'Alliance Géostratégique pour décembre 2010 : Les énergies, un enjeu géopolitique.

Un thème qui peut sembler finalement assez banal, mais que l'Alliance n'avait pas encore abordé : ce sera justement d'ailleurs l'occasion de lire des articles un peu originaux, au vu du panel d'intervenants.

Quant à moi il me reste encore un article à écrire pour le thème précédent, l'arc de crises, mais le temps me manque ces semaines-ci... je ferai de mon mieux !

L'invasion de la Géorgie par les bolcheviks (1921)

Andrew Andersen, du Centre for Military and Strategic Studies, a mis en ligne sur son site, très riche par ailleurs, le texte de l'article que j'avais fait publier dans Champs de Bataille n°31.

L'article traite de l'invasion de la Géorgie par les bolcheviks en 1921, sujet qui m'avait intéressé depuis la guerre de l'été 2008 entre la Russie et la Géorgie en Ossétie du Sud. Le texte n'est pas tout à fait le même que celui de la revue car la rédaction effectue une relecture et une reformulation de certaines phrases.

Les illustrations ont été aimablement fournies par Andrew Andersen et George Partskhaladze, certaines sont reprises à la revue.

samedi 4 décembre 2010

Napoléon Ier n°58-novembre-décembre 2010/janvier 2011

On poursuit dans les magazines avec ce nouveau numéro de Napoléon Ier, la revue des fanas du Premier Empire... le dossier du numéro porte sur la cavalerie de la Grande Armée. On note l'intervention d'un universitaire en tête, Jean-François Brun. Le dossier est complété par deux études de cas, l'un sur la brigade infernale pendant la campagne de Prusse (1806) et l'autre sur les cuirassiers à Waterloo.

On trouvera également un article fouillé sur Pauline, la soeur de Napoléon, qui est pourvu d'une bibliographie (plutôt datée) contrairement au dossier sur la cavalerie. L'auteur d'un article sur le siège de Metz (1814) livre un résumé de l'ouvrage qu'il a écrit sur le même sujet. Autre thème original : le parcours du fabricant de montres Breguet, inspiré notamment d'une exposition tenue au Louvre en 2009. Georges Poisson présente le dernier séjour de Napoléon à l'Elysée, et Alain Pigeard, auteur du hors-série sur la Bérézina que je commentais récemment, signe un deuxième volet sur l'armée napoléonienne en traitant de la conscription. Dernier article à lire, celui sur le général Dupont de l'Etang, le vaincu de Baylen, méconnu.


Le principal reproche que l'on peut faire à la revue reste l'absence de rigueur dans le listage des sources (bibliographies) et dans les qualificatifs apportés aux auteurs. Vincent Rolin, qui signe l'article sur la brigade infernale, s'intitule "historien" : une petite recherche sur le web montre qu'il est, en fait, fréquemment associé à Dimitri Casali, l'auteur des deux polémiques sur les programmes d'histoire au collège que je dénonçais en septembre. Difficile aussi de trouver sur le web une historienne nommée Bérangère Bienfait, qui signe pourtant l'article sur la soeur de Napoléon, Pauline...  seul Stéphane Calvet, enseignant dans le secondaire tout comme moi et docteur en histoire, ne se targue pas d'être un "historien". Attention donc aux mots, et aux personnes qui interviennent dans cette revue.

Prétorien n°16-octobre/décembre 2010

Voilà un moment que j'avais envie de voir ce que valait cette revue, que j'avais déjà repéré depuis un moment. C'est chose faite avec ce numéro.

On commence avec un article sur l'armée égyptienne du Nouvel Empire, superbement illustré, mais dont les références bibliographiques datent quelque peu quand on y regarde de plus près. C'est d'ailleurs plus un article sur l'armement que sur l'organisation, contrairement à ce qu'en prétend le titre qui inclut les deux termes.

L'article sur Salamine n'apprendra rien de nouveau à ceux qui connaissent déjà bien la bataille, tout comme celui sur les Saliens.

L'article sur les Vikings au Groenland est peut-être le plus original de la revue : mais sa bibliographie est encore une fois ancienne et trop succincte. Le sujet demeure néanmoins intéressant.
L'article sur la bataille de Montgisard, écrit par Philippe Lamarque, qui intervient depuis quelques temps dans la revue Champs de Bataille, est inspiré du tableau célébre de Larivière, qui guide également le texte (les croisés contre Saladin, avec surtout une insistance sur les premiers).

Enfin, l'article sur la chevauchée d'Edouard III en 1346 et le siège de Caen est bien illustré, mais dépourvu de bibliographie, et quelque peu confus, tout comme celui sur la bataille d'Evesham.

Par contre, on trouvera un bon point sur le film Agora sorti en DVD récemment.

Bref, Prétorien ne donne pas satisfaction : c'est une revue d'histoire militaire parmi d'autres, mais elle n'a pas les qualités qui permettraient de se démarquer de la concurrence.