samedi 17 avril 2010

L'ombre de Ghost Recon. La guerre de Cinq Jours en Ossétie du Sud-Géorgie (7-12 août 2008)-2/3

Deuxième partie de l'étude que j'ai consacrée à la dimension militaire du conflit de l'été 2008. Dans cette deuxième partie, le déroulement des opérations elles-mêmes. Le volet naval sera sans doute gonflé à l'avenir.












II) La guerre des Cinq Jours :







1) Au sol :







L'offensive géorgienne « Tsminda Veli » (Clear Field) commence le 7 août 2008 avec un assaut d'infanterie contre la capitale ossète Tskhinvali, située dans une vallée entourée de villages peuplés par des Géorgiens, avec un terrain ouvert propice aux déploiements de blindés et d'infanterie. Une préparation d'artillerie initiale précède l'assaut, avec de nombreuses cibles prédésignées et un feu concentré : elle démarre le 7 août à 22h. Un bataillon d'artillerie indépendant de l'armée géorgienne équipé de LRM BM-21 Grad ouvre le feu à la portée maximum des pièces. Les Géorgiens emploient notamment des mortiers et des LRM BM-21 Grad pour cette préparation. Les forces de Tbilissi se sont positionnées à l'ouest, à l'est et au sud de la ville de manière à encadrer les cibles adverses par un feu venant de trois côtés différents ; sur les flancs de Tskhinvali interviennent les 3ème et 4ème brigades d'infanterie. Le plan de Tbilissi semble alors simple : capturer la capitale adverse pour faire rentrer la province séparatiste dans le rang. La prise de la ville doit être rapide de façon à établir un barrage au nord de l'agglomération tout en se répandant dans le reste du territoire ossète. Trois routes filent depuis la Géorgie par l'Ossétie vers le nord, vers la capitale Tskhinvali et le tunnel de Roki d'où peut surgir une contre-attaque russe. Parmi les troupes engagées dans l'opération, la 4ème brigade d'infanterie géorgienne a participé à l'exercice Immediate Response 2008 (15-31 juillet) sur la base militaire de Vaziani (1 600 militaires géorgiens et 1 000 soldats américains, notamment le 3rd Battalion du 25th Marines Regiment et le 1st Battalion du 121st Infantry Regiment de la Garde Nationale de l'Etat de Géorgie). A ce moment-là, on trouve encore 117 conseillers militaires américains présents en Géorgie. Il s'agit donc bien aussi de mettre à l'épreuve la « vitrine » des forces armées étrangères entraînées par les Etats-Unis. Le matin du 8 août, les chars et l'infanterie géorgienne se battent pied à pied dans Tskhinvali contre les miliciens ossètes et le bataillon de maintien de la paix russe stationnés dans la cité. Sont engagés côté géorgien les 2ème (déployée en réserve vers la frontière avec l'Abkhazie), 3ème et 4ème brigades d'infanterie, la 1ère brigade d'artillerie, le 53ème bataillon d'infanterie indépendant, les éléments mécanisés et d'artillerie de la 1ère brigade d'infanterie (déployée en Irak), le bataillon de char indépendant, un bataillon d'infanterie indépendant et un bataillon de défense antiaérienne. Les forces spéciales de police du ministère de l'Intérieur sont également présentes. Au total, sans doute 11 à 16 000 hommes sont engagés soit de la moitié aux trois quarts des effectifs terrestres géorgiens.









Les Géorgiens commettent une première erreur liée à leur sous-estimation de la réaction russe. Ils négligent en effet de s'attaquer au tunnel de Roki, la seule voie terrestre d'importance qui relie la Russie, via l'Ossétie du Nord, à la province séparatiste d'Ossétie du Sud. Cette erreur va avoir des conséquences incalculables puisque l'armée russe dispose alors d'une voie d'accès rêvée au théâtre des opérations tout en garantissant par son contrôle ses lignes d'approvisionnement. La direction géorgienne a tout misé sur la prise de Tskhinvali, dans un assaut frontal et massif. Mais la clé du succès réside en la rapidité de l'opération, la ville devant être prise en quelques heures seulement pour assurer la réussite de l'ensemble de la stratégie géorgienne. Or les Ossètes alignent quelques 3 000 soldats réguliers qui, même s'ils sont dépourvus d'armes lourdes suffisantes, disposent d'un arsenal d'armes légères, antichars et antiaériennes particulièrement utiles en combat urbain. Les Géorgiens ont aussi négligé la capacité de riposte de l'aviation russe -la 4ème armée de l'air et de défense aérienne du district militaire du Nord Caucase, en l'occurrence-, et ce d'autant plus qu'ils opèrent de jour, plus ou moins à découvert.









Le principal objectif de la réaction militaire russe va être de s'assurer une ferme emprise sur les deux républiques séparatistes géorgiennes, Ossétie du Sud et Abkhazie, de façon à disposer de bases sûres de l'autre côté de la chaîne du Caucase et d'améliorer une position stratégique importante dans cette barrière montagneuse. La Russie prépare depuis un certain temps l'installation d'une base pour la flotte de la mer Noire dans le port abkhaze d'Ochamchire, et la récupération de l'ancienne base aérienne soviétique abkhaze de Gudauta. Pour atteindre l'objectif militaire initial, les Russes visent à disposer d'une supériorité numérique écrasante par le déploiement rapide de forces terrestres sous le couvert d'opérations aériennes et navales. On s'inscrit donc dans la droite ligne des tactiques militaires soviétiques. Le premier objectif semble avoir été de prendre le contrôle des deux républiques séparatistes et d'obtenir la supériorité aérienne et navale. Un deuxième objectif est d'empêcher tout renforcement de troupes géorgiennes ou étrangères, le cas échéant. Il est atteint par des frappes sur les routes, les chemins de fer et les ports géorgiens, sur les unités de réserve appelées sur le front et en rendant les pistes géorgiennes inutilisables. En analysant la conduite des troupes russes après le cessez-le-feu, il est clair qu'un autre objectif est d'éradiquer le potentiel militaire géorgien par la destruction des infrastructures et la capture ou l'annihilation du matériel. Les militaires russes ont dû d'ailleurs recevoir des consignes strictes car on peut constater que les objectifs politiques ou civils, qui, une fois frappés, auraient pu faire s'écrouler le pays rapidement, n'ont quasiment pas été touchés. Malgré la prégnance de l'héritage militaire soviétique, on arrive à distinguer une certaine influence de l'art de la guerre occidental contemporain sur les opérations menées par l'armée russe. La participation des troupes d'autres ministères montre la volonté de mener des opérations conjointes ; une véritable guerre de l'information est conduite pour justifier l'entreprise russe, avec une couverture abondante des opérations par les médias favorables à Moscou, et à l'inverse des cyber-attaques sur les sites géorgiens trop virulents ou à l'audience trop importante. Le discours des militaires russes est de présenter l'intervention comme une opération de maintien de la paix, tout en passant pour une victime de l'agression géorgienne, bien que cela ne se retrouve pas, en définitive, dans la manière de mener les opérations militaires. On est là encore en pleine maskirovka (stratégie de déception) soviétique, à l'image de ce qui avait été fait en Afghanistan ou en Tchétchénie.









La contre-offensive russe est menée par la 58ème armée, force pivot du district militaire du Nord Caucase, sans doute l'une des troupes les mieux entraînées au sein de toute l'armée russe. La 58ème armée avait été spécialement recréée pour le premier conflit en Tchétchénie, en 1995 ; forte de 70 000 hommes, son PC se trouve dans la capitale de l'Ossétie du Nord, Vladikavkaz. Elle regroupe 690 chars, 2 000 véhicules blindés ou véhicules transport de troupes, 125 pièces d'artillerie, 190 LRM (type BM-21 Grad ou BM-27 Ouragan) et 450 canons anti-aériens. Sa composante aérienne (4ème armée de l'air et de défense aérienne) dispose de 120 avions de combat et 70 hélicoptères.











Les chars et l'infanterie géorgienne (3 500-4 000 hommes) entrent dans Tskhinvali au matin du 8 août. Les Ossètes ont laissé 300 combattants dans la ville pour mener des actions de retardement. Le 42ème bataillon d'infanterie de la 4ème brigade d'infanterie géorgienne, accompagné par le bataillon de chars de la 1ère brigade (14 T-72 et 4 BTR-80) progresse vers le nord-ouest de Tskhinvali. A l'aube, ils sont attaqués par 4 véhicules ossètes sur lesquels sont montés des canons antichars sans recul SPG-9. A l'aide de leur équipement de vision nocturne, les T-72 détruisent facilement les véhicules adverses. Les chars géorgiens se retrouvent ensuite coupés de leur infanterie et 5 sont détruits par les Ossètes ou le bataillon de maintien de la paix russe équipé d'armes antichars. Une compagnie d'infanterie du 42ème bataillon se retrouve isolée dans la capitale ossète ; envoyé pour la dégager, le bataillon de chars indépendant de Gori perd 4 blindés et leurs équipages sous les coups de missiles antichars. Les Géorgiens lancent des frappes sur la capitale et ses environs avec les quelques avions d'appui rapproché Su-25 dont ils disposent. Mais la principale piste ossète reste intacte et les hélicoptères partent frapper les renforts géorgiens qui montent en ligne. Une colonne de 3 chars et 8 véhicules blindés aurait ainsi été détruite entièrement par les airs en début d'après-midi. Dans les combats de rues, les Ossètes parviennent à retourner plusieurs véhicules de combat et un véhicule de construction américaine Humvee pris aux Géorgiens. Comme souvent lors de combats de ce genre, l'utilisation de véhicules capturés entraîne des méprises : les BMP retournés abattent 3 hélicoptères UH-1 ossètes qui avaient été pris pour des appareils géorgiens. Le 8 août toujours, après midi, le bataillon de chars géorgien de la 1ère brigade d'infanterie, replié dans les plaines à l'ouest de Tskhinvali, est attaqué par des Su-24 qui largent de nombreuses bombes à fragmentation anti-personnels au-dessus de ses positions, tuant ou blessant beaucoup de soldats géorgiens.









Un bataillon d'élite de parachutistes et de petites unités des forces spéciales (Spetsnaz) sont les premières troupes russes expédiées sur place. Le 104ème régiment de la 76ème division aéroportée de Pskov (1 550 hommes), avec une centaine de véhicules et 200 hommes de la brigade de Pechora du renseignement militaire (GRU) est envoyé à Tskhinvali pour doubler la présence militaire russe sur place. Très vite, 15 000 hommes et 150 blindés et canons automoteurs sont déployés en Ossétie du Sud. Il faut noter la remarquable amélioration russe au niveau de l'acheminement des troupes, très supérieur à ceux des conflits précédents. Et alors qu'aucun pont aérien n'était envisageable à ce moment-là en raison de la menace constituée par la DCA géorgienne. En tout, c'est l'équivalent d'une division de fusiliers motorisés que l'armée russe lance en premier jet dans la bataille d'Ossétie du Sud. Entre 8h et midi le 8 août, des unités de la 19ème division de fusiliers motorisés de la 58ème armée commencent à entrer en Ossétie du Sud. Privée au départ de protection aérienne, cette unité subit quelques pertes par l'action de l'aviation géorgienne. Trois groupes tactiques au niveau du bataillon sont formés par la 19ème division à partir de ses 135ème, 503ème et 693ème régiments de fusiliers motorisés ; ils nettoient les routes et les hauteurs jusqu'en fin de journée pour arriver à l'extrémité ouest de Tskhinvali, en Ossétie du Sud. L'unité ne s'engage pas directement dans la capitale, du fait de l'abondant échange d'artillerie, de la présence de l'infanterie géorgienne et du souvenir traumatisant de l'expérience de Grozny en 1994-1995. Un char russe est néanmoins détruit après avoir reçu 4 roquettes antichars (2 sur le glacis qui éliminent l'infanterie portée, une dans les chenilles, une dernière enfin entre la tourelle et le châssis). Un autre char est immobilisé par un jet de grenade sur une trappe ouverte. Le 135ème régiment de fusiliers motorisés attaque à l'ouest de Tskhinvali ; le 693ème régiment reste au centre, tandis que le 503ème régiment contourne la ville par l'est. Les Russes veulent profiter de la présence de plaines à l'ouest de la cité pour décongestionner la route venant du tunnel de Roki encombrée par les colonnes de matériel déboulant en Ossétie du Sud. En tout ce sont 120 chars T-72, 190 véhicules de combat BMP et 95 véhicules de transport de troupes BTR-80 qui font face aux 20 véhicules blindés géorgiens restants.









Le 8 août, des éléments des 98ème division aéroportée d'Ivanovo et 45ème régiment de reconnaissance parachutiste du district militaire de Moscou (Kubinka) servent à constituer des groupes d'intervention de la taille du bataillon qui participent à la reconquête de Tskhinvali sur les Géorgiens. Ces troupes d'élite, qui font partie de la réserve stratégique russe, sont constamment prêtes à intervenir ; leur transfert par air dans la zone d'opérations montre l'excellence du transport aérien militaire ainsi que la planification qui avait précédé l'offensive. Au soir, les forces russes se battent dans les faubourgs de Tskhinvali.









Le 9 août, les Géorgiens défendent toujours leurs positions à Tskhinvali et dans les environs. Les Russes connaissent quelques difficultés en raison du rassemblement des troupes à expédier en renfort dans tout le district militaire du Nord Caucase. Par ailleurs, même s'ils contrôlent le tunnel de Roki, cette artère n'autorise qu'un déploiement saccadé au fur et à mesure du transit passant par ce goulot d'étranglement. Les Géorgiens parviennent à monter des contre-attaques et des embuscades, parfois avec l'utilisation de chars ; dans l'une d'entre elles, montée par un peloton de reconnaissance de la 2ème brigade d'infanterie géorgienne, est blessé le commandant de la 58ème armée russe, le général A. Khrulyov. 12 blindés géorgiens sont néanmoins détruits dans une seule de ces contre-attaques désespérées. Les Russes ne bougent pas trop ce jour-là et se contentent de frappes aériennes à l'intérieur de Tskhinvali. Des éléments du 503ème régiment de fusiliers motorisés sont cependant victimes de tirs fratricides, pris par erreur pour des Géorgiens. Des pertes sont aussi subies par les Russes dans leurs tentatives pour chasser la 3ème brigade d'infanterie des hauteurs de Prisi.









Le 10 août, les Géorgiens capturent l'essentiel de la ville de Tskhinvali, rejetant les forces ossètes et le bataillon de maintien de la paix russe au nord de l'agglomération. Mais l'accumulation des forces russes en Ossétie du Sud va porter ses fruits. Au soir du 10 août, la capitale a changé de mains. Les Géorgiens sont rejetés hors de la ville et perdent le contrôle des importantes hauteurs de Prisi, dont ils s'étaient servis pour bombarder la ville quelques jours auparavant. L'essentiel de leur artillerie sur place est neutralisé. Pour se protéger de l'action de l'aviation russe, l'infanterie géorgienne monte des duos de fantassins sur véhicules, l'un conduisant, l'autre étant armé d'un MANPADS (lance-missile sol-air portable). Les Ossètes, appuyés par les forces russes, nettoient les approches nord de Tskhinvali et plusieurs forces présentes dans des enclaves géorgiennes d'Ossétie du Sud. Au soir de ce même 10 août, les Russes disposent alors de 6 groupes tactiques régimentaires : 135ème, 503ème et 693ème régiments de fusiliers motorisés de la 19ème division de fusiliers motorisés, les 70ème et 71ème régiments de fusiliers motorisés de la 42ème division de fusiliers motorisés de Tchétchénie, le dernier étant constitué d'un mélange d'unités des 104ème et 234ème régiments de parachutistes de la 76ème division aéroportée de Pskov. Sont également présents dans les combats de rues de Tskhinvali ou en Ossétie du Sud des unités du 45ème régiment de reconnaissance parachutiste (218ème bataillon de forces spéciales en particulier), des 10ème et 22ème brigades de forces spéciales (Spetsnaz) et de nombreuses unités d'artillerie et de DCA. Deux compagnies tchétchènes des bataillons spéciaux Vostok et Zapad (sous commandement du GRU) et des groupes régimentaires tactiques de la 98ème division aéroportée d'Ivanovo (notamment son 217ème régiment de parachutistes) sont également déployés dans la zone. L'arrivée des éléments tchétchènes a été particulièrement bienvenue dans la bataille ; ces troupes capturent bientôt suffisamment de BMP géorgiens pour se déplacer plus rapidement et montent un raid jusqu'à la ville géorgienne de Gori. Ils tombent néanmoins dans une embuscade qui leur occasionne quelques pertes avant de réussir à se replier. Parmi les autres unités russes déployées pendant le conflit, il y aura la 33ème brigade de montagne de fusiliers motorisés (venant du Daghestan), la 114ème brigade de lance-roquettes (district d'Astrakhan, elle est équipée de missiles Tochka-U et Iskander).









La seconde étape de la campagne côté russe consiste à ouvrir un deuxième front dans le nord-ouest de la Géorgie. 1 000 parachutistes de trois compagnies d'assaut sont déployés en Abkhazie. Embarquées dans le port russe de Novorossiisk, celles-ci établissent une tête de pont sur la côte abkhaze de la mer Noire avant de se mettre en marche vers l'amont de la gorge de Kodori, une vallée stratégique qui sépare l'Abkhazie de la Géorgie. Elles doivent également empêcher toute attaque géorgienne de ce côté-là. Au total ce sont quelques 9 000 soldats russes qui seront déployés en Abkhazie appuyés par 350 véhicules blindés. Ces troupes proviennent de la 7ème division aéroportée de Novorossiisk (247ème régiment aéroporté d'assaut, Stavropol) de la 76ème division aéroportée de Pskov une fois encore, de la 20ème division d'infanterie motorisée et deux bataillons de fusiliers marins de la flotte de la mer Noire. La 31ème brigade aéoroportée (district d'Ulyanovsk) est aussi déployée en Abkhazie mais ne participe pas aux combats. Avec ce soutien, les forces armées abkhazes chassent les Géorgiens de la vallée du Kodori.









Le 11 août, les Géorgiens continuent à bombarder Tskhinvali à partir de leurs positions et de certaines hauteurs tout en menant un féroce combat de retardement dans certains enclaves géorgiennes d'Ossétie du Sud. Mais au soir, ils doivent se replier sur Gori, en Géorgie. Après la prise de Tskhinvali, les forces russes entrent en Géorgie pour couper l'autoroute principale du pays et les voies de chemin de fer situées à l'ouest de Gori. Les combats suivant la prise de la capitale en Ossétie du Sud sont marqués par l'utilisation massive, côté russe, des LRM Ouragan et Smertch ainsi que de missiles Totchka-U qui, combinés à un recours intensif à l'aviation d'appui rapproché, aboutissent à une déroute rapide des forces géorgiennes. En Géorgie, 2 000 paras russes de la 7ème division aéroportée venant d'Abkhazie occupent la ville de Zugdidi, tandis qu'une colonne blindée continue 30 km plus loin jusqu'à la ville de Senaki, capturant une base militaire et un aérodrome tout en sécurisant toutes les voies de communication sur le territoire géorgien, par route ou par rail. Lors de la retraite géorgienne vers la ville de Gori, le 12 août, la 4ème brigade d'infanterie est particulièrement malmenée par l'action de l'aviation russe. La retraite se transforme quasiment en déroute et des quantités importantes de matériel et de munitions sont abandonnées, en particulier ceux de la brigade d'artillerie géorgienne.










Malgré le cessez-le-feu signé au soir du 12 août 2008, les forces russes mènent plusieurs raids en territoire géorgien pour détruire davantage de matériels et d'infrastructures militaires. Du 13 au 15 août, les paras russes lancent plusieurs raids sur le port de Poti et mettent hors service l'essentiel des navires de combat de la petite flotte géorgienne. D'autres raids permettent de capturer quantité de matériels dans les bases de Gori et Senaki. Des pointes blindés russes s'avancent jusqu'à 20 km de Tbilissi. Le gros de la 1ère brigade d'infanterie géorgienne, rapatrié en urgence d'Irak par des avions de transport C-17 américains, se positionne au nord de la capitale dans l'attente d'une attaque russe. Le moral des dernières unités combattantes géorgiennes est alors au plus bas.







2) Dans les airs :









Du 8 au 12 août 2008, les forces aériennes russes mènent plusieurs centaines de sorties (au moins 200) au-dessus de la Géorgie (et des deux républiques séparatistes). Elles utilisent principalement trois types d'appareils : des bombardiers tactiques SU-24M Fencer, des avions d'appui rapproché Su-25 Frogfoot, et des bombardiers à long rayon d'action Tu-22M3 Backfire. L'armée de l'air russe reçoit des objectifs bien précis, et le but des frappes, comme l'action des forces au sol, vise avant tout à détruire le potentiel militaire géorgien. La force aérienne géorgienne, qui de fait a été la première à intervenir dans le conflit, est limitée par sa taille relativement modeste et par son écrasante infériorité face à l'aviation russe.







Les Su-25 géorgiens mènent des raids sur Tskhinvali au matin du 8 août ; à 8h, une frappe touche le QG du bataillon de maintien de la paix russe dans la capitale ossète, tuant 15 soldats. A 12h30, un village censé abriter des officiels du gouvernement d'Ossétie du Sud est victime lui aussi d'un raid aérien. Le lendemain 9 9 août, à 13h30, des Su-25 géorgiens tentent de détruire le tunnel de Roki, principale voie d'acheminement des troupes russes sur le théâtre d'opérations. Le raid échoue et un deuxième Su-25 est abattu depuis le déclenchement des hostilités, deux jours plus tôt. Une nouvelle tentative a lieu encore le 11 août qui se solde par la perte d'un troisième Su-25.







Du fait de l'absence d'intercepteur, la Géorgie doit se reposer essentiellement sur ses forces anti-aériennes pour empêcher les Russes d'établir très vite leur supériorité dans les airs. A l'époque soviétique, ce n'est pas moins d'une armée entière (réduite à un corps en 1991) de défense anti-aérienne qui était basée en Géorgie. Dans les troubles suivant la chute de l'URSS, la Géorgie parvient à conserver au moins un bataillon de missiles sol-air SA-2 et deux autres de missiles sol-air SA-13 ainsi que quelques radars P-18 Spoon Rest. Les Géorgiens emploient leur bataillon de SA-2 pendant la guerre contre l'Abkhazie (1992-1993) : c'est l'un de ces missiles qui détruit un chasseur russe Su-27 Flanker près de Gudauta le 19 mars 1993. Les deux bataillons de SA-3 restent ensuite seuls en service dans les forces géorgiennes et sont déployés à Tbilissi et Poti - 7 lanceurs quadruples modernisés par les Ukrainiens en 2005. La Géorgie garde également de l'époque soviétique tout un arsenal de canons antiaériens : KS-19 de 100 mm, S-60 de 57 mm, canons bitubes ZU-23/2 de 23 mm, canons automoteurs ZSU-23/4 Shilka avec 4 pièces de 23 mm, ainsi que des lance-missiles sol-air portables (SA-7, SA-14 et SA-16).







Avec l'arrivée au pouvoir de M. Saakachvili en 2003 et l'objectif avoué de mettre au pas les deux républiques séparatistes, la Géorgie cherche à se doter de systèmes sol-air modernes pour contrer l'action inévitable de l'aviation russe en cas de conflit. Elle achète d'abord un bataillon de Buk-M1 (SA-11) à l'Ukraine en 2007, composé de trois batteries -chaque batterie étant composée de deux lanceurs autopropulsés et d'un véhicule de transport de munitions/rechargement autopropulsé également. Le tout accompagné de 48 missiles sol-air. Selon l'Ukraine, au 12 juin 2008, une autre batterie de Buk-M1 aurait été livré à la Géorgie. L'Ukraine, encore une fois, livre également 8 lanceurs autopropulsés Osa-AK (SA-8B), soit deux batteries, et 6 à 10 lanceurs autopropulsés Osa-AKM. Les Buk et les Osa sont déployés par les Géorgiens à Gori, Senaki et Kutaisi. Kiev cède également à la Géorgie deux radars modernes 36-D6M qui sont déployés à Tbilissi et à Savshevebi près de Gori. Ce sont des radars mobiles de surveillance en 3D d'une portée de 360 km. L'Ukraine livre aussi un système radar de surveillance électronique passive Kolchuga-M, capable de détecter même les avions furtifs. En mai 2008, ce sont peut-être pas moins de 4 Kolchuga-M plus un système Mandat de guerre électronique qui auraient été expédiés en Géorgie. Une compagnie privée ukrainienne modernise par ailleurs les systèmes P-18 Spoon Rest géorgiens, convertis en P-180U. Au déclenchement des hostilités, la Géorgie aligne 4 P-180 U à Alekseyevka près de Tbilissi, Marneuli, Poti et Batoumi. La même compagnie ukrainienne unifie les composantes radars civiles et militaires géorgiennes en 2006 dans un système de contrôle tactique, d'alerte avancée et de commandement. Le centre de ce système, basé à Tbilissi, est connecté en 2008 au réseau de défense anti-aérienne de l'OTAN via la Turquie. Enfin, l'Ukraine aurait livré ou projeté de livrer 50 lanceurs de missiles sol-air portables SA-16 avec au moins 400 munitions améliorées par les industries de Kiev.







Si l'Ukraine reste le principal fournisseur de la défense anti-aérienne géorgienne, d'autres pays d'Europe de l'Est participent à la construction de cet arsenal. La Bulgarie a ainsi vendu à la Géorgie 12 canons antiaériens bitubes ZU-23/2 et pas loin de 400 missiles pour MANPADS (lance-missiles sol-air portables) SA-16. La Pologne aurait fourni 30 lanceurs Grom (des SA-16 améliorés) avec une centaine de missiles. Pour finir, la Géorgie aurait aussi acquis en 2008 une batterie du nouveau lanceur autopropulsé israëlien Spyder-SR développé par la fameuse compagnie Rafael. Le ministère de la défense russe assure de son côté que la compagnie turque Aselsan aurait vendu à la Géorgie son système de contrôle tactique, d'alerte avancée et de commandement Skywatcher. Au final, le système de défense anti-aérienne géorgien lors du conflit équivaut à ceux des meilleurs divisions de ligne soviétique de la fin de l'URSS.







C'est à ce redoutable outil, pas forcément évalué à sa juste mesure, auquel sont confrontées les forces aériennes russes lorsqu'elles commencent à entrer en action le 8 août 2008. La 4ème armée de l'air et de défense aérienne russe, composante du district militaire du Nord Caucase, engage les 559ème et 959ème régiments de bombardiers tactiques (équipés de Su-24), les 368ème, 461ème et 960ème régiments d'aviation d'assaut (équipés de Su-25), les 3ème, 19ème et 31ème régiments de chasse (le premier sur Su-27 Flanker, les deux autres sur MiG-29 Fulcrum), tandis que les 55ème et 487ème régiments d'hélicoptères (avec des Mi-8 de transport et des Mi-24 d'attaque) fournissent une couverture héliportée. L'aviation stratégique russe met aussi à disposition le 52ème régiment de bombardiers lourds (équipés en Tu-22M3 Backfire) et le 840ème régiment de bombardiers lourds (équipés en Tu-22M3 Backfire) de sa 37ème armée aérienne.







A 9h45 le 8 août, les appareils russes lancent 5 bombes guidées sur le radar 36-D6M de Savshevebi près de Gori, objectif attaqué à deux autres reprises les 10 et 11 août. A 10h57, trois autres projectiles guidés visent des installations militaires encore à proximité de Gori. Vers 10h30, les bombardiers tactiques Su-24M s'en prennent aux troupes géorgiennes pour les empêcher d'atteindre le tunnel de Roki, indispensable à l'acheminement des forces russes en Ossétie du Sud. Une autre cible des forces aériennes russes lors de ce premier jour d'action réside dans les pistes de son homologue géorgienne, qui sont toutes frappées. 3 avions légers de transport An-2 et 2 jets d'entraînement L-39 d'entraînement sont détruits au sol. Le lendemain 9 août à 10h22, la base de Gori est bombardée, plusieurs hélicoptères géorgiens sont détruits et l'attaque fait 5 morts et 26 blessés parmi le personnel. Dans la nuit, entre minuit et une heure du matin, c'est le port de Poti, sur la mer Noire, qui avait été touché par l'aviation russe. Le 10 août à 5h45 puis à 19h10, deux raids aériens visent l'usine d'assemblage des Su-25 JSC Tbilaviamsherni de Tbilissi, qui reçoit trois impacts de bombe. Le lendemain 11 août, entre 3h et 4h30 du matin, l'aviation russe frappe le port de Batoumi et notamment le centre de commandement aérien géorgien. Des attaques aériennes sont également menées contre des chars géorgiens à Gori, la base de Senaki, le radar de l'aéroport de Tbilissi.







L'aviation russe intervient aussi en appui du deuxième front ouvert en Abkhazie à partir du 9 août. En début d'après-midi ce jour-là, deux villages de la gorge de Kodori abritant des positions géorgiennes sont bombardés. Le 10 août, entre 7h40 et 8h45, l'aviation russe attaque un autre village abritant également des unités géorgiennes ainsi que les environs de la ville de Zugdidi. La gorge de Kodori est continuellement matraquée tout le long des 10 et 11 août.







L'action des forces aériennes russes en soutien de l'offensive au sol est dévastatrice et les dégâts provoqués considérables. Les appareils de Moscou auraient employé des bombes à fragmentation. Il faut noter cependant que les deux principales conduites traversant la Géorgie, BTC pour le pétrole et BTE pour le gaz, n'ont pas été directement touchées, ce qui appuie l'idée selon laquelle l'objectif n'est « que » d'annihiler l'outil militaire géorgien. Les Russes revendiquent par ailleurs la destruction de 3 Su-25 géorgiens dans les airs.







Les forces aériennes russes, cependant, ont laissé quelques plumes dans la confrontation face à un système anti-aérien géorgien largement sous-estimé et qui les a privés d'une supériorité aérienne totale dès les premières heures des hostilités. Officiellement, la Russie reconnaît la perte de 4 appareils, 3 Su-25 et 1 Tu-22M3R, la plupart abattus par des missiles sol-air. Le 9 août, un Su-25 piloté par un colonel est descendu par un missile géorgien, le pilote s'éjectant sain et sauf. Le même jour, un SA-11 (Buk-M1) détruit un Tu-22M3R Backfire employé pour une mission de reconnaissance au-dessus de Gori. Le navigateur est tué mais le pilote, le colonel Igor Zinov, est capturé. Tous les membres d'équipage de ce bombardier sont en fait des instructeurs du centre d'essais Valery Chkalov, appelés d'urgence en opérations du fait du manque de pilotes qualifiés. Zinov et les autres membres d'équipage seront plus tard échangés (le 19 août) contre 15 soldats géorgiens faits prisonniers par les Russes. Les 2 autres Su-25 ont été abattus le 11 août, probablement par des missiles sol-air.







La Géorgie, quant à elle, revendique au moins une dizaine d'appareils russes abattus, les revendications les plus fantaisistes allant jusqu'à la centaine ! Les spécialistes, russes en particulier, s'accordent à dire que l'on peut estimer au moins à 7 le nombre d'appareils réellement perdus par les VVS pendant le conflit : 1 bombardier Tu-22M3 Backfire, un bombardier tactique Su-24M, un appareil de reconnaisance Su-24MR Fencer E et 4 avions d'appui rapproché Su-25. Ce relatif succès géorgien est dû à l'utilisation combiné du radar passif Kolchuga-M et des missiles SAM Buk et Osa. Les Buk, en particulier, seraient responsables de la destruction de 3 des 4 Su-25 perdus et du Tu-22M3 Backfire. Les Osa auraient détruit les 2 Su-24, tandis que le dernier Su-25 russe aurait été victime d'un tir ami de lance-missile sol-air portable. Si l'on suit cette version, le premier jour d'opérations aériennes voit la destruction de 3 Su-25, du Su-24 de reconnaissance et du Tu-22 (soit 5 appareils), suivie de la perte d'un Su-25 le 9 et d'un Su-24 de bombardement le 10 ou le 11 août. A cette liste, d'autres sources ajoutent un hélicoptère d'attaque Mi-24. Il faut noter que la compagnie russe Sukhoi a précisé que 3 autres Su-25 avaient été touchés par des SAM ou des MANPADS géorgiens, mais ont pu rentrer à leur base.







Par ces quelques chiffres, on mesure l'ampleur de la surprise côté russe lors de la première journée de frappes, qui voit les pertes les plus sévères face à la défense anti-aérienne géorgienne. Cela conduit presque à un arrêt des opérations le 9 août, qui reprennent véritablement le lendemain. L'aviation russe n'a donc pas eu la partie facile, loin de là.







3) Sur mer :







La flotte de la mer Noire, une des composantes les plus efficaces de la marine russe, est mise à contribution pour assurer le blocus de la côte géorgienne.. La rapidité de réaction des unités de la flotte russe montre un degré de préparation avancé qui précède sans aucun doute l'attaque géorgienne sur Tskhinvali le 7 août.







La flotte russe quitte Sébastopol le 8 août au soir ; la task force dépêchée dans la zone des combats comprend le croiseur lance-missiles Moskva de la classe Slava, le destroyer Smetlivy de classe Kashin, la corvette Mirazh (classe Nanuchka III), les corvettes R-239 et R-334 (classe Tarantul III), les corvettes Aleksandrovets et Murmanets (classe Grisha V), trois dragueurs de mines (dont les Turbinist et Zhukov), trois Landing Ship Tank (dont les Saratov et Yamal) un transport et un navire de sauvetage. La Russie cherche d'abord à empêcher de nouveaux transferts d'armes venant d'Ukraine en particulier à destination des ports géorgiens de la mer Noire. Au soir du 9 août, le détachement naval russe rencontre 4 vedettes lance-torpilles géorgiennes. La corvette Mirazh coule l'une d'entre elles avec deux missiles anti-navires Malakhit (SS-N-9) dans ce qui est sans doute le premier engagement naval de la marine russe depuis 1945. Les troupes russes débarquées en Abkhazie l'ont probablement été par 3 LST de classe Alligator ou Ropucha ; au total plus de 900 hommes auraient été transportés par mer.
 
(à suivre)

Pascal MARCHAND, Cyrille SUSS, Guillaume HERBAUT, Atlas de Moscou, Atlas/Mégapoles, Paris, Autrement, 2010, 88 p.

Pascal Marchand, géographe de l'université de Lyon II Louis Lumière, déjà auteur d'un Atlas géopolitique de la Russie (2007) chez Autrement, nous offre ici un nouveau volume de la collection Mégapoles portant sur Moscou. Cyrille Suss, qui a réalisé les cartes de cet atlas, était déjà l'auteur de celles du premier volume de Pascal Marchand chez Autrement.



L'ouvrage commence toujours par un reportage photo censé introduire aux problématiques développées ensuite. Le plan du livre est d'ailleurs lui-même illustré par des photographies (p.12) qui constituent autant de documents à reprendre avec les élèves, par exemple. La collection Mégapoles s'organise selon un plan modèle : historique de la ville, la ville à l'échelle mondiale, puis à l'échelle urbaine, pour terminer par l'échelle régionale et des considérations sur l'avenir de la mégapole.



Après une carte de situation (p.10-11) replaçant le « sujet » Moscou au sein de l'okroug fédéral Centre, Pascal Marchand rappelle dans l'introduction combien Moscou est sans doute la capitale dont le nom se confond le plus avec le pays lui-même. Une ville entourée de mystères, dont le principal bâtiment a d'ailleurs donné son nom à une science : la « kremlinologie ». Il faut dire que Moscou n'ambitionnait pas moins, au XVIème siècle, que d'être la « troisième Rome », après la chute de Constantinople, prise par les Turcs, en 1453. La ville ne doit son statut actuel qu'au pouvoir politique, en l'occurence celui des princes de Moscou qui en ont fait leur capitale. Mais en 1712, Pierre le Grand transfère cette capitale à Saint-Pétersbourg, « fenêtre sur l'Europe ». Moscou aurait pu rester un gros centre industriel et démographique russe si la révolution bolchevique n'en avait fait en 1918 le coeur non plus de la Troisième Rome, mais de la Troisième Internationale. La ville est devenue le cerveau du monde communiste. A la chute de l'URSS, Moscou aurait très bien pu faire partie de l'Archipel Métropolitain Mondial défini par Dollfus : pour la première fois, les ambitions individuelles, les acteurs économiques, le pouvoir municipal n'étaient plus contrôlés par l'Etat central russe. L'aisance économique se diffuse aujourd'hui dans la capitale, depuis 20 ans, à partir d'un noyau initial de privilégiés. Mais cette occidentalisation de façade ne doit pas cacher la prégnance de l'héritage historique russe, visible en particulier dans les bulbes des églises, omniprésentes, telle celle du Christ-Sauveur reconstruite entre 1994 et 1997 après avoir été dynamitée par Staline en 1931. Tout un symbole.



Si l'on se penche maintenant sur le corps de l'ouvrage, la partie historique (p.15-23) est un peu plus musclée et mieux construite que celles des deux précédents atlas sur New York et Shanghai. Seul regret peut-être : cette partie s'arrête à la prise du pouvoir par les bolcheviks et fait l'impasse, alors, sur la période soviétique, qui réapparaît cependant plus tard. La dimension « ville mondiale » (p.23-39) cherche à expliquer comment Moscou, capitale du monde soviétique, est devenue très rapidement une métropole économique d'envergure. Il faut noter que les cartes de cet atlas sont, à mon avis, meilleures que celles des deux volumes précédents, même si celle de la page 28 par exemple, dans cette partie, n'est pas forcément très lisible. Le gros morceau de l'atlas est la partie sur l'échelle urbaine (p.39-61) qui cherche à décrire la mutation très rapide subie par l'agglomération moscovite depuis 1991. C'est ici, en particulier, que Pascal Marchand revient sur l'héritage de l'époque soviétique, particulièrement important, même aujourd'hui. Soulignons également une nouveauté par rapport aux deux précédents opus : un croquis de synthèse du nouveau Moscou (p.60), dont on peut sans doute reprendre la légende, mais qui témoigne d'un véritable souci pédagogique : c'est un bon point pour le volume. La dernière partie à l'échelle régionale (p.61-75) vise à montrer de quelles façons Moscou peut tirer le dynamisme économique de l'espace environnant, de l'Okroug Centre et même de toute la Russie. La comparaison classique avec Paris donne lieu, là encore, à une carte peu commode (p.71) : il aurait mieux valu mettre deux cartes face-à-face pour établir le parallèle. La dernière partie, sur l'avenir de la mégapole (p.75-83), revient sur les pouvoir de commandement concentrés à Moscou, plus ou moins appréciés dans le reste de la Russie, puisque la ville, qui s'intègre de plus en plus au système mondial, fait figure d'exception par rapport à l'ensemble du territoire ; par ailleurs, Moscou peine à devenir une ville mondiale, encore une fois en raison des héritages du passé russe et soviétique.



En conclusion, Pascal Marchand qualifie Moscou de produit politique. Le paroxysme de cette création est bien la période soviétique, où la cité n'était finalement que le coeur d'un emboîtement territorial à l'image d'une poupée russe : URSS, Russie, oblast et ville du Moscou ne faisaient qu'entourer le noyau qu'était le Kremlin. Avec la chute de l'URSS, les enveloppes ont explosé et ont commencé à s'affirmer, en particulier le pouvoir municipal moscovite qui s'incarne dans un homme : Iouri Loujkov, un temps concurrent de Vladimir Poutine à la succession de Boris Eltsine. La Russie ne dispose désormais que d'une seule métropole à potentiel mondial : Moscou. Le pouvoir central russe est donc forcé appuyer l'ambition de Loujkov, qui consiste à faire de la ville un grand centre d'affaires international. Cela suppose que les acteurs économiques russes, et moscovites, s'élargissent à l'échelle mondiale, ce qui implique aussi un changement de représentations puisque les initiatives des entreprises russes sont encore souvent vues, en Occident, comme pilotées... par le Kremlin. L'esprit « Troisième Rome » n'a donc pas totalement disparu. S'il y a bien un domaine où cela se manifeste, c'est dans le bâti de Moscou : le projet Moskva City, bien que financé par des acteurs privés, reste monumental, en droite ligne de la tradition tsariste ou stalinienne. Cependant, les oligarques ne répondent plus du Kremlin et une multitude d'acteurs, locaux ou internationaux, lance nombre d'initiatives. Reste à savoir combien de temps sera nécessaire à Moscou pour se séparer d'un héritage politique encore bien lourd à porter : c'est ce que Pascal Marchand appelle « la révolution métropolitaine en marche ».



On trouve en annexe un précieux glossaire et d'étonnants graphiques sur le climat moscovite (!), p.84-85. Comme de coutume, bibliographie, sitographie et index complètent le tout.

mardi 13 avril 2010

Version définitive du nouveau programme de 2nde entériné par le CSE le jeudi 1er avril 2010

Voici la version définitive du nouveau programme d'histoire-géographie de 2nde acceptée au CSE le jeudi 1er avril 2010 dernier.

On remarque que le programme d'histoire est toujours très "européanocentré", pour ne pas dire "christianocentré", car les ouvertures sur les autres religions et les autres mondes sont plus que restreintes. La manière de traiter l'histoire dans le programme semble s'aligner sur celle de la géographie, avec des études de cas qui sont proposées, finalement, pour chaque thème. A noter le retour de Rome, traitée aux côtés d'Athènes. Dans le chapitre sur la société médiévale, fortement contesté, une ouverture se dessine avec la possibilité de traiter les villes, mais cela ne remplace pas l'ancien thème sur la Méditerranée. La présentation du programme d'histoire insiste beaucoup sur la mise en oeuvre de l'histoire des arts, mais hormis le thème sur la Renaissance, on voit mal où l'on peut en faire tel qu'apparaît ce document officiel.

Quant au programme de géographie, il reste articulé comme dans le projet initial autour de la notion de développement durable. La plupart des thèmes demeurent tandis que certains font leur apparition (énergie, mondes artctiques). Le développement durable semble un peu trop omniprésent...

Dog Fight 2 : The Great War

Et pour compléter mon billet de l'autre jour sur the "Flying Circus", un petit jeu sympa qui ne se prend pas au sérieux sur Jeux.com :

Dog Fight 2 : The Great War.


dimanche 11 avril 2010

Pierre MARAVAL, La véritable histoire de Constantin, Paris, Les Belles Lettres, 2010, 208 p.


Les éditions des Belles Lettres ont sorti depuis quelques temps des livres en format de poche intitulés "La véritable histoire d'(un personnage)". Le but est de présenter dans chaque ouvrage les sources primaires qui nous sont parvenues sur les grands personnages historiques de l'Antiquité. Et ce à un prix raisonnable, alors qu'en général ces sources primaires traduites aux Belles Lettres sont relativement onéreuses. J'ai sauté le pas pour voir ce qu'il en était avec ce volume consacré à Constantin.

Ici c'est Pierre Maraval, historien spécialiste de l'Antiquité Tardive, auteur récemment d'une biographie de l'empereur Théodose chez Fayard, qui s'y colle. Les sources sont présentées dans l'ordre chronologique, de la naissance à la mort du personnage. Les extraits sont plus ou moins longs, mais il faut bien reconnaître que ce genre de collection offre immédiatement des sources de premier choix sur tel ou tel personnage important, ce qui dans le cadre de l'enseignement, par exemple, peut s'avérer très commode. Chaque extrait est précédé d'un petit commentaire rédigé par l'historien. En fin d'ouvrage, on trouve une chronologie sur le personnage abordé, une présentation des sources exposées, une bibliographie, une carte et un arbre généalogique de la famille de Constantin.

Cependant, on peut regretter l'absence de commentaires plus fournis à côté des sources fournies ici. Mettre à disposition les textes "originaux" (qui dépendent néanmoins de la traduction choisie) est une chose, saisir leurs motivations en est une autre. Exemple : le texte de Lactance choisi par Pierre Maraval pour entamer ce livre a une signification bien précise sur laquelle, faute de place, il ne peut s'attarder. C'est dommage car il y aurait sans doute beaucoup à dire. Par ailleurs, l'exposé de ses sources est fonction des centres d'intérêt de l'historien qui pilote l'ensemble : ici, Pierre Maraval, suivant sa spécialité, consacre beaucoup de pages à la conversion de Constantin, sa politique religieuse, les difficultés rencontrées jusqu'à sa mort avec le changement de place du christianisme dans le monde romain. A contrario, les événements politiques, notamment les différentes guerres civiles qui opposent Constantin aux successeurs du système tétrarchique, sont traités relativement rapidement (hormis le conflit contre Maxence, mais qui comporte une dimension religieuse, et celui contre Licinius).

On utilisera donc ce recueil pour ce qu'il est : un condensé de sources sur Constantin bien utile pour piocher des exemples ou se référer à tel ou tel aspect du règne. A compléter par des lectures plus étoffées sur le personnage.

Greg VANWYNGARDEN et Harry DEMPSEY, "Richthofen's Circus"-Jagdgeschwader Nr 1, Aviation Elite Units 16, Londres, Osprey, 2004, 128 p.

Un des personnages qui participe souvent de la construction d'un enfant ou d'un adolescent se trouve être le fameux "Baron Rouge", alias Manfred von Richthofen, le grand as de la chasse naissante durant la Grande Guerre, avec 80 victoires. Je dois bien reconnaître que j'appartiens à cette catégorie d'enfants que j'évoquais ; certains films (comment oublier George Peppard en Bruno Stachel dans Le Crépuscule des Aigles, 1966 ?) aident ensuite à fixer le mythe dans l'esprit d'un adolescent en quête de modèle.



Maintenant que j'ai grandi (tout de même), je m'intéresse à l'histoire derrière le mythe. Cet ouvrage des célèbres éditions britanniques Osprey traite, comme son titre l'indique, du "Cirque volant" de Richthofen, à savoir la première escadre de chasse (Jagdgeschwader I) constituée à partir de 4 escadrilles (Jagdstaffeln ou Jastas, les 4, 6, 10 et 11) avec les meilleurs pilotes et souvent le meilleur matériel autour du "Baron Rouge", surnom rapidement donné à Manfred von Richthofen.







Le livre suit un plan chronologique, décrivant la formation de la JG 1, son engagement dans les grandes batailles des années 1917 et 1918 et en particulier dans la Kaiserschlacht, la dernière grande offensive allemande à l'ouest déclenchée le 21 mars 1918, et qui exactement un mois plus tard vit la disparition tragique du Baron Rouge, abattu dans des circonstances énigmatiques en pleine bataille aérienne de soutien à l'offensive au sol.

On notera que les nombreuses photos présentées sont toujours abondamment commentées. Les grands as de l'unité ont tous droit à un encadré biographique en bonne et due forme. Comme dans tous les ouvrages Osprey, une quarantaine de profils couleurs (ici des appareils utilisés par la JG 1) sont insérés au milieu du livre. Les annexes comprennent la liste des commandants d'unités, les pilotes décorés de l'ordre Pour le Mérite (alors suprême récompense pour un aviateur allemand, obtenue normalement après 20 victoires aériennes) et les numéros des avions utilisés par les principaux as. L'ensemble est très solide et se lit avec plaisir.

L'unité est d'autant plus intéressante à connaître qu'il faut savoir que la plupart des grands chefs de la Luftwaffe pendant la Seconde Guerre mondiale et sous le régime nazi sont passés par l'école de Richthofen : son cousin, Wolfram von Richthofen, fut pilote dans la JG1 et sera responsable du terrible bombardement sur Belgrade en 1941 (opération Châtiment), de l'attaque sur la péninsule de Kertch puis sur Sébastopol et de celui précédant l'assaut sur Stalingrad en 1942, entre autres. Göring lui-même fut le dernier commandant de l'escadre entre juillet et novembre 1918. Ernst Udet, deuxième as allemand après Richthofen pour le nombre de victoires, devient directeur général de l'armement pour la Luftwaffe et joue un rôle considérable dans la mise au point du bombardier en piqué Ju 87 Stuka. Evidemment, rien ne prédestinait pendant les deux dernières années de la Grande Guerre tous ces personnages à devenir des nazis, mais la coïncidence valait d'être rappelée.












Frédéric CHARPIER, Nicolas Sarkozy. Enquête sur un homme de pouvoir, Paris, Presses de la Cité, 2007, 307 p.

J'avais l'envie depuis un certain temps de commencer à lire sur la vie et l'ascension de notre actuel président de la République. J'ai donc choisi de commencer mes lectures par cet ouvrage, oeuvre d'un journaliste, qui constitue une bonne entrée en matière sur le sujet.

Voici un livre sans concession sur la personnalité, les motivations et les réseaux gravitant autour de Nicolas Sarkozy. On comprend mieux à la lecture la montée en puissance du personnage qui a finalement abouti à son installation à l'Elysée. L'auteur insiste surtout (et sans doute à raison) sur le battage médiatique savamment orchestrée autour du personnage. L'ouvrage est d'autant plus intéressant qu'il a été écrit juste avant les élections présidentielles de 2007 (il s'agit ici d'une réédition).

Un regret toutefois : certains épisodes de la biographie du président sont laissés de côté, on aimerait en particulier en savoir davantage sur les premières années et sur certains épisodes tel que la prise d'otagse d'"Human Bomb" à Neuilly en 1993 plutôt que de voir le livre se terminer sur l'évocation thématique de certains proches de Nicolas Sarkozy.

Ceci étant, cela n'enlève rien à la qualité de l'ouvrage qui, au milieu d'une presse docile et muselée face au pouvoir politique en place, relève d'un excellent travail de journalisme. On aimerait en voir davantage.

samedi 10 avril 2010

Des étudiants en histoire passant les concours de l'enseignement à Dijon écrivent à Laurent Carroué



La grogne contre la réforme des concours et du système de recrutement des enseignants s'amplifie, de la même façon que celle contre la réforme du lycée et le nouveau programme d'histoire-géographie de 2nde. En plus des nombreux documents que j'ai mentionnés depuis quelques mois ici-même, voilà que les étudiants d'histoire de l'université de Dijon -université ou j'ai moi-même passé et obtenu le CAPES d'histoire-géographie et l'agrégation d'histoire- ont écrit une lettre à Laurent Carroué.

On peut la lire sur l'excellent blog de Libération Sciences², c'est ici.

L'ombre de Ghost Recon. La guerre de Cinq Jours en Ossétie du Sud-Géorgie (7-12 août 2008)-1ère partie.

Voici la première partie d'un article que je viens de terminer sur le conflit en Ossétie du Sud/Géorgie du mois d'août 2008. Cet article me tenait particulièrement à coeur : c'est en effet l'étude à chaud de ce conflit qui avait donné un grand coup de publicité au prédécesseur de ce blog, Historicocoblog (2) aujourd'hui disparu. Voici donc une synthèse des analyses de spécialistes sur la préparation de la guerre, son déroulement et les leçons à en tirer sur le plan militaire. Les deux autres parties suivront dans les semaines à venir (elles sont déjà faites, mais j'échelonne la publication pour vous permettre de lire tranquillement et pour maintenir le suspense (lol).

Ces trois articles seront publiés parallèlement sur le site de l'Alliance Géostratégique et sur le site AgoraVox.












Le scénario du conflit de l'été 2008 dans le Sud-Caucase avait été, de manière assez étonnante, anticipé par les réalisateurs d'un jeu vidéo, sorti en 2001, et qui avait connu à l'époque un certain succès : Ghost Recon, développé par Red Storm Entertainment et édité par Ubisoft. Dans cette simulation, des ultranationalistes russes prennent le pouvoir à Moscou (en 2008 !) et fomentent des troubles en Géorgie et dans les pays baltes. Le joueur dirige un peloton de Bérets Verts américains présents en Géorgie (D Company, 1st Battalion, 5th US Special Forces Group, une unité fictive excepté le dernier terme) chargé de contrer l'action des ultranationalistes russes par un certain nombre d'opérations spéciales hautement secrètes en lien avec les opérations militaires conventionnelles. Les premières missions du jeu se déroulent d'ailleurs en Ossétie du Sud où les Ghosts pilotés par le joueur font face aux troupes rebelles puis à l'armée russe qui envahit ensuite la Géorgie. Le jeu a été suivi de trois extensions et a connu plusieurs suites, dont la dernière, Ghost Recon : Future Soldier, doit sortir fin 2010 (la bande-annonce du jeu prend d'ailleurs, encore une fois, pour théâtre... la Russie !).











Plus prosaïquement, si quantité d'analyses ont été faites depuis un an et demi à propos du conflit de l'été 2008, peu de descriptions ont émergé sur la dimension proprement militaire de cette guerre : déroulement des opérations, unités engagées, leçons à tirer pour chaque camp, etc. C'est particulièrement vrai pour la réflexion française ou en langue française, surabondante en termes d'analyses géopolitiques, politiques ou stratégiques (et souvent de qualité), mais moins prolixe dès qu'il s'agit d'aborder l'aspect purement militaire du conflit. Cette synthèse d'articles essentiellement écrits en anglais se veut une première pierre dans un vide qu'il reste encore largement à combler -et sans doute de bien meilleure façon que celle proposée ici. Nous traiterons donc de la préparation et de l'anticipation de la campagne en amont, des opérations de cette guerre sur terre, dans les airs et sur mer, et des leçons à tirer pour chaque protagoniste. Le volet de la cyberguerre ayant déjà été abondamment développé ailleurs, je l'écarte volontairement ici, tout comme la réflexion sur la refonte des forces armées russes et la prise en compte des enseignements du conflit.





I)« Si vis pacem, para bellum » (Si tu veux la paix, prépare la guerre) :




1) Côté géorgien :




L'offensive contre l'Ossétie du Sud était largement prévisible. Depuis son accession au pouvoir après la « révolution des Roses » de 2003, le président Mikhail Saakachvili a bâti son programme politique sur le maintien de l'intégrité territoriale du pays. Ce qui suppose réinstaller l'autorité de Tbilissi sur les deux provinces séparatistes : l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie. Le président géorgien a donc fait le choix de construire une force armée capable de mener cette mission, tout en intégrant l'orientation politique attenante, à savoir jouer à fond l'alliance américaine pour pouvoir intégrer l'OTAN et bénéficier du soutien américain en matière financière, humaine et matérielle. En 2008, le budget de la défense géorgien par rappport à la richesse nationale était l'un des plus élevés au monde. Une partie non négligeable de cette nouvelle force armée est expédiée en Irak aux côtés des Américains pour acquérir une expérience opérationnelle. Cette nouvelle armée alignée sur le modèle américain bénéficie d'une intense campagne de publicité et sert en quelque sorte de « vitrine », aussi, pour la superpuissance mondiale qui encadre l'opération.


Les forces armées géorgiennes ne se sont développées véritablement qu'à la fin du mandat de l'ex-président Edouard Chevardnadze (renversé par la révolution des Roses en 2003) malgré un premier conflit avec l'Abkhazie (1992-1993) immédiatement après la chute de l'URSS. Les Etats-Unis assurent le financement de ce renforcement entre avril 2002 et avril 2004 par le biais du Georgia Train and Equip Program, à hauteur de 64 millions de dollars. Celui-ci implique la formation de trois bataillons de la 11ème brigade d'infanterie (devenue ensuite 1ère brigade d'infanterie), du 16ème bataillon de montagne de la Garde Nationale, et d'un bataillon mécanisé combiné essentiellement. Ce sont en tout plus de 2 700 soldats géorgiens qui sont entraînés par les Américains. Du matériel est également acquis : 10 hélicoptères UH-1 des Etats-Unis et 2 autres de la Turquie, 12 jets d'entraînement L-29, 2 hélicoptères Mi-14, 2 navires lance-missiles rapides classe Matka et 6 patrouilleurs de l'Ukraine. Après la révolution des Roses et l'arrivée au pouvoir de Mikhail Saakachvili en 2003, une série de documents conceptuels est adoptée par l'armée géorgienne entre 2005 et 2007. Tous placent la question du maintien de l'intégrité territoriale de la Géorgie -et donc, in fine, la récupération des deux provinces séparatistes- au premier rang des priorités. L'adversaire principal reste clairement la Russie. La Géorgie vise à bâtir une armée professionnelle capable à la fois de mener une guerre conventionnelle et des actions de guérilla, dans le but de reconquérir les provinces perdues et d'infliger suffisamment de pertes à la Russie pour décourager toute entreprise d'envergure. Cette posture implique certains choix.









L'armée de terre géorgienne est le coeur des forces armées. Le président Saakachvili a d'ailleurs transféré sous son autorité les anciennes troupes du ministère de l'Intérieur fin 2004, qui constitue la 4ème briagde d'infanterie. L'essentiel des forces terrestres se compose de 5 brigades d'infanterie, d'une brigade d'artillerie, d'une brigade du génie et de 6 bataillons indépendants (dont un blindé avec 50 chars T-72). Ces forces terrestres regroupent pas moins de 22 000 hommes. La 5ème brigade d'infanterie et la brigade du génie sont encore au stade de l'entraînement au moment du conflit d'août 2008. Les brigades d'infanterie géorgiennes, qui disposent théoriquement de 3 265 hommes chacune, sont abondamment pourvues en artillerie, chars et véhicules blindés7. La brigade d'artillerie, forte de 1 200 hommes, aligne une quantité importante de pièces de 152 mm, de LRM (lance-roquettes multiples) et de canons antichars. Il faut ajouter qu'à l'été 2008, l'essentiel de la 1ère brigade d'infanterie géorgienne (sans doute la meilleure unité de l'armée) est déployé en Irak aux côtés des Américains (2 000 hommes). A partir de 2004, la Géorgie cherche à faire de la Garde Nationale une véritable réserve rapidement mobilisable en cas de conflit.










L'armée de l'air géorgienne compte en 2008 2 000 hommes. Son noyau est formé des 12 avions d'appui rapproché Su-25 Frogfoot (plus 2 appareils d'entraînement), ainsi que de 12 jets d'entraînement L-39 Albatros. Elle dispose aussi de 6 avions de transport léger An-2, de 8 hélicoptères d'attaque Mi-24 Hind en différentes versions, de 18 Mi-8 Hip de transport, de 2 Mi-14, de 6 UH-1 et de 6 Bell 212. La petite marine géorgienne, forte de 1 000 hommes, aligne 2 navires lance-missiles rapides, 8 patrouilleurs, 2 petits navires de débarquement. Les garde-côtes géorgiens disposent de plus d'une trentaine d'embarcations.












La professionnalisation de l'armée géorgienne peut compter sur deux atouts : un moral plutôt élevé des militaires en raison de la question lancinante des provinces séparatistes, et un salaire relativement important au vu du niveau de vie moyen du pays. En revanche, des faiblesses apparaissent rapidement : la formation accélérée mène de jeunes officiers à de hautes responsabilités, et des officiers subalternes se retrouvent parfois à commander des brigades d'infanterie. L'armée géorgienne est avant tout un outil au service du politique, et en l'occurrence du président Saakachvili. L'entraînement des trois premières brigades d'infanterie a lieu entre 2005 et 2007. En revanche, la Garde Nationale géorgienne n'atteindra jamais le niveau opérationnel souhaité. Des problèmes de discipline sont signalés au sein de l'armée. Les officiers ne cherchent pas à améliorer leur capacité militaire et se reposent assez peu sur leurs subordonnés. Tous ces problèmes se retrouveront lors du conflit à venir.


Des achats importants de matériels sont effectués à partir de 2003. En 2006-2007, ce sont plus de 31 000 AK-74 et plus de 15 000 AKM qui sont acquis auprès de l'Ukraine. En janvier 2008, les Kalachnikov sont remplacées par un lot de 4 000 carabines M4A3 achetées aux Etats-Unis. Entre 2003 et 2006, des canons automoteurs de 152 mm et 203 mm sont commandés à l'Ukraine et en République Tchèque, des LRM à Israël, à la Bosnie-Herzégovine et encore une fois à Prague, ces deux dernières fournissant également des mortiers avec la Bulgarie et la Grèce (60 pour celle-ci en 2008). Le poing blindé géorgien est considérablement renforcé par l'acquisition de matériel soviétique en Ukraine et en République Tchèque : 160 chars T-72, 52 véhicules blindéss de combat BMP-2, 15 BMP-1U améliorés, 30 véhicules de transport de troupes BTR-80 notamment entre 2004 et 2007. Un effort est fait pour accroître la mobilité de l'armée par l'achat de 400 camions KrAZ à l'Ukraine, et de pickups Land Rover et Toyota. Des lance-missiles antichars et leurs munitions sont achetés en Bulgarie (150 lanceurs et 1 750 missiles). Pour l'aviation, de nombreux hélicoptères sont achetés pendant cette période et une compagnie israëlienne met la moitié des Su-25 géorgiens au standard Su-25MK Scorpion. La marine acquiert un navire lance-missile rapide classe Dioskuria de la Grèce avec 10 missiles Exocet. Le ministère de l'Intérieur géorgien reçoit quant à lui une centaine de véhicules blindés légers Otokar Cobra de la Turquie en 2007.







Il semble que le président Saakchvili ait finalement succombé lui-même à l'intense campagne médiatique entourant la forge de ce nouvel outil militaire. Il en vient à croire que l'usage de la force, par le biais de cette armée remodelée, suffirait à régler rapidement le problème des deux régions séparatistes. L'attaque sur l'Ossétie du Sud n'a pas été spontanée. Dès les premiers jours du mois d'août, les Géorgiens concentrent en effet une quantité importante d'hommes et de matériels dans les enclaves géorgiennes d'Ossétie du Sud sujettes aux affrontements répétés depuis le début de l'année 2008 : 2ème, 3ème et 4ème brigades d'infanterie, des éléments de la 1ère brigade déployée pour l'essentiel en Irak, le bataillon de chars de Gori -au total 9 bataillons d'infanterie, 5 bataillons de chars et 8 bataillons d'artillerie, des forces spéciales et les troupes du ministère de l'Intérieur. Une bonne partie de l'armée géorgienne est donc engagée dans l'opération de reconquête de la première province séparatiste. Au soir du 7 août, cette force est prête à porter le premier coup.




2) Côté russe :





La Russie se prépare déjà depuis un certain temps à l'éventualité d'une opération militaire contre la Géorgie, dans le cas d'une attaque de Tbilissi sur les deux provinces séparatistes appuyées par Moscou. En juillet 2008, l'exercice « Caucasus Frontier 2008 » répète déjà ce scénario pour les forces russes de la région du Nord Caucase. Moscou est donc prête le cas échéant à déployer rapidement des troupes en Ossétie du Sud, malgré les difficultés posées par le terrain, et en particulier le goulot d'étranglement que représente le tunnel de Roki, seule voie d'accès ou presque à l'Ossétie du Sud.









Les forces armées russes ont développé depuis des années leurs capacités à mener des actions armées ou à faire face à des conflits locaux dans le Caucase. Deux nouvelles brigades de montagne motorisées ont ainsi été crées dans le district militaire du Nord Caucase en 2007 et plusieurs unités ont été transformées en groupes d'intervention prêts à l'action, composés de soldats engagés sous contrat. Les exercices de coopération entre les diverses branches de l'armée, mais aussi avec les forces du FSB ou du ministère de l'Intérieur ont été très nombreux ces dernières années. Par ailleurs, le service de renseignement militaire (GRU) suit de très près les développements des affrontements entre Géorgiens et Ossètes, notamment en infiltrant le déliquescent service de renseignement de la république séparatiste (KGB).



Les préparatifs russes ne signifient d'ailleurs pas qu'une action militaire contre la Géorgie est envisagée. Le haut commandement souhaite avant tout être au point si l'éventualité d'un conflit se présente. Des préparatifs pour une opération militaire majeure en Abkhazie sont cependant réalisés au printemps et au début de l'été 2008. Le 31 mai, des troupes russes spécialistes des chemins de fer sont envoyées réparer quelques 54 km de tronçons en Abkhazie ; leur travail sera achevé le 2 août. Des transferts massifs de troupes sont ensuite effectués via ces chemins de fer, essentiels pour un déploiement avancé des unités mécanisées russes.





Il faut revenir sur les préparatifs russes en Abkhazie qui montrent à l'évidence l'excellence du renseignement du côté de Moscou, ainsi qu'une volonté de planification et d'organisation des forces engagées en cas de conflit beaucoup plus poussée que lors des deux guerres en Tchétchénie, par exemple. Le 6 mars 2008, le ministre russe des Affaires Etrangères annonce la levée des sanctions économiques contre l'Abkhazie, qui avait été adoptées par la Communauté des Etats Indépendants en 1996. Cette mesure n'est, de fait, que la reconnaissance des liens étroits qui unissent déjà la Russie à cette république séparatiste géorgienne. Le 20 avril, un MiG-29 russe abat un drone de reconnaissance géorgien au-dessus de l'Abkhazie, sans doute pour empêcher Tbilissi d'observer à sa guise le déploiement de nouvelles forces russes dans la région. Quelques jours plus tard, en effet, les forces de maintien de la paix russes en Abkhazie passent de 2 000 à 3 000 hommes par l'arrivée d'un bataillon de parachutistes renforcé, équipé de 10 pièces d'artillerie, matériel qui n'est pas indispensable, loin s'en faut, à une opération de maintien de la paix. Puis c'est l'arrivée des 400 spécialistes militaires des chemins de fer qui vont réparer les voies nécessaires utilisées ensuite pour l'acheminement des troupes russes jusqu'en août. Plus précisément, elles s'occupent des voies, avec 20 tunnels ou ponts, au sud de la capitale abkhaze Soukhoumi à la ville côtière d'Ochamchire. Ce chemin de fer était hors d'usage depuis la guerre entre Géorgie et Abkhazie consécutive à l'effondrement de l'URSS. Les Russes se servent des voies ferrées pour acheminer des blindés et du matériel lourd, d'où l'existence de ce corps spécialisé dans la réparation des chemins de fer (dirigé ici par le général Sergei Kimets). Ces chemins de fer se terminent à quelques 35 km seulement de la ligne de séparation entre Géorgie et Abkhazie, juste hors de portée de l'artillerie géorgienne ; le corps de réparation, lui, est replié à proximité, au sud de Sotchi, en Russie, pour être prêt à se redéployer sur place en cas de guerre. D'autres renforts sont discrètement acheminés par rail fin juillet.




A partir du 15 juillet 2008, l'exercice « Caucasus Frontier 2008 » prend place dans les parties méridionales du district militaire du Nord Caucase, impliquant au moins 8 000 hommes, 700 véhicules et 30 avions de combat. Mais la presse russe soutient que le nombre d'hommes engagés a été sensiblement supérieur. La 58ème armée russe est la principale formation engagée dans cet exercice, avec sa composante aviation, la 4ème armée de l'air et de défense aérienne ; elle constitue le coeur du district militaire russe du Nord Caucase et c'est elle qui mènera, pour l'essentiel, l'opération en Géorgie au mois d'août. Des troupes aéroportées, motorisées et de montagne sont mises à contribution. On y voit aussi des éléments de la 76ème division aéroportée de Pskov, et des troupes de marine des flottes de la mer Noire et de la mer Caspienne. Les parachutistes sont déployés à proximité de la frontière avec l'Ossétie du Sud, près des passes montagneuses de Roki et Mamisoni. Ils sont bientôt renforcées par des troupes mécanisées et de montagne. Les troupes de marine de la mer Noire mènent des exercices de débarquement près d'Adler, au sud de Sotchi, appuyés par l'aviation, les navires de combat de la flotte de la mer Noire, qui conduisent des barrages d'artillerie et des tirs de missiles antiaériens. Le but officiel de l'exercice est de se préparer aux opérations contre-terroristes, mais une autre finalité de l'exercice est de préparer les troupes au maintien de la paix dans les zones de conflit. Plusieurs unités impliquées par la suite dans la guerre contre la Géorgie participent à cet exercice, par exemple le large navire d'assaut (BDK) Tsezar Kunikov. Par ailleurs, certaines unités ne regagnent pas leurs lieux de départ : la 58ème armée russe du Nord Caucase reste en état d'alerte jusqu'au déclenchement du conflit.











3) La guerre aérienne sur le sol géorgien avant le 7 août 2008 :








La Russie avait mené des opérations aériennes pendant la guerre entre la Géorgie et la province séparatiste d'Abkhazie déclenchée en 1992. La base abkhaze de Gudauta est d'ailleurs toujours sous contrôle russe en août 2008. Le 19 août 1993, un missile sol-air SA-2 géorgien abat un Su-27 Flanker russe près de Gudauta. Après la fin de la guerre, de nombreux incidents frontaliers interviennent entre les deux protagonistes, mais peu d'entre eux impliquent des moyens aériens. Les observateurs de l'Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe notent néanmoins, entre 1999 et 2004, de fréquentes incursions aériennes russes au-dessus du territoire géorgien. En septembre 2002, les Russes renforcent la flotte aérienne du district militaire du Nord Caucase -base principale à Mozdok, Ossétie du Nord- dans l'éventualité de frappes sur la gorge de Pankisi, en Géorgie, utilisée par la rébellion tchétchène pour acheminer hommes et matériels. En août 2007, un appareil russe, probablement un Su-24, largue ce qui semble être un missile antiradar sur une station radar géorgienne. 2008 est une année tournant dans l'escalade des incidents. La Russie emploie délibérément sa force aérienne pour entretenir les tensions consécutives à la récente indépendance du Kosovo et aux affrontements entre Ossètes et Géorgiens dans la république séparatiste. Mais les Géorgiens réagissent également : le 5 avril, 2 Su-25 survolent une partie de l'Abkhazie. Le 8 juillet, 4 chasseurs russes survolent l'Ossétie du Sud. Mais ce sont surtout les drones utilisés par les Géorgiens au-dessus de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie qui vont être un enjeu et provoquer des incidents. Entre août 2007 et juin 2008, ce sont pas moins de 7 drones abattus que revendiquent les autorités abkhazes. Les 18 mars, 20 avril, 4, 8 et 12 mai, la mission des Nations Unies sur place signale des intrusions de drones géorgiens, dont 3 (des Hermes 450 de construction israëlienne) sont descendus, le deuxième l'étant par un missile air-air R-73 tiré par un MiG-29 ou un Su-27 russe. Le 6 août 2008, six appareils géorgiens (des Su-25 et sans doute un couple d'appareils d'entraînement L-39 Albatros) mènent des missions de reconnaissance au-dessus de l'Ossétie du Sud, ce qui est vu par les autorités locales comme un prélude à l'offensive déclenchée le lendemain.
 
(à suivre)